Arrivant ce dimanche en Italie pour quelques jours de vacances, je me suis demandé quel était le rapport de l’Américain Leonard Bernstein avec ce pays d’opéra et de traditions populaires, plus que de musique symphonique.
Si l’on excepte la présence du chef au pupitre de La Scala dans les années 50, pour des prestations restées dans les mémoires du fait de « la » Callas, Bernstein a relativement peu travaillé en Italie.
C’est avec cette formation qu’il enregistre une version pas vraiment idiomatique, ni dans la conduite de l’orchestre puccinien, ni dans le format vocal des principaux protagonistes, de La Bohèmede Puccini
Bernstein retrouve l’Accademia à la fin de sa vie pour un cycle Debussy, crépusculaire, plus wagnérien que français de touche.
Pour les Italiens proprement dits, morne plaine : un disque d’ouvertures de Rossini, très « show off », et deux des poèmes symphoniques qui forment la « trilogie romaine » de Respighi. Rien d’indispensable…
Post scriptum : Après publication de cet article, un amical lecteur s’étonnait que je ne mentionne pas les deux enregistrements verdiens de Bernstein : son Falstaff avec Dietrich Fischer-Dieskau et l’inévitable Requiem.
Je fais un blocage sur DFD dans Verdi (et pas que dans Verdi !), est-ce pour cela que je n’ai jamais prêté une oreille plus attentive à ce que fait Bernstein dans l’ultime chef-d’oeuvre de Verdi ?
Même « oubli » pour cette version londonienne du Requiem. Je vais – peut-être – réviser mon jugement avec le troisième coffret – annoncé pour la mi-août – de la Leonard Bernstein Edition de Sony, regroupant tous les enregistrements vocaux, choraux et lyriques du chef.
La dernière fois que j’étais venu à New York, c’était à la toute fin de l’année 2012. J’ai raconté le hasard qui avait mis sur mon chemin Mireille Darc le 31 décembre (De mon battre son coeur s’est arrêté.)
Ciel clair, vent frais (mais températures plus clémentes qu’en France en ce moment), idéal pour revoir les quartiers qu’on connaît, en découvrir d’autres, constater beaucoup de nouvelles constructions (voir mes premières photos : Back in New York), et puis juste flâner, s’émerveiller des couleurs de l’automne finissant sur les gratte-ciels miroirs ou sur Washington Square.
Dans le quartier de Meatpackers, visite du nouveau musée Withney, conçu par Renzo Piano, ouvert en 2015.
Un peu de musique évidemment, hier une Norma au Metropolitan Opera, qu’il me semble préférable de ne pas commenter. Même au Met ce n’est pas fête tous les soirs…Mais il y a tant de glorieuses productions dans cet immense vaisseau….
C’est Sonya Yoncheva qui fait la couverture du programme de la saison…et qu’on retrouvera dans quelques jours dans La Bohème à l’Opera de Paris !
On ne s’attend à rien, sauf au pire, lorsqu’on voit des affiches pour une représentation d’un opéra aussi spectaculaire que Turandot de Puccini dans une station balnéaire bulgare. Pourtant, à 10 € la (très bonne) place, on ne risquait pas grand chose, une heureuse surprise peut-être ?
Le théâtre d’été est situé au milieu d’un immense parc qui surplombe la mer – c’est ainsi que les longues plages de sable de Burgas ville ont été préservées de toute urbanisation intempestive –
Dix minutes avant le début de la représentation, le théâtre est loin d’afficher complet. A l’entracte on constatera une demie jauge. Désintérêt d’une population pourtant naguère largement éduquée à la musique, à l’opéra, au théâtre ?
Je crois bien que, plus encore que La Bohème, Tosca, Manon Lescaut ou Madame Butterfly, Turandot est l’ouvrage de Puccini que j’ai vu le plus souvent en scène (la saison dernière encore à Montpellier – lire Remaniement, amour et cruauté), l’un des opéras que je connais par coeur, et qui m’a toujours fasciné par son écriture orchestrale et chorale, plus que par les performances purement vocales, même si elles sont impressionnantes, des rôles principaux.
Eh bien cette Turandot bulgare, sans prétendre à l’originalité dans la mise en scène – des plus convenues – n’avait rien à envier à des productions plus prestigieuses. Le rôle-titre parfaitement assumé par une belle et large voix, celle de Gabriela Georgieva
Calaf était chanté vaillamment par un pilier de l’opéra de Sofia, Boiko Tsvetanov– qui a quand même craqué son Nessun Dorma. Belle révélation avec la Liu de la jeune Maria Tsvetkova, Des choeurs pas toujours homogènes, des voix parfois ingrates pour les ministres Ping, Pang, Pong, le reste de bon niveau et un orchestre tout ce qu’il faut de sensuel et rutilant sous la baguette experte de Grigor Palikarov.
Au disque j’en reviens toujours à deux versions, l’une – Karajan – pour la pure somptuosité orchestrale et chorale, malgré les erreurs de casting pour Turandot et Liu – l’autre – Leinsdorf -justement pour une distribution inégalée
Il faut bien qu’au moins une fois par an le calendrier me rappelle que je suis aussi citoyen helvète. C’est en effet le 1er août qu’est célébrée la Fête nationale de la Confédération helvétique, ce tout petit pays qu’est la Suisse, qui résulte d’une construction démocratique exemplaire. Salut à mes nombreux cousins, cousines, membres de ma famille maternelle, avec qui le lien est maintenu grâce à ce blog !
Hasard ou choix ? C’est en tout cas à la veille de cette fête nationale qu’a été annoncée la grande nouvelle de la nomination à Vienne du plus célèbre chef suisse du moment, Philippe Jordan
« Pianiste de formation, Philippe Jordan fait ses armes en tant que répétiteur à l’opéra de la petite ville d’Ulm, en Allemagne. Dans l’ombre, le jeune musicien apprend à diriger. En 1998, le chef d’orchestre de nationalités argentine et israélienne, Daniel Barenboïm, cherche un assistant à Berlin et lui confie la direction de son spectacle.
Le jeune apprenti devient un maître. S’offrent à lui des postes de prestige. De 2001 à 2004, il est directeur musical de l’Opéra de Graz et de l’orchestre Philharmonique de Graz, puis de 2006 à 2010, il est le principal chef invité à la Staatsoper Unter den Linden Berlin. Entre-temps, la consécration: en 2009, Philippe Jordan prend en charge la direction musicale de l’Opéra national de Paris. Cinq ans plus tard, il est nommé chef de l’Orchestre symphonique de Vienne en 2014. À nouveau, l’Autriche lui tend les bras.
Le musicien tient la baguette dans les plus grands opéras et festivals du monde. Pour ne nommer que les plus prestigieux: le Metropolitan Opera de New York, la Scala de Milan, le Royal Opera House de Londres, le Festival de Salzbourg, celui d’Aix-en-Provence. »
Heureusement, Philippe reste à l’Opéra de Paris jusqu’à la fin de son contrat en 2021.
Je ne suis pas objectif, évoquant le fils d’Armin Jordan(Emmanuel Pahud me rappelait, l’autre soir, que c’est à Liège, en mai 2006, qu’il avait joué pour la dernière fois avec le grand chef suisse quelques semaines avant sa disparition).
Tant de souvenirs personnels et musicaux me rattachent à Philippe Jordan. La première fois que je l’ai vu, c’était encore un à peine adolescent, au Victoria Hall à Genève, où il assistait à un concert de son père. Pourtant, les activités du père laissaient peu de place à la vie de famille, et Philippe a fait seul son chemin de musicien, sans renier l’influence, mais sans rester dans l’ombre paternelle. Je tiens d’Armin ce souvenir : Quelques semaines avant de rejoindre Aix, où il dirigeait pratiquement chaque année (comme je l’ai raconté après la disparition de Jeffrey Tate), il s’enquiert auprès de Philippe, qui vient de fêter ses 19 ans, de ce qu’il a prévu pour l’été à venir… Philippe lui répond : Je serai aussi à Aix-en-Provence, j’ai été engagé comme assistant de Jeffrey Tate » !
Depuis lors, le parcours du jeune homme n’a cessé d’être exemplaire. Un parcours « à l’ancienne », comme ses illustres aînés, comme son père, il a fait ses classes, sans brûler les étapes. Souvenir des pelouses de Glyndebourne en 2002, où je m’étais rendu pour un Don Giovanni décapant dirigé par Louis Langrée, d’un pic-nic partagé avec le chef suisse qui, lui, dirigeait sa première Carmen.
L’année suivante, Philippe Jordan vient diriger à Liège et à St Vith un programme original, une sérénade pour vents de Mozart (la K.388), la sérénade pour cor et ténor de Britten avec le ténor Patrick Raftery et le cor solo de l’OPRL Nico de Marchi, et la 3ème symphonie « Rhénane » de Schumann. Je n’aurai plus d’autre occasion de le réinviter à Liège, tant l’agenda du nouveau directeur de l’opéra de Graz se remplit, et les engagements internationaux du jeune chef explosent.
En 2009, à 35 ans, il est nommé directeur musical de l’Opéra de Paris. On sait ce qu’il est advenu de cette aventure artistique à haut risque, une relation d’une intensité, d’une exigence et d’une confiance exemplaires entre un chef qui sait ce qu’il veut et où il va et un orchestre composé de brillantes individualités qui n’était pas toujours réputé pour sa discipline.
Lorsque Philippe Jordan achèvera son mandat, en 2021, à la tête de l’opéra de Paris, on pourra sans risque inscrire son « règne » en lettres d’or dans l’histoire du vaisseau amiral de l’art lyrique français. Et lui dire notre infinie gratitude. Pour tant de soirées d’exception (comme ces Gurre-Lieder de Schoenberg à la Philharmonie), d’ouvrages lyriques où il nous a fait redécouvrir un orchestre débarrassé de l’empois d’une certaine tradition (que n’a-t-on lu sous la plume de certains spécialistes auto-proclamés : Philippe Jordan « manquait d‘italianita » dans Verdi ou Puccini, ou « dirigeait Wagner comme du Debussy » et inversement !).
J’ai essayé, mais je n’ai pas tenu plus d’une demi-heure. Et depuis vendredi soir, je lis, sur Facebook, à peu près autant de commentaires passionnés, violents, assassins même sur l’émission que sur Mélenchon, c’est dire ! C’était Prodiges sur France 2…
Mon ami Marc Coppey écrit : Quelle foutaise!Et qu’on ne vienne pas dire que c’est cet abaissement qui amène le public à la musique et les jeunes à la pratique ! En contrepoint d’un extrait vidéo de l’émission de vendredi soir qui proclame : Quelle merveille ! Camille Berthollet en duo avec Gautier Capuçon jouent « Palladio » de Jenkins. A revoir sans modération…! S’en suivent, à l’heure où j’écris ces lignes, une bonne centaine de « commentaires » très contrastés.
Je ne vais pas reprendre ici ce que j’ai maintes fois exposé, ici même, et dans le cadre de mes responsabilités professionnelles : la musique classique est à tout le monde et pour tout le monde, et une grande émission de télévision – comme jadis Le Grand Echiquier – peut puissamment contribuer à « amener le public à la musique et les jeunes à la pratique », comme le dit Marc Coppey.
Ce qui est en cause ici, c’est le formatage – aucune séquence ne doit dépasser le temps d’une chanson, 3 minutes ! – et, sous prétexte de bienveillance envers tous ces jeunes si gentils musiciens, la présentation caricaturale de l’expression d’un talent, du travail d’un artiste.
J’avoue, j’ai zappé après ces deux séquences de début de soirée.
Qui a eu l’idée folle de laisser cette jeune fille sombrer, en direct, dans ce qui était présenté comme « Le concerto de Tchaikovski » ?
Et cette autre – jolie voix certes – se ridiculiser dans Nessum (sic) dorma ?
Je ne parlerai pas de la suite, puisque je ne l’ai pas vue, et j’ai sans doute eu tort, puisque plusieurs de mes proches m’ont dit avoir regardé la soirée avec plaisir.
J’aurais aimé dire bravo à l’excellente initiative (la seule ?) qui a consisté à faire chanter des milliers d’enfants, à rassembler toutes ces voix pour le bonheur de faire choeur. Depuis longtemps je crois (et j’écris : L’absente) que tous les enfants, à l’école primaire, devraient bénéficier d’une heure de chant choral par semaine. La mesure simple et égalitaire par excellence, une formation à l’écoute mutuelle, au respect, à la discipline, une école du bonheur.
Pour en revenir à Prodiges, je reste convaincu (indécrottable optimiste que je suis !), qu’on peut servir, présenter, la musique classique à une heure de grande écoute, sans la dénaturer ni la caricaturer, en respectant les compositeurs comme les interprètes, surtout s’ils sont jeunes et encore maladroits. Même sous forme de compétition amicale. Et puis les programmateurs pensent-ils que le « grand public » auquel ils pensent s’adresser est à ce point obtus, ignare, qu’on doive lui servir toujours les mêmes « tubes », plus ou moins massacrés et/ou arrangés ? Comme si la musique classique se résumait à une playlist d’une trentaine de titres…
Pendant que les téléspectateurs français regardaient France 2, les Belges se passionnaient pour la finale du Concours Reine Elisabeth. Un concours qui s’ouvrait pour la première fois au violoncelle, et qui a couronné l’un des plus brillants représentants d’une exceptionnelle génération de jeunes talents français : Victor Julien-Laferrière
Mais, toujours sur Facebook, chacun y est allé de son avis sur le palmarès, beaucoup ont regretté que Bruno Philippen’ait pas même été classé dans les six premiers.
Je ne retire pas un mot de l’article que j’avais écrit il y a trois ans : De l’utilité des concours. Mais je pourrais comprendre… qu’on ne partage pas mon avis !
Soirée de gala hier à l’Opéra Bastille. Les mécènes étaient en nombre (était-ce une raison pour commencer systématiquement chaque acte en retard ?), la presse aussi. Pourtant la première de cette Toscaavait eu lieu samedi dernier. Les premiers papiers, comme celui de Forumopera, laissaient augurer du meilleur.
La mise en scène de Pierre Audi ne se signale par aucune originalité, mais peut-on transformer, transposer, un ouvrage aussi lié à un contexte historique et géographique ?
Alors les chanteurs ? Le public est venu pour eux, pour le ténor Marcelo Alvarez, le baryton Bryn Terfel, peut-être surtout la soprano Anja Harteros. Et il ne sera pas déçu.
Alvarez campe un Cavaradossi solide, un peu poseur, la voix conserve un beau métal, à Terfel il manque de la noirceur dans le timbre (ou est-ce moi qui n’ai jamais beaucoup aimé cette voix ?), mais peut-on rater Scarpia ? Aucune réserve en revanche, une adhésion enthousiaste à l’incarnation du personnage de Floria Tosca, à la voix pulpeuse, sensuelle et homogène sur toute la tessiture d’Anja Harteros. Sublime Vissi d’arte, mais toutes les difficultés vocales d’un rôle périlleux entre tous sont franchies sans que jamais la voix ne s’altère. La grande Tosca du moment, assurément !
Quelle déception en revanche dans la fosse ! Pas du côté des musiciens évidemment. Je trouve le rédacteur de Forumopera (cf.supra) bien indulgent à l’égard d’une direction plate, banale, caricaturale. Pourtant Dieu sait que l’orchestre de Puccini est riche, vétilleux aussi par ses incessants changements de couleur et de rythme. Il faut une grande baguette pour en maîtriser tous les rouages et en extraire tous les sortilèges (un Karajan, un Levine, un Solti…). Dommage qu’on n’ait pas eu Philippe Jordan…
Nikolaus Harnoncourt écrivait, le 6 décembre dernier : « Cher Public, nous sommes devenus une communauté heureuse de découvreurs » (Wir sind eine glückliche Entdeckergemeinschaft geworden). La maladie l’obligeant à quitter la scène, le vieux chef rendait au public le plus vrai et chaleureux des hommages (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/03/06/pour-leternite/).
Tous les hommages rendus à Nikolaus Harnoncourt soulignent « cette qualité unique, qui impressionnait tellement ceux qui avaient la chance d’échanger longuement avec lui : cette absolue disponibilité, cette passion dialectique qui l’animait, et lui faisait prendre avec le plus grand sérieux les interlocuteurs pourtant bien modestes que nous étions à son échelle. Un Maître au sens littéral du terme, de ceux qui vous font grandir, reconsidérer vos préjugés, bref, qui changent votre vie » (Vincent Agrech sur Facebook).
Dit autrement, Harnoncourt n’aurait pas eu la place et le rôle qu’il a eus dans la vie musicale, s’il n’avait rencontré un public, des auditeurs, curieux, avides de le suivre dans ses explorations, ses découvertes, ses remises en question.
Cette question du public est essentielle, et centrale dans ma propre démarche professionnelle, j’en ai souvent parlé ici.
Je l’évoquais encore, la veille de la mort de Nikolaus Harnoncourt, vendredi, devant la presse puis devant une salle comble à Montpellier pour présenter l’édition 2016 du Festival de Radio France et Montpellier Languedoc Roussillon Midi Pyrénées (promis l’an prochain le titre sera plus bref !).
Faire confiance au public, l’inviter au voyage, à la découverte, c’est ce qui devrait guider tous les programmateurs, tous les responsables qui opèrent dans le domaine de la musique classique. Le festival montpelliérain en a fait depuis plus de trente ans la démonstration : l’audace, l’imagination paient. Une preuve encore pour cette édition 2016 ? d’aucuns craignaient qu’en programmant un ouvrage lyrique inconnu le 26 juillet, en semaine, pour la dernière soirée du festival, on n’attire pas la grande foule. Verdict après une première soirée de vente de billets : c’est cette soirée qui est en tête des ventes ! Il est vrai que l’équipe de musiciens que nous avons réunie est de tout premier ordre et que la notoriété du rôle titre n’est pas étrangère à ce succès. Mais si Sonya Yoncheva a accepté de chanter cette Iris de Mascagni (qui précède de quelques années Madame Butterfly de Puccini), c’est peut-être aussi parce qu’elle fait partie de cette « communauté heureuse de découvreurs » qu’évoquait Nikolaus Harnoncourt…
Je trouverais sûrement, si je la cherchais, la réponse dans d’épais et savants ouvrages : pourquoi certaines oeuvres me touchent-elles à ce point, déclenchent-elles de tels torrents d’émotions et de sentiments mêlés ?
Depuis que j’ai découvert Die tote Stadt (La Ville morte), l’opéra de Korngold (https://fr.wikipedia.org/wiki/Erich_Wolfgang_Korngold), je ne sors jamais indemne d’une écoute ou d’une représentation. Le sujet, la musique, tout cela sans doute, mais bien d’autres opéras, d’autres symphonies me passionnent et m’émeuvent sans me mettre dans cet état.
Hier soir, un projet nourri de longue date, les forces musicales de Radio France – hormis l’Orchestre National en tournée aux Etats-Unis – étaient rassemblées, Orchestre Philharmonique, Choeur et Maîtrise, non comme prévu sous la houlette de Mikko Franck, malade, mais sous celle de la jeune cheffe Marzena Diakun qui a fait mieux que relever un impossible défi. Et, pour une fois, aucune défection dans une distribution idéale pour un ouvrage aussi exigeant pour les deux rôles principaux. Klaus Florian Vogt, CamillaNylund, exceptionnels en Paul et Marietta, mais aussi le formidable baryton Markus Eiche, Catherine Wyn-Rogers (Brigitta) Matthias Wohlbrecht le Comte Albert) Dania El Zein (Juliette) Yaël Raanan Vandor (Lucienne) Jan Lund (Victorin-Gaston).
Cette Ville morte est le chef-d’oeuvre d’un compositeur de 23 ans, un orchestre luxuriant qui certes évoque plus d’une fois Wagner, Mahler, Richard Strauss ou Puccini, mais qui s’inscrit surtout dans la tradition viennoise (comme Schreker). Est-ce cela qui finalement me perturbe et m’émeut tant ? Les quelques grands airs qui sont ceux de la déploration, du regret de l’être aimé ou du désir inatteignable, sont, comme chez Mozart ou chez Richard…ou Johann Strauss, en mode majeur.
J’ai vu plusieurs fois Die tote Stadt en scène, un premier souvenir à Anvers, avec un bouleversant William Cochran, à Paris, et à Genève sous la direction idéale d’Armin Jordan qui malheureusement dut faire une première avec un ténor…aphone !.
Au disque, bien sûr en tout premier, l’enregistrement qui m’a fait découvrir et aimer l’ouvrage, qui n’a rien perdu de ses charmes vénéneux.
Autre magnifique témoignage du festival de Salzbourg :
Et pour ceux qui veulent retrouver quasi le même casting qu’hier soir, cette fois avec Mikko Franck au pupitre, le DVD d’un spectacle qui avait fait sensation à Helsinki.
On n’imagine pas comme ça, vu du dehors, mais le petit monde de la musique classique est plein de chausse-trapes. Comme le relève Gaëtan Naulleau dans le numéro de novembre de Diapason, la guerre fait rage entre Deutsche Grammophon-Decca / Universal et Sony : la première s’est fait piquer par le second deux de ses stars, Jonas Kaufmann et Lang Lang. Au moment où le pianiste chinois sort son dernier album (on y reviendra, pour la belle arnaque sur le titre : Lang Lang in Paris ) chez Sony, Deutsche Grammophon ressort – objet de l’ire diapasonesque – une compilation très hétéroclite du même sous le titre Lang Lang the Vienna Album !
Un mot sur le titre du CD Sony : le lien entre Paris et les Scherzos de Chopin ou les Saisons de Tchaikovski ? Aucun ! Tromperie sur la marchandise ? Pas tout à fait puisque ce disque a bien été enregistré… à Paris (à l’Opéra Bastille précise-t-on même !). La belle affaire… ou plutôt la bonne affaire pour l’image internationale de LL.
La guerre Sony/Universal avait commencé il y a quelques semaines, dans le même genre :
Decca avait dégainé le premier avec un album/compilation au titre encore une fois trompeur (The Age of Puccini), sachant que Jonas Kaufmann allait sortir un CD tout Puccini chez Sony. Il a fallu que le chanteur lui-même dénonce le procédé…
Pas très reluisant évidemment, mais il n’y a pas mort d’homme…et puis on est loin, très loin des montants engagés pour des transferts de stars du ballon rond !
Plus désagréables pour les auditeurs/consommateurs de musique que nous sommes, les petites arnaques qui non seulement trompent l’acheteur mais desservent les artistes qui en sont aussi victimes. En cause, les enregistrements « libres de droits », en gros ceux qui ont plus de 50 ans (beaucoup d’exceptions évidemment). Sur les sites de téléchargement (comme Itunes) on est envahi de repiquages, de mauvaises copies de microsillons, absolument épouvantables, à petit prix évidemment, avec parfois de très bonnes surprises (Monteux, Richter, Heifetz…) mais à condition de bien écouter d’abord avant de télécharger.
On est effaré par exemple par la désinvolture – pour rester poli – avec laquelle un établissement aussi prestigieux que la Bibliothèque Nationale de France réédite numériquement quantité d’enregistrements relevant du dépôt légal. Aucun travail éditorial, ni technique, sérieux. Des erreurs en pagaille sur les oeuvres, les interprètes, les compositeurs. Incompréhensible, inadmissible.
Même saccage dans certaines rééditions de CD. Depuis longtemps fan des symphonies de Beethoven gravées par René Leibowitz à Londres en 1959/1960 dans une prise de son stéréo de référence, publiées séparément sous diverses étiquettes (comme Chesky Records) je me suis réjoui de les voir enfin proposées dans un coffret que j’ai aussitôt acheté. Quelle déconvenue en mettant sur ma platine quelques plages au hasard ! Une catastrophe, un report complètement raté. Une honte !
La même horreur existe, en pire, sur Itunes, si on n’y prend pas garde.
Autre arnaque, heureusement pas encore trop répandue, les rééditions « avec pochettes d’origine » de grands artistes du passé. Quand les minutages des microsillons d’origine étaient brefs, ça peut donner des CD très chiches.
On atteint parfois les limites du ridicule. Déjà le coffret des enregistrements de Jean Martinon avec l’orchestre symphonique de Chicago – que tous les amateurs attendaient avec impatience – aurait pu tenir en 5 CD au lieu des 10 qu’il contient.
Mais le pompon est décroché par cette sortie toute récente : Earl Wild, the RCA complete collection.
On salivait à la perspective de redécouvrir des enregistrements forcément légendaires du grand virtuose américain qui n’était pas loin de fêter son centenaire sur scène (il est mort à 95 ans, en 2010, encore en activité). 5 CD (pour 40 € le coffret), qui tenaient sans problème sur…2 galettes ! Un Gershwin multi-réédité (ici coupé en deux !), certes deux ou trois raretés (le concerto de Paderewski, le 1er concerto de Scharwenka, et quelques babioles qui font très fond de tiroir). Il y a tellement de bons enregistrements, certes éparpillés entre plusieurs labels, à rééditer pour le centenaire du pianiste…qu’on se serait bien passé de ce triste boitier. Par exemple la plus éblouissante des intégrales concertantes de Rachmaninov, ou quand pianiste et chef sont à l’unisson de l’esprit et du style du compositeur.
Il me l’avait fait promettre, je devais être à Berlin ce 18 octobre. De retour dans la grande salle du Konzerthausam Gendarmenmarkt pour l’une de ces cérémonies dont les professionnels de la congratulation sont si friands. Menahem Pressler a bien fait d’insister. Et moi de répondre à son invitation.
Dans et après cette soirée Echo-Klassik transmise par ZDF2 (l’équivalent allemand de France 2), les moments d’exception ont été si nombreux que je ne veux pas critiquer la longueur des présentations, l’enthousiasme tellement répétitif qu’il en était artificiel du maitre de cérémonie Roland Villazon ou la prestation caricaturale du plus célèbre pianiste de l’heure.
Récit :
Tapis rouge sur les marches du Konzerthaus, depuis la veille les équipes de télévision s’affairaient, la pluie qui menaçait a eu le bon goût de laisser la place à un timide soleil d’automne.
Installé aux premières loges en surplomb du parterre et de la scène, je ne vais rien manquer du spectacle, qui commence fort. L’orchestre du Konzerthaus joue la polonaise d’Eugène Onéguine de Tchaikovski, enlevée, élégante à souhait sous la baguette de Pablo Heras-Casado.
Puis la première star de la soirée, qu’on a déjà croisée à l’entrée des artistes, arrive pour recevoir le premier trophée Echo-Klassik et surtout pour chanter le célèbre « Recondita armonia » de Tosca de Puccini.
Et le miracle se produit, on est submergé par l’ardeur, la beauté, le raffinement de ce timbre, de cette voix, puis par la simplicité, la gentillesse du ténor allemand. On en aura une preuve supplémentaire quelques heures plus tard, lorsque, voisins de table au restaurant Borchardt, Jonas Kaufmann viendra saluer et discuter de belles et longues minutes avec Menahem Pressler.
Rien à dire, ou plutôt pas envie de dire du mal, de celui qui succède à Jonas Kaufmann sur la scène du Konzerthaus, il est récompensé, paraît-il, pour son engagement à enseigner le piano à des millions de petits Chinois, Lang Lang tel qu’en lui-même…
Arrivant tout juste de New York, où elle triomphe en Desdémone dans Otello au Met, Sonya Yoncheva n’a pas la voix jetlagée pour clamer « O Paris, gai séjour« de Lecocq, l’une des perles de son dernier disque.
Je retrouve plus tard Sonya, son mari Domingo Hindoyan (lui aussi juste rentré de Liège où il a passé la semaine avec l’orchestre) et leur petit garçon d’un an. Ils vont aussi dîner au Borchardt, on évoque le beau projet de l’été prochain. Ils s’en réjouissent d’avance, et moi donc !
La soirée avançant, je découvre que la télé allemande a ses stars, ingrédient nécessaire pour décontracter une cérémonie trop classique ? Villazon aurait bien suffi dans ce registre…
Vont se succéder, au gré des très (trop?) nombreuses récompenses, Maurice Steger, un Blockflötist (un flûtiste…à bec !) suisse – je me rappelle un premier CD très confidentiel chez Claves il y a plus de vingt ans, il remplit les salles aujourd’hui -, Cameron Carpenter, l’organiste fou (ah le look d’enfer !), un violoniste qui, sur le marché allemand, a ravi les têtes de gondole à André Rieu ou Nigel Kennedy, David Garrett, qui prouve ce soir qu’il n’a rien oublié de sa formation classique. On l’avait connu jadis en duo avec Jonathan Gilad jouant lors d’une veillée de Noël pour les enfants malades de l’institut Gustave Roussy de Villejuif, puis comme soliste du concert que l’Orchestre philharmonique de Liège avait donné au théâtre des Champs-Elysées en 2004 sous la direction de Louis Langée. Quelque chose dans son attitude sur et hors scène nous dit qu’il n’a pas pris la grosse tête…
Un duo moins prévisible et très réussi : le beau gosse Andreas Ottensamer (qui truste avec son père Ernst, son frère Daniel, les postes de clarinette solo de Vienne et Berlin, rien de moins !) et le nouveau Paganini tout en cheveux, Nemanja Radulovic, dans la célèbre Czardas de Monti.
Un projet de disque en commun ?
Défilé d’autres récompenses, avec un côté entre soi plutôt dérangeant : Villazon chanteur et metteur en scène d’un Elixir d’amour dirigé par le chef de la soirée Pablo Heras Casado, on ne savait plus qui remerciait qui..mais aussi un bel hommage à l’altiste disparu du quatuor Artemis.
Arrive alors le violoniste Daniel Hope… sans son violon. La présentatrice rappelle qu’il a été, avec le violoncelliste Antonio Meneses, membre du Beaux Arts Trio dernière manière. Même si on salue comme il se doit la très belle réédition du fabuleux legs discographique de ce trio mythique
ce n’est pas la raison de la présence de Daniel Hope. Il est venu dire les mots du souvenir et du coeur à l’adresse de l’homme à qui l’Allemagne a rendu, en 2013, sa nationalité, et à qui la salle comble du Konzerthaus va faire ce soir une prodigieuse standing ovation : Menahem Pressler.
Les mots du pianiste sont à l’unisson de ceux de Daniel : simples, justes, touchants. Et personne ne retiendra ses larmes, ni dans la salle, ni sur, ni hors scène, quand retentira, une fois encore, mais encore une fois différent des autres fois, ce Nocturne de Chopin
.
A la sortie des artistes, tout un groupe attend, des jeunes surtout, pour tenter d’obtenir une signature du vieil homme. La fatigue est visible, mais dès que nous serons installés au restaurant Borchardt tout proche, l’appétit lui reviendra et il faudra insister pour qu’il rentre se coucher, avant de partir tôt ce matin pour Dresde où il doit répéter Mozart avec Christian Thielemann..
Jonas Kaufmann, le président de Sony, Cameron Carpenter, Sonya Yoncheva et Domingo Hindoyan, font tables voisines. Ce n’est pas le plus calme ni le meilleur établissement du quartier, mais Borchardt c’est une institution, the place to be après le concert.
(Daniel Hope et Menahem Pressler, les deux tiers du Beaux Arts Trio !)