Berlin dernier jour

Refus du consumérisme ou respect des traditions, Berlin (comme Dresde l’an passé) ferme boutiques et musées en début d’après-midi le 31 décembre. La chocolaterie Rausch consent à ouvrir jusqu’à 18 h ! Mais les touristes, très nombreux à cette période, en sont réduits à fréquenter les marchés de Noël, voire quelques rares boutiques de souvenirs, en attendant les douze coups de minuit à la porte de Brandebourg !

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Fierté de la chocolaterie Rausch : ces monuments berlinois tout en chocolat !

Même le célèbre magasin Dussmann – où j’ai fait naguère provision de tant de disques et de partitions – n’ouvre plus le dimanche, et fermait ce 31 décembre à 14 h!

Côté musique, en revanche, on serait bien mal venu de se plaindre ! Quelle autre ville au monde est en mesure de proposer chaque soir de cette période de fêtes pas moins de 5 concerts ou représentations d’opéra ?

J’ai boudé, cette fois – privilège du visiteur professionnel ! – la Philharmonie où Daniel Barenboim dirigeait l’Orchestre philharmonique de Berlin dans un programme que je l’avais vu jouer et diriger avec les Wiener Philharmoniker en 2011 (un concerto de Mozart et Ravel en seconde partie), tout comme le Konzerthaus où se donnait – tradition oblige – la IXème symphonie de Beethoven sous une baguette pourtant pas inintéressante, Vladimir Jurowski.

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Mais la curiosité m’a poussé vers deux spectacles de la Komische Oper – dirigée par un talentueux trublion, Barrie Kosky -, jeudi soir Les perles de Cléopâtre une opérette déjantée d’Oscar Straus, et ce lundi Candide de BernsteinLes deux spectacles mis en scène par le maître des lieux, mais quelque chose ne prenait pas dans Candide : beaucoup trop long pour une « opérette » (3 heures et demie), un récitant de luxe en la personne de Franz Hawlatamais de nettes insuffisances du côté des femmes. Quand on a entendu Sabine Devieilhe et Sophie Koch irrésistibles au Théâtre des Champs-Elysées en  octobre dernier, on a un peu de mal à voir et entendre d’honnêtes chanteuses, certes peu aidées par une direction molle et sans fantaisie (malheureusement prévisible dès l’ouverture !)

C’est à la Deutsche Oper – l’opéra de Berlin Ouest – que j’ai vu, pour la première fois La petite renarde rusée de Janacek

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Pas très convaincu par le fait que l’ouvrage est censé s’adresser aux enfants…Mais belle version musicale tant sur scène que dans la fosse.

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Hier soir c’était le premier des deux concerts « de la Saint-Sylvestre » proposés à la Staatsoper Unter den Linden. Comme le maître des lieux – Daniel Barenboim – était occupé à la Philharmonie, il avait confié le programme et la baguette à celui dont j’écrivais il y a deux ans : Le microcosme musical ne parle que de lui depuis deux ou trois ans. Surtout depuis qu’il a remplacé, au pied levé, Philippe Jordan dans une tournée de l’Orchestre symphonique de Vienne il y a quelques mois, ou Franz Welser-Moest avec l’autre phalange viennoise, les Wiener Philharmoniker ! Un surdoué à l’évidence ! Il s’appelle Lahav Shaniil a 30 ans le 7 janvier prochain, et il a amplement confirmé ses dons de pianiste (dans Rhapsody in Blue) et de chef, avec un soliste star en Allemagne, le trompettiste de jazz Till BrönnerDes songs de Kurt Weill, arrangés pour trompette et orchestre. Et en seconde partie un mélange, intéressant, mais qui évacue la magie de la musique au profit d’une suite de numéros, la suite de Casse-Noisette de Tchaikovski et les arrangements qu’en ont fait pour brass band Duke Ellington et Billy Strayhorn :

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Charme et élégance de Lahav Shani et la Staatskapelle Berlin, dans la Valse des fleurs de Casse-Noisette

Je ne voulais pas quitter Berlin sans visiter la maison Mendelssohndans la Jägerstrasse. Là où Joseph et Abraham, les fils aînés de Moses Mendelssohngrand-père du compositeur (Chez Felix) installent en 1815 la banque qu’ils ont fondée vingt ans plus tôt. IMG_0850

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Le temps de surprendre deux tout jeunes frères jumeaux, Hassan et Ibrahim Ignatov, (15 ans !) en train de répéter la Fantaisie en fa mineur de Schubert pour le concert qu’ils donnent sur place le 3 janvier…

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Candide

C’est sans doute l’une de mes lectures d’adolescence qui m’a le plus marqué et qui m’a durablement fait aimer son auteur. En dépit de mon patronyme, je suis, depuis lors, plus Voltaire que Rousseau. 

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Paru en 1759 à Genève, Candide ou l’Optimisme, l’un des contes philosophiques de Voltaire, est peut-être le premier bestseller de l’histoire. Il n’a rien perdu de son actualité, de son acuité. On comprend que Leonard Bernstein en ait tiré en 1956 ce qu’il a appelé lui-même une opérette et non pas une comédie musicale.

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La seule question que je me pose est : pourquoi Candide n’est-il pas monté plus souvent ?

A Paris, j’ai le souvenir, pas très bon, des représentations données au Châtelet, pour les 50 ans de l’ouvrage, en 2006, dans une mise en scène inutilement compliquée de Robert Carsen.  Renaud Machart, du temps – bien regretté – où il officiait encore comme critique musical, n’avait pas du tout aimé et l’avait écrit dans Le Monde :

« Après avoir enduré (contrairement à une partie de la salle, hilare) les quelque trois heures d’un spectacle sinistre à force de se vouloir drôle et intéressant, désert à force de vouloir « meubler », on se dit que Carsen aurait dû aller voir ce que d’autres ont fait de Candide….

Dans ce cadre-là, la distribution, pourtant excellente, ne parvient pas à capter l’intérêt, pas même le brillant Lambert Wilson, qui danse, parle et chante en anglais et en français, pas même l’explosive Kim Criswell en vieille cosmopolite « assimilée »… Les références faciles au cinéma, les gestes et attitudes attendus, les ballets non intégrés et « second degré », tout cela ruine les efforts des chanteurs, pour la plupart des chanteurs d’opéra et pourtant sonorisés. » (Le Monde, 13 décembre 2006).

Hier soir, devant une salle archi-comble au théâtre des Champs-Elysées, la troupe réunie dimanche dernier à l’Opéra de Marseille, a, sans peine, effacé le mauvais souvenir de 2006 et célébré le génie créateur de Bernstein à son apogée.

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Certes, ce n’était qu’une version de concert, mais tous les protagonistes sont à louer sans restriction. Excellents choeurs – très sollicités par une partition qui comme dans toutes les opérettes ou la musique dite « légère » peut être d’une redoutable difficulté – et orchestre de l’opéra de Marseille, dirigés à la perfection par un chef qu’on croirait né dans la musique de Bernstein, l’Américain Robert TuohyUne distribution de rêve :

Cunégonde Sabine DEVIEILHE
La Vieille Dame Sophie KOCH
Paquette Jennifer COURCIER

Candide Jack SWANSON
Voltaire / Pangloss / Martin / Cacambo Nicolas RIVENQ
Le Gouverneur / Ragotski / Vanderdendur / Señor 1 / Le Juge / Le Grand Inquisiteur Kévin AMIEL
Maximilien / Le Capitaine / Señor 2 / Le Croupier Jean-Gabriel SAINT MARTIN

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Si Renaud Machart avait dû endurer les trois heures du spectacle du Châtelet en 2006, la soirée d’hier est passée sans qu’à aucun moment l’intérêt ne s’émousse. On n’a vraiment pas vu le temps passer…

Sabine Devieilhe avait déjà eu l’occasion de donner un aperçu du rôle de Cunégonde et de son fameux air Glitter and be gay lors de la soirée des Victoires de la Musique classique en février 2015 à Lille :

La mort en face

Sauf erreur de ma part, la dernière fois que j’avais vu l’ouvrage, c’était à l’Opéra Bastille en 2004. C’est dire si j’attendais ces Dialogues des Carmélites de Francis Poulencdonnés au Théâtre des Champs-Elysées à Paris, dans une mise en scène d’Olivier Pyqui avaient déjà triomphé en 2013.

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La même production a précédé la reprise parisienne, en décembre dernier, à La Monnaie de Bruxelles, avec une distribution en partie commune aux deux théâtres.

Pour les rôles communs à Bruxelles et Paris : Patricia Petibon, en Blanche de la Force, confirme ce que j’ai déjà constaté avec plaisir dans les récents Pelléas et Mélisande et Mithridate vus dans ce même théâtre des Champs-Elysées, la pleine maturité d’un talent que je me souviens avoir vu éclore à Ambronay, il y a une trentaine d’années, dans David et Jonathas. Sans les scories d’une notoriété acquise un peu trop rapidement sur des critères extra-musicaux.

On admire tout autant Véronique Gens – une habituée du Festival Radio France – en Madame Lidoine habitée, Sophie Koch, impressionnante Mère Marie de l’Annonciation, et chez les hommes Alain Cavallier en Marquis de la Force et surtout le magnifique ténor Stanislas de Barbeyrac, voix ronde, chaude et ample, parfaite incarnation du Chevalier de la Force, frère si aimant de Blanche.

À Paris, même annoncée en méforme, Sabine Devieilhe épouse à merveille la jeunesse et l’insouciance de Soeur Constance. 

Couronnant une distribution entièrement francophone – sacrée évolution du paysage lyrique français depuis 30 ans ! merci à des pépinières comme l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris et à son infatigable animateur Christian Schirm qui y ont ô combien contribué – la Prieure d’Anne-Sofie von Otter, diction, expression du texte superlatives, est d’une puissance d’évocation qui bouleverserait le plus rétif des spectateurs au texte de Bernanos.

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Il m’est arrivé de ne pas aimer ou de ne pas comprendre Olivier Py dans certaines de ses mises en scène. Dans ces Dialogues, il est admirable, convaincant, de bout en bout : Un tel spectacle est l’honneur des scènes francophones, en ce temps où tant d’œuvres sont délibérément défigurées, violentées, avilies par les metteurs en scène. Ici règne le respect, celui d’un texte et d’un argument théâtral de premier ordre, comme l’écrit André Tubeuf dans son blog.

Dans la fosse, l’Orchestre National chante Poulenc comme sa langue maternelle.

Une soirée à retrouver avec bonheur sur France Musique le 25 février prochain.