Un mauvais feuilleton

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À longueur d’émissions (très rares) de musique classique à la télévision (encore récemment Fauteuils d’orchestre d’Anne Sinclair), les animateurs passent leur temps à s’excuser d’oser diffuser de la musique classique à une heure de grande écoute, et à balancer toujours les mêmes poncifs sur « l’élitisme » de cette musique, la distance entre artistes et publics, bref de vieilles lunes qui n’ont plus cours depuis longtemps…

On pouvait légitimement se réjouir qu’une série, un feuilleton, ambitionne d’évoquer l’univers, les « coulisses », la vie d’un orchestre classique, une micro-société qui, comme tous les groupes, toutes les entreprises, est un reflet de la société, d’une époque, etc.  Sans lire les critiques, j’ai donc regardé, en différé, le premier épisode de Philharmoniaj’ai abandonné au bout d’une demie heure, j’ai de nouveau essayé ce soir – les épisodes 3 et 4 – je n’ai pas persévéré.

Comme j’ai découvert ce soir ce texte de Vincent Agrech sur Diapasonmag.fr, je m’autorise à le reproduire, puisqu’il exprime exactement ce que je pense :

« Pour une fois que la musique classique a les honneurs d’une série télévisée, on guettait avec gourmandise l’équivalent français de Mozart in the jungle, le légendaire feuilleton américain où Gustavo Dudamel, Lang Lang, Joshua Bell ou Nico Muhly se bousculaient pour faire une apparition. Las ! C’est peu dire qu’on en est loin avec le brouet des deux premiers épisodes de Philharmonia, diffusés mercredi dernier. Dans l’espoir de mets mieux choisis ce 30 janvier, et puisque la mode est à nouveau aux cahiers de doléance, Diapason a listé les principales critiques exprimées par la rédaction, mais aussi par le milieu musical.

1 – C’est macho et réac !

Claire Gibault le dit parfaitement dans les colonnes de Télérama. « Nous n’avions pas besoin d’une série qui insinue qu’être une femme chef d’orchestre, c’est être malade, guettée par la démence et autoritaire. » En effet l’héroïne, dont la nomination est imposée à l’orchestre par le ministère de la Culture (plutôt discret, dans la vraie vie, quand il s’agit de soutenir les candidates lors des jurys) semble tenir de sa mère une grave maladie mentale qui l’a probablement déterminée à choisir cette carrière bien moins féminine que la danse ou la couture. Heureusement, elle témoigne d’une conception de son métier renversante de nouveauté. A côté, Toscanini et Karajan étaient des adeptes de la démocratie participative. Et pour le répertoire, notre maestra 4.0 a même inventé le fil à couper le beurre : pour ramener les jeunes dans les salles de concert, si on ajoutait un peu de variétoche à ces vieilles barbes de Beethoven et de Brahms ? En effet, on se demande pourquoi personne n’y avait jamais pensé.

2 – C’est parfaitement invraisemblable.

Une série n’est pas un documentaire, et il faut parfois sacrifier la réalité sur l’autel du drame. Entendu, mais les grands auteurs de fiction sont toujours ceux qui parviennent à tirer le second d’une observation fine de la première. En matière de grand n’importe quoi, le premier épisode de Philharmonia tient hélas du collector. Afin de marquer sa désapprobation à l’arrivée de la patronne, l’orchestre lui joue, pour sa première répétition, la BO de Mission Impossible. Heureusement, la virago a du répondant : et zou, voilà qu’elle t’éjecte le premier violon pour le remplacer par une jeunette du fond des rangs, à qui elle va imposer une relation abusive. Cinquante ans de luttes syndicales et de conventionnements d’orchestres nationaux pour en arriver là… Quant aux dialogues en répétitions, on croirait que Guillaume Musso et Eric-Emmanuel Schmitt ont convolé en justes noces pour les écrire. « Je voudrais que vous sentiez toute la puissance de cette œuvre » ; « Je sais que tu peux libérer cette rage au fond de toi »… même Stanislas Lefort n’avait pas osé dans La Grande vadrouille.

3 – C’est mal foutu, mal joué, mal filmé.

Quand Mozart in the jungle faisait une sortie de route, ce qui arrivait aussi, il nous restait au moins les stars (acteurs et musiciens) et le glamour hollywoodien. Ici, on campe au département fiction de France Tévé, huitième étage, au fond du couloir. Le temps de formation en direction d’orchestre de Marie-Sophie Ferdane (qui joue le rôle principal) semble avoir été bref, relève encore Claire Gibault. Un point positif toutefois : les gestes de plusieurs comédiens, mélangés aux musiciens méritants de l’Orchestre National d’Ile-de-France, s’avèrent plutôt convaincants. Davantage, en tout cas, que leurs prestations d’acteurs, guère soutenues il est vrai par ces dialogues mémorables, ni par une réalisation qui sait, elle, ce que minimum syndical veut dire. On a gardé le meilleur pour la fin : les séquences de concerts à la Philharmonie de Paris, si mal cadrées qu’on voit les rangs vides autour des deux-cents figurants que la production s’est autorisée. C’est sûr, ça donnera aux novices envie de se ruer dans les auditoriums. »

(Vincent Agrech, Diapason, 30 janvier 2019)

La musique n’avait vraiment pas besoin de ça ! Je ne sais pas ce qu’en pensent les musiciens professionnels, membres de nos orchestres. Acceptent-ils d’être ainsi caricaturés, ridiculisés ? Même dans le cadre d’une fiction.

Je me rappelle le très beau travail qu’avait fait Laurent Stine, lorsque l’Orchestre philharmonique royal de Liège avait célébré son 50ème anniversaire en 2010-2011. Le jeune réalisateur belge avait eu toute liberté de filmer l’orchestre, ses musiciens, la vraie vie d’une collectivité musicienne, avec un regard sensible. Cela a donné l’un des plus beaux documentaires qu’il m’ait été donné de voir sur un orchestre. Je sais que très nombreux ont été ceux qui ont découvert les véritables coulisses de l’exploit, la vraie vie d’artiste, la musique comme elle se construit, se conçoit, se propage. La formidable aventure d’un orchestre. Bref le contraire absolu de la caricature de Philharmonia

Mardi nuit et soleil, de Liège à Montpellier

Il est des jours où l’exercice du blog est singulièrement difficile, quand le drame percute une actualité joyeuse. Hier ce fut le grand écart entre Liège et Montpellier.

Lorsque j’ai reçu une alerte en fin de matinée sur l’attentat de Liège, je ne savais pas où il s’était produit, mais j’ai tout de suite pensé à ce 13 décembre 2011 de très sinistre mémoire, 5 morts et plusieurs dizaines de blessés, sur la place Saint-Lambert au coeur de la Cité ardenteEt puis, au cours de l’après-midi, j’ai regardé les premières images, de lieux si familiers, au croisement du boulevard d’Avroy, de la rue des Augustins, du boulevard Piercot. J’y suis passé au moins quatre fois par jour pendant plus de dix ans, faisant le trajet de mon domicile à mon bureau. La Salle Philharmonique, siège de l’Orchestre philharmonique royal de Liègeest à moins de 50 mètres de l’Athénée (lycée) Léonie de Waha.

Salle-philharmoniqueLa Salle Philharmonique de Liège (et le buste d’Eugène Ysaye)

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C’est devant ce lycée qui porte le nom d’une grande féministe belge, Léonie de Wahaque deux policières ont été sauvagement assassinées, c’est sur la façade de ce superbe édifice moderniste, dû à l’architecte Jean Moutscheninauguré en 1938, restauré au cours de la dernière décennie, qu’on trouve ce bas-relief de Louis Dupont … « L’insouciance de la jeunesse« …

1024px-Liège,_Athénée_Léonie_de_Waha,_reliefOn n’ose imaginer ce qui se serait produit si de courageux employés de l’Athénée n’avaient eu le réflexe de fermer les accès à l’établissement et de faire sortir les enfants par l’arrière.

Finalement, j’aurais pu dire ce qu’une jeune fille répondait hier aux caméras qui l’interrogeaient sur les lieux du crime : « Je passe ici tous les jours, je n’arrive pas à croire que cette horreur a eu lieu ici ». 

Je découvre ce matin ce beau texte : Après l’orage

À Montpellier, ce mardi avait des couleurs plus ensoleillées : la présentation du Festival Radio France au Gazette Café, avec un invité de luxe, Paul Meyerqui nous a offert deux premières mondiales. On y reviendra demain…

Et le soir un récital, à l’opéra Berlioz, de ma très chère Sonya Yoncheva (et de son petit frère Marin Yonchev), magnifiquement accompagnés par Daniel Oren et un orchestre de Montpellier en grande forme.

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Une généreuse soirée tout Verdi, que les Parisiens peuvent retrouver ce vendredi au Théâtre des Champs-Elysées.

719jZJo97CL._SL1500_Un regret : « l’oubli » – ce ne peut qu’être que cela ! – dans la « bio » de la cantatrice publiée dans le programme distribué aux spectateurs de la participation de Sonya Yoncheva à deux soirées inoubliables du Festival Radio France Iris de Mascagni en 2016, et Siberia de Giordano en 2017. Avec le même orchestre de Montpellier. Le public avait rectifié de lui-même…

La dernière fugue

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« C’est fou comme Maurane suscite des réactions personnelles, des souvenirs précis et précieux, avec cette impression si rare qu’elle était proche de nous, avec nous dans nos vies ». 

C’est exactement cela – merci à Séverine M. pour ces mots parfaits – le sentiment qui nous étreint après l’annonce de la mort soudaine de Maurane.

En 2002, j’ai eu l’occasion d’approcher la chanteuse dont j’admirais déjà la chaleur de la voix, la douce nostalgie des chansons. Nous avons partagé de savoureux moments, autour d’une bonne table, et bien sûr plusieurs concerts avec l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège. 

Maurane m’avait confié sa fascination pour la musique classique, son complexe aussi de n’être qu’une chanteuse « de variété » – je me rappelle un débat animé sur la position de Gainsbourg, lui aussi fasciné par la musique classique, qui considérait la chanson comme un art mineur, Maurane n’était pas loin de penser la même chose, alors que je pensais – et continue de penser – tout le contraire – Maurane était si fière de son père Guy Luypaerts (prononcer L’oeil-parts), mort en 1999, directeur estimé et aimé de l’Académie de Musique (Conservatoire) de Verviers.

La cheffe d’orchestre Claire Gibault me rappelait ce matin qu’elle avait eu la chance de travailler avec Maurane, grâce à l’Orchestre philharmonique de Liège, au cours de trois concerts en juin 2002 dans le cadre du Festival de Wallonie sur le thème de Ainsi soient-elles. 

Je n’ai plus guère revu Maurane après cette rencontre de 2002. Nous avions tenté, elle et nous, de retrouver des dates, les choses ne se sont pas faites.

Quelques années plus tard, j’ai aimé retrouver Maurane, actrice, donnant la réplique à Catherine Deneuve dans le délicieux Palais Royal de Valérie Lemercier.

Et puis restent la générosité, les fêlures, les engagements, les souvenirs, comme ce duo inoubliable lors d’une soirée des Enfoirés en 1996…

Inde galante

Camille de Rijck m’avait convié à participer à son émission dominicale de critique de disques Table d’écoute sur la chaîne culturelle de la RTBF, Musiq3 , ce dimanche consacrée aux Quatre poèmes hindous de Maurice Delage.

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L’émission est à réécouter ici : Table d’écoute 25 février 2018

Une oeuvre atypique, qui ne recourt pas à une sorte d’exotisme de pacotille, d’une extrême concision (moins de dix minutes pour le cycle !), un authentique petit chef-d’oeuvre.

Quatre poèmes, qui pourraient presque ressortir au genre du haiku japonais :

Madras (Bhartrihari)

Une belle à la taille svelte
se promène sous les arbres de la forêt,
en se reposant de temps en temps.
Ayant relevé de la main
les trois voiles d’or
qui lui couvre les seins,
elle renvoie à la lune
les rayons dont elle était baignée.

Lahore, (Heinrich Heine,trad. Gérard de Nerval)

Un sapin isolé se dresse sur une montagne
Aride du Nord. Il sommeille.
La glace et la neige l’environne
D’un manteau blanc.

Il rêve d’un palmier qui là-bas
Dans l’Orient lointain se désole,
Solitaire et taciturne,
Sur la pente de son rocher brûlant.

Bénarès : Naissance de Bouddha

En ce temps-là fut annoncé
la venue de Bouddha sur la terre.
Il se fit dans le ciel un grand bruit de nuages.
Les Dieux, agitant leurs éventails et leurs vêtements,
répandirent d’innombrables fleurs merveilleuses.
Des parfums mystérieux et doux se croisèrent
comme des lianes dans le souffle tiède de cette nuit de printemps.
La perle divine de la pleine lune
s’arrêta sur le palais de marbre,
gardé par vingt mille éléphants,
pareils à des collines grises de la couleur de nuages.

Jaipur  (Bhartrihari)

Si vous pensez à elle,
vous éprouvez un douloureux tourment.
Si vous la voyez,
votre esprit se trouble.
Si vous la touchez,
Vous perdez la raison.
Comment peut-on l’appeler bien-aimée?

Six versions étaient en lice, dont l’une – la plus récente – a eu les honneurs des dernières Victoires de la Musique classique (lire Victoires jubilaires).

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Au fil de l’écoute, et pour des raisons explicitées dans notre débat, nous avons éliminé

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Marcel Quillévéré , qui l’avait d’emblée reconnue, a manifesté jusqu’au bout son enthousiasme pour Martha Angelici captée dans les années 50 – diction et ligne de chant évidemment impeccables ! –  une version qu’on retrouve dans le gros coffret d’hommage à André Cluytens

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Enfin émerveillement partagé à l’écoute de deux grandes chanteuses, non francophones, mais tellement amoureuses du français, si « bien diseuses », une version que je ne connaissais pas, celle d’Anne Sofie von Otter (tellement admirée récemment dans les Dialogues des Carmélites donnés au Théâtre des Champs-Elysées)

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Et puis un disque qui m’accompagne depuis sa sortie, une vraie rareté à l’époque, heureusement rééditée doublement en CD isolé et dans le coffret-hommage au chef suisse : Felicity Lott et Armin Jordan

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Les sans-grade (VII) : les Belges oubliés

Une discothèque n’est pas un lieu ni un objet immobile, où l’on vient empiler disques, et coffrets. La mienne est en perpétuelle évolution, pas tant parce que j’achèterais beaucoup de disques, mais surtout parce que de nouvelles acquisitions – en général des coffrets récapitulatifs – viennent remplacer des CD isolés ou des éditions incomplètes.

Il est vrai aussi qu’il m’arrive de ranger des disques sans les avoir complètement écoutés, en les réservant pour plus tard – c’est surtout vrai pour de gros coffrets comme il en sort beaucoup ces derniers mois. Comme celui qui a été consacré au chef belge André Cluytens (voir Franco-belge)

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Au gré de mes rangements, je redécouvre ainsi des versions, des interprètes, comme ces deux chefs d’orchestre dont on trouve encore les noms sur pas mal de pochettes, qui ont en commun d’être nés Belges comme Cluytens , d’avoir été contemporains, d’être morts jeunes et d’être complètement oubliés en dehors de leur pays natal : Edouard van Remoortel (1926-1977) et André Vandernoot (1927-1991).

 prend ses premières leçons auprès d’un ami de Pierre Fournier, le violoncelliste et  pédagogue belge Jean Charlier qui le prépare idéalement au Conservatoire Royal de Musique de Bruxelles et aux cours de l’illustre Gaspar Cassadó. Mais c’est la direction d’orchestre qui l’emporte sur l’instrument, après que le jeune musicien a suivi les cours d’Antonio Guarnieri, Alceo Galliera et Josef Krips.

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Van Remoortel va diriger entre autres l’Orchestre National de Belgique et l’Orchestre du Mozarteum de Salzbourg dès 1951, l’Orchestre Symphonique de Saint-Louis de 1958 à 1962, l’Orchestre National de l’Opéra de Monte-Carlo de 1964 à 1970, puis comme chef invité l’ à partir de 1974.

Je connaissais son nom grâce aux disques qu’il avait signés comme accompagnateur des violonistes Henryk Szeryng et Ivry Gitlis.

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La discographie d’Edouard van Remoortel est malheureusement à l’image de sa brève carrière et surtout disponible en téléchargement.

Son confrère André Vandernoot n’a guère laissé plus de traces discographiques, et comme Van Remoortel, si son nom apparaît encore sur certains disques, c’est comme accompagnateur. Lire le beau portrait que Le Soir consacra au chef belge au lendemain de sa mort prématurée en novembre 1991 : Il racontait la musique aux enfants.

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Pendant mes années liégeoises, j’avais entendu parler de Vandernoot, de son fichu caractère, et surtout de son combat – perdu – pour sauvegarder l’orchestre symphonique de la RTBF.

Ferras, Cziffra Gilels ont eu la chance d’être servis par le jeune Vandernoot, dans Mozart, Beethoven, Tchaikovski, Liszt…

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On arrive à trouver chez les disquaires d’occasion des témoignages symphoniques :

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Mais surtout – c’est un double CD que j’ai vraiment redécouvert dans ma discothèque – une compilation Manuel de Fallaoù l’on retrouve deux versions exceptionnelles, mais jamais citées comme des références, d’une part de L’amour sorcier – avec André Vandernoot justement, Oralia Dominguez et le Philharmonia des grandes années, d’autre part Le Tricorne dirigé par Artur Rodzinski avec le Royal Philharmonic, dans une superbe stéréo.

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Pour les deux chefs, l’offre de téléchargement est heureusement plus importante : on signale en particulier une très belle captation de Vandernoot avec l’orchestre de la RTBF, de La nuit transfigurée et de Pelléas et Mélisande de Schoenberg.

 

 

Régine et Françoise

Le hasard des publications a fait que j’ai acheté en même temps deux coffrets qui, l’un de manière avouée, l’autre dans une discrétion regrettable, honorent deux grandes chanteuses françaises.

Voyant annoncé le coffret Warner « Régine Crespin, a Tribute », on se disait qu’on aurait peut-être enfin rassemblée une discographie très dispersée, hors intégrales d’opéras, de la cantatrice française disparue il y a dix ans, Régine Crespindont je n’ai jamais été un admirateur inconditionnel. Raté !

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Pourquoi les  concepteurs de ce coffret qui y ont intelligemment placé des récitals parus sous étiquette Decca (comme les incontournables Shéhérazade et Nuits d’été avec Ansermet), se sont-ils arrêtés en chemin, privant l’acheteur d’autres enregistrements Decca, airs d’opérettes avec Lombard et Sebastian – de très loin le meilleur disque de Crespin ! – extraits de Werther de Massenet, d’Ascanio de Saint-Saëns ?

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En remplissant mieux les galettes, un ou deux CD de plus auraient fait l’affaire, et on aurait eu un portrait complet d’une artiste, dont la discographie reste finalement modeste.

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Je n’ai jamais osé dire ni écrire, n’étant pas un spécialiste de la chose lyrique, que la voix de Régine Crespin m’a plus souvent irrité que comblé, même si je lui ai toujours reconnu une supériorité incontestable dans l’art de dire, de chanter le français. J’ai un peu moins de complexes à l’avouer depuis que j’ai lu le texte d’André Tubeuf dans le nouveau coffret : « en ce début d’années 60 qui étaient celles de sa splendide jeune trentaine… la voix encore dans sa première splendeur soyeuse et lumineuse, capable de liquidités » et, plus loin « jusqu’au moment où ce surmenage lié au fait de n’être chez soi nulle part… altéra sensiblement la beauté purement physique de sa voix, et son aigu, lui, irrémédiablement. »

La vraie révélation vient d’un autre coffret de 10 CD qui pourrait passer inaperçu à cause de la banalité et de l’ambiguïté de son titre : Jacques Mercier conducts French Masterworks.

Jacques Mercier, pour nos amis belges, c’est une sorte de Bernard Pivot, la star du Jeu des dictionnaires de la RTBF. C’est l’un de ses homonymes, le chef d’orchestre français Jacques Mercierqui est ici à l’oeuvre, et ce n’est pas lui faire injure que de constater qu’il n’a pas la notoriété de plus illustres confrères, français ou étrangers. Ensuite le concept de « French masterworks » ? Inadapté pour le moins, s’agissant d’oeuvres rares, trop rares, dont ce sont, pour la plupart, les seuls enregistrements. On va y revenir, pour recommander très chaleureusement l’achat de ce coffret à tout petit prix.

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Mais, quand j’évoquais dans mon incipit une « discrétion regrettable », c’est de celle qui est l’héroïne de cinq des dix CD de ce coffret, qu’on a souvent présentée comme l’héritière, à défaut d’en être l’élève ou la disciple, de Régine Crespin, la soprano française Françoise Pollet.

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Pas plus que de Régine Crespin, je n’ai jamais été un inconditionnel de Françoise Pollet, mais elle ne mérite en rien l’oubli d’une carrière, d’une personnalité, d’une voix singulières, même si elle partage sans doute avec son aînée des traits de caractère qui ne l’ont pas toujours servie. Il faut lire ce bel entretien en toute liberté donné à Camille de Rijck sur ForumoperaJ’ai souvent dit tout haut ce que les autres pensaient tout bas

J’ai quant à moi un souvenir très fort de l’ouverture du trop bref mandat de Louis Langrée à l’Opéra national de Lyon, en octobre 1998, Ariane et Barbe-Bleue de Dukas : Françoise Pollet y était impériale dans le rôle-titre.

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Ce coffret Sony redonne ainsi à entendre la cantatrice  dans un récital d’airs sacrés très original (CD 1, 1996), le Requiem et le Psaume XVIII de Saint-Saëns (CD 2, 1989), le Requiem d’Alfred Bruneau (CD 7, 1994), La Lyre et la harpe,  Le Déluge, La Nuit de Saint-Saëns (où elle partage l’affiche avec une toute jeune Natalie Dessay – CD 8 & 9, 1993).

Mais, outre l’intérêt de retrouver Françoise Pollet dans ce répertoire français qu’elle a magnifiquement servi, il faut re…mercier (!) Jacques Mercier d’avoir défriché des répertoires oubliés, même d’un Michel Plasson qui a tant fait (et tant enregistré !) pour la musique française. C’est une aubaine de voir reparaître des enregistrements depuis longtemps disparus, dans des versions sans concurrence, où se déploient la fine fleur du chant français des années 90 et un Orchestre national d’Ile-de-France qui a fait oeuvre de pionnier sous la direction de son infatigable animateur durant vingt ans, de 1982 à 2002.

Est-ce ainsi qu’on aime la musique ?

J’ai essayé, mais je n’ai pas tenu plus d’une demi-heure. Et depuis vendredi soir, je lis, sur Facebook, à peu près autant de commentaires passionnés, violents, assassins même sur l’émission que sur Mélenchon, c’est dire ! C’était Prodiges sur France 2…

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Mon ami Marc Coppey écrit : Quelle foutaise! Et qu’on ne vienne pas dire que c’est cet abaissement qui amène le public à la musique et les jeunes à la pratique ! En contrepoint d’un extrait vidéo de l’émission de vendredi soir qui proclame : Quelle merveille !
Camille Berthollet en duo avec Gautier Capuçon jouent « Palladio » de Jenkins. A revoir sans modération…! S’en suivent, à l’heure où j’écris ces lignes, une bonne centaine de « commentaires » très contrastés.

Je ne vais pas reprendre ici ce que j’ai maintes fois exposé, ici même, et dans le cadre de mes responsabilités professionnelles : la musique classique est à tout le monde et pour tout le monde, et une grande émission de télévision – comme jadis Le Grand Echiquier – peut puissamment contribuer à « amener le public à la musique et les jeunes à la pratique », comme le dit Marc Coppey.

Ce qui est en cause ici, c’est le formatage – aucune séquence ne doit dépasser le temps d’une chanson, 3 minutes ! – et, sous prétexte de bienveillance envers tous ces jeunes si gentils musiciens, la présentation caricaturale de l’expression d’un talent, du travail d’un artiste.

J’avoue, j’ai zappé après ces deux séquences de début de soirée.

Qui a eu l’idée folle de laisser cette jeune fille sombrer, en direct, dans ce qui était présenté comme « Le concerto de Tchaikovski » ?

Et cette autre – jolie voix certes – se ridiculiser dans Nessum (sic) dorma ?

Je ne parlerai pas de la suite, puisque je ne l’ai pas vue, et j’ai sans doute eu tort, puisque plusieurs de mes proches m’ont dit avoir regardé la soirée avec plaisir.
J’aurais aimé dire bravo à l’excellente initiative (la seule ?) qui a consisté à faire chanter des milliers d’enfants, à rassembler toutes ces voix pour le bonheur de faire choeur. Depuis longtemps je crois (et j’écris : L’absente) que tous les enfants, à l’école primaire, devraient bénéficier d’une heure de chant choral par semaine. La mesure simple et égalitaire par excellence, une formation à l’écoute mutuelle, au respect, à la discipline, une école du bonheur.
Pour en revenir à Prodiges, je reste convaincu (indécrottable optimiste que je suis !), qu’on peut servir, présenter, la musique classique à une heure de grande écoute, sans la dénaturer ni la caricaturer, en respectant les compositeurs comme les interprètes, surtout s’ils sont jeunes et encore maladroits. Même sous forme de compétition amicale. Et puis les programmateurs pensent-ils que le « grand public » auquel ils pensent s’adresser est à ce point obtus, ignare, qu’on doive lui servir toujours les mêmes « tubes », plus ou moins massacrés et/ou arrangés ? Comme si la musique classique se résumait à une playlist d’une trentaine de titres…
Pendant que les téléspectateurs français regardaient France 2, les Belges se passionnaient pour la finale du Concours Reine ElisabethUn concours qui s’ouvrait pour la première fois au violoncelle, et qui a couronné l’un des plus brillants représentants d’une exceptionnelle génération de jeunes talents français : Victor Julien-Laferrière

Mais, toujours sur Facebook, chacun y est allé de son avis sur le palmarès, beaucoup ont regretté que Bruno Philippe n’ait pas même été classé dans les six premiers.

Je ne retire pas un mot de l’article que j’avais écrit il y a trois ans : De l’utilité des concoursMais je pourrais comprendre… qu’on ne partage pas mon avis !