Toussaint en blanc et noir

Coup sur coup, j’ai acheté, commandé, reçu des coffrets de piano – oui encore du piano ! – qui révèlent des personnalités disparues de nos radars, ou méconnues dans certains répertoires.

Quand Beethoven c’est Hough !

Je n’avais pas repéré cette intégrale des concertos de Beethoven par un pianiste que j’admire infiniment – Stephen Hough – que j’avais précisément entendu jouer le 3e concerto – mon préféré – à Londres en mai 2023, la veille du couronnement de Charles III (lire Couronnement)

Et ce premier mouvement du 3e concerto confirme, s’il en était besoin, que le pianiste ne suffit pas pour réussir une version, qu’il faut comme ici un chef qui sait tenir un discours, en particulier dans cette introduction en do mineur.

Ann Schein (1939-2026)

Si je n’avais vu une offre sur le site prestomusic.com, je n’aurais peut-être jamais acheté ce coffret de 3 CD regroupant des enregistrements magnifiquement réalisés de 1958 à 1960 pour le label Kapp, et j’aurais manqué ces merveilles léguées par la pianiste américaine Ann Schein disparue il y a quelques mois.

Cristina la Brésilienne

C’est un nom que je connais depuis longtemps, notamment comme interprète de Villa Lobos. Normal, le plus grand compositeur brésilien ne peut avoir comme interprètes que des musiciens brésiliens. C’est ce qu’on appelle une assignation à résidence musicale.

Formée en France, élève de Magda Tagliaferro, la jeune Cristina Ortiz est la révélation du troisième Concours Van Cliburn, dont elle remporte le 1er prix en 1969. Le coffret que Warner vient d’éditer – avec beaucoup d’inédits en CD – reflète son début de carrière et, pour le discophile, révèle quelques pépites sud-américaines.

CD 1 ‘Brazilian Soul (Alma Brasileira)’ Villa-Lobos, Vianna, Miguez, Guarnieri, Fernández Solo Piano Works (Cristina Ortiz)
CD 2 Shostakovich Concertos for Piano; Three Fantastic Dances (Cristina Ortiz, Bournemouth Symphony Orchestra, Paavo Berglund)
CD 3 Rachmaninov Rhapsody on a Theme of Paganini; Dohnányi Variations on a Nursery Song (Cristina Ortiz, New Philharmonia Orchestra, Kazuhiro Koizumi)
CD 4 Poulenc Piano Concerto (Cristina Ortiz, City of Birmingham Symphony Orchestra, Louis Frémaux); Gershwin Second Rhapsody; Lambert The Rio Grande (Cristina Ortiz, London Symphony Orchestra, André Previn)
CD 5 Prokofiev Highlights from Cinderella & Romeo and Juliet (Cristina Ortiz)
CD 6 ‘Pictures of Childhood’ Debussy, Khachaturian, Mompou, Prokofiev, Ibert Solo Piano Works (Cristina Ortiz)
CD 7 Villa-Lobos Bachianas brasileiras No. 3; Mômoprecóce (Cristina Ortiz, New Philharmonia Orchestra, Vladimir Ashkenazy)
CD 8 ‘Spanish Soul’ Albéniz, Falla, Granados, Turina Solo Piano Works (Cristina Ortiz)
CD 9 Franck Piano Quintet (Cristina Ortiz, Medici String Quartet)
CD 10 Chopin 4 Ballades; Polonaise No. 6 “Heroic”; Fantaisie-impromptu (Cristina Ortiz)
CD 11 Grieg Piano Concerto; Franck Symphonic Variations; Les Djinns (Cristina Ortiz, Philharmonia Orchestra, Vladimir Ashkenazy)

Une rareté dans ce coffret, ces très virtuoses variations de Dohnanyi sur « Ah vous dirai-je maman » :

Cadeau

L’une des premières versions que j’aie eues entre les mains du 2e concerto pour piano de Chostakovitch est justement celle de Cristina Ortiz et Paavo Berglund. Quoi de plus bienfaisant que le mouvement lent de ce concerto au milieu du fracas du monde ?

Et toujours humeurs et rumeurs du moment dans mes brèves de blog

Des chefs étoilés

Je me dis, à l’occasion de la parution du Guide Michelin 2023, qu’il y a bien longtemps que je n’ai pas évoqué ici les bonnes tables que j’aime fréquenter. Promis c’est pour bientôt, surtout que les deux étoilés du Val d’Oise, où j’ai mes pénates, ont conservé leur macaron (pour ne pas les citer, le Chiquito à Méry-sur-Oise et L’Or Q’idée à Pontoise).

Je veux ici parler de deux très grands chefs… d’orchestre, qui sont depuis longtemps au firmament de nos amours musicales, à qui leurs éditeurs viennent de rendre un bel hommage discographique.

Abbado et la marque jaune

Comme naguère Deutsche Grammophon/Universal l’avait fait pour Karajan et Bernstein, le célèbre éditeur a réuni dans une grosse boîte très bien agencée la totalité du legs discographique pour Decca et DG de Claudio Abbado (1933-2014). Même s’il s’agit d’une édition limitée, le coffret n’est pas donné : plus de 700 € sauf sur Amazon.fr où il est accessible à 629 €.

L’éditeur a bien fait les choses: 257 CD et 8 DVD. Présentation par ordre alphabétique de compositeurs. Un beau livre richement illustré. Aucun inédit : tout ce qu’Abbado a enregistré depuis les premiers disques pour Decca au milan des années 60 jusqu’aux derniers avec son orchestre « Mozart » de Bologne ou le festival de Lucerne. Deux intégrales des symphonies de Beethoven (avec Vienne et Berlin, mais avec les Berliner seulement les captations faites en Italie, et non celles faites en studio à Berlin qu’Abbado avait finalement interdites), idem pour Brahms, pour Mahler quasiment trois intégrales partagées entre Berlin, Vienne et Chicago). La partie, pour moi, la plus intéressante, la plus émouvante aussi, est cette ultime série d’enregistrements réalisés à Bologne avec la formation fondée par le chef italien en 2004. Beaucoup m’avaient échappé, notamment ces Mozart si allègres, vif-argent. On ne peut s’empêcher d’être étreint par l’émotion lorsqu’on revoit les derniers concerts d’un homme dont le visage avait revêtu le masque de la mort qui allait finalement l’emporter au début de 2014.

Haitink et le Concertgebouw

Le lien entre l’orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam et le chef néerlandais Bernard Haitink (1929-2021) ne se réduit pas à la période, déjà considérable, pendant laquelle le second fut le directeur musical du premier, de 1964 à 1988. Les premiers enregistrements datent de 1959, les derniers des années 2010.

C’est ce que Decca a rassemblé dans un coffret luxueux – beaucoup moins cher qu’Abbado ! – Tous les détails ici : Bernard Haitink l’intégrale Concertgebouw

Comme je l’indique sur bestofclassic, le coffret regroupe tout ce que Bernard Haitink a enregistré avec la prestigieuse phalange amstellodamoise, et lorsqu’une intégrale comme les symphonies de Chostakovitch a été partagée entre Amsterdam et le London Philharmonic, l’éditeur a eu le bon goût de tout conserver !

Ce qui intéresse ici, c’est un grand nombre d’inédits en CD ou sur le marché international, comme des Dvorak, des Mendelssohn, c’est aussi, dans le cas de Bruckner et Mahler, l’ensemble des versions captées par le chef et l’orchestre, pas seulement celles retenues dans le cadre d’une intégrale. Et le cadeau des DVD – que j’avais déjà depuis longtemps achetés aux Pays-Bas- des concerts de Noël consacrés à Mahler.

Evoquant Bernard Haitink, je ne peux oublier les concerts qu’il a dirigés ces dix dernières années à la tête de l’Orchestre national de France. Je me rappelle en particulier celui du 23 février 2015, quelques semaines après l’inauguration de l’Auditorium de la Maison de la radio. J’étais bien sûr allé saluer le chef dans sa loge, qui était restée fermée un long moment, parce que, avec l’aide de son épouse, le vieil homme tenait à se changer et à se présenter « dans une tenue décente » (selon les mots de Madame !) à ceux qui venaient le féliciter. La modestie et la gentillesse de Bernard Haitink n’étaient pas feintes. C’est lui qui nous remerciait de l’avoir invité et écouté !

Ne garder que la gaieté

Même dans un blog personnel, on est parfois contraint de se transformer en nécrologue. Cette semaine n’a pas échappé à cette loi des séries qui semble s’inviter à intervalles réguliers : après Philippe Boesmans, Harrison Birtwistle, Radu Lupu, Nicholas Angelich (Sur les ailes du chant), voici que disparaissent, à leur tour, une chanteuse dont seuls les mélomanes avertis avaient entendu parler, et un acteur-réalisateur-producteur que tout le monde a connu à un titre ou un autre.

Renate Holm

J’avais déjà rendu un hommage anthume à la cantatrice viennoise Renate Holm, disparue à 91 ans ce 21 avril, lire : Un duo à Vienne.

Réécouter, sans risquer de se lasser, les enregistrements, le plus souvent d’opérettes, où s’affirment le charme et le chic d’une voix de soie.

Jacques Perrin

Excellent acteur, bel homme, réalisateur et producteur engagé, quels défauts trouverait-on à Jacques Perrin, disparu mercredi à 80 ans ?. Sans doute n’a-t-il jamais appartenu à la catégorie des « monstres sacrés » du cinéma, sûrement ne l’a-t-il jamais cherché non plus.

Bien sûr je vais voir et revoir certains des films qu’il a marqués de son empreinte et de sa présence. Mais je vais aussi me replonger dans les fabuleuses images de ses films, bien restrictivement définis comme « animaliers », qui racontent une humanité, un humanisme rares.

L’Ukraine de Kourkov

J’ai déjà évoqué ici la figure du grand écrivain ukrainien Andrei Kourkov (La grande porte de Kiev), invité récemment sur quelques plateaux de télévision. Je redis ici combien il faut livre ses livres, qui sous les apparences du désespoir et de la fatalité qui s’attachent à ses héros, nous donnent des leçons de gaieté et de foi en l’humanité.

J’ai fini il y a peu le plus ancien de ses romans, traduits et publiés en français, Le pingouin. Jouissif du début à la fin, prenant comme un thriller.

Pour tromper sa solitude, Victor Zolotarev a adopté un pingouin au zoo de Kiev en faillite. L’écrivain au chômage tente d’assurer leur subsistance tandis que l’animal déraciné traîne sa dépression entre la baignoire et le frigidaire vide. Alors, quand le rédacteur en chef d’un grand quotidien propose a` Victor de travailler pour la rubrique nécrologie, celui-ci saute sur l’occasion. Un boulot tranquille et lucratif. Sauf qu’il s’agit de rédiger des notices sur des personnalités… encore en vie. Et qu’un beau jour, ces personnes se mettent à disparaître pour de bon. Une plongée dans le monde impitoyable et absurde de l’ex-URSS. Un roman culte. (Présentation de l’éditeur)

Beaucoup plus relié à l’actualité, et tout aussi jouissivement réaliste, ce « roman » dont on comprend vite pourquoi il a été interdit en Russie :

Président de la République d’Ukraine ? Rien ne prédispose Sergueï Bounine à occuper ce poste. Son imprévisible ascension, dénuée de coups bas et d’ambition personnelle, se fait presque malgré lui. De la fenêtre de sa salle de bains, son point d’observation préféré, il se remémore son passé : les années de jeunesse à la sauce communiste, un frère jumeau pas si fou que ça, une mère préoccupée d’arrangements avec le système, le vieux David Isaakovitch amoureux de sa cabane sur une île au milieu du Dniepr… Et maintenant, il lui faut affronter le post-communisme, la greffe d’un nouveau coeur et tous ceux qui rêvent de l’empoisonner… Un roman prémonitoire. Le roman balaye 25 ans d’histoire de l’Ukraine, de la période soviétique à celle de l’indépendance toujours fragile face au grand frère russe. Mafias en tout genre, corruption, nationalismes, hégémonie russe, question européenne : tout le monde en prend pour son grade ! (Présentation de l’éditeur)

En lisant Kourkov, je ne peux m’empêcher de le comparer au grand Nicolas Gogol, sans doute l’écrivain russe que j’ai le plus lu et relu, celui des Âmes mortes, des Nouvelles pétersbourgeoises… et ukrainiennes, comme Le Nez (qui a inspiré l’opéra éponyme de Chostakovitch)

Un chef russe Mikhail Jurowski (1945-2022)

Un grand chef russe est mort le 19 mars dernier, mais on en a peu parlé, puisque tout ce qui, de près ou de (très)loin rappelle la guerre menée par la Russie en Ukraine, est sujet à caution. Il est vrai aussi que Mikhail Jurowski – Михаил Владимирович Юровский -(prononcer You-rov-ski) n’a jamais occupé le devant de la scène. Et pourtant c’est un nom que les mélomanes, les discophiles curieux, ont souvent vu à l’affiche d’enregistrements qui révèlent l’originalité et l’importance du répertoire que le chef russo-allemand a abordé tout au long de sa carrière.

C’est peu de dire que la famille Jurowski est musicienne. Commençons par le père de Mikhaïl, le compositeur…ukrainien Vladimir Mikhailovitch Jurowski (1915-1972), surtout connu comme compositeur de musiques de film, mais pas que… comme en témoigne ce disque :

Mais la descendance du chef récemment décédé est aussi spectaculaire : deux fils, Vladimir (né en 1972), à la carrière éblouissante, patron du London Philharmonic de 2007 à 2020, aujourd’hui directeur de l’Opéra de Bavière, et Dmitri (né en 1979), que j’ai invité naguère à Liège et qui a été, entre autres, directeur musical de l’opéra des Flandres en Belgique.

Mikhaïl Jurowski étudie au Conservatoire de Moscou, travaille ensuite au théâtre Stanislavski et au Bolchoi, il est notamment l’assistant de Guennadi Rojdestvenski. Son père est un proche de Chostakovitch, le jeune Mikhaïl va ainsi côtoyer un compositeur qu’il ne cessera de servir. Créant notamment l’opéra inachevé Les Joueurs d’après Gogol, complété par Krzysztof Meyer en 1981.

Mikhail Jurowski et sa famille quittent l’URSS en 1989 pour s’installer en Allemagne orientale, où le chef qui sera naturalisé allemand, fera l’essentiel de sa carrière, occupant des fonctions de direction musicale pour de brèves périodes, mais laissant une discographie et de nombreux témoignages de concert qui méritent une écoute attentive.

Pour ceux qui comprennent le russe et lisent l’anglais, une interview passionnante de Mikhail Jurowski, ses souvenirs d’enfance et de jeunesse :

On a l’embarras du choix dans une discographie très vaste et ouverte, où les Russes ne sont pas en reste.