J’ai hésité avant de commander d’abord ce coffret qui couvre la période 1971-1979, puis le précédent – 1953-1969 -. Le prix fait réfléchir (puisque j’achète tous mes disques !) mais le travail éditorial et l’objet même sont remarquables.
Tout semble avoir été déjà dit, écrit sur le chef d’orchestre salzbourgeois : Karajan est né dans la ville natale de Mozart le 5 avril 1908 et mort dans sa maison d’Anif, à 8 km de Salzbourg le 16 juillet 1989. Ici même les occurrences ne manquent pas : lire Mon Karajan
Alors pourquoi revenir à Karajan et à ces captations de concert ? D’abord en raison de quelques raretés, pas toujours indispensables, mais surtout parce qu’une fois de plus le concert, le « live » révèlent l’artiste tel qu’en lui-même le studio, trop léché, trop poli – surtout à cette période-là – le corsètent.
>Webern pièces op 5 / Schumann symph 4 / Tchaikovski conc piano 1 – Mark Zeltser
CD 20 25/11/79
>Bach conc brandebourgeois 1 / Beethoven symph 3
*J’ai raconté le souvenir très particulier que j’ai gardé du concert que donnaient Karajan et ses Berliner à Lucerne, trois semaines avant ce concert, le 31 août 1974, avec au programme ce Pelleas de Schoenberg (L’été 74).
Les surprises d’un coffret
Les textes et les photos qui font une grande partie de la valeur de ce coffret – en allemand et en anglais seulement ! – dressent des portraits contrastés du chef, surtout lors de cette décennie 70 où la recherche du beau son va sembler l’emporter sur les considérations purement musicales. On sort en réalité des clichés, des postures, par le témoignage de musiciens, de preneurs de son, de collaborateurs qui n’étaient pas, n’ont jamais été de simples faire-valoir. Mais on admire ce qui a fait la légende Karajan – et que m’avait rapporté jadis l’un de ses rares « élèves », le chef allemand Günther Herbig, invité plusieurs fois à Liège – la fabrication, la construction d’une interprétation, avant même la recherche du son d’ensemble. Tous les documents – rares jusqu’à maintenant – qui montrent Karajan en répétition l’attestent.
On comparera donc avec intérêt les doublons qui figurent dans ce coffret (‘Le Sacre du printemps, la 5e de Bruckner, la 41e de Mozart), on ne s’attardera pas longtemps sur les rares « créations » – on imagine bien pourquoi Karajan dirige une oeuvre de Werner Thärichen, l’indéboulonnable timbalier et surtout délégué des musiciens des Berliner (!) – mais on relèvera un art consommé de la programmation. On a sans doute choisi les concerts les plus originaux pour ce coffret, mais on reste rêveur devant ce qui était proposé au public berlinois.
Il faut aussi relever que le système mis en place par Karajan et Berlin de contrôle absolu de tout ce qui était enregistré, produit, pour le concert et pour le disque, est encore très largement en vigueur aujourd’hui. On ne trouve quasiment pas trace sur internet, a fortiori sur YouTube, d’un « live » qui n’ait pas été formellement approuvé par la firme !
Exception avec ce Chant de la Terre, capté en janvier 1978 (cf. ci-dessus), avec Agnes Baltsa et Hermann Winkler :
Dira-t-on en cette année qui célèbre le sesquicentenaire de la création de Carmen, et subséquemment du décès brutal de son auteur, Georges Bizet, que trop de Carmen tue Carmen ?
C’est bien possible, sinon probable. Je connais des amis qui ne supportent plus ni d’écouter, ni de voir Carmen. Je n’en suis pas, même si je ne cours pas après toutes les Carmen qui se présentent. Après le dossier très complet que consacre Diapason, dans son numéro d’avril, à « l’opéra le plus aimé au monde », je me suis amusé à réexaminer ma discothèque personnelle.
Comme Diapason, je mets depuis longtemps tout en haut de la pile la version Beecham, dont j’avais raconté les aventures et mésaventures (L’impossible Carmen)
Pas loin je place Rafael Frühbeck de Burgos avec un couple Carmen/Don José étonnant
C’est la même Grace Bumbry et les mêmes comparses qui seront du film réalisé à Salzbourg sous la direction de Karajan.
On mettra loin derrière le remake plantureux de Karajan pour DGG avec Agnes Baltsa, tout comme la version de 1964 avec Leontyne Price.
La Carmen de Maria Callas, n’est peut-être pas idiomatique, mais elle est d’abord très bien entourée et dirigée, et elle m’évoque un souvenir très particulier. Au cours de l’été 1973, j’étais au fin fond de la Roumanie dans un camping, avec pour seule liaison avec le « pays », un poste à transistor et en longues ondes France Inter. Un dimanche soir, la radio diffusait Carmen chantée par Callas. Surréaliste mais vrai !
Puis au hasard d’une Tribune des critiques de disques de France Musique, j’ai découvert la version de Georg Solti, à laquelle je n’ai cessé au fil des ans de trouver de plus en plus d’atouts, à commencer par l’incarnation si juste et touchante du rôle-titre par Tatiana Troyanos
Lorin Maazel, qui n’a pas toujours eu la main heureuse dans ses enregistrements d’opéra, réussit parfaitement la bande-son du film de Francesco Rosi. Julia Migenes n’est peut-être pas la plus grande chanteuse, avec ses partenaires elle incarne une Carmen plus que cr’édible
Lorin Maazel, quelques années plus tôt, a gravé une autre Carmen avec une interprète capiteuse à souhait, à laquelle il est difficile de résister, Anna Moffo
On s’étonnera peut-être que je ne place qu’ici, en tout cas pas dans les priorités, la version toujours présentée comme une référence de Claudio Abbado avec Teresa Berganza et Placido Domingo. Je n’ai jamais partagé l’engouement général pour cette version, que je trouve certes bien réalisée, mais trop statique, pas assez vivante. Et des soucis de prononciation rédhibitoires.
Très exotique aussi, mais pour d’autres raisons, la version de Thomas Schippers, grand chef de théâtre s’il en fut, avec une Carmen impossible en la personne de Regina Resnik, caricature de cantatrice et de Carmen en même temps. Rien ne va dans cet album, à part la direction racée de Schoippers et la rigueur de l’Escamillo de Tom Krause.
Je ne suis pas non plus très fan de la version de Michel Plasson, avec une Carmen vraiment peu crédible malgré (ou à cause de) la présence d’une Angela Gheorghiu que je n’arrive pas à me représenter en Carmen. Si Roberto Alagna fait un Don José émouvant, Thomas Hampson (Escamillo) et Inva Mula (Micaela) ne m’ont jamais convaincu.
En bonne dernière, malgré l’admiration qu’on nourrit pour le chef – Leonard Bernstein – et l’interprète principale – Marylin Horne – il faut bien reconnaître le ratage de cette Carmen.
En DVD il y a plusieurs versions qui ne manquent pas d’intérêt. J’en ai 4 dans ma bibliothèque (Karajan/Price), Philippe Jordan avec la blonde Anne-Sofie von Otter à Glyndebourne, Anna-Caterina Antonacci avec John Eliot Gardiner, et la plus surprenante Carlos Kleiber à Munich avec un « cast » étonnant autour de l’éternel Placido Domingo, Elena Obraztsova (!) en Carmen, Isobel Buchanan en Micaela
C’est un exercice auquel je refuse de me livrer, même si j’y suis parfois contraint : comment décrire une voix humaine, a fortiori chantante ? On en est réduit à des images, à des adjectifs dont la banalité le dispute souvent à l’inexactitude.
Une centenaire solaire
Victoria de Los Angeles est née, il y a cent ans, le 1er novembre 1923 à Barcelone et morte le 15 janvier 2005 dans sa ville natale. Warner a eu la bonne idée de lui dédier un coffret copieux, qui ne contient à ma connaissance aucun inédit, mais qui résume bien la carrière exceptionnelle de cette voix sensuelle, gorgée de lumière, qui s’était confiée au micro de Jean-Michel Damian sur France Musique à l’occasion de ses 70 ans : Mémoire retrouvée, Victoria de Los Angeles. J’ai pour ma part le souvenir d’un récital donné à Cannes, à l’occasion du MIDEM, à l’automne 1993, récital capté par France Musique : les craintes de l’équipe technique, et la mienne, avaient été levées dès les premiers instants. La cantatrice savait parfaitement ce qu’elle pouvait encore chanter, à un âge où ses consoeurs avaient depuis longtemps renoncé, et ce fut un éblouissement constant.
J’évoquais l’été dernier les circonstances particulières de l’enregistrement de l’un des plus beaux disques de Carmen de Bizet – L’impossible Carmen –
Je ne vais pas me livrer au petit jeu des préférences : tout est admirable dans cette boîte. Quelques-uns des trésors qui font mon bonheur depuis des lustres :
Dans ce Ravel, on ne sait qu’admirer le plus : la diction, le timbre, la souplesse de la voix…
Jessye enfin
Bien plus que Victoria de Los Angeles, Jessye Norman (1945-2019) a été, dès mes premiers émois musicaux, la compagne de mon éducation à l’univers de la voix, de la mélodie, de l’opéra même, comme je l’ai raconté ici lorsqu’elle a disparu il y a quatre ans : Les chemins de l’amour .
Ce coffret récapitulatif de ses enregistrements de studio (à l’exception des intégrales d’opéra) avait été annoncé il y a plus de deux ans – lire Disques fantômes, et on avait fini par penser qu’il ne sortirait jamais. Finalement, commandé vendredi (sur un site italien), reçu samedi, je l’ai ouvert et découvert comme un enfant à qui on aurait fait le plus beau cadeau de Noël. Il n’y a là pourtant rien que je ne connaisse déjà, que j’ai précieusement collectionné au fil des ans, à part peut-être The Child of our time de Tippett, dirigé par Colin Davis, qui m’avait échappé. Il y a des doublons, mais on ne fait pas la fine bouche quand la 9e de Beethoven est dirigée par Levine ou Böhm, la 3e de Mahler par Abbado et Ozawa, ou encore quand se présentent deux versions du Chant de la Terre de Mahler (avec une préférence pour celle de James Levine et le trop rare et magnifique Siegfried Jerusalem)
Comme pour le coffret Los Angeles, une somme admirable qui rend justice à l’une des plus extraordinaires musiciennes de la fin du XXe siècle, voix de bronze et d’ambre d’une puissance inégalée.
Détails du coffret :
CD1 Schubert & Mahler Lieder CD2 Schumann: Frauenliebe und -leben Op. 42; Liederkreis, Op.39 CD3 Les Chemins de l’amour – Songs By Duparc, Ravel, Poulenc & Satie CD4 Brahms: 12 Lieder CD5 Brahms: 29 Lieder CD6 Brahms: 23 Lieder CD7 Schubert: 12 Lieder CD8 Richard Strauss: 20 Lieder CD9 Live at Hohenems CD10 Live in Europe CD11 Salzburg Recital CD12 Tippett: A Child Of Our Time CD13 Jessye Norman sings Wagner CD14 Mahler: Songs from « Das Knaben Wunderhorn » (dir. Bernard Haitink avec John Shirley-Quirk) CD15 Schoenberg: Gurrelieder CD16 Schoenberg: Gurrelieder (dir. Seiji Ozawa) CD17 Berlioz: Les Nuits d’été; Ravel: Shéhérazade CD18 Beethoven: Symphony No.9 in D minor, Op.125 – « Choral » (dir. Karl Böhm CD19 Mahler: Das Lied von der Erde (dir. Colin Davis avec Jon Vickers) CD20 Mahler: Symphony No.3 in D minor CD21 Mahler: Symphony No.3 in D minor (dir. Claudio Abbado) CD22 Richard Strauss: Four Last Songs CD23 Beethoven: Symphony No.9 in D minor, Op.125 – « Choral » (dir. James Levine) CD24 Wagner: Tristan und Isolde excerpts; Siegfried Idyll; Overture « Tannhäuser » CD25 Live at Notre Dame CD26 Beethoven: Missa Solemnis, Op.123 CD27 Beethoven: Missa Solemnis, Op.123 (dir. James Levine) CD28 Schoenberg: Erwartung; Cabaret Songs CD29 Mahler: Symphony No.3 in D minor CD30 Mahler: Symphony No.3 (dir. Seiji Ozawa) CD31 Mahler: Das Lied von der Erde (dir. James Levine avec Siegfried Jerusalem) CD32 Spirituals CD33 Sacred Songs CD34 A Great Day in the Morning CD35 Spirituals in Concert CD36 Christmastide CD37 In the Spirit – Sacred Music for Christmas CD38 With a Song in My Heart CD39 Lucky To Be Me CD40 I Was Born in Love with You CD41 Mahler: Kindertotenlieder; Lieder eines fahrenden gesellen; Wagner: Wesendonck Lieder CD42 Berlioz: La Mort de Cléopatre; Brahms: Alto Rhapsody; Bruckner: Te Deum
DVD1: Jessye Norman Recital DVD2: Jessye Norman at Christmas DVD3: Jessye Norman A Portrait
Petite série estivale pendant que ce blog prend quelques distances avec l’actualité, quelques disques enregistrés en été, tirés de ma discothèque : épisode 6.
Je n’en ai jamais fini avec Pierre Boulez (1925-2016), notamment avec ses enregistrements « live » que je collectionne précieusement, tant ils révèlent une part de liberté, de sensualité qu’on ne soupçonne pas toujours chez un personnage a priori austère et rigoureux.
Dans le gros coffret que Deutsche Grammophon a publié à l’occasion du centenaire de la fondation du festival de Salzbourg – en 1920 – à l’initiative de Max Reinhardt et Hugo von Hofmannstahl (prononcer Hof-mann-s-tâl et non -chtal, se référer à un classique de ce blog : Comment prononcer les noms de musiciens ?)
il y a évidemment quantité de trésors, comme le concert que dirigeait, le 14 août 1997, Pierre Boulez à la tête du Gustav Mahler Jugendorchester, un orchestre de jeunes musiciens basé à Vienne, fondé par Claudio Abbado en 1986. Un programme « pur Boulez » avec une oeuvre de Bartok, que Boulez fut l’un des seuls à enregistrer et diriger souvent, les quatre Pièces op.12, les quatre Notations qu’il avait alors orchestrées et un Sacre du printemps sauvage et sensuel.
Ici Boulez parle de ses « Notations » et les dirige à Lucerne (où j’avais eu la chance de longuement le rencontrer avant un concert-fleuve, lire : Un certain Pierre Boulez)
Petite série estivale pendant que ce blog prendra quelques distances avec l’actualité, quelques disques enregistrés en été, tirés de ma discothèque.
Herbert von Karajan (lire Les disparus de juillet) avait l’habitude, dans les années 60, de convoquer ses musiciens berlinois dans l’église de St. Moritz, la station chic et haut perchée des Alpes suisses (dans les Grisons précisément, où l’on pratique la quatrième des langues officielles de la Suisse, le romanche !) pour des enregistrements d’oeuvres qui ne nécessitaient pas le grand effectif d’orchestre. En particulier, les divertimenti de Mozart, d’ordinaire réservés à des formations de chambre, mais que le chef salzbourgeois affectionnait particulièrement au point de les jouer en concert, et pour certains de les enregistrer à deux reprises.
La virtuosité collective, le fini instrumental, la ligne de chant, sont simplement admirables. Pourquoi s’en priver ?
L’écoute aléatoire, un trajet un peu long, et me voici littéralement captivé par le mouvement lent – archiconnu- de l’archiconnue symphonie « du Nouveau monde » de Dvořák, une version transférée sur mon smartphone à partir d’un coffret paru en 2018 pour célébrer l’orchestre de la Tonhalle de Zurich. : Lorin Maazel dirigeait l’orchestre suisse en 2002.
A vrai dire, je n’avais guère prêté attention à cette version quand j’ai reçu ce coffret. Comme je n’avais prêté attention aux rares enregistrements de Dvořák par Lorin Maazel. A tort !
Je comprends maintenant pourquoi ceux qui ont choisi les « live » qui forment ce beau coffret ont retenu la « Nouveau monde » de Lorin Maazel. Souvent on avait l’impression, s’agissant du grand chef américain, disparu le 13 juillet 2004, que sa technique infaillible masquait un manque d’inspiration ou une routine bien huilée, surtout dans les dernières années. Et puis au concert, il pouvait soudain donner toute la mesure d’un talent qui avait particulièrement brillé au début de sa carrière.
(extrait audio : Dvořák Symphonie n°9, largo – Tonhalle Orchester Zürich, dir. Lorin Maazel (live 2002)
La manière dont Maazel conduit ce célèbre Largo, variant sans cesse les accents, les attaques, modifiant imperceptiblement le tempo, obtenant de l’orchestre et de chaque soliste – le cor anglais – des sonorités plus bohémiennes que nature, c’est tout simplement prodigieux, et la marque du très grand chef qu’il pouvait être quand il le voulait.
Du coup, j’ai ressorti de ma discothèque les trois dernières symphonies de Dvořák, que Maazel a gravées à Vienne au tout début des années 80 – ce sont ses seuls enregistrements des 7ème et 8ème symphonies.
On n’a pas ici la spontanéité, l’élan du « live » de 2002, mais quelle maîtrise supérieure des rythmes, des couleurs de l’orchestre (et quel orchestre !), quel respect scrupuleux aussi de la partition, quelle jubilation jamais clinquante ! A réécouter vraiment.
Trouvé sur YouTube un « live » de la Nouveau monde contemporain de l’enregistrement studio, le 29 juillet 1981 au Grosses Festspielhaus de Salzbourg :
Le finale de la 7ème symphonie n’est pas le plus facile à réussir, de l’aveu même d’illustres baguettes.
Sa mort, il y a plus d’un an, m’avait touché (Coup de torchon). Thierry Frémaux évoquait Bertrand Tavernier sans discrétion excessive dans son journal (Sélection officielle) paru en 2017, l’annonce d’un cancer, l’hospitalisation et ses suites qui avaient frappé Tavernier en 2015. Le patron du Festival de Cannes rend à son aîné et ami disparu un bel exercice d’admiration. Pas indispensable, mais bienfaisant.
Des Innocents à L’Innocent
En 2003, il jouait dans un pas très bon film signé Bernardo Bertolucci – Innocents : The Dreamers – prétexte pour le cinéaste à montrer complaisamment la nudité de ses jeunes acteurs. En 2022, Louis Garrel signe un film L’Innocent, qu’on a adoré voir ce week-end, « un film comme on n’en avait pas vu depuis un certain temps : divertissant, drôle, intelligent, touchant, doté en un mot de toutes les qualités requises pour passer un moment qui nous soustrait l’espace d’une heure trente à la fin du monde en cours. L’auteur de ce cadeau royal se nomme Louis Garrel qui, avec son quatrième long-métrage, L’Innocent, s’en va puiser dans ses souvenirs d’adolescent afin d’en proposer une version singulièrement burlesque et attachante » (Jacques Mandelbaum, Le Monde, 12 octobre 2022).
Rarement constaté pareille unanimité des avis de la presse comme des spectateurs. D’ailleurs celui qui en parle le mieux c’est Louis Garrel lui-même ! Et on l’aime encore plus…
Triste Salomé
Pas envie de m’appesantir sur une nouvelle production de l’Opéra de Paris, dont toute la presse a déjà parlé : la Salomé de Richard Strauss, mise en scène par la nouvelle coqueluche de la scène lyrique, l’Américaine Lydia Steier, « entre Rocky Horror Picture Show et esthétique post-punk » (Bachtrack.com). Vulgaire, scabreux, surtout ridicule. Cette dame semble d’ailleurs appliquer les mêmes ingrédients à tous les spectacles qu’elle a mis en scène ces dernières années (Semele à la Komische Opera à Berlin, La fête enchantée au Festival de Salzbourg).
Si au moins la musique avait été sauve, on se serait consolé des bêtises de la scène. S’il y a un ouvrage de Richard Strauss, où le chef est au moins aussi important que le rôle-titre, c’est bien Salomé. Un orchestre vénéneux, sensuel, érotique même (écouter ou réécouter ce qu’en ont fait Karajan ou Solti au disque !). Désolé de dire qu’avec Simone Young on n’y est pas, et même l’orchestre de l’Opéra de Paris, pourtant formé à ce répertoire par Philippe Jordan, ne sort pas d’une honnête routine. Reste Elza van den Heever qui impressionne vocalement à défaut de séduire scéniquement, dans un accoutrement qui la prive de toute féminité et dans des postures humiliantes (la jeune cantatrice a avoué qu’elle aurait rêvé d’autre chose pour sa première Salomé ! Pourquoi n’a-t-elle pas refusé de se plier aux fantasmes éculés de la metteuse en scène ?).
Le noir sublime
Au moment de boucler ce billet, j’apprends la mort de Pierre Soulages.
Rien à dire d’original, si ce n’est la permanence de longue date d’une fascination pour une oeuvre qu’on a traquée dans tous les musées visités dans le monde. Ne pas manquer les salles qui lui sont consacrées au Musée Fabre à Montpellier.
Quinzaine plombante, les disparitions de deux géants Bernard Haitink et Nelson Freire n’ont pas fini de nous remuer.
Pour en sortir, j’ai repéré dans ma DVD-thèque deux visions extrêmement réjouissantes de la relève des générations montantes de musiciens. Des DVD regardés distraitement naguère, qui sont le meilleur remède à la mélancolie ambiante.
Les jeunes Vénézuéliens à Salzbourg
D’abord ce concert de 2013 au festival de Salzbourg, avec l’orchestre et les choeurs des jeunes Vénézuéliens du Sistema.
Je veux d’abord penser à ce pays magnifique, le Vénézuéla, qui nous a donné tant de musiciens de premier plan, plongé depuis des années dans un chaos politique et économique effrayant (lire Le malheur du Venezuela).
Je n’ai pas pu décrocher une seconde de ce fabuleux moment. Toutes les références qu’on peut avoir par exemple de la Première symphonie de Mahler tombent devant l’extraordinaire engagement de ces fiers musiciens.
Evidemment on les attendait dans leurs tubes, comme cet irrésistible Mambo de West side story de Bernstein
Boulez et l’Académie de Lucerne
Autre document retrouvé dans un coffret d’hommage à Pierre Boulez :
A vrai dire, je n’avais pas repéré dans ce coffret mêlant concerts et documentaires, un film passionnant réalisé durant l’été 2008 à LucerneInheriting the future of music
Or j’avais assisté à une partie de cette formidable aventure qui avait rassemblé jeunes musiciens et jeunes compositeurs autour de la figure tutélaire et si bienveillante de Pierre Boulez :
« En septembre 2008 je me rendis à Lucerne, où il animait cette phénoménale Académie d’été autant pour les jeunes musiciens que pour les compositeurs. Je lui avais demandé de m’accorder quelques instants, il m’accueillit durant tout un après-midi dans la modeste chambre qu’il occupait dans un hôtel un peu old fashioned sur les bords du Lac des Quatre-Cantons, très exactement en face de la villa de Tribschen où Wagner avait coulé quelques mois heureux (et composé notamment sa Siegfried-Idyll). Aucune fatigue chez cet homme de 83 ans qui dirigeait le soir même un programme colossal » (6 janvier 2016)
On verra dans ce documentaire un jeune homme de 83 ans, qui ne paraît jamais gagné par la fatigue ou la lassitude. On y verra aussi les figures de chefs aujourd’hui établis – Pablo Heras Casado – de compositeurs admirés, le doyen Peter Eötvös et le fringant quadragénaire Ondrej Adamek.
Intéressant aussi de comprendre l’évolution de la musique contemporaine : ainsi on voit le travail des jeunes chefs et de leurs mentors autour d’une oeuvre emblématique de la musique du XXème siècle, Gruppen de Stockhausen, pour trois orchestres symphoniques, créée en 1958 à Cologne sous la triple direction du compositeur, de Bruno Madernaet de… Pierre Boulez.
Quelques semaines après ma rencontre à Lucerne avec Pierre Boulez, l’Orchestre philharmonique royal de Liège et son chef d’alors, Pascal Rophé, avaient ouvert le festival Musica deStrasbourg, avec Gruppen (les trois chefs requis étaient Pascal Rophé bien sûr, Jean Deroyer – qu’on aperçoit dans le documentaire ! – et Lukas Vis). Je comprends que l’oeuvre fascine les chefs qui la travaillent et qui ensuite la dirigent. L’extraordinaire complexité de l’oeuvre n’en débouche pas moins, pour moi, sur une caricature de ce que la « musique contemporaine » pouvait représenter de plus intimidant, repoussant même, pour le public. Tout ça pour ça, ai-je envie de dire !
De ce concert strasbourgeois, j’ai beaucoup plus retenu – et le public aussi ! – la création de Vertigo, une oeuvre concertante pour deux pianos et orchestre, de celui qui aurait eu 40 ans cette année, le surdoué Christophe Bertrand, qui s’est donné la mort à 29 ans le 10 septembre 2010…
S’il y a bien un cliché tenace, c’est celui qui s’attache au chef d’orchestre Otto Klemperer (1895-1973) : la lenteur hiératique qui serait la marque de ses dernières années.
Cliché parfois vérifié, mais alors ne pas oublier d’entendre la densité, l’intensité du discours.
Pourtant pour qui revient régulièrement à la discographie de ce monument de la direction du XXème siècle – ce qui est mon cas – on a tant d’exemples du contraire, sans que l’âge ni les ennuis de santé qui ont assombri les dernières années du chef allemand n’y aient une influence.
Mozart : Symphonie n°25
La version de la 25ème symphonie de Mozart que Klemperer grava en 1956, dans une fabuleuse stéréo, bat tous les records d’alacrité et de vivacité des tempi.
Bruckner : Symphonie n°6
Dans le numéro de septembre de Diapason je lis la critique d’une nouvelle 6ème symphonie de Bruckner par le chef basque espagnol Juanjo Mena, où il est écrit que le chef s’inspire de Sergiu Celibidache pour ce qui est de la lenteur sépulcrale de ses tempi, notamment dans le sublime Adagio de cette symphonie (« un tempo très retenu – 20’22 – juste un cran en dessous de son modèle, alors que Klemperer expédiait le mouvement en 12’45″ »). Une telle affirmation m’a fait sursauter, non que je croie Klemperer incapable d’une telle différence avec le chef roumain. J’ai donc vérifié, et réécouté une version qui m’est chère depuis longtemps. Il y a bien une importante différence – près de 8 minutes – entre Celibidache et Klemperer, mais ce dernier « n’expédie » le mouvement pas en 12’45, mais en 14’43 » !
Comparons les deux versions :
Beethoven : Missa solemnis
La Missa solemnis n’est pas l’oeuvre de Beethoven que je fréquente le plus assidûment, mais, aussi bien en concert qu’au disque, j’en ai écouté tout de même un nombre certain de versions.
Tout récemment je regardais sur Arte le concert que dirigeait Riccardo Muti à Salzbourg, la première fois qu’il abordait – à 80 ans – cette Missa solemnis. Si l’on admire évidemment le chef napolitain qui nous a donné tant de bonheurs – La quarantaine rugissante – on doit avouer qu’on a vite décroché de cette retransmission. Il n’est que d’écouter le Gloria, qui, à peine entamé, renonce précisément à la joie et à l’exultation (à 12′)
Je n’avais jamais fait attention jusqu’à hier (!) à ce que la date de naissance de Mozart coïncide avec celle de la mort de Verdi : Wolfgang est bien né un 27 janvier… 1756 à Salzbourg, et Giuseppe est bien mort un 27 janvier… 1901 à Milan
Une date propice au génie ? Sans aucun doute pour ce qui les concerne !
L’occasion, pour moi, de poursuivre le voyage dans mes souvenirs ou comment j’ai découvert Mozart et Verdi ! Et, à rebours sans doute du plus grand nombre, ce n’est pas d’abord par l’opéra que j’ai commencé, mais par la musique sacrée.
Mozart à la messe
Pour Mozart, je me rappelle un cadeau de Noël fait à quelqu’un de ma famille : le Requiem dirigé par Karl Böhm, un disque Philips/Fontana, enregistré en novembre 1956, avec un joli quatuor de solistes. Une version qui ne m’a jamais passionnée, que j’ai peu écoutée. Sauf pour la voix de Teresa Stich Randall… que j’ai découverte grâce à ce disque.
Je ne sais plus pourquoi, adolescent, je me suis intéressé à deux messes de Mozart en particulier, dont la messe dite « des moineaux« , l’oeuvre d’un Mozart de 19 ans, une messe brève (vingt minutes) qui porte ce surnom parce qu’un passage du Sanctus aux violons peut faire penser à un pépiement d’oiseaux. J’ai déjà raconté ici (L’été 73) la surprise qui avait été la mienne d’entendre cette messe dans le cadre d’un office du dimanche dans une église de Munich, et la qualité de l’orchestre et du choeur de l’église !
Verdi sacré
Mes souvenirs s’emmêlent à propos de Verdi (chez qui je suis – trop brièvement – passé l’été dernier : Parme, Toscanini, Verdi). Je pense avoir découvert ses quatre Pezzi sacri… avant son Requiem. Et dans la version de Zubin Mehta enregistrée à Los Angeles, un disque (peut-être acquis en solde ?) paru dans une collection de Decca France à couverture rose fuchsia très seventies
Et seulement après (une offre de mon club du disque suisse !) la version terrifiante du Requiem signée Solti (ma première chaîne stéréo Dual s’en est longtemps souvenue)
Cette version du Requiem a longtemps été la seule pour moi, celle qui m’a fait aimer Marilyn Horne (qui supporte l’adjectif anglais terrific), Pavarotti bien sûr, et l’immense Martti Talvela, mais m’a durablement éloigné de Joan Sutherland, très grande artiste que je respecte, mais dont je ne suis jamais parvenu à aimer ni la voix, ni le timbre, ni la diction.