Rachel et Zémire

Rachel Yakar (1936-2023)

Je ne l’ai pas connue personnellement, je ne me souviens pas de l’avoir entendue en concert, et pourtant c’est l’une des musiciennes que j’admire depuis longtemps.

La chanteuse Rachel Yakar est morte ce 24 juin. Personne ne lui a rendu plus bel hommage qu’Ivan Alexandre dans Diapason :

Chérie des pionniers « baroques », mozartienne de style et de cœur, la soprano lyonnaise fut aussi la voix intime de Strauss, Debussy ou Messiaen. Carrière éclatante d’une artiste sans fard.

La maturité venue, son aigu ardent quasi sans vibrato, son style direct et son profil altier lui ouvrirent le royaume des sorcières. Médée de Clérambault pour Reinhard Goebel, Armide de Lully pour Philippe Herreweghe, Circé de Leclair pour John Eliot Gardiner, Melissa de Handel pour Roger Norrington : cris et chuchotements à la demande générale. Quelle ironie ! Sorcière, Rachel ? La plus tendre, la plus maternelle des sopranos. La plus aimée des collègues. La plus courue des professeurs. Un ange sur la terre.

Née à Lyon mardi 3 mars 1936, tentée par le dessin et la peinture puis absorbée par la musique, Rachel Yakar étudie dans les années 1950 au Conservatoire de Paris et, comme Régine Crespin ou Nadine Denize, fréquente le 5, quai Voltaire, où Germaine Lubin rentrée d’exil forme une génération fastueuse. « Lubin n’était pas la femme à poigne qu’on prétendait. Exigeante, oui, mais généreuse et attentionnée. » Bonne école.

Presque aussitôt après ses débuts à Strasbourg, elle passe la frontière et intègre en 1964 – à l’instant où Carlos Kleiber s’en va ! – la troupe du Deutsche Oper am Rhein. Entre Duisbourg et Düsseldorf elle sera deux décennies durant Gilda de Rigoletto comme Antonia des Contes d’Hoffmann, Liù de Turandotcomme Mimi de La Bohème, la Comtesse de Figaro comme la Maréchale du Chevalier à la rose, Marguerite de Faust comme Anne du Rake’s Progress… rôles qu’elle reprendra partout en Europe. Notamment à Munich (Don Giovanni, titre de ses débuts à Glyndebourne en 1977) ou au palais Garnier qui la découvre en 1970 – Gilda de Verdi puis Micaëla de Bizet.

Sculptrice du verbe, dessinatrice du chant, mélodiste et bête de scène, elle marque à cette époque des rôles délicats : la tragique Jenufa, la virtuose Celia de Lucio Silla, la malheureuse Elvira de Don Giovanni, la périlleuse Fiordiligi (premier Mozart / Da Ponte enregistré avec « instruments historiques », au festival de Drottningholm), Mélisande dont elle incarne l’idéal à la fin des années 1970 et qu’elle immortalise sous la baguette d’Armin Jordan (Erato), Madame Lidoine des Carmélites… tout en se distinguant loin du théâtre avec Michel Corboz (Messe en si mineur de Bach en 1979 et Paulus de Mendelssohn sept ans plus tard, joyaux purs et simples) ou dans les mélodies de Fauré, Duparc, Poulenc, Messiaen (Harawi absolu).

Quelques silhouettes de Wagner (Freia à Bayreuth dans le Ring selon Boulez & Chéreau) lui font vite comprendre que la clameur n’est pas son fort. C’est au contraire par les champs baroques qu’elle devient semeuse. Poppée pour l’éternité dans le cycle Monteverdi que le Dr Drese, alors patron de l’Opéra de Zurich, confie au duo Harnoncourt-Ponnelle. Ce 8 janvier 1977, la scène où, quittant le lit de Néron (Eric Tappy), elle tisse fil à fil une toile sans issue, comble d’érotisme et de pureté, sonne la fin des à-peu-près. L’art des Anciens a trouvé sa muse. Nikolaus Harnoncourt ne la lâche plus (lien réciproque : elle adore ce maître de l’infime détail qui laisse au chant toute latitude) ; Gustav Leonhardt lui fait enregistrer Campra, Grétry, Rameau (Pigmalion, autre bijou) ; elle est des premières Indes galantes au disque (Emilie avec Jean-Claude Malgoire), du premier opéra de Handel sur instruments d’époque (Admeto par Alan Curtis), d’Hippolyte & Aricie à Aix (fière rivale de Jessye Norman), de Scylla & Glaucus à Lyon… jusqu’aux adieux à la scène dans sa ville natale : Clymène de Phaëton avec Marc Minkowski et Karine Saporta pour l’inauguration de l’Opéra Nouvel en 1993.

C’était il y a trente ans. Pour quelques saisons encore elle enseignait au Conservatoire de Paris. Peu à peu retirée à Loix dans l’Île de Ré, elle ne se voulait plus Mademoiselle Yakar mais Madame Lecocq, épouse qu’on dirait aujourd’hui fusionnelle du ténor Michel Lecocq. Joyeuse et intarissable quand il s’agissait de parler musique, elle souffrait depuis longtemps quand ses grands yeux noirs se sont fermés au matin du 24 juin. Condoléances muettes à Michel qui ne doit plus savoir où regarder, à leurs proches, et à vous qui savez quelle fontaine d’amour vient de disparaître. Un amour qui s’entend et qui – disques, bandes, DVD, mémoires (dûment consignés pour sa famille) – n’est pas près de finir. (Ivan A.Alexandre, Diapason)

J’ai heureusement nombre des enregistrements auxquels elle a participé, dont ceux-ci que je chéris particulièrement, comme cet inoubliable Pelléas et Mélisande dirigé par Armin Jordan (lire Etat de grâce)

Ou ce Scylla et Glaucus de Leclair récemment réédité dans le coffret Warner de John Eliot Gardiner (lire Les Pâques de Gardiner)

Rachel Yakar a souvent chanté – et enregistré – avec Michel Corboz, tous enregistrements heureusement réédités (lire Ferveurs)

C’est peut-être dans l’art de la mélodie que Rachel Yakar me touche le plus. On espère que Warner lui consacrera l’hommage qui est lui dû…

Zémire et Azor à l’Opéra Comique

J’avais deux raisons d’être à l’Opéra Comique ce lundi soir : le souvenir d’un bicentenaire qui m’avait coûté pas mal d’efforts en 2013, Louis Langrée à la manoeuvre. Je voulais vérifier ce que je pensais de Grétry – dont on avait – plutôt mal -célébré les 200 ans de la mort dans sa ville natale, Liège – et d’une oeuvre dont je ne connaissais que quelques extraits, Zémire et Azor.

A Paris, la rue Grétry débouche sur la place Boieldieu où se dresse l’Opéra Comique.

Il est des soirs où l’on se félicite en secret de ne pas devoir écrire de critique. J’aurais sans doute écrit – mais moins bien que lui – quelque chose comme le papier d’Emmanuel Dupuy dans Diapason : À l’Opéra Comique, un trop sage Zémire et Azor. Mais je n’aurais pas pu dire que Grétry ne m’a jamais passionné, quelques efforts que j’aie faits en 2013, pour essayer de comprendre son succès.

Il a fallu toute la conviction, la subtilité de la direction de Louis Langrée, pour donner un peu de relief à des airs et des situations bien conventionnels, à quelques passages d’orchestre plus relevés. Et ce n’est pas l’absence de mise en scène de Michel Fau qui nous aura fait changer d’avis.

Le seul avantage est que le spectacle n’est pas long, et que Louis Langrée parvient à nous faire croire qu’il s’agit d’un chef-d’oeuvre.

Kremer l’insatiable

C’était lundi dernier, le concert du trio Kremer à la salle Gaveau. J’en ai rendu compte pour Bachtrack : L’insatiable curiosité de Gidon Kremer.

Extrait : « L’homme qui pénètre, seul avec son violon, sur la scène de la Salle Gaveau a aujourd’hui 76 ans. N’était le grisonnant de la chevelure, on a l’impression de retrouver le Gidon Kremer qu’on a pu longuement écouter et fréquenter en 1987 au cours d’une tournée au Japon. Et son air d’éternel adolescent, toujours un peu gauche, presque timide quand il salue le public. Déjà à l’époque – sept ans après avoir fui l’Union Soviétique et son pays natal, la Lettonie, qui en faisait partie – le violoniste jouait systématiquement ses contemporains aux noms imprononçables, en bis des concertos ou sonates du répertoire inscrits à ses programmes. »


Le Japon en 1987

Avant la tournée au Japon et en Californie, à l’automne 1987, de l’Orchestre de la Suisse Romande, que j’avais été invité à suivre comme jeune producteur de la Radio suisse romande, je ne connaissais Gidon Kremer que par le disque (je me rappelle des pochettes Eurodisc !). Le violoniste letton était l’un des solistes, l’autre étant Martha Argerich, embarqués par Armin Jordan dans cette tournée de plus de 5 semaines ! Et ce fut pour moi, cela reste encore aujourd’hui, une somme inoubliable de souvenirs.

J’ai retrouvé sur YouTube l’un des deux concerts que l’OSR avait donnés à Tokyo : je me rappelle avoir préparé la captation avec les équipes de la NHK, la télé publique japonaise, qui n’avaient eu besoin de rien d’autre qu’une minutieuse préparation sur plans, pas de répétition générale, et dont je pense tous les cameramen étaient eux-mêmes musiciens. La preuve ? dans la bande mère que j’avais récupérée, il y avait des plans du public, et une caméra s’était attardée sur… Gidon Kremer présent dans la salle pour écouter sa camarade Martha Argerich ! Ce plan n’a évidemment pas été conservé mais le témoignage de ce concert tokyoite garde toute sa force :

Je n’ai malheureusement pas retrouvé de trace filmée des concerts où Gidon Kremer jouait le concerto de Sibelius. Je me rappelle très bien, comme je l’ai raconté dans mon article pour Bachtrack, que Kremer prenait un malin plaisir à jouer des bis complètement inconnus comme ce finale de la partita pour violon du Lituanien Vitautas Barkauskas (1931-2020)

Montpellier 2019

Du temps où le Festival Radio France Occitanie Montpellier faisait confiance à la curiosité du public et répondait en cela à sa vocation première, j’avais convié, le 15 juillet 2019, Gidon Kremer et sa Kremerata Baltica pour un concert à tous égards exceptionnel : Grâce à France Musique, on peut le réécouter intégralement ici.

Il y avait notamment ce soir-là, un véritable événement, puisque les deux créateurs du chef-d’oeuvre d’Arvo Pärt en 1977, Tabula Rasa, Gidon Kremer et sa partenaire d’alors Tatiana Grindenko, redonnaient ce double concerto devant le public de Montpellier et pour les auditeurs de la radio.

Tous ceux que je croisai ce soir-là à l’entr’acte – et il y avait pas mal d’officiels locaux – me dirent, le souffle encore court, l’intense émotion qui les avait saisis, alors même que, le plus souvent, ils ne connaissaient ni l’oeuvre ni le compositeur ni même les interprètes.

Tout Kremer sans réserve

J’ai déjà consacré pas mal d’articles à Gidon Kremer. J’y renvoie pour plus de détails. Plus je cherche, moins je trouve d’enregistrements, de disques qui seraient négligeables ou moins réussis.

On l’aura compris, moi qui n’aime pas les classements ni les superlatifs, je tiens Gidon Kremer pour le plus grand violoniste de notre temps. D’abord par la qualité exceptionnelle de son jeu, mais surtout par le charisme inépuisable d’une personnalité qui n’a cessé d’inspirer chacun(e) de ses partenaires. Il est, dans tout ce qu’il joue, comme la vibration de l’âme humaine.

Et comme il est d’une infatigable curiosité, il continue de jouer et d’enregistrer de nouveaux répertoires, comme le compositeur Mieczyslaw Weinberg

Kaija, Otto, Martha en juin

Kaija Saariaho (1952-2023)

Les dernières fois où un orchestre (en l’occurrence l’Orchestre de Paris) avait joué une de ses oeuvres, je ne l’avais pas vue dans le public ni pour saluer sur scène. J’ai compris pourquoi en apprenant son décès et en lisant l’excellent article que Vincent Agrech a consacré à Kaija Saariaho sur Forumopera : Kaija ou l’indiscipline des spectres. Je me suis rappelé maints souvenirs de la compositrice finlandaise qui avait élu domicile en France depuis tant d’années, comme le concert d’ouverture du Festival Présences en 2017.

Otto Klemperer (1885-1973)

Pour honorer le grand chef allemand Otto Klemperer, disparu le 5 juillet 1973, Warner publie, cinquante ans après sa mort, deux coffrets magnifiques, reprenant l’intégralité des enregistrements du chef de… 1927 à sa mort !

Premier de ces coffrets reçu ce 2 juin, l’héritage symphonique et concertant :

Première remarque, la remasterisation à partir des bandes originales, réalisée par le studio Art et Son d’Annecy, est aussi spectaculaire que réussie, même si les précédentes (ré)éditions restituaient correctement la qualité des prises de son londoniennes d’EMI.

J’ai écrit plusieurs articles sur Otto Klemperer, comme celui-ci : Klemperer ou la fausse lenteur. Parce que nous avons gardé l’image d’un géant marmoréen, atteint par la maladie, dirigeant assis.

Bien sûr on retrouvera dans ce coffret des Concertos brandebourgeois et des Suites de Bach ni faites ni à faire, en tout cas difficilement audibles aujourd’hui. On trouvera sans doute des menuets de symphonies de Mozart, Haydn ou Beethoven qui prennent tout leur temps. Mais la question chez Klemperer n’est pas la lenteur, voire la lourdeur, c’est toujours le rapport entre mouvement et architecture, et au sein d’une symphonie, le rapport entre les différents mouvements. Et puis il y a surtout l’extraordinaire tension, la ligne qu’il dessine et anime, là où tant de jeunes baguettes se contentent de battre – vite – la mesure, en croyant que cela suffit à faire une interprétation.

Faites le test, commencez l’écoute d’une symphonie, quelle qu’elle soit, et laissez-vous conduire, sans préjugé, vous irez jusqu’au bout et finirez convaincu de ce vers quoi Klemperer vous a entraîné. Et puis, je l’avais déjà indiqué dans de précédents articles (Klemperer ou la fausse lenteur), le vieux chef nous réserve quelques surprises : outre une 25ème symphonie de Mozart survitaminée, enlevée en moins de vingt minutes, des symphonies de Bruckner où il ne s’attarde pas dans les mouvements lents, des symphonies de Tchaikovski creusées, puissantes, mais écrasantes.

Le plus bel exemple de l’art souverain de Klemperer, c’est probablement la 9ème symphonie de Schubert, la justesse des rapports de tempo entre les mouvements et à l’intérieur même des mouvements (la perfection des mesures introductives, le phrasé du cor solo, un andante battu à 2/4).

Klemperer et Mahler

Il est assez étrange que, dans les discographies comparées consacrées à Mahler, on omet presque systématiquement de citer Otto Klemperer, comme d’ailleurs on oublie qu’il a été, comme Bruno Walter beaucoup plus souvent cité, sinon un disciple, au moins un ami du compositeur – qui avait recommandé le jeune chef pour le poste de directeur de l’opéra allemand de Prague.

Je tiens les quatre symphonies (2,4,7,9) et le Chant de la Terre (avec Ludwig et Wunderlich) que Klemperer a gravés parmi les piliers de toute discographie mahlérienne. La Septième est suffocante :

Le « Ruhevoll » de la 4ème symphonie me tire des larmes à chaque écoute. Et pourtant – nouvelle preuve de ce qu’on écrivait plus haut – c’est l’un des tempi les plus rapides de la discographie…

Le second coffret Klemperer est attendu à l’automne, il comprendra les opéras et oeuvres chorales et vocales.

Bon anniversaire Martha

Il y eut des moments, ces quinze dernières années, où tous ceux qui l’aiment et l’admirent craignaient pour sa carrière, et même pour sa vie. Mais Martha Argerich – 82 ans aujourd’hui – est increvable, tombée qu’elle est, toute petite, dans le chaudron de l’éternelle jeunesse. Rares sont les interprètes qui ont écrit leur légende de leur vivant. Elle en fait partie. Lire Les printemps de Martha A.

Diapason d’Or pour ce disque, où l’on retrouve la pianiste argentine dans des concertos qu’elle joue depuis toujours et a maintes fois enregistrés, et où sa virtuosité naturelle, cette « patte » si caractéristique sur le clavier, sont comme densifiés par l’expérience. Plus rien à prouver, juste l’essence de la musique.

Ansermet enfin

On savait par son biographe, l’ami François Hudry, que Decca avait prévu d’honorer le chef suisse Ernest Ansermet (1883-1969) par une monumentale réédition de son legs discographique à l’occasion des 50 ans de sa mort en 2019. Puis silence radio (lire mon billet de décembre 2021 Disques fantômes). Sur la foi d’une nouvelle date de parution annoncée pour avril 2022, j’avais commandé le premier et plus important coffret de cette édition – Ernest Ansermet, the Stéréo Years – chez l’éditeur allemand jpc.de. C’est finalement un an après la date annoncée que j’ai reçu le précieux coffret.

On n’a pas à regretter le retard pris sur la date initiale de publication, tant l’objet qui nous est livré est à tous égards remarquable.

A la différence d’autres éditeurs (Sony, Decca pour le récent Dorati/Detroit), on a ici des minutages très généreux… et des pochettes d’origine. Sur chaque pochette, figurent tous les détails qu’un mélomane curieux est en droit d’attendre, les interprètes bien sûr, les minutages, les dates et lieux précis d’enregistrement.. et de première publication, les équipes de prise de son, etc… Dans le livret quadrilingue (français, anglais, allemand, japonais), d’excellents, quoique trop brefs à notre goût, textes de François Hudry et Jon Tolansky. Et le tableau extrêmement détaillé de tous les enregistrements réalisés par Ansermet, de leurs dates de publication, etc. Un coffret « mono » doit suivre.

Je connaissais déjà la quasi totalité de ces enregistrements, et en admirais de longue date les prises de son, presque toutes réalisées au Victoria Hall de Genève, par les ingénieurs de Decca de la grande époque. De ce que j’ai pu entendre de ce nouveau coffret, les remastérisations sont impressionnantes, en ce qu’elles gomment les défauts des premières prises stéréo, sans altérer – au contraire – leur parfait équilibre. Et quand Decca annonce toutes les captations stéréo cela comprend aussi des enregistrements qu’on ne connaissait pas en CD, comme une 1ère et une 8ème symphonies de Beethoven captées en mai 1956 (sept ans avant l’intégrale des symphonies)

En terres germaniques

Quant au contenu, il permettra, on l’espère, d’élargir la perception qu’on a de ce grand chef, une fois pour toutes catalogué comme spécialiste de la musique française. On aime tellement enfermer les musiciens dans des cases…

Qu’on écoute seulement ce qu’Ansermet fait de la demi-douzaine de cantates de Bach qu’il a gravées, des symphonies parisiennes de Haydn (la première intégrale en stéréo !), bien sûr des symphonies de Brahms et Beethoven, si proches de conception de son contemporain Monteux…

Les Weber, Mendelssohn, Schumann (magnifique 2ème symphonie) ne manquent ni d’élan ni de saveur.

Maître de ballet

Qui pourrait oublier qu’Ansermet a été, de 1915 à 1923, le chef des Ballets Russes, qu’il a, à ce titre, créé les partitions du Tricorne de Manuel de Falla, de Noces de Stravinsky, qu’il a étroitement connu ceux dont il dirigeait les oeuvres ! Ses enregistrements des trois grands ballets de Tchaikovski, de Coppélia de Delibes, de Glazounov, évidemment de Stravinsky (malgré la brouille qui les a séparés après la guerre, Ansermet refusant de jouer les partitions « révisées » par Stravinsky, qui, ce faisant, régénérait le compteur de ses droits d’auteur!). Dans Tchaikovski en particulier, les tempi d’Ansermet peuvent parfois surprendre, on ne doit jamais oublier que lui savait ce qu’était qu’accompagner des danseurs !

Une curiosité sans limite

On ne peut résumer ici ce que fut l’incroyable carrière du chef suisse, fondateur en 1918 de l’Orchestre de la Suisse Romande qu’il dirigea jusqu’en 1967, ni l’étendue de ses curiosités et de ses répertoires. Mais on en trouve, dans ce coffret, l’éclatant témoignage.

De Sibelius, il a laissé deux symphonies, dont une surprenante Quatrième :

En septembre 1968 pour l’un de ses tout derniers enregistrements, il grave la 3ème symphonie d’Albéric Magnard.

Il n’oublie jamais ses contemporains suisses, Honegger bien sûr (c’est Ansermet qui crée le poème symphonique Pacific 2.3.1, Frank Martin

On l’a bien compris, ce coffret est une malle aux trésors, qu’on n’a pas fini de redécouvrir.

Les Pâques de Gardiner

Le coffret, commandé il y a plusieurs semaines, est arrivé ce vendredi, que les chrétiens célèbrent comme le Vendredi Saint, commémoration de la Passion du Christ.

Le « hasard » n’en est pas un, s’agissant d’un musicien qui a tant oeuvré pour Bach, donné certaines des plus grandes versions des Passions du Cantor de Leipzig. Je reviens souvent non seulement à ces enregistrements mais aussi à ce livre magnifique : Musique au château du ciel

Mais l’essentiel du legs discographique de Gardiner voué à Bach a été réédité dans le gros coffret Deutsche Grammophon qu’on a longuement évoqué ici : Le jardinier de la musique. DG avait pris un peu d’avance sur Warner pour fêter les 80 ans de Sir John Eliot… le 20 avril prochain !

Avant de passer chez Archiv et DGG, le jeune John Eliot Gardiner avait été repéré par Michel Garcin, infatigable découvreur de talents qu’il enrôlait chez Erato.

Rien de nouveau dans ce coffret qui n’ait déjà été réédité, mais un regroupement bienvenu (c’est toujours une économie de place dans une discothèque fournie !) par ordre chronologique d’enregistrement. Cette présentation a l’avantage de permettre à l’auditeur de suivre un parcours, d’emprunter les chemins de traverse d’un chef qui n’a jamais caché ses dilections, par exemple pour la musique française. Ainsi, dès 1978, après les plus attendus Purcell et Haendel de ses débuts chez Erato, Gardiner grave deux disques Massenet à Monte-Carlo, longtemps restés sans concurrence moderne.

L’un de mes tout premiers albums haendeliens, l’un de ceux vers lesquels je reviens souvent, est la première gravure (1978) d’Israël en Egypte.

C’est aussi avec Gardiner que je découvris la sublime Messe des morts de Campra

Dans ce précieux coffret, quelques opéras et non des moindres : Tamerlano de Haendel, Scylla et Glaucus de Leclair, L’Etoile de Chabrier, Les Brigands d’Offenbach, Iphigénie en Aulide et Les Pèlerins de La Mecque de Glück, Fortunio de Messager etc.

Quelques curiosités aussi, un beau disque de mélodies de Berlioz (avec les Nuits d’été à plusieurs voix), en revanche de très évitables Ravel et Duparc par Barbara Hendricks, dont je n’ai jamais compris les raisons de la célébrité sauf à constater qu’un excellent marketing a pu masquer des moyens vocaux plus que modestes. Et un disque très inattendu : Steven Isserlis dans un bouquet de pièces concertantes pour violoncelle.

CD 1 Purcell Music for Queen Mary / Lott, Brett, Williams, Allen / Monteverdi Choir & Orchestra

CD 2 Haendel Dixit Dominus, Zadok the Priest / Palmer, Marshall, Brett, Messana, Morton, Thomson, Wilson-Johnson / Monteverdi Choir & Orchestra

CD 3 Rameau La Danse / Gomez, Rodde, Orliac / Monteverdi Choir & Orchestra

CD 4 Haendel The ways of Zion do mourn / Burrowes, Brett, Hill, Varcoe / Monteverdi Choir & Orchestra

CD 5-6 Massenet Scènes dramatiques, Scènes de féerie, Le dernier sommeil de la Vierge, Scènes alsaciennes, Scènes pittoresques, Don Quichotte interludes / Monte-Carlo

CD 7-8 Haendel Israel in Egypt / Knibbs, Troch, Stafford, Royall, Elliott / Monteverdi Choir & Orchestra

CD 9 Purcell The Tempest / Varcoe, Thomas, Earle, Hardy, Hall, Smith, Elwes / Monteverdi Choir & Orchestra

CD 10 Purcell The Indian Queen / Varcoe, Hill, Elwes, Hardy, Fisher, Thomas, Smith / Monteverdi Choir/ English Baroque Soloists

CD 11 Music of the Chapels Royal (Purcell, Locke, Blow, Humfrey) / Monteverdi Ch. EBS

CD 12 Campra Messe des morts / Nelson, Harris, Orliac, Roberts / Monteverdi Ch. EBS

CD 13-14 Haendel L’Allegro, il Penseroso ed il Moderato / Kwella, McLaughlin, Smith, Gian, Hill, Davies, Varcoe

CD 15-16 Bach Motets

CD 17 Haendel Concerti grossi op 3 / EBS

CD 18 Haendel Water Music / EBS

CD 19 Bach Cantates 4 et 131 / Kendall, Varcoe

CD 20-21 Haendel Semele / Burrowes, Kwella, Priday, Jones, Donley, Rolfe-Johnson, Davies, Lloyd, Thomas

CD 22 Gluck Don Juan / EBS

CD 23 Purcell Hail bright Caecilia / Smith, Stafford, Gordon, Elliott, Varcoe

CD 24 Monteverdi Balli e Balletti / Kwella, Rolfe-Johnson, Dale, Woodrow

CD 25 Rameau Dardanus suite / EBS

CD 26-28 Rameau Les Boréades / Smith, Rodde, Langridge, Aler, Lafont

CD 29-30 Bach Ouvertures 1-4 / EBS

CD 31-32 Purcell King Arthur / Smith, Fisher, Friday, Ross, Stafford, Elliott, Varcoe

CD 33 D.Scarlatti Stabat Mater, Cavalli Salve Regina, Gesualdo Ave dulcissima Maria, Clément O Maria vernans rosa

CD 34 Haendel Musique de ballet (Alcina, Terpsichore, Il Pastor fido) / EBS

CD 35-36 Chabrier L’Etoile / Alliot-Lugaz, Gautier, Bacquier, Raphael, Damonte, Le Roux / opéra de Lyon

CD 37-39 Haendel Tamerlano / Argenta, Findlay, Ragin, Chance, Robson, Schirrer

CD 40-42 Leclair Scylla et Glaucus / Brown, Yakar, Crook

CD 43 Schubert Symphonies 8 & 9 / opéra Lyon

CD 44 Bizet Symphonie, L’Arlésienne mus scène / opéra Lyon

CD 45-46 Berlioz L’Enfance du Christ / Von Otter, Cachemaille, Van Dam, Bastin, Rolfe-Johnson /opéra Lyon

CD 47-48 Messager Fortunio / Alliot-Lugaz, Dran, Cachemaille, Trempont, Dudziak / operą Lyon

CD 49-50 Glück Iphigenie en Aulide / Dawson, von Otter, Van Dam, Aler, Delere, Cachemaille, Schirrer / opéra Lyon

CD 51-52 Purcell Timon of Athens, Dioclesian / Fisher, Dawson, Elliott, Varcoe, George

CD 53-54 Offenbach Les Brigands / Raphael, Alliot-Lugaz, Raffalli, Trempont, Le Roux, Dran, Viala, Pisani / opéra Lyon

CD 55 Couperin Le Parnasse, Concerts

CD 56 Ravel Shéhérazade, Deux mélodies hébraïques, Vocalise en forme de habanera / Duparc mélodies / Hendricks / opéra Lyon

CD 57 Carissimi Jephté, Jonas, Judicium extremum

CD 58-59 Glück Orphée et Eurydice, version française révisée par Berlioz / Von Otter, Fournier, Hendricks / opéra Lyon

CD 60 Berlioz Nuits d’été, Mélodies, Aubade, la Mort d’Ophélie / Fournier, Robbin, Montague, Crook, Cachemaille / opéra Lyon

CD 61 Tchaikovski, Cui, Rimski-Korsakov, Glazounov oeuvres pour violoncelle / Steven Isserlis / Chamber Orchestra of Europe

CD 62-63 Glück Les pèlerins de La Mecque / Dawson, de Mey, Viala, Lafont, Cachemaille, Le Coz, Dubosc, Dudziak, Flechter / opéra Lyon

CD 64 Bande son du documentaire « England, my England » The Story of Henry Purcell, de Tony Palmer

Les bonnes raisons

Mon père, qui aurait eu 95 ans hier, si la grande faucheuse ne l’avait brutalement emporté il y a cinquante ans, me disait toujours quand je critiquais un camarade d’école ou de collège : « Il y a toujours quelque chose de bon à trouver chez chacun, dans chaque situation ». Vision angélique ou naïve ? Je me demande ce que le professeur adoré de ses élèves qu’il était aurait pensé du monde d’aujourd’hui. Mais je n’ai jamais oublié son injonction, qui continue de me guider. Pourquoi perdre son temps et son énergie à détester, combattre, se fâcher? Les bonnes raisons d’espérer existent en ce début d’année 2023. À nous de les préférer à la résignation.

Inutile méchanceté

Mais puisque mon dernier billet – Même pas drôle – a suscité quelques commentaires, je confirme et signe ce que j’ai écrit à propos de Roselyne Bachelot et de son passage plus que controversé au ministère de la Culture. Le Monde (Michel Guerrin) n’est pas moins sévère que moi : « Si Roselyne Bachelot pose une bonne question – à quoi sert une politique culturelle aujourd’hui ? –, ses réponses sont un peu courtes ». Le Point relève : Roselyne Bachelot règle ses comptes avec la culture, ce qui est quand même un comble pour une ministre qui était censée défendre et aider le monde de la culture.

En fait, ce bouquin est la pire des publicités qu’on puisse faire à la Culture, Comme si nous avions besoin de tomber encore plus bas… Imaginons seulement la même chose de la part d’un ancien ministre de l’Intérieur ou de la Justice qui passerait « à la sulfateuse » – c’est l’expression employée par les médias pour Bachelot – les magistrats, policiers, gendarmes, hauts responsables dont il avait la charge. Ce serait un scandale ! Mais puisque c’est la Culture, allons-y gaiement. Non merci Roselyne !

Les jeunes Siècles

L’année musicale a bien commencé pour moi. Il y a une semaine c’était le concert-anniversaire des 20 ans des Siècles au Théâtre des Champs-Elysées. J’ai écrit pour Bachtrack un compte-rendu enthousiaste : Les Siècles ont vingt ans : une fête française.

Le même programme avait été capté le 5 janvier à Tourcoing. A déguster sans modération, surtout pour la première suite de Namouna de Lalo.

Les fabuleux Pražák

Depuis que je suis rentré de vacances, je prends un plaisir non dissimulé à découvrir le contenu d’un fabuleux coffret : celui que le label Praga consacre au plus célèbre quatuor tchèque du siècle dernier, les Pražák (prononcer Pra-jacques)

Une somme admirable, un enchantement sur chaque galette

La musique de la nature

Comme promis dans un précédent billet (Gare aux gorilles), de retour d’une trop courte décade sur le continent africain, avec le souvenir d’une multitude de sons, d’impressions sonores, de ces bruits de la nature.

Aucune pollution lumineuse, sonore, juste la nature qui s’éveille avec le lever du jour, dans l’ouest de l’Ouganda.


Les bruits de la nature encore quand la nuit vient de tomber :


Entendant cela durant de très longues minutes, me revenaient immédiatement à l’esprit deux oeuvres qui, chacune, tentent de restituer ces symphonies magiques.

Mahler et son Naturlaut

Gustav Mahler intitule le premier mouvement de sa Première symphonie : Wie ein Naturlaut, Comme le son de la nature

Ici une interprétation mémorable, lorsque le géant Neeme Järvi dirigeait l’Orchestre national de France il y a trois ans :

https://www.youtube.com/watch?v=jT6qWac6rRw



De cette première symphonie de Mahler, je garde très précieusement dans ma discothèque un disque rare, pour moi proche de l’idéal, Paul Kletzki dirigeant le philharmonique de Vienne.

Ravel et le lever du jour de Daphnis.

Plus encore peut-être que Mahler, Ravel réussit à traduire cette miraculeuse impression sonore au début de la troisième partie de son ballet Daphnis et Chloé, précisément intitulé Lever du jour.

L’enregistrement de Pierre Boulez avec les Berliner Philharmoniker est lui aussi miraculeux. Manière de rendre hommage au compositeur et chef disparu il y a sept ans…

Je ne vais pas me livrer à une recension exhaustive des oeuvres et compositeurs qui ont tenté, et souvent réussi, à reproduire ou imiter les bruits de la nature. Ils sont légion.
Je me suis brièvement demandé, l’autre jour, contemplant cette nature africaine au petit matin, si avec les systèmes d’intelligence artificielle, un compositeur pourrait aujourd’hui reproduire exactement pour un orchestre symphonique ces bruits de la nature… Mais dans ma réflexion il y a un mot de trop : artificiel. Restons-en donc à la nature princeps.

Soirs de fête

Week-end chargé et heureux, placé sous le signe de la fête.

42nd Street

C’était le spectacle qui avait marqué la fin – triomphale – de l’ère Choplin en novembre 2016 au théâtre du Châtelet : la comédie musicale 42nd Street.

La même production est reprise pendant ces fêtes sur la même scène. Je l’ai revue jeudi dernier et j’en ai écrit tout le bien que j’en pense sur Forumopera : Plein la vue sur Broadway.

Un spectacle indispensable et irrésistible !

Sombre Starmania

On avait beaucoup parlé dans les médias de la reprise de Starmania, l »opéra-rock » de Michel Berger et Luc Plamondon, dans la nouvelle mise en scène de Thomas Jolly. On est donc retourné à la Seine Musicale là où, une semaine plus tôt, on avait assisté à un concert plutôt décevant (lire Du magique au banal), mais cette fois dans la « Grande Seine », voir ce Starmania 2022. En attendais-je trop ? Sans doute.

D’abord – signe que j’ai vieilli ! – je ne supporte plus l’outrance des décibels, comme si les publics modernes n’étaient. composés que de sourds, ensuite – et c’est ce qui m’a heurté, déçu, la violence, la noirceur extrêmes des premiers tableaux : dans la séquence « Quand on arrive en ville » on voit des hordes armées de Kalachnikov littéralement massacrer ceux qui se trouvent sur leur passage. Je me demande ce que les enfants présents dans la salle ont pu garder comme impression de ces images atroces. Et puis l’ordre des séquences a été chamboulé par rapport aux premières versions de Starmania, et à part le très émouvant Alex Montembault qui joue le rôle de Marie-Jeanne et chante « Ziggy » je n’ai pas vraiment accroché aux autres interprètes. Il ne faut jamais avoir trop de souvenirs (Fabienne Thibeault, Maurane…)

Encore jeunes à 40 ans

Dimanche c’était, dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris, le concert anniversaire des 40 ans de l’Orchestre français des jeunes. Je n’avais pas entendu cette formation, par définition changeante (puisque les membres en sont recrutés/renouvelés chaque année) depuis six ans et un concert mémorable (lire Les jeunes Français sont musiciens).

On était en terrain de connaissance question chef, puisque c’est le cher Michael Schønwandt qui a repris la direction musicale de l’OFJ l’an dernier. On s’attendait à entendre Adèle Charvet annoncée dans le Poème de l’amour et de la mer de Chausson, et ce fut finalement Marie-Laure Garnier qui la remplaça au pied levé… et avec panache !

Pour le reste, lire mon compte-rendu ici : Un fringant OFJ fête ses 40 ans à la Philharmonie de Paris (Bachtrack.com)

Des chefs sur le Rocher

Forumopera signale aujourd’hui le passionnant numéro de l’Avant-Scène Opéra consacré à l’Opéra de Monte-Carlo (lire L’opéra de Monte-Carlo en majesté)

Dans cet ouvrage si richement documenté et illustré – qui ne s’adresse pas, loin s’en faut, aux seuls spécialistes et lyricomanes avertis – j’ai repéré le formidable article de l’ami Christian Merlin – celui qui nous plonge chaque dimanche sur France Musique Au coeur de l’orchestre – : Entre fosse et orchestre, l’Orchestre philharmonique de Monte Carlo et ses chefs.

Premier constat : difficile d’identifier l’orchestre à un chef en particulier (comme Karajan à Berlin, Ansermet à Genève, Bernstein à New York ou Ormandy à Philadelphie). La phalange monégasque n’a jamais gardé très longtemps ses chefs, malgré un niveau de rémunération souvent très avantageux. Pas assez d’enjeux artistiques ? Une activité symphonique longtemps considérée comme accessoire par rapport à la saison lyrique ? Christian Merlin ne tranche pas, même s’il éclaire parfaitement des situations qui ont, heureusement, bien évolué ces dernières années.

Précisons que la dénomination de l’orchestre a changé deux fois au XXème siècle : en 1953 Rainier le rebaptise « Orchestre national de l’Opéra de Monte-Carlo », puis, en 1980, par un nouveau décret, lui donne sa dénomination actuelle « Orchestre philharmonique de Monte-Carlo ». Comme l’écrit Christian Merlin « il s’agit désormais d’un orchestre symphonique jouant de l’opéra, plus que d’un orchestre d’opéra jouant du symphonique ».

Paul Paray deux fois

De 1928 à 1933, c’est à un fougueux quadragénaire, Paul Paray, que la principauté fait appel pour redonner lustre et tonus à une formation encore chétive. Le chef revient sur le Rocher pendant la guerre (1941-44) pour éviter de se soumettre à l’occupant. L’inoubliable patron de l’orchestre de Detroit (Eloquence a réédité tous ses miraculeux enregistrements réalisés pour Mercury)

y reviendra s’installer à la fin de sa vie, laissant quelques enregistrements qui ne peuvent laisser supposer l’âge avancé du chef.

Le compositeur Henri Tomasi fait à peine une saison après-guerre, et l’orchestre reste jusqu’en 1956 sans chef permanent.

Frémaux sans frisson, un Belge furtif et le prince Igor

Un autre chef français prend la relève, de 1956 à 1965, « plus élégant et raffiné que charismatique » selon Christian Merlin ! Lire à ce sujet l’article que je lui ai consacré, à sa mort en mars 2017 : Louis Frémaux (1921-2017)

Le Belge Edouard van Remoortel y fait un petit tour, Un peu plus long, mais compliqué, sera le quinquennat d’Igor Markevitch (1967-1972). Markevitch est déjà atteint d’une forme de surdité, qui lui fera réclamer aux orchestres qui l’invitent toujours au nom de son prestige passé, de jouer toujours plus fort.

Le chef d’origine russe enregistre à Monte-Carlo une série de disques consacrés aux Ballets russes, la plupart repris aujourd’hui dans les compilations Warner ou Deutsche Grammophon. Il faut bien reconnaître que l’orchestre est alors en piètre forme, on a les oreilles plus d’une fois heurtées par la justesse très approximative notamment des vents.

Une décennie pour rien, des intérims

Vont suivre des années et des chefs qui n’ont guère laissé de traces, même si l’Américain Lawrence Foster détient le record de longévité à ce poste, une décennie de 1980 à 1990. Quelques disques oubliables, à l’exception de la seule intégrale de l’opéra de Georges Enesco Oedipe (avec le formidable José Van Dam dans le rôle-titre).

Succèdent à Lawrence Foster, Gianluigi Gelmetti (de 1990 à 1992, qui reviendra de 2012 à 2016 !), James DePriest (1994-1998) et l’ombrageux Marek Janowski qui, après un règne de seize ans à la direction de l’Orchestre philharmonique de Radio France, ne fera qu’un court quinquennat à Monaco (2000-2005).

Le météore Kreizberg, l’aventure Yamada

Après trois années d’incertitude, Monaco est persuadé d’avoir enfin trouvé la perle rare, le demi-frère de Semyon Bychkov, le chef américain d’origine russe, Yakov Kreizberg. Sa nomination, puis ses premiers concerts lui valent l’unanimité de la critique et du public. L’orchestre reprend le chemin des studios.

L’embellie sera de courte durée : 18 mois après avoir pris ses fonctions de directeur musical de l’OPMC en septembre 2009, Yakov Kreizberg meurt le 15 mars 2011, à 51 ans, des suites d’un cancer qui ne lui aura laissé aucun répit.

A la suite de ce choc, il faudra encore se remettre en quête d’un chef capable d’entraîner l’orchestre vers les sommets auxquels Kreizberg l’avait habitué. Gelmetti revient faire un intérim, il entretient la flamme.

Depuis 2016, c’est le chef japonais Kazuki Yamada qui officie sur le Rocher. De lui, et de ce que j’ai entendu de lui, je pourrais dire, reprenant la formule de Christian Merlin à propos de Louis Frémaux : élégant, raffiné, à défaut de mieux.

Les chants du voyageur

#RVW 150 (IV) : Songs of Travel

Le sesquicentenaire de Ralph Vaughan Williams – le 12 octobre dernier – étant passé inaperçu en France, comme c’était prévisible, attardons-nous sur des aspects de son oeuvre encore moins connus que les méconnus ! Comme son cycle déjà signalé (Happy 150 Sir Ralph), Songs of Travel.

Ces Chants de voyage sont d’abord des poèmes du grand écrivain écossais Robert Louis Stevenson (1850-1894), l’auteur des célèbres L’ïle au trésor et surtout L’étrange cas du Docteur Jekyll et Mr Hyde.

C’est en 1904 que Ralph Vaughan Williams met en musique les neuf poèmes de ce cycle.

  1. The Vagabond
  2. Let Beauty Awake
  3. The Roadside Fire
  4. Youth and Love
  5. In Dreams
  6. The Infinite Shining Heavens
  7. Whither Must I Wander
  8. Bright is the Ring of Words
  9. I Have Trod the Upward and the Downward Slope

On avoue une préférence pour la version orchestrale de ces Songs (où RVW s’est fait aider par Roy Douglas) Deux disques à signaler qui figurent en bonne place dans ma discothèque :

Le grand baryton Thomas Allen (1944) est accompagné par le jeune Simon Rattle.

Sur Forumopera on avait dit tout le bien qu’on pense de cette version parue il y a deux ans : Les chants d’un voyageur déconfiné.

Le grand voyage

Le testament musical de Lars Vogt, disparu le 5 septembre dernier à 51 ans, c’est le Schwanengesang de Schubert qu’il a enregistré à l’automne 2021 avec Ian Bostridge, et qui nous bouleverse (lire Un chant du cygne)

On a l’habitude, en musique, des adieux déchirants (cf. Abschied du Chant de la Terre de Mahler) et dans la production de Lieder de Schubert il n’en manque pas non plus. Et pourtant dans le cycle Le Chant du cygne / Schwanengesang, l’adieu est étrangement joyeux.

Ade, Du muntre, Du fröhliche Stadt, Ade!

Schon scharret mein Rösslein mit lustigem Fuss; 

Jetzt nimm noch den letzten, den scheidenden Gruss.

Du hast mich wohl niemals noch traurig gesehn, 

So kann es auch jetzt nicht beim Abschied geschehn. 

Ade …

Un disque qui ne plaira pas à tout le monde, mais qui exerce une fascination durable sur ses auditeurs

Le voyage de Shéhérazade

Je me réjouis toujours d’entendre Shéhérazade, le cycle de trois mélodies composé par Ravel sur des poèmes de Tristan Klingsor. C’était le cas la semaine dernière. Impressions mitigées (voir Pâle Shéhérazade).

Les très bonnes versions ne manquent pas au disque. Elles sont souvent le fait de chanteuses non francophones !

Magnifique Marylin Horne au théâtre des Champs-Elysées en 1976 avec Leonard Bernstein et l’Orchestre national de France (et la flûte enchanteresse d’Alain Marion !)

Pour la direction de Pierre Boulez – la plus fidèle à la partition, d’une sensualité si française – mais aussi pour l’incarnation d’Anne Sofie von Otter :

Mais une tendresse infinie pour un couple si souvent entendu en concert : Felicity Lott et Armin Jordan