Les sans-grade (XII) : Walter Susskind

C’est l’un de ces noms qu’on voit sur pas mal de pochettes de disques, surtout comme « accompagnant » de solistes célèbres – Elisabeth Schwarzkopf, Ginette Neveu, Yehudi Menuhin, Shura Cherkassky, Christian Ferras, etc. C’est un patronyme qui ne dit pas grand chose de ses origines, surtout qu’il a passé l’essentiel de sa carrière aux Etats-Unis. Et c’est pourtant un très bon chef, demeuré trop discret : Walter Susskind (1913-1980)

Jan Walter Süsskind – comme on l’orthographie alors – naît dans l’une des nombreuses familles allemandes installées à Prague, le 1er mai 1913. Dans sa ville natale il apprend le piano avec Karl Hoffmeister, la composition avec Josef Suk (1874-1935), le gendre de Dvořák, et Alois Hába (1893-1973), et la direction d’orchestre avec George Szell, en poste alors à l’opéra allemand de Prague (qui sera dissout en 1938). Süsskind fuit la menace nazie et s’installe à Londres pendant la Seconde guerre mondiale. Il devient citoyen britannique en 1946. Une petite dizaine d’années comme chef au Royaume-Uni et en Australie, puis à partir de 1955 un tropisme américain qui le retiendra jusqu’à sa mort en 1980 : la direction de l’Orchestre symphonique de Toronto de 1956 à 1965, puis celui de Saint-Louis (Missouri) de 1968 à 1975, et enfin deux brèves années 1978 et 1979 à Cincinnati avant que la maladie ne le rattrape.

De son apprentissage auprès de Szell, Susskind (le ü a disparu avec l’anglicisation de sa nationalité et de son nom) a conservé la parfaite rigueur d’une lecture au laser des partitions qu’il agence comme personne, une apparente simplicité d’approche qui restitue en réalité l’authenticité des Dvořák, Smetana, Bartok, Prokofiev, Chostakovitch, et même Les planètes de Holst, qui constituent l’essentiel d’une assez maigre discographie d’orchestre. En revanche, son nom reste associé à d’impérissables gravures où il est mieux qu’un accompagnateur, un partenaire à égalité d’inspiration et de concentration.

Ginette Neveu, mais aussi Yehudi Menuhin et le jeune Christian Ferras (éblouissants concerto de Bruch et Symphonie espagnole de Lalo)

C’est Walter Susskind qui offre à Shura Cherkassky sa seconde gravure en stéréo du 2ème concerto pour piano de Tchaikovski

Sur ce même précieux double album, deux versions très classiques, épurées de tout contexte « soviétique » des symphonies 1 et 9 de Chostakovitch, une approche qui « universalise » le compositeur russe.

Enregistrés magnifiquement à St Louis, multi-rééditée, les trois grands concertos de Dvorak trouvent ici leurs versions de référence, et avec quels solistes ! Zara Nelsova, Ruggero Ricci et Rudolf Firkusny.

Il faut un peu chercher pour trouver par exemple cette admirable version du 3ème concerto de Rachmaninov par Leonard Pennario

En cherchant encore un peu plus, on tombe sur un Mozart inattendu… sous les doigts de Glenn Gould.

Rassembler la discographie orchestrale de Susskind n’est pas la chose la plus aisée qui soit. Pourtant on trouve en CD quelques superbes témoignages de l’art du chef d’origine tchèque. Sur les plateformes numériques, l’offre est un peu plus large, quoique encore très disparate.

Toujours dans la série consacrée par le label américain Vox à l’orchestre symphonique de Cincinnati, un double album qui fait entendre une version atypique du Chant de la Terre de Mahler, sans surcharge émotionnelle, avec deux chanteurs américains Richard Cassilly et Lili Chookasian. Belle sélection du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn (et une Inachevée un peu palotte sous la direction d’une star de la baguette prématurément emportée par un cancer à 47 ans, Thomas Schippers)

Couplage étonnant, mais autant dans Holst que Smetana, la quintessence d’un art tout de clarté, de creusement des partitions, le contraire de l’esbroufe et de l’épate. Et quelles prises de son ! quel orchestre !

Eloquence a publié, il y a quelques mois, un double album un peu hétéroclite, où domine la figure d’un autre chef un peu oublié du XXème siècle, Hans Schmit-Isserstedt, mais où se trouve l’un des rares exemples de Susskind dans le répertoire viennois classique, en l’occurrence la 4ème symphonie de Schubert. Une lecture toute d’équilibre et de lumière qui ne prend pas au pied de la lettre le sous-titre – Tragique – de l’oeuvre d’un jeune homme de 19 ans.

Walter Susskind n’a pas oublié de servir les musiciens du pays qui l’a accueilli durant vingt-cinq ans, même si c’est à Londres qu’il a enregistré Copland et les Spirituals de Morton Gould, qui servirent jadis de générique à l’une des plus célèbres émissions de la télévision française, les Dossiers de l’écran !

Felix et Zubin à Hollywood

Il y a trois mois, on parlait déjà coronavirus, mais pas encore confinement, et je venais de recevoir un improbable coffret, édité par Scribendum (un label londonien lancé par Giorgio Cuppini), consacré à Carmen Dragon (lire Carmen était un homme).

On s’était déjà demandé ce qui avait motivé ce choix, et voici qu’arrive un nouveau coffret qui met en scène un autre grand musicien, contemporain de Carmen Dragon, le violoniste et chef Felix Slatkin, né en 1915 à St Louis (Missouri), mort prématurément en 1963 à 47 ans.

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Felix Slatkin, comme son patronyme l’indique, est issu d’une famille qui a ses origines en Ukraine (les Zlotkin). C’est le père du chef d’orchestre Leonard Slatkin, 

S’établissant en 1935 à Los Angeles, il est très recherché comme violoniste par les studios de Hollywood, il fonde en 1939 le légendaire Hollywood String Quartet, ainsi qu’un orchestre qui se partage entre le studio et les concerts, le Concert Arts Orchestra. Mais c’est avec le Hollywood Bowl Orchestra – une émanation du Los Angeles Philharmonic -qu’il va enregistrer l’essentiel du legs discographique contenu dans ce coffret.

Dans le répertoire classique, comme les valses de Strauss, on est – agréablement – surpris par la tenue, la rigueur même, de la battue de Slatkin. On comprend tout quand on sait qu’il a eu pour maître ès-direction d’orchestre… Fritz Reiner !

Un coffret à conseiller sans aucune réserve ! L’essence de l’art d’un grand musicien. Rien n’est plus difficile que de bien jouer la musique dite « légère », et Slatkin, comme Dragon, ne tombe jamais dans le travers que l’adjectif hollywoodien définit.

L’autre très bonne surprise de ce printemps, c’est la parution chez Decca de l’intégrale des enregistrements réalisés par Zubin Mehta avec l’orchestre philharmonique de Los Angeles, dont il fut le directeur musical de 1962 à 1978.

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Le chef d’origine indienne, 84 ans aujourd’hui, mais affaibli par la maladie, a dirigé son dernier concert en octobre dernier à la tête de l’orchestre philharmonique d’Israël dont il était le chef à vie depuis…1968 !

Sony avait déjà publié un gros coffret il y a quelques mois, couvrant essentiellement la période New York Philharmonic, quelques concerts de Nouvel an à Vienne, et aussi un peu d’Israel Philharmonic.

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Remy Louis avait parfaitement analysé, dans Diapason, ce pavé, où tout n’est pas d’un égal intérêt, d’abord à cause du chef lui-même, qui, au fil des décennies, a souvent perdu de cette énergie, de cette classe stylistique acquise pendant ses études à Vienne, notamment auprès de Hans Swarowsky : « Il reste que, de Bach à Gershwin, le très vaste répertoire réuni ici est passé au prisme d’une alliance étonnante de pertinence stylistique et de sensibilité décontractée. Suspecterait-on parfois, devant la pléthore d’enregistrements, un déficit de profondeur chez cet artiste pour qui tout a toujours semblé si facile, tant sa technique était brillante…Quoi qu’il en soit, ses études viennoises ont laissé sur lui une empreinte indélébile » (Diapason, février 2020).

Le nouveau coffret Decca restitue la meilleure part de la carrière de Zubin Mehta, ces années Los Angeles, où les équipes de Decca sous la houlette de John Culshaw avaient décidé, pour la première fois de l’histoire du label londonien, de poser leurs micros au Royce Hall de l’Université de Californie (UCLA). Ce qui, plus tard, paraîtra assoupi ou alangui, sonne ici dans toute la verdeur d’une jeunesse triomphante. Une intégrale des symphonies de Tchaikovski en témoigne, entre autres enregistrements qui font dresser l’oreille.