Nathan Milstein ou le violon de mon coeur

Il y a des artistes qu’on admire, qui forcent le respect, et puis il y a les artistes qu’on aime, qui parlent au coeur, à la sensibilité, les compagnons de l’intime.

Parmi ces derniers, deux violonistes tiennent une place particulière dans mon univers personnel depuis mon adolescence : Christian Ferras (1933-1982) plusieurs fois évoqué ici (Le bonheur SibeliusGeorges et Christianet Nathan Milstein (1903-1992)…dont je n’ai jamais parlé autrement que par allusion.

L’édition par Deutsche Grammophon d’une nouvelle série de coffrets « The Violin Masters » me donne l’occasion de rattraper cet oubli.

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Détails de ce coffret et de la discographie disponible de Nathan Milstein à voir ici : bestoflassic Nathan Milstein

Comment qualifier l’art de ce musicien, qu’à la différence de Ferras, je n’ai jamais eu le bonheur d’entendre en concert  ? « Entre la hauteur méditative d’un Menuhin et la fougue chaleureuse d’un Heifetz » (in Dictionnaire des interprètes / Robert Laffont). On pourrait ajouter noblesse du son, archet impérial (jusque dans les dernières années), justesse stylistique. Des mots, toujours des mots..

Si l’on veut comprendre – et partager – mon engouement pour Milstein – et par contraste mon peu de goût pour un autre violoniste de sa génération, récemment honoré par un volumineux coffret, Henryk Szeryng (Personnalité et personnage), mesurer le fossé entre   une sorte de perfection neutre (Szeryng) et le panache, le chic d’un jeu aristocratique, jamais racoleur, il suffit d’écouter le troisième concerto pour violon de Saint-Saëns, dans LA version de référence signée Milstein/Fistoulari, et celle de Szeryng/Remoortel, en particulier dans le dernier mouvement. La comparaison est cruelle pour le second… Idem pour l’accompagnement orchestral !

(à écouter à partir de 18’11)

(à écouter à partir de 16’57)

Buchet-Chastel a très bien fait de rééditer en 2018 les Mémoires de Nathan Milstein – De la Russie à l’Occident – recueillis par Solomon Volkov, publiés en 1991, dans une traduction calamiteuse confiée à quelqu’un qui ne connaît rien à la musique, encore moins à la langue russe. Compliqué quand Milstein évoque sa jeunesse dans son pays natal…

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Dans le chapitre 5 de la première édition, intitulé Nos aventures à Saint-Pétersbourg et Moscou, Milstein évoque, entre autres, de savoureux souvenirs avec le grand personnage qui régnait dans l’ancienne capitale tsariste, Alexandre Glazounov (voir mon dernier billet : L’alcoolique (presque) anonyme)

« Le point culminant de nos tournées avec Horowitz en Russie fut Saint-Pétersbourg en 1923 (Horowitz et Milstein ont tout juste 20 ans !)… Nous arrivions au bon moment : la guerre civile était finie, la nouvelle politique économique était à son apogée, beaucoup de musiciens plus vieux que nous avaient quitté la Russie, et les tournées de musiciens étrangers se comptaient sur les doigts d’une main…

Nos concerts à Saint-Pétersbourg étaient organisés de la manière suivante : d’abord Horowitz donnait un récital en soliste, puis je donnais mon programme en soliste, puis nous jouions ensemble, et comme l’annonçait l’affiche, en concert symphonique sous la direction de Glazounov…

(Le critique Viacheslav) Karatyguine apprécia notre première à Saint-Pétersbourg des concertos de Prokofiev et Szymanowski. Après tout, il fut le premier à découvrir le jeune Prokofiev…. A cette époque, de nombreux musiciens dont Glazounov, étaient farouchement opposés à Prokofiev. 

Au cours de l’hiver 1923, le concert le plus mémorable fut la soirée symphonique à la Philharmonie (et non pas le « théâtre philharmonique » comme l’écrit la traductrice). Sous la direction de Glazounov. Le programme était le suivant : d’abord l’Ouverture solennelle de Glazounov, puis son concerto pour violon avec moi, en seconde partie Horowitz jouait le premier concerto de Liszt et le troisième concerto de Rachmaninov… Glazounov dirigeait, comme à son habitude, très flegmatique, sans tenir compte de nos tempéraments…

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(Horowitz à gauche, Milstein au centre et Glazounov à droite)

Je me rappelle aussi de ce concert avec Glazounov, parce qu’après notre concert, le vieux compositeur me présenta à un jeune homme que je décrirais aujourd’hui comme la version russe de Rudolf Serkin .Il avait l’air sérieux, les lèvres minces serrées; il portait de grandes lunettes à l’ancienne sur un long nez osseux…Glazounov me murmura à l’oreille : « J’aimerais te présenter un pianiste très talentueux : Mytia Chostakovitch ». Dmitri Chostakovitch avait dix-sept ans à l’époque !…. C’était près de trois ans avant la création de sa Première symphonie qui devait le rendre célèbre dans le monde entier… »

Suite des Mémoires de Milstein dans de prochains billets…

En attendant, la première des deux versions enregistrées par Milstein du concerto de Brahms, avec l’excellent Anatole Fistoulari.

 

 

 

 

Omaggio a Claudio

Le 20 janvier, cinq ans se seront écoulés depuis la mort de Claudio Abbado (1933-2014). Pour son 80ème anniversaire, les rééditions discographiques avaient abondé (voir Claudio Abbado 80)

Il y a quelques mois Deutsche Grammophon complétait le dispositif avec un gros coffret – qui recoupe partiellement des rééditions précédentes – comprenant l’intégrale des enregistrements réalisés par Abbado avec l’orchestre philharmonique de Berlin, dont il fut le directeur musical de 1989 à 2002 :

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(Détails du coffret à voir ici : bestofclassic)

La nouveauté c’est un autre coffret de 25 DVD (à petit prix) très intelligemment composé.

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Un panorama plutôt complet de l’activité du chef avec Berlin bien sûr, mais aussi avec les formations qui lui ont été chères les dernières années, l’orchestre du festival de Lucerne et l’orchestre Mozart. Liste complète à voir ici : bestofclassic

Une aubaine à saisir, un bel hommage de plus à Claudio Abbado.

Chefs en boîtes

Ils n’ont en commun que leur proximité sur les rayons des disquaires en cette fin d’année. Deux chefs, deux générations, et des visions aussi éloignées que possible des répertoires qu’ils ont l’un et l’autre abordés.

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J’ai eu la chance de voir une fois Sergiu Celibidache (1912-1996 / prononcer : Tché-li-bi-da-ké) en répétition et en concert à Lucerne en 1974 (La découverte de la musique). Impressionnant.

A l’époque où Karajan, Bernstein, Maazel enregistraient à tour de bras, Celibidache faisait figure d’exception, en refusant le studio. C’est dire si lorsque, au mitan des années 2000, EMI commença à éditer, avec l’accord du fils du chef d’orchestre, les bandes radio des concerts captés avec l’orchestre philharmonique de Munich, ce fut vécu comme un événement. Puis cet héritage fut regroupé en plusieurs coffrets, et voici que Warner propose la totalité de ces publications en un seul boîtier élégant et bon marché.

Je suis personnellement beaucoup revenu de l’excitation éprouvée à découvrir ces enregistrements à leur publication. Certes le travail d’orchestre est admirable – c’est peu dire que Celibidache se montrait tout aussi passionnant qu’intraitable en répétition, comme on peut le voir ci-dessous -, certes l’invraisemblable étirement des tempi peut séduire dans Bruckner ou Les Tableaux d’une exposition. Mais c’est souvent insupportable dans des oeuvres qui devraient pétiller, bouger, avancer (les classiques Haydn, Beethoven, les ouvertures de Rossini, Mendelssohn, etc.)

Détails du coffret à voir sur bestofclassic : Celibidache à Munich.

Autre chef à l’honneur en cette veille de Noël, Riccardo Chailly, 65 ans cette année.

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Un copieux coffret de 55 CD qui reprend la quasi-totalité des enregistrements symphoniques faits pour Decca par le chef italien. A ce prix (moins de 100 €) c’est une aubaine ! Détails à voir ici : Chailly symphonique

Comment exprimer un point de vue sur ce chef ? En concert, comme au disque, je n’ai jamais éprouvé le grand frisson, celui qui vous saisit lorsqu’on a le sentiment d’être en présence d’une interprétation, d’un interprète d’exception, unique, incomparable. Je connais les Beethoven, les Brahms (la 2ème version avec Leipzig), les Mendelssohn, je n’ai jusqu’alors prêté qu’une oreille et un intérêt distraits à ses cycles Mahler ou Bruckner. Je n’ai pas non plus le souvenir que la critique ait été, sauf exceptions, beaucoup plus enthousiaste que moi.

Génération Bernstein

C’est comme une sorte de petit frère de Leonard Bernsteingénie et notoriété en moins, mais bien des similitudes de parcours et de carrière (le piano, le jazz, la comédie musicale, la direction d’orchestre)

Je ne sais pas à quelle occasion Sony réédite le legs RCA d’André Previn

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alors que les hommages discographiques qui lui avaient été rendus pour ses 80 ans étaient passés inaperçus (voir bestofclassic : André Previn l’éclectique).

Bernstein naît en 1918 dans le Massachussets, de parents juifs ukrainiens immigrés au début du siècle aux Etats-Unis, Previn naît Andreas Ludwig Priwin en 1929 (ou 1930 ?) à Berlin, la famille, les parents Charlotte et Jack et le petit Andreas, fuient le nazisme, émigrent en 1939, s’installent à Los Angeles, où le grand oncle Charles Previn compose pour les studios Universal après avoir travaillé comme arrangeur pour près d’une centaine de productions à Broadway.

Dans cet environnement, le jeune André, naturalisé Américain en 1943, entame un parcours qui va beaucoup ressembler à celui de son aîné. Il écrit et arrange des musiques pour Hollywood, il profite de son service militaire (en 1951-52) à San Francisco pour prendre des leçons privées de direction d’orchestre auprès de Pierre Monteux, le grand chef français (lui aussi naturalisé Américain en 1942), patron de l’Orchestre symphonique de San Francisco depuis 1935.

Dans les années 50, c’est surtout le pianiste et le jazzman qui va se faire un nom, il travaille avec J.J. Johnson, Shelly Manne, Leroy Vinnegar, Benny Carter, et bien d’autres. Il enregistre Jerome Kern, Frederick Loewe, Vernon DukeHarold Arlen, 1960) accompagne Dinah Shore, Doris Day, Julie London, Jolie brochette ! Il se revendique d’Art Tatum, Hank Jones, Oscar Peterson, Horace SilverBill Evans. Mais à la même époque, fin 50, début 60, il enregistre des disques classiques, au programme parfois surprenant, qu’on redécouvre avec bonheur dans ce coffret Sony (voir détails sur bestofclassic).

Comme chef d’orchestre, André Previn prend un premier poste en 1967 à l’orchestre symphonique de Houston (où il succède à John Barbirolli), mais c’est avec l’orchestre symphonique de Londres (1969-1979) qu’il va connaître une fructueuse décennie – avec un nombre impressionnant d’enregistrements (pour EMI ou RCA). Suivront des périodes de moindre envergure à Pittsburgh, à Los Angeles, de nouveau à Londres (avec le Royal Philharmonic) 

Comme Bernstein, Previn, pendant ses années londoniennes, se fait pédagogue télévisuel. Comme Bernstein est multi-cartes, c’est un compositeur prolifique et tous terrains, mais ce n’est pas diminuer ses mérites que de reconnaître qu’aucune de ses oeuvres, que ce soit dans le classique, le jazz ou la comédie musicale, n’a jamais atteint la notoriété, ni l’originalité de celles de son aîné.

Quant au chef d’orchestre Previn, les réussites sont très inégales selon les répertoires. Dans les classiques viennois, Haydn, Beethoven on ne sort jamais d’une honnête neutralité, comme si le chef évitait de prendre un parti interprétatif. C’est plus intéressant dans Richard Strauss, où l’Américain Previn semble prendre plaisir à faire rutiler ses orchestres (notamment les Wiener Philharmoniker). Mais c’est aussi la plus calamiteuse version de La Chauve Souris de Johann Strauss, un beau ratage (la comparaison avec Carlos Kleiber est édifiante !)

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Previn est, à l’évidence, plus à l’aise dans le répertoire du XXème siècle (Holst, Prokofiev) et en particulier dans une belle intégrale des symphonies de Vaughan Williams

A propos de Bernstein, on salue le beau projet de Radio France (Bernstein Story) à retrouver bien sûr sur France MusiqueMême si on a eu confirmation hier soir que le compositeur Bernstein « sérieux » n’est pas toujours le plus captivant, ni le plus original. Même quand il est bien défendu par Kirill Gerstein, Vassily Petrenko et l’orchestre philharmonique de Radio France, interprètes virtuoses de la 2ème symphonie « The Age of anxiety »

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Le piano venu de l’Est (I) : Peter Rösel

C’est Alain Lompech, spécialiste ès piano, auteur d’un ouvrage de référence sur Les Grands pianistes du XXème siècle (on attend avec impatience un deuxième tome)

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débatteur infatigable, qui, sur Facebook, braquait avant-hier le projecteur sur lui : Voici ce qu’on appelle un maître ! Peter Rösel (prononcer : Reu-zeul), pianiste allemand formé à Moscou, assurément scandaleusement négligé par le milieu musical. 

Et, à propos d’une autre vidéo, Lompech ajoutait : Où l’on voit que l’on peut jouer vite, clair et articulé sans lever les doigts au plafond ! Peter Rösel, grand, grand artiste et pianiste… Le minimum de gestes pour le maximum de résultat. Et son Mendelssohn avec Masur est splendide.

Voilà bien longtemps que, pour ma part, j’admire ce très grand musicien, sans malheureusement l’avoir jamais entendu en concert. Il fait partie de cette cohorte d’artistes de grande envergure qui, par choix ou par obligation, n’ont jamais pu ou voulu faire carrière en dehors du bloc soviétique. Heureusement pour nous mélomanes, les remarquables micros de la VEB Deutsche Schallplatten Berlin, dans des prises de son remarquables de précision et d’aération, ont capté tous ces musiciens, et le label Berlin Classics, qui a pris le relais d’Eternanous a restitué la majeure partie de cet inestimable legs discographique.

Pour ce qui est de Peter Rösel, deux beaux coffrets ont documenté ses jeunes années. Tout y est admirable, avec des sommets comme ses concertos de Rachmaninov avec Kurt Sanderling, les Weber avec Blomstedt, le 2ème concerto de Prokofiev évoqué par Alain Lompech, son anthologie Brahms, mais aussi des Beethoven, Schumann, Debussy, d’exceptionnels Tableaux d’une exposition, etc.

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Peter Rösel est toujours en activité, sa discographie s’est enrichie ces dernières années d’une intégrale des Sonates de Beethoven notamment.

Pour ce qui est des coffrets ci-dessus, on les trouve facilement sur le site allemand d’Amazon (amazon.de).

 

Ralph l’oublié

Il est mort il y a soixante ans, le 26 août 1958, mais pas plus qu’il y a dix ans, pour le cinquantenaire de sa disparition, rien sur le continent, aucun hommage, aucun concert. Pas le plus petit papier dans la presse même spécialisée. Et pourtant celui dont Mildred Clary (cf. mon billet d’hier) n’aurait jamais écorché le nom est l’un des plus importants compositeurs du XXème siècle : Ralph Vaughan Williams, né le 12 octobre 1872 à Down Ampney, un ravissant village des Cotswolds.

Happy birthday, Sir Ralph !

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Ils ne sont pourtant pas si nombreux, au XXème siècle, à pouvoir aligner un corpus symphonique de l’importance de celle de RVW : 9 symphonies échelonnées tout au long de sa carrière, de la première en 1910 à la neuvième en 1957. Prokofiev, Chostakovitch, et quelques autres dont la notoriété est moindre.

Jean-Christophe Pucek, qui tient un blog remarquable – Wunderkammern, Trouvailles pour esprits curieux – plus souvent orienté sur la musique ancienne et baroque, n’avait pas oublié, lui, le soixantième anniversaire de la mort de Vaughan Williams, et consacrait un article richement documenté aux premiers chefs-d’oeuvre symphoniques du Britannique, en particulier sa deuxième symphonie (1913) titrée A London Symphony (à lire ici)

En quinze ans de direction de l’Orchestre philharmonique royal de Liège, je ne serai jamais parvenu à programmer une seule symphonie de RVW. Mais grâce à Paul Danielque j’avais invité à plusieurs reprises, le public liégeois a pu entendre en octobre 2006 la sublime Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis et en novembre 2008 le beau poème pour violon et orchestre The Lark ascending sous l’archet lumineux d’Alina Pogostkina (lire la critique de Sylvain Rouvroy).

« He rises and begins to round,
He drops the silver chain of sound,
Of many links without a break,
In chirrup, whistle, slur and shake.

For singing till his heaven fills,
‘Tis love of earth that he instils,
And ever winging up and up,
Our valley is his golden cup
And he the wine which overflows
to lift us with him as he goes.

Till lost on his aerial rings
In light, and then the fancy sings. »

(George Meredith, The Lark ascending)

A plusieurs reprises, j’ai pu programmer la seule pièce véritablement connue et fréquemment jouée de RVW, sa Fantasia on Greensleeves (1934), une chanson traditionnelle anglaise qui a connu un nombre d’avatars impressionnant…

Et puisqu’on commémorait récemment les 40 ans de la disparition de Jacques Brel, la mélodie initiale d’Amsterdam ne vous rappelle-t-elle pas quelque chose ?

Dans les rééditions consacrées à Leonard Bernsteinune pépite, un seul disque consacré à Vaughan Williams, mais une référence : la 4ème symphonie et, captée en concert, la magnifique Serenade to MusicRVW a composé deux versions de sa Serenade to Music, d’abord pour 16 solistes vocaux et orchestre, puis pour choeur, évidemment directement inspirée de la dispute sur la musique du Marchand de Venise de Shakespeare. Dans l’une et l’autre version, c’est une oeuvre puissante, profondément émouvante.

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Il y a heureusement une discographie de très grande qualité de l’oeuvre de RVW, notamment de ses symphonies. On conseille sans réserve ce très beau coffret (vendu une bouchée de pain !) de l’un des géants de la direction d’orchestre du XXème siècle, lui aussi bien peu célébré sur le continent, et trop souvent cantonné au rôle de spécialiste de la musique anglaise, Adrian Boult (1889-1983)

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Il faudra que je revienne sur la personnalité et la carrière exceptionnelles de ce très grand chef…

Le parcours d’une vie

Le 13 septembre dernier avait lieu, à Londres, la cérémonie des Gramophone Classical Music Awards 2018, sans doute les récompenses les plus attendues dans le milieu de la musique classique, une quinzaine, cette année, qui ont honoré plusieurs artistes et labels français (voir le palmarès ici : Gramophone Awards 2018). 

C’est au grand chef estonien, Neeme Järvi, 81 ans, qu’a été décerné une sorte de Grammy d’honneur, a Lifetime Achievement Award.

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J’ai déjà raconté comment et quand j’ai rencontré Neeme Järvi et travaillé avec lui (lire : Dans la famille Järvi, le père)

Je pense qu’il détient le record absolu, sinon du nombre de disques, en tous cas de la variété des répertoires et des compositeurs enregistrés, pour trois labels qui l’ont suivi dans son insatiable appétit de découverte.

lifetimeachievement_specialawards2018_gramophone« Je me demande parfois si Neeme Järvi n’est pas plus intéressé par le studio d’enregistrement que par la salle de concert. Par curiosité, j’ai passé une heure à lister les compositeurs dont Järvi a enregistré la musique, un total de 111 ! Le décompte est extraordinaire, plus de 400 CD (Karajan ne doit pas être loin en nombre de disques, Svetlanov non plus en nombre de compositeurs russes et soviétiques) mais personne n’a jamais embrassé un répertoire aussi vaste.

Neeme Järvi est apparu sur la scène musicale à peu près en même temps que le CD. Avec BIS et Chandos, il trouvait des maisons de disques qui étaient prêtes à sortir des sentiers battus. Plutôt que d’imiter les Karajan et Solti dans le coeur du répertoire symphonique, ils ont choisi d’explorer des répertoires peu, voire pas du tout abordés par les majors. Ce furent donc les symphonies de Sibelius et de Prokofiev plutôt que Beethoven et Brahms, Stenhammar plutôt que Schumann. Et avec Järvi, ils avaient un chef d’orchestre qui s’épanouissait dans le studio d’enregistrement. Son modus operandi consistait à dire à ses musiciens, alors qu’ils affrontaient une musique inconnue, «Regardez-moi. Suivez-moi – et ils l’ont fait, jouant souvent mieux qu’ils ne le pensaient. Comme l’indique le fils de Neeme, Paavo, «ses musiciens lui font confiance parce qu’il est un chef d’orchestre fiable, jamais ennuyeux. S’il a besoin changer quelque chose dans la minute, il peut le faire plus rapidement que quiconque, car il a la technique. Une autre chose est que je ne connais pas un seul musicien qui veut simplement faire le travail aussi efficacement que possible. Ils veulent faire de la musique et se sentir au milieu d’un processus créatif.

Revenons à 1985 et à son enregistrement avec l’Orchestre National Écossais de la Sixième Symphonie de Prokofiev pour Chandos, et vous êtes confronté à la plus grande perfection musicale (emblématique des valeurs de production de Chandos). Les cordes ont de l’intensité et de la puissance, mais elles ont aussi une souplesse qui donne l’impression d’être sculptée dans l’instant par le chef d’orchestre. Comme Robert Layton l’a écrit lors de la distinction de l’Orchestral Award en 1985, «un orchestre de second rang jouant avec un engagement total peut souvent être plus passionnant qu’un pilote de luxe à bord d’une phalange en roue libre». Neeme Järvi deviendrait un acteur clé de ce Brave New World, défendant le rare et l’inconnu et livrant toujours d’excellentes performances (un jeune chef d’orchestre m’a récemment demandé s’il était vrai que Neeme Järvi pouvait ouvrir une partition et, plus ou moins à première vue, en donner une bonne lecture. Je pense que la réponse est «oui»!).

Que ce soit en Écosse, en Suède, aux Pays-Bas, en Suisse, aux États-Unis ou dans son pays natal, l’Estonie – tous des pays dans lesquels il a été directeur musical – Järvi a continué à explorer et à défendre les plus vastes répertoires.. Sa série de BIS consacrée aux 10 symphonies d’Eduard Tubin, a été une formidable découverte pour beaucoup d’entre nous, une des premières sources de l’extraordinaire richesse musicale de l’Estonie

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À 81 ans, Neeme Järvi reste une source d’inspiration. Les orchestres adorent travailler avec lui car il fait ressortir le meilleur de chaque joueur. Les jeunes musiciens l’aiment parce qu’il connaît parfaitement son métier; ce n’est pas pour rien qu’il a appris son métier à Leningrad, observant et absorbant le talent de chefs d’orchestre comme Sanderling et Mravinski. Pour ses deux fils chefs d’orchestre, Paavo et Kristjan, il est le père dont tout musicien en herbe doit rêver » (James Jolly, in Gramophone)

Chandos chez qui Järvi a constitué l’essentiel de sa considérable discographie publie un coffret de 25 CD, qui certes témoigne de l’incroyable variété des répertoires abordés par le chef estonien, mais ne donne qu’une image très partielle d’un corpus discographique unique au monde…

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Détails du coffret à voir sur Bestofclassic

(On trouve ce coffret à prix réduit sur : Presto Classical)

 

Rojdestvenski, l’impossible discographie

Comme promis, quelques mots encore sur le chef russe disparu hier, Guennadi Rojdestvenski.

Le chef a régulièrement dirigé à Paris. Avec l’Orchestre de Paris d’abord, avec l’Orchestre National et l’Orchestre Philharmonique de Radio France également. Mais la chronique retentit encore des sautes d’humeur d’un personnage fantasque, qui pouvait se fâcher sur une simple contrariété. Ainsi au printemps 2016, deux concerts annulés avec l’Orchestre de Paris, au prétexte d’abord de raisons de santé, en réalité parce que les billets de la Philharmonie ne mentionnaient pas son nom !

Ainsi aussi, dans les années 90, une série qui aurait dû être mémorable des symphonies et des concertos de Prokofiev, concoctée par Claude Samuel, alors directeur de la Musique de Radio France (et premier biographe français du compositeur !). Je me rappelle comme si c’était hier, le vent de panique qui avait soufflé dans les bureaux de la direction de la musique lorsqu’un responsable de l’Orchestre National de France avait annoncé qu’en pleine répétition générale au Théâtre des Champs-Elysées, Guennadi Rojdestvenski et son épouse de pianiste Viktoria Postnikova avaient prétexté une remarque d’un musicien pour quitter le plateau et rejoindre leur appartement parisien. Evidemment impossible de les joindre au téléphone. Et le tout était diffusé en direct sur France Musique !

Le problème du chef, sa singularité aussi – c’est un peu le cas aujourd’hui de Valery Gergiev ! – c’était son peu de goût pour les répétitions, ou plus exactement ce qui relevait de la mise en place technique. Avec des orchestres français, habitués à répéter beaucoup plus que leurs collègues anglo-saxons, c’était souvent sujet à conflits, alors que, on le sait de bonne source, les musiciens ne demandaient qu’à épouser les vues, souvent originales, du chef.

En 2009, c’est au contraire lui qui remplaçait son tout jeune confrère, Mikko Franck, qui avait annulé pour raisons de santé, à la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France (lire la critique… édifiante de l’époque : Remplaçant de luxe !)

Mais on pardonne tout à une personnalité aussi originale, unique même dans le paysage musical soviétique et russe. En rien comparable à ses contemporains Mravinsky, Kondrachine ou Svetlanov. Anti-conformiste, libre, très personnel dans son approche du grand répertoire, infiniment curieux de toutes les marges.

Autant dire qu’établir une discographie de Rojdestvenski relève de la mission impossible. Il a tellement enregistré, et de toutes sortes d’oeuvres, de répertoires, de compositeurs, qu’on ne peut que conseiller quelques indispensables. Voir : Gennady Rozhdestvensky : une discographie

Je n’ai pas fait figurer dans cette discothèque, deux disques vraiment anecdotiques, qui témoignent aussi du plaisir qu’avait G.R. à aborder la musique légère, comme celle du Strauss danois, Hans Christian Lumbye

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C’est aussi par un 33 tours dirigé par G.R. que j’ai découvert les marches que Prokofiev avait commises pour des Spartakiades, ces grandes fêtes soviétiques de la jeunesse mondiale. Comme cet opus 99, aujourd’hui au répertoire de tous les orchestres d’harmonie du monde !

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L’imprononçable géant

Ecrivant ces lignes, je pense très fort aux présentateurs/trices de France Musique (ou de Musiq3 ou de la Radio suisse romande) qui, depuis quelques heures et dans les jours qui viennent, sont confrontés au redoutable exercice d’énonciation (Comment prononcer les noms de musiciens ?du prénom et du nom du grand chef russe qui vient de disparaître : Guennadi Rojdestvenski (ou en orthographe internationale Gennady Rozhdestvensky), né le 4 mai 1931, décédé ce samedi 16 juin 2018.

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Les premiers commentaires sur les réseaux sociaux soulignent, à juste titre, que c’est le dernier représentant d’une génération de géants de la direction d’orchestre russe qui s’efface. Après Mravinski, Svetlanov, Kondrachine, Rojdestvenski était le lien encore vivant avec tout le XXème siècle russe, Glazounov, Prokofiev, Chostakovitch, Schnittke, Denisov.

Je n’ai pas le temps maintenant de décrire la singularité de l’art et de la personnalité de Rojdestvenski, j’y reviendrai demain à la lumière de la discographie considérable qu’il laisse et qui traduit bien l’incroyable versatilité de ses appétits et de ses curiosités. Le passionnant documentaire de Bruno Monsaingeon donne un subtil éclairage sur le chef disparu

Le dernier souvenir que j’ai de lui n’a rien de musical. C’était dans un grand magasin parisien – Rojdestvenski et sa femme, Viktoria Postnikova résidaient depuis plusieurs années à Paris -, Monsieur accompagnait Madame à une caisse évidemment embouteillée, personne ne les avait reconnus, et je dois dire qu’ils manifestaient plus de patience que moi…

 

Résurrection

Dans le flot des rééditions, rhabillages en coffrets, qui font aujourd’hui l’essentiel de l’actualité discographique et que je ne suis pas le dernier à chroniquer ici ou sur bestofclassic il y a de tout, du bon grain et de l’ivraie.

Et parfois une publication vraiment exceptionnelle, comme cet élégant coffret bleu nuit :

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Le pianiste russe Emile Guilels avait bénéficié d’un hommage discographique très important à l’occasion de son centenaire en 2016. Warner, DGG, Sony/RCA et Melodia nous avaient restitué un legs particulièrement important. Voir :   Emil Gilels centenaire.

Dans le papier que je lui consacrais, le 16 octobre 2016 (Un jeune centenaire), je regrettais, dans l’imposant coffret rouge de Melodia – outre le prix très élevé d’un objet certes très beau – qu’il y eût aussi peu de témoignages « live » de la maturité de Guilels.

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Regret que vient combler ce miraculeux coffret de 5CD, vendu lui à prix très doux, malgré l’extrême qualité du contenu comme du contenant. Merci à Frédéric d’Oria-Nicolas d’avoir redonné vie, avec le concours du petit-fils du pianiste (qui se croit obligé d’appeler son grand-père « Maestro », suivant une épouvantable manie d’un certain milieu  mélomane), à ces cinq récitals donnés dans l’acoustique irrésistible du Concertgebouw d’Amsterdam. Le résultat est tout simplement prodigieux.

Et pour ceux qui, comme moi, n’ont jamais eu le bonheur d’entendre Guilels en concert – alors que j’avais eu cette chance avec Richter – ces disques ressuscitent l’art impérial, phénoménal, d’un pianiste que le studio semblait corseter, en tout cas dans la dernière partie de sa carrière (comme le coffret DGG). Il y a bien quelques embardées, mais quelle puissance, quelle palette de nuances, quelle vitalité inépuisable, quel art du chant… les qualificatifs manquent. ! Impossible de choisir parmi ces disques, il faut tout écouter… et réécouter.

Copieux livret bilingue français/anglais. Réalisation extrêmement soignée, exemplaire !

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A ce prix, c’est « le » coffret à acquérir d’urgence !