Chopin les maîtres étalons

Je m’étonnais, pour m’en réjouir, que Brahms soit devenu très à la mode chez les jeunes pianistes français (lire Ils aiment Brahms). Chopin est beaucoup plus rare. Peut-être à cause du poids considérable des références du passé ?

C’est pourquoi, d’abord dubitatif (encore un coffret de recyclage de versions connues et reconnues ?), on a vite changé d’avis en consultant le contenu, et surtout en écoutant les précieuses galettes du coffret édité par Deutsche Grammophon – une série « limitée » semble-t-il : The Chopin Masters

Il ne s’agit ni d’une anthologie, ni a fortiori d’une intégrale, mais les surprises abondent. Les discophiles connaissent depuis longtemps les précieux témoignages de Martha Argerich, Benedetti-Michelangeli, Gilels, Pogorelich, Zimerman, Pollini, Pletnev, les moins indispensables Barenboim, Vasary ou Eschenbach. Les plus jeunes talents, Yundi Li, Rafal Blechacz, Seong-Jin Cho y ont toute leur place. Mais les vraies surprises sont nombreuses, en tout cas pour moi.

J’avais oublié le Chopin de Géza Anda, j’ignorais les captations du tout jeune Vladimir Ashkenazy en 1955 (je n’ai jamais aimé son intégrale Decca, extraordinairement mal enregistrée), j’aime que Stefan Askenase (le Chopin de mon enfance) soit dans cette compagnie, qu’on retrouve le pianisme puissant de Lazar Berman et plus encore les Polonaises – que je ne connaissais pas – de l’immense Shura Cherkassky.

Qui connaît encore Michel Block (1937-2003), né à Anvers de parents français, puis devenu Américain de fait, étudiant à la Juilliard School puis enseignant à l’Université de l’Indiana à Bloomington. Son nom est resté lié à un scandale au concours Chopin de 1960 : furieux de son mauvais classement à l’épreuve finale (11ème), Artur Rubinstein, membre du jury, lui attribue un prix spécial à son nom ! Une vraie (re)découverte pour moi que ce disque !

Même question pour Julian von Karolyi (1914-1993), pianiste allemand d’origine hongroise, élève de Dohnanyi et Cortot, qui avait peu à peu disparu des radars (sauf sur les sites de téléchargement).

Les amateurs connaissent depuis longtemps les enregistrements d’ Halina Czerny-Stefanska (1922-2001) et Ruth Slenczynska (96 ans!), que je trouve personnellement irrémédiablement austères, ce qui n’est pas le cas du natif de Chodzie (Pologne), vainqueur du concours Chopin 1955, Adam Harasiewicz.

Mais les bonnes surprises de ce coffret sont ce Chopin somptueux de son et de chant du pianiste brésilien Roberto Szidon, exact contempoain de Martha Argerich, emporté par une crise cardiaque il y a dix ans, et plus encore peut-être un disque de 1960 du pianiste britannique d’origine chinoise, disparu en décembre dernier, Fou Ts’ong. Un dernier mot sur Stanislav Bunin, successivemen lauréat du Concours Long-Thibaud en 1983 (à 17 ans) et du Concours Chopin en 1985. Le petit-fils d’ Heinrich et fils de Stanislas Neuhaus s’est fait rare au concert comme au disque en Europe, il est installé au Japon il y a une dizaine d’années.

CD 1 Géza Anda

Préludes Op. 28 ∙ Polonaise Op. 53

CD 2 Martha Argerich (Chopin Competition Winner 1965)

Préludes Opp. 28, 45 & Op. Posth. In A Flat Major ∙ Piano Sonata No. 2 Op. 35

CD 3 Vladimir Ashkenazy (Second Prize Chopin Competition 1955)

Piano Concerto No. 2 Op. 21

Warsaw National Philharmonic Orchestra, Zdzislaw Gorzynski Conductor

Ballade Op. 38 ∙ Études Opp. 10/1 & 25/3 Mazurkas Opp. 41/4 & 30/4 ∙ Scherzo Op. 54

CD 4 Stefan Askenase

Waltzes Opp. 18, 34, 42, 64, Opp. Posth. 69, 70, Kk Iva/15 ∙ Polonaises Opp. 53 & 40

CD 5 Daniel Barenboim

Nocturnes Opp. 9/2, 15, 27/1, 32/1, 37, 48, 55/1, 62/2 & Op. Post. 72/1

CD 6 Arturo Benedetti Michelangeli

Mazurkas Opp. 67/2, 56/2, 67/4, 68/2, 68/1, 33/1, 30/3, 30/2, 33/4 & 68/4 ∙ Prélude Op. 45 ∙ Ballade Op. 23 ∙ Scherzo Op. 31

CD 7 Lazar Berman

Polonaises Opp. 26, Op. 40, 44 & 53

CD 8 Rafał Blechacz (Chopin Competition Winner 2005)

Piano Concerto No. 1 Op. 11 ∙ Piano Concerto No. 2 Op. 21

Royal Concertgebouw Orchestra, Jerzy Semkow Conductor

CD 9 Michel Block (Arthur Rubinstein Prize At The Chopin Competition 1960)

Piano Sonata No. 2 Op. 35 ∙ Polonaise Op. 53 ∙ Prélude Op. 28/17 ∙ Mazurkas Opp. 56/3, 59/2 & 30/4 ∙ Waltz Op. 34/1

CD 10 Stanislav Bunin (Chopin Competition Winner 1985)

Impromptus Opp. 29, 36, 51 & 66 Waltzes Opp. Posth. / Kk Iva/14, Kk Iva/13, Kk Iva/12 ∙ Écossaises Op. 72 ∙ Mazurkas Opp. 30/2, 41/1, 63/3, 56/2, 67/3 & 67/4 ∙ Polonaise-Fantaisie Op. 61

CD 11 Shura Cherkassky

Polonaises Opp. 26, 40, 44, 53 & 61

CD 12 Seong-Jin Cho (Chopin Competition Winner 2015)

Préludes Op. 28 ∙ Nocturne Op. 48/1 ∙ Piano Sonata No. 2 Op. 35 ∙ Polonaise Op. 53

CD 13 Halina Czerny-Stefańska (Chopin Competition Winner 1949)

Mazurkas Opp. 6/2, 63/3, 67/4, 68/2, 17/4 & 33/3 ∙ Ballades Opp. 23 & 52 ∙ Andante Spianato & Grande Polonaise Brillante Op. 22

CD 14 Christoph Eschenbach

Préludes Opp. 28, 45 & Op. Posth. In A Flat Major

CD 15 Emil Gilels

Piano Sonata No. 3 Op. 58 ∙ Polonaises Opp. 40 & 53

CD 16 Adam Harasiewicz (Chopin Competition Winner 1955)

Nocturne Op. 62/1 ∙ Mazurkas Opp. 63/3 & 67/4 ∙ Ballade Op. 23 ∙ Études Opp. 25/11 & 25/6 ∙ Mazurka Op. 50/3 ∙ Polonaise Op. 53 ∙ Impromptu Op. 51 ∙ Prélude Op. 45

CD 17 Julian Von Károlyi

Andante Spianato & Grande Polonaise Brillante Op. 22 ∙ Piano Sonata No. 3 Op. 58 ∙ Boléro Op. 19 ∙ Mazurka Op. 17/4 ∙ Waltz Op. Posth. / Kk Iva/15 ∙ Ballades Opp. 23, 38, 47 & 52

CD 18 Yundi Li (Chopin Competition Winner 2000)

Piano Sonata No. 3 Op. 58 ∙ Andante Spianato & Grande Polonaise Brillante Op. 22 ∙ Études Op. 10/2, 10/5 & 25/11 ∙ Nocturnes Opp. 9/1, 9/2 & 15/2 ∙ “Fantaisie-Impromptu” Op. 66

CD 19 Maria João Pires

Piano Concerto No. 1 Op. 11 *First Release

Royal Philharmonic Orchestra, André Previn Conductor

Nocturnes Op. 9/1, 9/2, 15/2 & 27/2

CD 20 Mikhail Pletnev

Fantaisie Op. 49 ∙ Waltzes Opp. 34/1, 34/2 & Op. Posth. / Kk Iva/15 ∙ Écossaise Op. 72/3 ∙ Impromptu Op. 29 ∙ Études Opp. 10/5, 25/6 & 25/7 ∙ Piano Sonata No. 3 Op. 58

CD 21 Ivo Pogorelich

Piano Sonata No. 2 Op. 35 ∙ Prélude Op. 45 ∙ Scherzo Op. 39 ∙ Nocturne Op. 55/2 ∙ Études Opp. 10/8, 10/10 & 25/6

CD 22 Maurizio Pollini (Chopin Competition Winner 1960)

Études Opp. 10 & 25

CD 23 Ruth Slenczynska

Études Opp. 10 & 25 ∙ Impromptus Opp. 29, 36, 51 & 66

CD 24 Dang Thai Son (Chopin Competition Winner 1980)

Nocturnes Opp. 15/2 & 27/1 ∙ Waltz Op. 34/2 ∙ Andante Spianato & Grande Polonaise Brillante Op. 22 ∙ Mazurkas Opp. 24/2 & 67/2 ∙ Ballade Op. 52 ∙ Scherzo Op. 31

CD 25 Roberto Szidon

Scherzi Opp. 20, 31, 39 & 54 ∙ Impromptus Opp. 29, 36, 51 & 66

CD 26 Fou Ts’ong (Third Prize Chopin Competition 1955)

Mazurkas Opp. 6/3, 7/2, 17/2, 17/4, 24/1, 24/2, 24/4, 30/1, 30/2, 33/4, 41/1, 50/3, 56/3, 59/1, 67/4, 68/2, 68/4 & Op. Posth. / Kk Iib/4 ∙ Préludes Op. Posth. / Kk Ivb/7 & 45 ∙ Berceuse Op. 57

CD 27 Tamás Vásáry

Waltzes Opp. 18, 34, 42, 64, Opp. Posth. 69 & 70, Kk Iva/15, Kk Iva/12, Kk Iva/13, Kk Iva/14 ∙ Mazurkas Op. Posth. / Kk Iva/7, Opp. 67/3, 68/2 & 7/1 ∙ Polonaise Op. 53 ∙ Introduction And Variations On The Song “Der Schweizerbub” Op. Posth. / Kk Iva/4

CD 28 Krystian Zimerman (Chopin Competition Winner 1975)

Ballades Opp. 23, 38, 47 & 52 ∙ Barcarolle Op. 60 ∙ Fantaisie Op. 49

Les raretés du confinement (VII) : Cziffra, Brel, la fièvre de Lehar, le Chopin d’Askenase, le Boeuf sur le toit etc.

22 janvier 2021 : Romances latino

Warner avait publié un beau coffret récapitulatif des quinze années (2002-2016) que Martha Argerich a passées, chaque été, à Lugano : Martha Live

Une véritable malle aux trésors où le connu (le coeur de répertoire de la pianiste argentine) côtoie beaucoup d’inconnu. Ainsi ces délicieuses romances de Carlos Guastavino (1912-2000), un des compatriotes de Martha Argerich.

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Des romances jouées à Lugano par Martha Argerich et le pianiste cubain Mauricio Vallina (présent sur la photo ci-dessus prise à Liège en novembre 2001, avec Armin Jordan)

21 janvier 2021 : Le Chopin de mon enfance

Souvenir d’enfance, le premier disque Chopin vu à la maison, le cliché absolu de la musique classique. Mais un pianiste dont je n’ai jamais oublié le nom : Stefan Askenase naît polonais le 10 juillet 1896 à Lemberg/Lvov/Lviv, meurt belge à Cologne le 18 octobre 1985. Son Chopin semble venir en droite ligne du compositeur lui-même. Il a pour moi un parfum d’éternité

20 janvier 2021 : La bannière étoilée

Jour de fête aux Etats-Unis, le 46ème président, Joe Biden, est officiellement installé, la première vice-présidente de l’histoire de la démocratie amércaine, Kamala Harris, a prêté serment : Inauguration

L’hymne national américain The Star-Spangled Banner a été cité par Puccini (dans Madame Butterfly) , revu par Stravinsky (et Jimi Hendrix), et transcrit pour piano par Rachmaninov lui-même en 1918.

19 janvier 2021 : des chansons de négresses

Poursuivant sur ma lancée, illustrative de l’activité du Groupe des Six (lire Groupe de Six), je livre cette absolue rareté dans l’oeuvre surabondante de Darius Milhaud et dans la discographie de l’interprète.Un cycle de mélodies bien peu « politiquement correct », intitulé : Trois Chansons de négresse, sur des poèmes de Jules Supervielle, créé en 1936. Ici l’immense Brigitte Fassbaender en public, accompagnée par Irvin Gage.

18 janvier 2021 : la valse de Nelson et Martha

Je ne me lasse jamais d’entendre Martha Argerich (lire La reine dans ses oeuvres), de surprendre comme ici sa fabuleuse complicité avec son ami de toujours Nelson Freire. La Valse de Ravel a-t-elle jamais été plus sensuelle ?

17 janvier 2021 : un violon sur le toit

Comme promis hier, je tire de ma discothèque un disque devenu rare, enregistré en 1980 pour Philips, où Riccardo Chailly (27 ans à l’époque) accompagne Gidon Kremer (32 ans) dans un programme aussi rare d’oeuvres pour violon et orchestre, dont la version du Boeuf sur le Toit (1920) de Darius Milhaud, pour violon et orchestre.Ici une vidéo contemporaine de l’enregistrement, une captation en public avec le chef russe Woldemar Nelsson (1938-2006) passé à l’Ouest en 1976.

16 janvier 2021 : le Boeuf sur le toit

La neige, le couvre-feu à l’heure où le soleil d’hiver se couche me donnent une furieuse envie d’Amérique du Sud, celle que Darius Milhaud (1892-1974) a rapportée dans sa musique après son séjour au Brésil comme secrétaire de Paul Claudel, ambassadeur de France à Rio de Janeiro.Il compose plusieurs versions de son célèbre Boeuf sur le toit (1920), une version pour violon et orchestre (Cinéma-fantaisie) que je diffuserai demain, et puis la version purement orchestrale, la plus connue. Comment résister au swing de Leonard Bernstein dirigeant, en 1976, l’ Orchestre national de France ?

15 janvier 2021 : le cadeau du père

En 1957, Dmitri Chostakovitch écrit son 2ème concerto pour piano pour le 19ème anniversaire de son fils Maxim, qui le crée pour ses examens au Conservatoire de Moscou. Le mouvement lent est romantique en diable. Ici Leonard Bernstein dirige du piano l’Orchestre philharmonique de New York (1962)

14 janvier 2021 : les flots du Danube

Quand le tube du concert viennois de Nouvel an – Le beau Danube bleu – est confié au piano, à l’orgue ou à l’accordéon (lire Le Danube en blanc et noir/) ça donne quelques merveilles, comme cette captation en concert de l’époustouflant Mikhail Pletnev

13 janvier 2021 : la Nuit transfigurée

Zubin Mehta a tellement enregistré que, dans le flot des reparutions (lire: Felix et Zubin), on néglige de s’attarder à ce qui ne paraît pas a priori comme son coeur de répertoire. Et on a tort ! La preuve cet unique enregistrement de studio de la Nuit transfigurée (Verklärte Nacht) de Schoenberg, réalisé avec le Los Angeles Philharmonic en 1976.

12 janvier 2021 : loin de la Veuve joyeuse

Le 9 janvier, j’évoquais l’un des tubes de l’auteur comblé de La Veuve joyeuse, Franz Lehar (1870-1948), la valse L’Or et l’argent, et son interprète d’élection, Rudolf Kempe (lire L’Or et l’Argent ). Ce nouveau disque de mon cher Ed Gardner met en lumière un aspect beaucoup moins connu de l’oeuvre de Lehar, un cycle de mélodies avec orchestre écrit durant la Première Guerre mondiale, dont le titre est explicite : Aus eiserner Zeit. La cinquième de ces mélodies est intitulée Fieber (Fièvre) et écrite pour ténor. On est loin des viennoiseries légères, beaucoup plus près de Schoenberg, Korngold ou Zemlinsky. Un disque à paraître début février.

11 janvier 2021 : Hollywood en 12 CD

En 12 CD, un fabuleux voyage dans les studios de Hollywood grâce aux musiques de Korngold, Newman, Herrmann, Steiner, Waxman, Tiomkin, sous la houlette d’un exceptionnel producteur, et chef d’orchestre, Charles Gerhardt. A découvrir ici : Monsieur Cinéma

10 janvier 2021 : Liszt, Brel, Cziffra

J’ai eu la chance de voir une fois dans ma vie, à Poitiers, Cziffra en récital. Je n’ai jamais compris comment il parvenait à cette pyrotechnie digitale qui était autant musique que démonstration de virtuosité. Singulièrement dans le piano de Liszt.Ici dans la 6ème Rhapsodie hongroise de Liszt. Le thème qu’on entend à 2’12 a été emprunté par Jacques Brel dans sa célèbre chanson « Ne me quitte pas » (… » je t’offrirai des perles de pluie »…)

Le Danube en blanc et noir

J’ai raconté ici (Nouvel An, nouveau monde) l’origine et les versions successives du tube du concert viennois de Nouvel an : Le beau Danube bleu. Et établi de longue date mes références dans les versions orchestrales : Les Indispensables

On évoque moins souvent les versions hyper-virtuoses confiées au piano : la plus connue intitulée Arabesques sur Le Beau Danube bleu est due au compositeur polonais Adolf Schulz-Evler (1852-1905). Je ne connaissais pas cette captation en concert du plus grand pianiste russe vivant, Mikhail Pletnev (prononcer Plet-nioff). Epoustouflant !

En revanche je connais depuis longtemps ce qu’en faisait Shura Cherkassky (à qui il faudra vraiment que je consacre tout un billet !).

Et puis, en réécoutant le beau coffret qu’EMI avait consacré au grand Georges Cziffra (1921-1994) – tiens un centenaire à célébrer ? – je suis tombé sur ceci, la transcription de Cziffra lui-même. Qui laisse sans voix !

Je n’ai jamais entendu Le beau Danube à l’orgue. Dommage ce qu’en fait Jonathan Scott à Manchester ne manque pas d’allure !

J’ai gardé pour la fin le piano à bretelles, le bayan russe, ce magnifique interprète qui achèvent de me plonger dans un état de nostalgie avancée (lire Capitale de la nostalgie)

PS J’apprends à l’instant la disparition d’Henri Goraieb, personnalité aux multiples talents, qui fut l’une des voix les plus singulières de France Musique et que j’eus le privilège de connaître à ce moment-là. J’y reviendrai.

Le deuxième concerto

Le grand vainqueur du Concours Tchaikovski, Alexandre Kantorows’est d’emblée distingué en choisissant le Deuxième concerto de Tchaikovski au lieu du célébrissime Premier,

Bien lui en a pris ! Cet opus 44 n’est ni moins long, ni moins exigeant techniquement que l’opus 23, il en partage même beaucoup d’aspects : un premier mouvement qui est un monde en soi, qui dure plus de la moitié de l’oeuvre, une virtuosité spectaculaire. Et en introduction de son mouvement central – à l’instar du 2ème concerto de Brahms, son exact contemporain – un long dialogue entre violon et violoncelle solos avant que n’entre le piano, comme sur la pointe des pieds..

Tchaikovski , pas rancunier, dédie ce deuxième concerto à Nikolai Rubinstein (1830-1881) qui avait pourtant refusé la dédicace du Premier, jugeant celui-ci injouable et si mauvais qu’il en avait la nausée (sic)! Le dédicataire meurt brutalement, la partition à peine achevée. Après une première new-yorkaise le 12 novembre 1881, le Deuxième concerto est créé à Moscou en mai 1882 par Serge Tanéiev au piano et le frère de Nikolai, Anton Rubinstein à la baguette. Il est plusieurs fois remanié par le compositeur lui-même et surtout par l’un de ses élèves, Alexandre Ziloti (1863-1945) dont la version est la plus fréquemment jouée aujourd’hui.

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Longtemps ce deuxième concerto est resté l’apanage de quelques originaux, certes pas des moindres (voir ci-dessous), il a aujourd’hui les faveurs de la nouvelle génération de pianistes, Boris Berezovsky, Denis Matsuev, Yuja Wang… et bien sûr Alexandre Kantorow, magnifiquement soutenu par Vassily Petrenko

Mikhail Pletnev est sans doute le pianiste russe le plus admirable dans cette oeuvre (comme dans tant d’autres évidemment !).

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Ce n’est pas avec Pletnev que j’ai découvert l’oeuvre mais avec une pianiste argentine, Sylvia Kersenbaumqui a connu une célébrité plutôt éphémère en France, lorsqu’au début des années 70, elle grava quelques disques pour EMI, dont ce Deuxième concerto avec l’Orchestre National de l’ORTF et Jean Martinon. Une version qui m’est toujours chère, puisque ce fut ma première, et qui a été heureusement rééditée dans le beau coffret hommage au chef français.

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A peu près en même temps parut un coffret qui fit sensation, les trois concertos de Tchaikovski avec un Emile Guilels au sommet de sa carrière, accompagné par Lorin Maazel et le New Philharmonia.

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A la réécoute, je suis moins enthousiaste face à cette version un peu trop carrée, prévisible, à laquelle il manque l’étincelle, la folie, qui rendaient nombre de « live » de Guilels proprement irrésistibles.

Boris Berezovsky est époustouflant, notamment dans le finale, mais l’hyper-virtuosité dont il fait preuve ôte à ce mouvement son caractère de danse populaire endiablée et le rend injouable pour les pauvres musiciens d’orchestre qui s’essoufflent littéralement à essayer de le suivre.

817+GYrEzpL._SL1500_Denis Matsuev succombe un peu au même travers…

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Enfin, last but not least, un artiste que j’admire infiniment (et à qui je n’ai, étrangement, jamais encore consacré le moindre article de ce blog… il faudra corriger cela !), un personnage, une personnalité unique, que j’ai eu la chance d’entendre en récital il y a une trentaine d’années dans le cadre de Piano aux Jacobins à Toulouse : Shura Cherkassky (1909-1995). Préparant cet article, j’ai trouvé cette prodigieuse vidéo, qui réunit deux géants à la fin de leur carrière, Cherkassky et Svetlanov, captés au Japon en 1990. Il y a des notes à côté chez le pianiste, mais quelle classe, quel art de faire sonner son instrument, et surtout quelle manière inimitable de faire chanter le pays natal, ce foisonnement de thèmes et mélodies populaires russes et ukrainiennes qui ont toujours nourri et inspiré Tchaikovski. L’essence du romantisme en quelque sorte…

Je connais au moins deux enregistrements studio du pianiste russe, le second réalisé à Cincinnati (en stéréo) avec un grand chef, Walter Süsskindaujourd’hui bien oublié (un autre article à prévoir !) :

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Epidémie de Scarlatti

Recherches faites, il est avéré que la scarlatinemême dans la célèbre version de Ray Ventura et ses Collégiens,

ne résulte aucunement d’un abus de Scarlatti !

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Tant mieux parce qu’une véritable épidémie de Scarlatti s’est développée depuis dimanche dans toute la région Occitanie, à l’instigation de France Musique et du Festival Radio France. Objectif avoué : faire jouer les 555 sonates pour clavecin que le compositeur napolitain, mort à Madrid, a composées, pour l’essentiel, à l’intention de l’Infante d’Espagne. Par 30 musiciens formant sans doute l’élite actuelle du clavecin mondial, lors de 35 concerts, en 13 lieux exceptionnels. Tous les médias en parlent, c’est l’événement de l’été ! (lire 555)

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C’est évidemment au Château d’Assas que les festivités ont commencé samedi dernier, sur le clavecin de Scott Ross.

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Lundi c’était la salle d’assises du Tribunal de Grande Instance de Perpignan qui accueillait deux des concerts de cette intégrale !

IMG_7138Hier soir à Fourques, Justin Taylor et Enrico Baiano dispensaient leur fantaisie devant un public ébahi.

L’incroyable cycle s’achève dimanche là où il a commencé : au château d’Assas. D’ici là on peut encore pister une bonne vingtaine de concerts : tout le programme ici L’intégrale Scarlatti 555.

Je me demandais l’autre jour à haute voix devant Marc Voinchet, directeur de France Musique, et véritable initiateur de ce projet fou, si on ne reprendrait pas l’idée de cette intégrale, mais au piano cette fois. Je crains que cela ne reste à l’état de rêve inaccessible !

Et pourtant Scarlatti donne aussi des merveilles au piano, sous des doigts inspirés. J’avoue ne jamais me lasser d’entendre ces quelques disques précieusement collectionnés au fil des publications ou rééditions.

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En écrivant cet article, je tombe par hasard sur ce très émouvant documentaire dû à la très regrettée et très chère Mildred Clary : Un voyage à Séville avec Christian Zacharias sur les traces de Domenico Scarlatti

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 Mes petits bonheurs

Tempus fugitl’âge avance, mais je ne suis blasé de rien, surtout pas dans le domaine de la musique.

Comme Jean Gabin…  Il y a 60 coups qui ont sonné à l’horloge 
Je suis encore à ma fenêtre, je regarde, et j’m’interroge.. La vie, l’amour, l’argent, les amis et les roses…On ne sait jamais le bruit ni la couleur des choses 

Bref, je n’ai pas beaucoup changé depuis mes 20 ans et mes enthousiasmes de jeunesse.

Je fréquente toujours assidûment les quelques bonnes adresses qui restent en activité, à la recherche de quelque trésor caché, d’une édition rare, d’un inédit. Chez Melomania38 bd St Germain à Paris – l’adresse incontournable ! – qui a le bon goût de proposer quantité d’imports japonais, je suis tombé sur une petite merveille, un CD Denon au programme a priori banal, deux concertos de Beethoven, mais avec des interprètes peu banals…

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Monique de la Bruchollerieun peu comme Yvonne Lefébure (Clavier pas tempéré), c’était pour moi un nom, entouré de mystère (privée de l’usage de ses mains à 40 ans après un grave accident de la route, morte à 47 ans). Et ici je l’entends, je la découvre plutôt, fulgurante, incandescente, passionnée dans mon concerto préféré de Beethoven (le 3eme)  une captation stéréo de concert de 1966, à Budapest, avec le grand Janos Ferencsik dirigeant son orchestre d’Etat hongrois. Il y a bien quelques notes à côté, des traits un peu boulés, mais quelle ardeur, quel son, quelle autorité ! Et c’était sans doute l’un des derniers concerts de la pianiste avant son terrible accident.

Quant à Jacob Gimpel, j’avais déjà dans ma discothèque un très précieux 1er concerto de Brahms, enregistré en 1967 avec Rudolf Kempe et l’orchestre philharmonique de Berlin. Un CD prodigieux naguère éditée dans une collection éphémère Royal Classics (puisée dans le fonds EMI) aujourd’hui impossible à trouver ! Mais disponible sur Youtube :

Sur le CD Denon, il s’agit d’un enregistrement de studio – 1964 – du 4ème concerto de Beethoven réalisé à Berlin avec le vénérable Artur RotherDu grand piano dans la grande tradition allemande.

Toujours chez Melomania, je me laisse tenter par une « occasion », même si j’ai toujours du mal avec ce type de voix (Paroles de star), et je tombe sous le charme. Surtout du récital de mélodies (Schubert, Mendelssohn, Johann Strauss !) et d’airs de soprano du répertoire sacré qui se trouve sur le 3e CD de ce coffret-compilation. Max Emanuel Cenčić ne réalise pas seulement une performance, il fait de la musique, et de la très belle !

Et puis voilà qu’un long article du dernier numéro de Gramophone revient sur l’enregistrement d’un choix de sonates de Scarlatti réalisé en 1994 par Mikhail Pletnev, et me donne envie de m’y replonger. Et de retrouver l’un des musiciens, pianiste et chef, les plus insolemment doués, l’un des plus originaux aussi, que la Russie ait produits au XXème siècle.

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Ce double CD est bien un must !

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Passés de mode

La mode existe aussi dans la musique classique. Ou plus exactement les comportements moutonniers, suivistes, dans la programmation des concerts comme dans les disques.

Le phénomène est aisé à observer, avec l’abondance des rééditions en gros coffrets, pour tous les artistes, solistes, chefs, qui ont compté ces cinquante dernières années. Il y a des oeuvres que tout le monde enregistrait dans les années 60-70, qui semblent ne plus intéresser personne depuis dix ans, ou à l’inverse des compositeurs, des répertoires naguère délaissés, qui font l’objet de multiples intégrales.

Beethoven, Brahms, Bruckner, Mahler n’ont jamais quitté les premières places, mais cherchez une intégrale récente des musiques de scène de Rosamunde de Schubert ou du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn. Vous trouvez pour la première Abbado… en 1991, pour la seconde Harnoncourt.. en 1992 ou Herreweghe en 1994 !

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Les intégrales des symphonies de Chostakovitch se comptent par dizaines, quand au début des années 80, on pouvait les dénombrer sur les doigts d’une main ! Mais à quand remonte la dernière intégrale des symphonies d’Honegger ? Dutoit au milieu des années 80, à peu près en même temps, Plasson à Toulouse et une décennie auparavant une splendide version de Serge Baudo avec la Philharmonie tchèque. Le formidable Stéphane Denève va-t-il relever le gant, en donnant une suite à ce tout récent disque des 2ème et 3ème symphonies ? ou, comme jadis Karajan, s’arrêtera-t-il en chemin ?

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Même phénomène pour Olivier Messiaen (1908-1992). On a célébré son centenaire en 2008 avec moult rééditions, coffrets d’hommage, mais, sauf erreur, le dernier enregistrement de studio de son oeuvre phare, la Turangalîlâ-Symphonie, remonte à 1996 (Yan Pascal Tortelier chez Chandos). Il en est paraît-il ainsi de tous les compositeurs qui connaissent une période de purgatoire après leur mort. Voire.

Tout chef qui se respectait enregistrait au moins un disque d’ouvertures ou de pièces spectaculaires, ils y sont tous passés, de Toscanini à Karajan, de Furtwängler à Solti, Mehta, Maazel, Muti, Böhm, etc. La jeune génération ? Privée de sucreries !

Les plus grands ne dédaignaient pas les ballets romantiques, les Tchaikovski, Delibes, Adam. Il faut plonger dans les rééditions (Karajan/Decca, Martinon, Ansermet, Dorati) pour trouver les Coppélia, Sylvia, Giselle, autrefois si prisés, même privés de la scène. Les dernières intégrales des trois ballets de Tchaikovski remontaient aux années 70/80 avant que, à la surprise générale de la critique (!), Simon Rattle ne grave une vision très (trop) symphonique de Casse Noisette, et que Valery Gergiev – inégal, mais nettement plus chorégraphique que le pesant Mikhail Pletnev – n’assure la succession de Svetlanov ou Rojdestvenski.

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Encore plus anachronique, les valses viennoises. S’il n’y avait pas le concert du Nouvel an viennois – et son immuable défilé de tubes et de quelques surprises – il n’y aurait plus un seul disque signé d’un grand chef dans ce répertoire. Il est vrai qu’après Karajan, Böhm et Boskovsky, Carlos Kleiber a « tué le job ».

On retrouve heureusement – et enfin ! – une belle compilation des grandes heures de ces concerts viennois dans le coffret de 23 CD édité par Sony (mais reprenant les prises DGG, Decca, EMI, Philips). Critique à lire dans le numéro de décembre de Diapason !

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