L’aventure France Musique (VIII) : Mémoire retrouvée

Dans le cadre de la nouvelle émission  Les Trésors de France Musique de la grille de rentrée de France Musique, proposée chaque soir de 23 h à minuit, Françoise Monteil diffusait jeudi soir des extraits d’une Mémoire retrouvée consacrée au violoniste Isaac Stern.

J’évoquais le concept des grilles d’été que j’avais involontairement introduit sur France Musique à l’été 1994 (L’aventure France Musique : la séparation).

Deux pleins mois pour permettre aux producteurs réguliers de la chaîne, d’abord de prendre leurs vacances, mais aussi d’essayer de nouvelles idées, de nouveaux formats, et bien sûr pour la direction de donner leur chance à des collaborateurs extérieurs, de tester des concepts, d’ouvrir la chaîne, etc. (c’est ainsi que l’animateur de Tour de chant, l’actuelle émission dominicale vouée à la chanson, Martin Pénetétait venu me proposer une mini-série d’été).

Parmi les projets auxquels je tenais le plus, je souhaitais constituer, ou plutôt reconstituer des archives sur les grands interprètes retirés de la vie active. Déjà à l’époque (!) on invitait les artistes au micro en fonction de leur actualité, pour faire la « promo » de leur dernier disque, du concert ou du spectacle auquel ils participaient. Mais les grands entretiens comme ceux que conduisait Claude Maupomé (Comment l’entendez-vous ?) n’existaient plus.

Je me demandais tout simplement, comme beaucoup d’auditeurs, ce qu’ils étaient devenus, tous ces artistes qui nous avaient enchantés. C’était d’ailleurs le premier titre auquel j’avais pensé : « Que sont-ils devenus? ». Finalement nous nous étions arrêtés à un titre à la fois plus neutre et plus explicite : Mémoire retrouvée.

Le principe de l’émission était d’une grande simplicité. Tous les producteurs de la chaîne étaient sollicités, ils choisissaient librement celles et ceux qu’ils allaient interviewer, et, après arbitrage de ma part, on ne fixait la durée et le nombre des émissions qu’après qu’ils eussent rencontré leurs interlocuteurs. Et surtout, l’émission devait échapper au cadre classique de l’interview, questions-réponses, et laisser seulement parler le musicien, l’inviter à se livrer en toute confiance en dehors de toute préoccupation promotionnelle.

C’est peu de dire que ni les producteurs ni les chargés de réalisation n’étaient habitués à pareille liberté (en général, la direction imposait un format, un horaire), et qu’il fallut pas mal de réglages. Mais tous eurent tôt fait de constater que c’était la bonne formule.

Je  me rappelle deux cas en particulier, où cette souplesse fut bienvenue : ce producteur qui s’était rendu au domicile, une petite maison au bord de la Marne,  d’un ténor qui eut son heure (justifiée) de gloire et qui m’avoua qu’il parviendrait avec peine à construire une heure et demie d’émission avec les propos qu’il avait enregistrés (« C‘est terrible, il n’avait rien à dire! »), et à l’inverse, cette productrice qui avait obtenu un rendez-vous avec Renata Tebaldi, en était revenue enthousiaste, avec de la matière pour faire cinq émissions. Le ténor eut ainsi droit à une heure et demie, la concurrente de Maria Callas à sept heures et demie.

Sauf erreur de ma part, cette série d’émissions estivales commença en 1994 et s’acheva en 2000.

Ces Mémoire retrouvée sont, je l’imagine, toutes archivées à l’INA. Elles ont beaucoup servi à Karine Le Bail et à son émission Les Greniers de la mémoire, mais aussi, bien sûr, à chaque fois qu’est survenu le décès de ceux que les micros de France Musique étaient allés chercher au fond de leur retraite.

La grande majorité des artistes sollicités par les producteurs de France Musique avaient répondu avec enthousiasme, souvent avec émotion. Quelques refus cependant : je me rappelle Teresa Stich Randall 

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faisant répondre qu’elle n’avait rien à dire sur sa vie d’avant (les années Aix, erc.), ou Lisa Della Casa disant que ses disques parlaient pour elle.

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Je me réjouis que Françoise Monteil pioche dans ces trésors, dans ces mémoires à jamais vivantes, pour son émission vespérale.

Parmi les extraits disponibles sur le site de l’INA

Roland Petit (1998)

Pierre Schaeffer (1994)

Régine Crespin (1995)

Une Turandot bulgare

On ne s’attend à rien, sauf au pire, lorsqu’on voit des affiches pour une représentation d’un opéra aussi spectaculaire que Turandot de Puccini dans une station balnéaire bulgare. Pourtant, à 10 € la (très bonne) place, on ne risquait pas grand chose, une heureuse surprise peut-être ?

Le théâtre d’été est situé au milieu d’un immense parc qui surplombe la mer – c’est ainsi que les longues plages de sable de Burgas ville ont été préservées de toute urbanisation intempestive –

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Dix minutes avant le début de la représentation, le théâtre est loin d’afficher complet. A l’entracte on constatera une demie jauge. Désintérêt d’une population pourtant naguère largement éduquée à la musique, à l’opéra, au théâtre ?

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Je crois bien que, plus encore que La Bohème, Tosca, Manon Lescaut ou Madame Butterfly, Turandot est l’ouvrage de Puccini que j’ai vu le plus souvent en scène (la saison dernière encore à Montpellier – lire Remaniement, amour et cruauté)l’un des  opéras que je connais par coeur, et qui m’a toujours fasciné par son écriture orchestrale et chorale, plus que par les performances purement vocales, même si elles sont impressionnantes, des rôles principaux.

Eh bien cette Turandot bulgare, sans prétendre à l’originalité dans la mise en scène – des plus convenues – n’avait rien à envier à des productions plus prestigieuses. Le rôle-titre parfaitement assumé par une belle et large voix, celle de Gabriela Georgieva 

Calaf était chanté vaillamment par un pilier de l’opéra de Sofia, Boiko Tsvetanov– qui a quand même craqué son Nessun Dorma. Belle révélation avec la Liu de la jeune Maria Tsvetkova, Des choeurs pas toujours homogènes, des voix parfois ingrates pour les ministres Ping, Pang, Pong, le reste de bon niveau et un orchestre tout ce qu’il faut de sensuel et rutilant sous la baguette experte de Grigor Palikarov.

Au disque j’en reviens toujours à deux versions, l’une – Karajan – pour la pure somptuosité orchestrale et chorale, malgré les erreurs de casting pour Turandot et Liu – l’autre – Leinsdorf -justement pour une distribution inégalée

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Don Carlo

Le ténor Carlo BERGONZI est mort hier quelques jours après son 90ème anniversaire. Né en Emilie Romagne le 13 juillet 1924, il s’est éteint à Milan ce 25 juillet 2014.

J’ai un seul souvenir de lui en récital.. à 70 ans, salle Gaveau à Paris, où il proposait un programme de chansons italiennes. Quel coffre, quel souffle, quel style, quelle allure encore à cet âge.

Et ce délicieux chuintement reconnaissable entre tous !

Une carrière exemplaire, une classe, un éclat vocal, une distinction incomparables dans tous les rôles qu’il a abordés avec sagesse : le ténor verdien par excellence

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S’il fallait ne retenir qu’un seul de tous ces enregistrements exceptionnels, ce serait la version insurpassée de Don Carlo dirigée par Georg Solti, avec une distribution éblouissante : Carlo Bergonzi, Nikolai Ghiaurov, Dietrich Fischer-Dieskau, Renata Tebaldi, Grace Bumbry..

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Au début des années 70, à l’apogée de ses moyens vocaux, Carlo Bergonzi avait réalisé pour Philips une magnifique anthologie d’airs de ténor des opéras de Verdi, heureusement rééditée l’an passé :

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Dans plusieurs opéras de Verdi, Bergonzi est un récidiviste. Ainsi dans le coffret Decca le trouve-t-on dans la première Traviata de Joan Sutherland – la plus belle selon certains – . Mais j’ai une affection toute particulière pour la version proche de la perfection de Georges Prêtre dirigeant en 1967 une Montserrat Caballé inégalée :

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Mais Carlo Bergonzi c’est aussi Puccini, une Bohème, une Madame Butterfly, où il fait couple avec Renata Tebaldi sous la houlette de Tullio Serafin. Solaire, stylé, émouvant.

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C’est encore un modèle dans des ouvrages où le mauvais goût n’épargne pas tous les ténors à glotte : Cavalleria Rusticana de Mascagni et Pagliacci deLeoncavallo, dans les enregistrements scaligères de référence de Karajan :51thmE0iE2L._SX300_.jpg

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