Quelles victoires (suite) ?

J’ai eu l’honnêteté… et le malheur (relatif !) d’annoncer hier sur Facebook que j’assistais aux 26èmes Victoires de la Musique classique à la Seine Musicale. En plus, il m’aurait été difficile de le cacher, puisque j’étais placé juste derrière les « nominés » en compétition et que, dès l’annonce des résultats, les caméras faisaient un gros plan sur le ou la récompensé(e) et sur ses camarades moins chanceux (revoir la cérémonie ici : Les Victoires de la musique classique 2019)

De la part d’excellents amis que je respecte et dont j’apprécie le jugement, je me suis attiré des commentaires de ce type : « Bof, bof bof »… « le jour où elles cesseront d’être les victoires des majors du classique, et où la musique ancienne y aura sa place, pourquoi pas? » … « ah bon? » … « très contournable »… « J’ai suivi héroïquement ce long pensum d’auto-glorification…Quelle purge ! Le mot « prestige » a été au moins cinq fois utilisé : mais qu’en a-t-on à faire, du « prestige » ? Les vrais musiciens et les vrais mélomanes ne jouent pas ou n’écoutent pas pour icelui, sinon, ce ne sont que des bêtes de cirque. Deux ou trois jolis moments, mais rien de vraiment mémorable. A part cela, quand donc les préposé(e)s à l’animation télévisuelle ou radiophonique cesseront-ils de dire: « Tartempion va nous interpréter ceci ou cela ? » Ce sont des œuvres et non des publics qu’on interprète, non ? »

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Alors que répondre à mes aimables « commentateurs » sur cette 26ème édition ? En effet, les jeux paraissaient faits d’avance, Warner – pour ne pas les citer – a raflé la plupart des récompenses (Nicholas Angelich, Thibaut Garcia); en effet, la musique ancienne et baroque a été réduite à la portion congrue (pourquoi le concerto à 4 claviers de Bach joué au piano ?); en effet, ça donnait un peu l’impression d’un « entre soi ». Sauf que les primés le valent tous, et qu’aucune récompense n’est indigne.

Pour le reste, je n’ai pas grand chose à changer aux billets que j’avais écrits l’an dernier (à Evian) et il y a deux ans (à la Maison de la radio)

Victoires jubilaires : ….Sur le nombre de récompenses, la sélection des « nommés », les votes de la profession, les critiques n’ont jamais manqué et n’épargneront pas ces 25èmes Victoires. Je constate simplement que le tableau d’honneur de cette soirée était à nouveau très impressionnant, qu’aucun des nommés, a fortiori aucun des récipiendaires de cette année n’était indigne d’y figurer, bien au contraire. Le plus surprenant – qui atteste d’ailleurs de l’incroyable foisonnement de talents français dans cette discipline – est peut-être que les prix de la Révélation du soliste instrumental et du meilleur Soliste instrumental soient allés à deux violoncellistes, quasiment du même âge, les excellents Bruno Philippe et Victor Julien-Laferrière….

On est moins convaincu par l’utilité d’un vote pour le « meilleur compositeur » de l’année, comme si on pouvait juger de l’oeuvre et du travail d’un compositeur dans ce genre de compétition

Quelles victoires ? 

J’avais repris cette vigoureuse apostrophe d’Arièle Butaux : « Chaque année, des grincheux masochistes se collent devant leur écran de télévision pour dézinguer en direct sur les réseaux sociaux les victoires de la musique. On se pince le nez, on déverse son fiel entre «gens qui savent». Trois heures de musique classique à une heure de grande écoute, accessible à tous, quelle faute de goût! La musique, on voudrait la confisquer, se la garder entre initiés, éviter surtout que des néophytes se prennent d’amour pour elle et en voient leur vie embellie à jamais . La musique, c’est chasse gardée! Ah oui mais hier, la musique s’est rebiffée! Avec les armes redoutables de ses meilleurs serviteurs : le talent et la générosité.

J’ajoutais :

…j’ai cru comprendre, en lisant nombre de réactions sur les réseaux sociaux, que le spectacle audio-télévisé avait été nettement moins bon que celui…vécu sur place. Décalage permanent entre le son et l’image, « mise en scène » discutée et discutable, etc.

A titre personnel, je n’aime pas beaucoup les choix esthétiques de la maison de production qui réalise ce type de soirées, les éclairages disco censés saturer l’espace, comme si, s’agissant de musique classique, on avait peur du vide ou du silence. Mais rien n’est plus difficile et exigeant que de filmer des musiciens, en direct de surcroît. On ne va pas jeter la pierre aux rares producteurs français qui en sont capables, et qui se battent pour exister sur un marché de plus en plus exigu.

Je pourrais aussi critiquer la longueur d’une telle soirée…

IMG_1297(Un hommage bien inutile à un musicien en service minimum, Lang Lang – « la grande valse brillante » (sic) de Chopin expédiée avec ses maniérismes habituels et un minuscule extrait de la musique de Yann Tiersen pour Amélie Poulain)

Ce 13 février 2019, on a donc retrouvé peu ou prou les qualités et les défauts déjà notés lors des précédentes éditions. Beaucoup ont regretté l’absence de Frédéric Lodéon – mais il avait annoncé l’an passé que c’était la « der des der » pour lui ! – Les deux présentatrices de la soirée paraissaient comme intimidées, mal à l’aise – et dans ce domaine de la musique dite classique, l’incompétence ou l’ignorance s’entend vite, quelques efforts de préparation qu’on ait pu faire… Pourquoi cette présentation ridicule de Friedrich Gulda, et de son iconoclaste concerto pour violoncelle, au demeurant très bien joué par Edgar Moreau ?

(Ici un extrait de ce même concerto, donné à Liège en janvier 2013 par Alban Gerhardt, l’Orchestre philharmonique royal de Liège et Christian Arming)

Pourquoi ces digressions minaudantes sur le sublime adagio du 23ème concerto de Mozart, joué avec une poésie admirable par le très talentueux Théo Fouchenneret ? Jusqu’à d’ailleurs se tromper lorsqu’on risque une petite explication musicologique ou historique… sur le concerto pour violoncelle de Haydn joué par Jean-Philippe Queyras…

Enfin et c’est le plus contestable, pourquoi attendre la fin de la cérémonie, minuit étant largement dépassé, pour remettre la Victoire Révélation soliste instrumental ? 

Un grand bonheur : cette Victoire si méritée pour Stéphane Degout !

Le débat est loin d’être clos. Peut-on suggérer à l’équipe des Victoires de la musique  classique de regarder par exemple ce que font les Allemands avec leur soirée Echo KlassikDu show, des paillettes, oui mais le respect des musiciens et du public, et une qualité de captation sonore incomparable.

Et puisqu’on est le soir de la Saint-Valentin, cette chanson de circonstance One Night of Love par l’une des sopranos les plus sensuelles que le monde lyrique ait connues, (1932-2006)

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L’harmonie du monde

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Pas un discophile, pas un amateur de musique classique, ne peut ignorer ce label français, aujourd’hui sexagénaire, et qui, malgré de récents soubresauts, porte encore beau.

Harmonia Mundi a été fondé en 1958 par le regretté Bernard Coutazl’un de ces aventuriers du disque qui, comme Philippe Loury et Michel Garcin qui fondèrent Erato en 1950, permit à plusieurs générations d’artistes d’éclore, de développer des projets au long cours, et construit ainsi un catalogue d’une richesse exceptionnelle.

Pour célébrer ces 60 ans d’aventure ininterrompue, le label propose deux beaux coffrets – à petit prix – qui récapitulent très intelligemment, en évitant la compilation morcelée, ces six décennies du « Temps des révolutions » (la révolution baroque) et d »Esprit de famille » (la fidélité à tant d’artistes).

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CD 1-2 A passion for the organ

Historic organs from Trujillo, Malaucène, Brescia & Trebel

CD 3 The discovery of the Old World

Ancient Greek music / Gauls / Roman chants

CD 4 From Renaissance to Baroque

Madrigals by Marenzio, Caccini, Bottrigari, Gesualdo, Monteverdi

CD 5-11 The Baroque revolution

PURCELL King Arthur / Songs : O Solitude, Music for a while…

SCHÜTZ Motets / Kleine geistliche Konzerte & Symphoniae Sacrae

J. S. BACH Magnificat BWV 243, Aria Erbarme dich (St. Matthew Passion)

PERGOLESI Stabat Mater / CESTI Orontea (extraits/excerpts)

LULLY Atys (extraits/excerpts) / Le Bourgeois gentilhomme

CHARPENTIER Te Deum H.146 / RAMEAU Les Indes galantes

DE LALANDE Symphonies pour les Soupers du Roy 12eSuite

CD 12-14 A fresh look at the score

MOZART Church Sonatas

BEETHOVEN Symphony “Eroica” transcribed by Franz Liszt

JOHANN SCHOBERT Piano Quartet op. VII n° 2

ERNEST CHAUSSON Concert op. 21

GABRIEL FAURÉ Requiem op. 48 (version 1893)

JOHANNES BRAHMS Motets Op. 29 & Op. 74

Mélodies sur des poèmes de Victor Hugo

CD 15 The twentieth century

SCHOENBERG Piano Pieces Opp. 11, 19, 23 & 25

LUCIANO BERIO Laborintus 2

CD 16 A window on the worldIranian music, Arabo-Andalusian music, Byzantine chant, Corsica, La Folia de la Spagna

 

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CD 1 The heirs of Alfred Deller – VIVALDI Stabat Mater /CAVALLI / HANDEL

CD 2 The operatic odyssey of René Jacobs – Arias From CAVALIERI to MOZART

CD 3 The ladies of Basel – From MONTEVERDI TO VIVALDI

CD 4-5 The new keyboard virtuosos

Works by F. COUPERIN, J. S. BACH, SOLER, MOZART, BEETHOVEN, BRAHMS

CD 6-9 The Classical style revisited

HAYDN The Seasons / Concerto for cello and orchestra Hob.VIIb:1

MOZART Piano Concerto n° 12, K.414 / Clarinet concerto K.622

BEETHOVEN Missa Solemnis op. 123

CD 10 The French cello school – J. S. BACH, SCHUBERT, OFFENBACH, DUTILLEUX

CD 11 Die Neue Romantik – MENDELSSOHN Violin Concerto Op. 64 / Piano Concerto MWV 02 / Symphony No.4 « Italian »

CD 12 Towards ‘historically informed performance’ RAVEL Daphnis et Chloé (2nd & 3rd part) / Ma Mère l’Oye

CD 13 A trio of stars . . . and the star trio – Works by SCHUMANN and BRAHMS

CD 14 The masters of the lied – SCHUBERT, SCHUMANN, WOLF, EISLER

CD 15-16 The new explorers – ROSSINI, DONIZETTI, BELLINI, VIEUXTEMPS, CHOPIN, DEBUSSY, DE FALLA, GERSHWIN, REICH

CD 17 The new generation

Le Concert royal de la Nuit (Première veille)

English Airs and Tunes of Locke, Purcell, Draghi Le Caravansérail, Bertrand Cuiller

Rhinemaidens – Works by Wagner, Schumann, Schubert

CD 18 Masters of every style – From HAYDN to KURTÁG, J.S. BACH to BARTÓK, CHOPIN to SHOSTAKOVITCH, F. COUPERIN to SATIE

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Eveil d’impressions joyeuses

Le titre du premier mouvement de la Symphonie Pastorale de Beethoven est : Erwachen heiterer Empfindungen bei der Ankunft auf dem Lande qu’on peut traduire par Eveil d’impressions joyeuses (ou agréables ou heureuses) en arrivant à la campagne.

C’est exactement le sentiment que j’ai éprouvé – et quelques centaines d’auditeurs avec moi – mardi soir à la Philharmonie de Paris, lors du concert que donnaient Yannick Nézet Séguinl’Orchestre de chambre d’Europe et le violoncelliste Jean-Guihen Queyras.

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Un programme des plus classiques : de Haydn la 44ème symphonie dite « Funèbre« , le concerto pour violoncelle en do majeur, et justement la Pastorale de Beethoven.

Depuis le temps qu’on suit la carrière du chef québecois – 42 ans le 6 mars prochain, mais toujours une allure juvénile ! -, patron respecté du vénérable Orchestre de Philadelphie, successeur désigné de James Levine au Met, en passant par Rotterdam, Londres et l’orchestre de ses débuts qu’il n’a jamais lâché, le Métropolitain de Montréal, on a eu le temps d’éprouver parfois des déceptions (un concert de Nouvel an à Rotterdam il y a une dizaine d’années, les débuts (en 2010?) avec les Berliner Philharmoniker avec une Symphonie fantastique rétive), mais bien plus souvent un enthousiasme qui va croissant.

Assis à côté de Matthias Goerne et juste derrière la famille de Yannick, j’étais idéalement placé pour savourer tout l’art d’un chef qui éblouit sans esbroufe, qui creuse les partitions sans dogmatisme, qui fait entendre mille détails dans des oeuvres qu’on connaît par coeur et qui sonnent comme neuves. On n’oublie pas le travail – et les enregistrements – qu’un Harnoncourt a réalisés avec cette phalange unique en son genre. Yannick Nézet Séguin en a manifestement fait son miel, mais la souplesse des phrasés, la délicatesse des attaques, la justesse des tempos (rien à voir avec les positions extrêmes d’un Norrington jadis, d’un Antonini aujourd’hui), nous donnent des Haydn et un Beethoven tout simplement admirables. On ne pense même pas à faire l’habituel jeu de comparaisons avec d’illustres aînés. Yannick est l’un des plus grands.

J’ajoute qu’à ses talents de musicien et de chef Yannick Nézet-Séguin ajoute des qualités humaines, une simplicité, qui le rendent éminemment sympathique. Il en a encore fait la preuve hier, interrompant le mouvement lent du concerto de Haydn, par respect pour une personne âgée qui a fait un malaise qui pouvait paraître grave. Et puis sur les réseaux sociaux, le Québecois n’est pas l’un des moins actifs : il fait partager généreusement ses enthousiasmes, les joies de son quotidien, de ses amitiés, de sa vie tout simplement. Le contraire d’une star recluse dans sa tour d’ivoire !

La tournée continue en France – le 9 le COE et YNS sont à Toulouse.

Et on peut essayer de réécouter/revoir le concert de Paris enregistré par France Musique et diffusé sur le site de la Philharmonie.

Suites et conséquences

Privilège de l’âge ou d’une expérience professionnelle  qui commence à devenir conséquente, je suis souvent interrogé – un directeur de festival doit faire le service « avant-vente » ! – sur mon parcours personnel, mes fonctions passées, toutes questions qui n’ont pas grand intérêt de mon point de vue. Mais si le passé éclaire l’avenir, alors, en effet, ce qu’on a essayé, raté ou réussi, peut aider à comprendre les raisons d’un choix, d’une orientation, d’une conviction.

Je disais encore tout récemment au micro d’une radio associative de Montpellier que ma seule passion, mon seul moteur, c’est de faire, d’entreprendre, de changer ce qui ne marche pas, de dépasser les blocages, d’avancer, sûrement pas d’imprimer une marque, mon nom, ma petite personne. Et si j’ai contribué, parfois de manière décisive, à la réussite de certains projets, de certaines réformes, à la réalisation de certaines idées, c’est pour moi une satisfaction intense, une reconnaissance suffisante, de voir que les choses ont suivi leur cours, les structures ont perduré, les idées ont fait leur chemin, bien après que j’ai quitté telle fonction ou responsabilité. Je me dis aussi que j’ai bien fait d’être tenace, constant, persévérant, malgré les obstacles immédiats, les réactions, les grèves parfois.

Voici deux ans que j’ai quitté la direction de l’orchestre philharmonique royal de Liège. Comment ne me réjouirais-je pas de voir coup sur coup sortir plusieurs disques initiés il y a quelques années déjà, et aboutir une initiative que nous avons mis beaucoup, beaucoup d’énergie et de force de conviction à faire émerger, cette nouvelle émission de télévision Sensations

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C’est, en quelque sorte, adaptée à la télévision la formule Music Factory que j’avais lancée avec Fayçal Karoui en 2013.

Bonheur de lire les excellentes critiques parues sur le coffret des oeuvres concertantes de Lalo qui résulte d’une initiative lancée dès 2009 avec la Chapelle Musicale Reine Elizabeth et qui nous avait déjà valu l’intégrale des concertos pour violon de Vieuxtemps, puis les oeuvres pour violon et violoncelle de Saint-Saëns.

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Bonheur de voir se poursuivre l’exploration du répertoire concertant d’Eugène Ysaye, encore très largement méconnu, grâce au projet initié avec l’association Musique en Wallonie

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Nouveauté avec les deux violons solo de l’Orchestre philharmonique de Radio France, les excellents Svetlin Roussev et Amaury Coeytaux :

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Voici un an je quittais la direction de la Musique de Radio France. Non sans avoir lancé plusieurs chantiers ni essayé et parfois réussi à résoudre des difficultés inhérentes à toute structure lourde et complexe.

C’est ainsi qu’un magnifique projet de concerts et d’enregistrements fin 2014 autour de Peter Eötvös (https://fr.wikipedia.org/wiki/Péter_Eötvös), avait  failli capoter, parce que la mise en place des répétitions et des concerts dans les deux toutes nouvelles salles de concert de la Maison de la radio (Studio 104 et Auditorium) s’avérait très compliquée du fait des effectifs requis. Il n’y avait pas de maison de disques partenaire à l’horizon.  A force de conviction, de persévérance, et de beaucoup de bonne volonté de la part de toutes les personnes impliquées, on a pu organiser les répétitions, les concerts, puis la collaboration entre Radio France et le label Alpha, membre du groupe Outhere (le même éditeur que le coffret Lalo des Liégeois !). Le disque vient de sortir, où ma préférence va, je l’avoue, à la prestation pyrotechnique de Martin Grubinger !

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