Beethoven 250

 

À plus d’un an du 250ème anniversaire de la naissance de Beethoven (Bonn, 16 décembre 1770), les éditeurs fourbissent déjà leurs coffrets. Le premier à dégaîner Universal (Deutsche Grammophon Decca) propose rien de moins qu’une « nouvelle édition complète » de l’oeuvre intégrale du compositeur allemand.

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Ne pas croire cependant qu’il s’agit de nouveaux enregistrements, sauf pour certaines raretés. Plutôt d’une habile compilation du fonds considérable accumulé par la Deutsche Grammophon, Philips et Decca, avec des minutages très généreux (souvent supérieurs à 80′). : 118 CD, 3 Blue Ray Audio avec les symphonies de Karajan (1961-63), les sonates pour piano de Kempff (1963-1971) et les quatuors par les Amadeus (1959-1965). 2 DVD (Fidelio/Bernstein et les symphonies 4 et 7 dirigées par Carlos Kleiber au Concertgebouw). Le tout à un prix plus qu’attractif pour une somme pareille (env. 220 €).

Seule déception : l’ouvrage richement illustré qu’on découvre dans le coffret, tout comme les livrets qui accompagnent chaque catégorie de CD (musique orchestrale, piano, etc.), n’ont manifestement pas été conçus pour le public français, puisqu’ils ne sont présentés qu’en allemand et en anglais. Mais rien à dire sur la qualité et la quantité d’informations fournies (lieux, dates d’enregistrement, etc.)

Sur le contenu, voir le détail complet iciBEETHOVEN THE NEW COMPLETE EDITION.

Quant au choix des versions retenues dans ce coffret, on pourra toujours critiquer ou s’interroger sur certaines options.

Sur le corpus symphonique, l’éditeur ne manifeste pas une grande confiance envers la dernière intégrale en date, puisqu’il n’en a gardé que les 7ème et 8ème symphonies. Il faut dire que la déception est grande à l’écoute d’Andris Nelsons et de l’orchestre philharmonique de Vienne. 

On n’est pas loin de partager l’avis de Pascal Brissaud qui souligne les précédents ratages de Rattle et Thielemann avec les mêmes Wiener Philharmoniker : Le chef letton, qui adopte une approche très traditionnelle -tempos, tendance vif, mais sans rien de la virtuosité et de la culture sonore d’un Karajan par exemple, phrasés, couleurs, articulations-, sans souci particulier d’exactitude historique ou de renouvellement du texte, sculpte les phrases et les contre-phrases, les irise, musarde dangereusement, le signifiant prenant presque toujours le pas sur le signifié, pour le moins nébuleux, au-delà d’un lustre ou d’un chatoiement de façade, où de grands éclats cuivrés alternent sans grande consistance avec des alanguissements lyriques assez fades. Nelsons s’approche assez de la lumière et de la générosité d’un Bruno Walter, dont il n’a pas tout à fait le galbe et le génie de la couleur : son objectif semble de rendre présent les aspects les plus humains, les plus sensibles, les plus lumineux de cette musique, au risque de s’attarder jusqu’à l’évanescence au chaud soleil du lyrisme beethovénien, sans aucune considération pour les ténèbres, le démonisme ou la dette métaphysique de cette musique que d’autres (de Furtwängler ou Klemperer à Harnoncourt ou même, paradoxalement, le tout récent et sublimement objectif Blomstedt/Gewandhaus), ont su magnifier. Ceci nous vaut d’excellentes symphonies 1, 2, 4 et 8 (cette dernière sans humour, hélas) même si le naturel de la propulsion et le jeu des accents apparaissent un rien timides et bien peu interrogatifs. En revanche, l’Héroïque manque de vigueur, d’aspérités et de drame, noyée dans une euphonie un brin superficielle, à l’instar de la Cinquième, dont le scherzo, sans aucun mystère, échoue à ouvrir sur la surprise d’un finale ici trop convenu. La Pastorale reste un chromo assez plat (et là encore, sous-dramatisé : les mvts 3 et 4 ! ) qui n’ouvre sur aucun mysticisme. La Septième, sous-dimensionnée (dès l’introduction lente), pâtit de temps intermédiaires trop édulcorés (même si l’inhabituelle poésie de l’allegretto ne manque pas d’intérêt) et la Neuvième, extraordinairement aérée et lumineuse, d’une approche sans hauteur ni profondeur, où les tensions apparaissent insuffisamment marquées et d’où la subjectivité est trop absente pur en révéler le caractère d’exception ».

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Abbado, Bernstein, Böhm, Chailly, Giulini, Fricsay, Karajan, Carlos Kleiber, Monteux, NelsonsSchmidt-Isserstedt se partagent les symphonies côté versions « traditionnelles », on nous ressert Gardiner pour les versions « historiquement informées » et on a puisé dans les archives des extraits de versions archi-connues (dont la toute première Cinquième enregistrée, en 1913, par Arthur Nikisch), Furtwängler, Richard Strauss, Van Kempen, Karajan 1941, etc.  (détails à voir sur bestofclassic). Le 1er BluRay Audio redonne la première intégrale Karajan/Berlin)

Même mélange pour les concertos, avec des choix plus audacieux peut-être comme deux « live » de Martha Argerich (le 1er concerto avec Ozawa et le Mito chamber orchestra, le 2ème avec Chmura et l’orchestre de la Suisse italienne, capté à Lugano), les 3ème et 4ème tirés de l’intégrale Brendel/Rattle/Vienne, le 5ème par Zimerman/Bernstein, mais aussi Buchbinder/Thielemann (1), Gulda/Stein (2), Pollini/Abbado (3), Pollini/Böhm (4), Kempff/Leitner (5), pour le concerto pour violon les choix un peu étranges de la récente version Repin/Muti ou de Mutter/Karajan (bien compassée), mais très bienvenu pour Schneiderhan/Jochum. Même étonnement pour le choix de la version du trio Chung pour le Triple concerto. (détails sur bestofclassic).

Pour les autres oeuvres d’orchestre (ouvertures, ballets, musiques de scène), le nouveau coffret ne fait que reprendre des versions déjà publiées et republiées par DGG lors de précédents « anniversaires » ! Pour Fidelio, le choix en CD s’est porté sur la dernière version d’Abbado avec Kaufmann/Stemme, et un CD d’extraits des versions historiques de Böhm, Fricsay, Karajan. C’est Bernstein qui a été retenu pour l’un des 2 DVD du coffret.

La Missa solemnis est proposée dans deux versions, Gardiner et la première Karajan (1964).

Pour les sonates pour piano, outre le BluRay Audio de l’intégrale Kempff, les choix nous semblent particulièrement pertinents. On est heureux, en particulier, de retrouver les premières gravures beethovéniennes de Stephen Kovacevich (réalisées dans les années 70 pour Philips) pour plusieurs sonates et surtout les Variations Diabelli

Arrau, Brendel, Gilels, Pollini se partagent, sans surprise, les autres sonates. Plus rares, Demus, Kocsis, Freire, Lupu, Perahia, Uchida, Ashkenazy, et même Hélène Grimaud et Kissin.

La musique de chambre fait appel aux valeurs sûres, souvent consacrées (Kremer, Maisky, Argerich, Dumay, Pires, le Beaux Arts trio, les quatuors Emerson et Italiano (le 3ème BluRay Audio nous offre la célèbre intégrale des Amadeus).

On prendra un peu plus de temps à découvrir la centaine de de songs irlandais, écossais, gallois et de chants populaires collectés par Beethoven, dans les interprétations de référence d’artistes britanniques réunis autour de Felicity Lott, Ann Murray, Thomas Allen…

Warner annonce, dans quelques semaines, un coffret Beethoven Complete Works… en 80 CD ! A rebours de la variété de versions et d’approches proposées par le coffret Universal, il s’agira d’une compilation d’intégrales homogènes (les symphonies par Harnoncourt, les sonates par Kovacevich (2ème version), etc.)

Détails complets du coffret DGG/Decca : BEETHOVEN 250 THE NEW COMPLETE EDITION

Les héros de Notre Dame et Sainte-Colombe

Retour sur une actualité, dont le traitement médiatique me désespère : les suites de l’incendie de Notre-Dame, la disparition de Jean-Pierre Marielle.

Naguère, j’aurais encore consacré des lignes à dénoncer – en vain – les travers apparemment irrémédiables des médias de masse qui en sont réduits à s’aligner sur les réseaux sociaux : tous les points de vue se valent, on tend un micro à n’importe qui… Je n’en ai plus le goût ! Mais quand je lis l’article exceptionnel d’Elsa Freyssenet  dans Les Echos, je reprends espoir et j’oublie le monceau de conneries entendu sur tous les médias le soir de l’incendie de Notre Dame : Le secret de la victoire des pompiers contre le feuLire l’intégralité de cet article à la fin de ce billet !

Je ne participerai pas plus au débat sur la reconstruction de la cathédrale, encore moins sur l’argent récolté à cette fin.

J’ai encore le souvenir des épreuves écrites et orales que j’avais passées, et réussies à ma grande surprise,, à Poitiers, pour être Guide-conférencier des monuments historiques. S’il est bien une ville d’une exceptionnelle richesse monumentale, et en particulier d’édifices religieux, c’est bien Poitiers. Je me rappelle avoir constamment expliqué aux visiteurs que les églises qu’ils avaient devant eux, Notre-Dame-la-Grande, la Cathédrale Saint-Pierre, Sainte-Radegonde, etc… avaient subi, au cours des siècles, nombre de transformations, d’ajouts, de reconstructions, et que plus personne n’était choqué de voir autour d’une nef romane des chapelles Renaissance ou XVIIème, encore moins du gothique flamboyant édifié au-dessus d’une première église romane (voir Revoir Poitiers). 

Alors faut-il reconstruire Notre-Dame de Paris à l’identique ? mais à l’identique de quoi ? du visage que lui a donné Viollet-le-Duc au XIXème siècle (la flèche c’est lui !) ? On n’a pas fini de s’entre-déchirer sur le sujet…

J’ai quant à moi ressorti de ma discothèque ce coffret qui restitue l’art inimitable de Pierre Cochereau, notamment ses improvisations.

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Quant à Jean-Pierre Marielleje veux revenir un instant sur le formidable hommage qu’ARTE a rendu hier soir à l’acteur disparu, en diffusant un film qui a formé des générations de mélomanes, qui leur a fait découvrir un univers – et un instrument – jusqu’alors connus d’un cercle restreint d’amateurs.

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Tous les matins du monde a révélé au plus large public la viole de gambe, et les personnages de Sainte-Colombe et Marin Marais. Comme le soulignait hier Renaud Machart dans Le Monde :

« Jean-Pierre Marielle y incarnait l’ombrageux violiste M. de Sainte-Colombe (ca. 1640-ca. 1700), sur lequel on sait assez peu de choses, sinon qu’il écrivit des pièces d’une rare profondeur pour son instrument et qu’il fut le professeur de Marin Marais (1656-1728) – interprété dans le film, pour ses jeunes années, par Guillaume Depardieu (1971-2008), et, pour celles de sa maturité, par Gérard Depardieu.

Le scénario fut adapté du court roman éponyme de Pascal Quignard, qui réinventait dans une langue choisie et goûteuse la relation conflictuelle de ces deux musiciens que tout opposait : l’austère, colérique et obstiné Sainte-Colombe, qui n’écrivit que pour son instrument ; Marin Marais le mondain qui céda aux sirènes de la gloire en écrivant des tragédies lyriques, mais qui laissa aussi ce que le répertoire français pour l’instrument compte de plus beau – avec la musique de Sainte-Colombe.

Ainsi que l’écrivait Jacques Siclier dans nos colonnes, le 19 mars 2000 : « Alain Corneau a mis en scène le mystère d’une âme et d’un art, à l’ombre austère du jansénisme, dans des images presque toujours en plans fixes évoquant les tableaux de Philippe de Champaigne et les méditations des adeptes de Port-Royal. » Ce beau film, qui donna à Jean-Pïerre Marielle un rôle grave, inquiétant jusqu’à l’effroi, rendit, dans les semaines qui suivirent sa sortie, la viole de gambe célébrissime.

Au point que de nombreux jeunes musiciens voulurent apprendre cet instrument ancien rare, à une époque où la musique baroque commençait tout juste à être reconnue par les instances pédagogiques officielles : le département de musique ancienne du Conservatoire national supérieur de musique de Lyon, pionnier en la matière, venait d’être créé, en 1988, sur le modèle de celui de la Schola Cantorum de Bâle (Suisse).

C’est là, quelques lustres plus tôt, que le violiste catalan Jordi Savall – conseiller et directeur musical du film, interprète des pièces de viole – avait fait ses études, avant de devenir le plus grand spécialiste de cet instrument. Les amateurs de musique ancienne connaissaient ses enregistrements (pour EMI puis le label français Astrée), mais son renom ne dépassait pas le cercle des initiés. Après la sortie du film, et la publication de sa bande-son (chez Auvidis, qui avait racheté Astrée) Jordi Savall est devenu une vedette internationale.

On lisait, dans Le Monde du 11 janvier 1992 : « A l’issue de sa troisième semaine d’exploitation, Tous les matins du monde, d’Alain Corneau, totalise plus de 700 000 entrées pour toute la France et vient de rafler (…) la première place au box-office. Ce n’est pas la première fois qu’un film austère trouve un large public. Mais qui aurait pu imaginer que la bande-son du film (…) entrerait au “Top 30” de RTL-Virgin ? » Ce furent 70 000 exemplaires vendus en quelques semaines, puis un disque d’or : du jamais-vu pour un tel répertoire de « niche ».

Le film est un régal pour les yeux mais aussi pour les oreilles, avec de très beaux moments musicaux, dont cet extrait de la Troisième leçon de ténèbres de François Couperin qu’on entend chantée par celle qui fut l’épouse et la muse de Jordi Savall, la si inspirante et regrettée Montserrat Figueras (1942-2011). (Renaud Machart, Le Monde, 29 avril 2019.

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Notre Dame : le secret de la victoire des pompiers contre le feu

« Pour venir à bout de l’incendie de Notre-Dame de Paris, dans la nuit du 15 avril 2019, il a fallu bien plus que le courage et la ténacité des pompiers. Leur victoire contre le feu qui menaçait de détruire la cathédrale est le fruit d’une organisation millimétrée, d’une formation d’élite et d’une chaîne de commandement où la responsabilité et la confiance sont des maîtres mots.

« Qui est cet homme ? » La question a trituré les méninges des complotistes sur les réseaux sociaux. Cet homme était une silhouette sombre vêtue, pensaient-ils, d’une chasuble claire et filmée sur une coursive de Notre-Dame,  la nuit de l’incendie . Un djihadiste ? Un « gilet jaune » ? La rumeur courait et les pompiers de Paris ont dû lui faire un sort : cet homme était l’un des leurs. Et pas n’importe lequel : il s’agissait du général Jean-Marie Gontier, qui commandait les opérations de secours.

Le deuxième plus haut gradé présent sur site cette nuit-là effectuait alors son « tour du feu ». C’est-à-dire qu’il allait, à proximité des flammes, vérifier l’état de l’incendie, l’efficacité de ses décisions et le risque pris par ses hommes. Aussi extraordinaire que cela puisse paraître – il y a bien des professions où les grands chefs ne vont pas sur le terrain – ce « tour du feu » est une routine. Une règle à laquelle s’astreint, à chaque incendie, la personne qui commande les opérations de secours. « C’est dans notre culture, il faut se rendre compte par soi-même et c’est important pour les hommes de voir le chef », explique Gabriel Plus, le porte-parole de la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris (BSPP). Le général Gontier est monté au front « au moins cinq ou six fois dans la soirée ». Une semaine après  l’incendie géant à Notre-Dame , il y a encore des choses à apprendre et à comprendre de la bataille victorieuse menée par les soldats du feu dans la nuit du 15 au 16 avril.

Le pays entier les a acclamés, tout ce que la France compte d’autorités leur a rendu hommage et  même leurs homologues de New York ont salué leur « bravoure ». Ils le méritent. La clairvoyance des gradés et la ténacité de leurs troupes, le miracle de la volonté… Tout cela est vrai mais ne suffit pas à leur rendre justice. Les pompiers eux-mêmes se méfient du « sentiment de toute-puissance » qui peut altérer leur jugement. « Ne faites pas de nous des héros », a-t-on entendu au cours de cette enquête.

Pour venir à bout de l’incendie de Notre-Dame, il a fallu d’abord une organisation millimétrée, des gestes si souvent répétés qu’ils sont devenus des réflexes, une capacité à anticiper, une chaîne de commandement fluide et la confiance absolue des pompiers en leurs chefs qui les fait accepter de mettre leur vie en danger. Tout cela se prépare et s’entretient. La victoire de Notre-Dame n’est pas seulement le fruit d’un combat hors norme, c’est un aboutissement. Celui d’une formation et d’une expérience, un métier dans ce qu’il a de plus noble.

Dix minutes de sidération

Un métier où même les « dix minutes de sidération » qui frappent les premiers pompiers arrivés sur les lieux ont été anticipées et théorisées. « Au départ, on est un peu incrédules car on ne peut pas imaginer que la cathédrale puisse brûler, a raconté, lors d’une conférence de presse, l’adjudant-chef Jérôme Demay, patron de la caserne la plus proche de la cathédrale. Et après on revient dans un système professionnel. » Il s’assure alors que le bâtiment a été évacué, il positionne les premières lances à incendie et envoie des troupes – hommes et femmes – en haut des tours pour arroser la toiture en feu, puis il demande des renforts.

« La phase de sidération sert à constater que la situation est anormale, qu’il faut mobiliser toute la cavalerie et que cela va durer longtemps. C’est aussi la phase des actes réflexes », explique Gabriel Plus. Le porte-parole de la BSPP va nous aider à décrypter les décisions prises, les choix techniques et humains faits cette nuit-là.

La machine est lancée autour de 19 heures, lorsque la demande de renforts arrive au QG des sapeurs-pompiers de Paris, porte de Champerret. L’heure est grave car la charpente de la cathédrale, en flammes, est vieille de huit cents ans et construite d’un seul tenant, sans séparation coupe-feu pour contenir la propagation. Et la fin du message laisse augurer du pire : « Poursuivons reconnaissance. »C’est un code pour dire que la situation est à ce moment-là hors de contrôle.

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REUTERS/Gonzalo Fuentes – RC1F535EA560REUTERS

Comme les bouches à incendie ne sont pas si nombreuses sur l’île de la Cité, décision est prise au QG de faire venir deux bateaux-pompes qui puiseront l’eau de la Seine. Les rues sont étroites autour de Notre-Dame et seuls 18 bras élévateurs pourront être positionnés : ils viennent des casernes parisiennes mais aussi de la grande couronne (dont une vingtaine de pompiers se joindront aux forces de la BSPP). La jonction est faite avec la police pour acheminer le matériel au plus vite, puis organiser un périmètre de sécurité autour de l’église. Les employés du gaz et de l’électricité sont mobilisés (pour veiller à la résistance des réseaux).

Plan d’évacuation de l’Hôtel-Dieu

Une formidable opération multidimensionnelle, à laquelle se joignent la Croix-Rouge et la protection civile. Cela n’a pas été dit jusqu’à présent mais la BSPP avait préparé, s’il y avait eu propagation du sinistre aux bâtiments alentour, un plan d’évacuation partielle de l’Hôtel-Dieu concernant les 50 lits situés dans l’aile la plus exposée. « La première demi-heure est cruciale car il faut demander tout de suite tout ce dont on peut avoir besoin »,souligne Gabriel Plus.

Les sapeurs-pompiers de Paris ne sont pas des militaires pour rien. La première brigade a été créée par Napoléon en 1811 à partir d’une troupe de fantassins. Depuis, ils envisagent un incendie comme un champ de bataille où il faut anticiper les mouvements de l’ennemi, le feu, dont ils parlent comme d’un corps vivant.

Tradition militaire

A Notre-Dame, le poste de commandement est d’apparence sommaire : une tente adossée à un camion équipé de liaisons radio. Mais il est organisé comme un état-major de campagne : on y voit un plan de Notre-Dame divisé en quatre secteurs, des colonels expérimentés sont en lien avec chaque responsable de secteur et notent l’évolution de la situation et des besoins en temps réel, un capitaine synthétise les informations et les communique au commandant des opérations de secours.

S’y ajoutent un expert du bâtiment, le lieutenant-colonel José Vaz de Matos (pompier détaché au ministère de la Culture), un « dessinateur opérationnel » (un pompier qui parcourt le site et ramène des croquis des points névralgiques) et le porte-parole, Gabriel Plus. Tous doivent aider le commandant des opérations à visualiser au mieux le champ de bataille, à enrichir (voire à les suppléer, en cas de panne) les images fournies par le drone de la police qui survole la cathédrale.

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Notre Dame de Paris, CSTC POISB. Moser/BSPP

Tandem de commandement

Cette douzaine de personnes est placée, cette nuit-là, sous la direction d’un tandem : le général Jean-Claude Gallet, commandant de la BSPP, et son adjoint, le général Jean-Marie Gontier. Compte tenu de l’enjeu, les deux hommes se sont partagé le travail : Jean-Marie Gontier dirige les opérations, indique les endroits à attaquer en priorité et analyse les mouvements du feu. Il établit un plan pour les contrer qu’il propose à Jean-Claude Gallet, seul responsable et décisionnaire en dernier ressort. Ce dernier fait aussi le lien avec les autorités, préfet de police, maire de Paris, Premier ministre et président de la République.

Les deux hommes se connaissent depuis longtemps. Ils se disent les choses clairement et se comprennent d’une phrase, ils sont en confiance. Mais durant la première heure, ils sont en proie au doute, graves et économes de leurs mots, les traits marqués par l’amertume : les lances crachent de l’eau à plein régime mais le feu ne cesse de s’intensifier, poussé vers les tours par un fort vent d’est. « Il faut sauver Notre-Dame », répète Jean-Marie Gontier, comme pour se convaincre que c’est possible.

Les attentats du 13 novembre en mémoire

Le moment est suffisamment traumatisant pour que plusieurs gradés fassent la comparaison avec les attentats du 13 novembre 2015 (même s’il n’y a finalement pas eu de victimes à Notre-Dame). Les pompiers en première ligne ne cessent de reculer. Ils sont environ 150 à attaquer les flammes à l’intérieur de la nef et depuis les tours.

« On a entendu un gros bruit, on ne voyait pas ce qui se passait à l’extérieur et apparemment c’était la flèche qui était tombée », a raconté à Brut la caporale-chef Myriam Chudzinski, présente dans les tours à ce moment-là. La flèche, haute de 93 mètres, constituée de 500 tonnes de bois et 250 tonnes de plomb, vient effectivement de s’abattre, perçant la toiture dans sa chute. Tous ceux qui combattent le feu à l’intérieur de l’édifice ont ordre de sortir et tous le font, sauf les dix pompiers partis en éclaireurs à la recherche des reliques. Ils sont dans la salle du trésor. Le temps se suspend quelques minutes… jusqu’à ce qu’ils réapparaissent, sains et saufs.

En tombant, la flèche a déplacé le feu de la toiture à l’intérieur de la nef. Du métal en fusion tombe du toit. Le robot Colossus prend le relais pour asperger l’intérieur de la cathédrale, tandis qu’une centaine d’hommes vont chercher les oeuvres d’art.

Deux exercices à Notre-Dame en 2018

Beaucoup a été écrit sur ce sauvetage. Et l’histoire est belle de ces pompiers qui extraient la couronne d’épines du coffre et récupèrent la tunique de Saint-Louis, de cette incroyable chaîne humaine composée de soldats du feu, de religieux, de fonctionnaires de la Ville de Paris et du ministère de la Culture qui, toute la nuit, transportent les trésors vers une salle de l’Hôtel de Ville, de l’aumônier catholique des pompiers enfin qui tient à emmener les hosties hors du brasier. Et pourtant, là n’est pas l’action la plus mise en valeur par les pompiers eux-mêmes : il y avait du danger, certes, mais les pompiers des casernes alentour avaient exécuté deux exercices dans la cathédrale en 2018, ils connaissaient les passages.

La décision la plus grave a consisté à tout faire pour arrêter l’incendie au niveau des tours. A ce moment-là, le feu se propage dans tous les sens, nourri par les courants d’air, les gaz chauds et les fumées inflammables. Quand la charpente du beffroi nord commence à être touchée, vers 21 heures, la voix de José Vaz de Matos résonne sous la tente de l’état-major : « Si les 8 cloches tombent, elles emporteront toute la voûte et la cathédrale s’effondrera comme un château de cartes ! » Jean-Claude Gallet et Jean-Marie Gontier pensent à la même chose : il faut renoncer à sauver la toiture pour positionner un maximum d’engins au niveau des tours et tenter de les sauver. Il s’agit de « faire la part du feu ». Gontier : « Le risque, c’est que le feu gagne en intensité, il faut l’arrêter rapidement. » Gallet : « Oui, on l’arrête au niveau des tours et on engage des gens. »

Peu de possibilités de repli

Sur le papier, c’est logique ; dans la vraie vie, cela suppose de mettre des hommes en danger. Car les bras élévateurs situés à l’extérieur de la cathédrale ne suffiront pas à créer un rideau d’eau suffisamment important. Il faut envoyer à nouveau des pompiers en haut des tours, pour renforcer le rideau d’eau et pour éteindre le feu dans le beffroi nord. Un « commando de choc » d’une vingtaine de personnes devra gravir en courant, sur 60 mètres de hauteur, des escaliers en colimaçon larges d’à peine 60 centimètres avec plus de 20 kilos d’équipement sur le dos. Et ce, sans possibilité de repli facile.

J’ai déjà perdu deux hommes sur opération au début de l’année et notre devise c’est « Sauver ou périr ».

La brigade parisienne a déjà perdu deux des siens, en janvier dernier, dans l’explosion de gaz de la rue de Trévise. Vers 21 h 30, Jean-Claude Gallet présente ainsi sa décision à Emmanuel Macron qu’il a rejoint dans les bureaux de la préfecture de police, toute proche : « J’ai déjà perdu deux hommes sur opération au début de l’année, et notre devise c’est ‘Sauver ou périr’. Je vais en réengager à l’intérieur, cela présente un risque pour eux mais il faut que je le fasse. » Selon un témoin de la scène, quelques questions sont posées – « Le risque est-il mesuré ? » – puis le président de la République acquiesce. D’autant que Jean-Claude Gallet a précisé : « Cela se joue dans la demi-heure. »

Son adjoint, Jean-Marie Gontier, a déjà réuni les chefs de secteur. Il leur a fait mesurer l’enjeu – sauver la cathédrale – et le risque : ceux qui iront dans la tour nord marcheront sur un plancher instable posé sur une charpente en flammes et ils n’auront pas le temps de s’amarrer pour amortir une chute éventuelle. Puis il a demandé : « On y va ou pas ? » Question purement rhétorique ? Oui et non. « Je n’ai jamais vu un pompier dire non mais il est important que les chefs de secteur adhèrent à la décision du commandant », explique Gabriel Plus. Afin qu’eux-mêmes évaluent sans cesse le risque pris par leurs subordonnés.

Et puis, « si le risque n’est pas consenti, il y a perte de confiance dans la hiérarchie, la peur s’installe et fait faire des erreurs techniques graves », poursuit Gabriel Plus. A Notre-Dame, le consentement est facilité par le parcours du tandem décisionnaire : « Le risque que le général demande, il l’a pris quand c’était son tour de le prendre, donc il sait de quoi il parle. » Le mérite de la promotion par le rang.

Les premières images de l’intérieur de Notre-Dame après l’incendie

Créer un pack

Au-delà de l’excellente condition physique des soldats du feu, les entraînements quotidiens dans les casernes servent à créer des réflexes de travail en commun, des gestes partagés qui accélèrent l’attaque. « Comme pour une équipe de foot », note un gradé. Tous les pompiers fonctionnent en binôme : le plus jeune, qui dirige la lance au plus près du feu et peut être aveuglé par la fumée, est guidé par un aîné qui règle le débit de la pompe. Et ce dernier reçoit les consignes de son chef de secteur qui a une vue d’ensemble. Une organisation certes pyramidale, mais où chaque niveau hiérarchique est juge de la meilleure manière d’accomplir sa mission.

Le commando rendu en haut des tours, tout s’enchaîne très vite. Au bout d’un quart d’heure, les flammes faiblissent. Jean-Marie Gontier repart faire son « tour du feu » et revient à 22 heures : « Elle est sauvée. » Elle, c’est Notre-Dame.

La relève toutes les quarante minutes

Le travail n’est pas terminé pour autant : il faut éteindre le feu de la toiture. De l’extérieur, des pompiers perchés sur des nacelles arrosent le toit. Ils sont à un mètre des murs, exposés à une chaleur de « 100 à 200 degrés ». Il faut les relever toutes les quarante minutes, le temps de vie de leur bouteille d’air (ce qui explique la mobilisation de 600 pompiers cette nuit-là).

L’usage de la lance est très technique. Un jet à haut débit a un effet mécanique d’écrasement du feu mais peut faire des dommages. Ordre est donc donné de passer au-dessus des rosaces pour les préserver. Ceux qui sont postés plus loin du centre du brasier utilisent, eux, un jet diffus destiné à inonder les parties de l’édifice encore intactes afin qu’elles résistent au feu. Mais là encore, l’eau peut faire des dégâts. Alors, une fois l’incendie circonscrit, l’arrosage est modéré afin de protéger les tableaux pas encore décrochés.

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Notre Dame de Paris, CSTC POISB. Moser/BSPP

Technique de précision et facteur chance

Technique de précision, maîtrise d’un savoir-faire… Au milieu de tout cela, il a fallu aussi compter sur le facteur chance : l’échafaudage qui entourait la flèche et les deux ogives croisées qui tenaient la voûte entre la flèche et les tours ont résisté. S’ils avaient flanché, tout s’écroulait.

Alors que le feu est maîtrisé mais pas éteint, les officiels, dont Emmanuel Macron, demandent à entrer dans la cathédrale. Tous se tournent vers l’expert du ministère de la Culture, José Vaz de Matos, qui ne s’y oppose pas : il n’y a plus de risque d’effondrement.

Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a loué « l’intelligence des situations et le courage » du général Jean-Claude Gallet. Sait-il que pour acquérir cette « intelligence des situations », l’équipe de commandement de la BSPP s’entraîne chaque samedi matin à la prise de décision au cours d’un jeu de rôle sur un scénario de risque majeur ? Le samedi 20 avril, la simulation a exceptionnellement été annulée. »

(Elsa Freyssenet, Les Echos, 23 avril 2019)

Rudi le pianiste

Si l’on est réfractaire au style Tubeuf, il ne faut pas lire son dernier-né. Inutile de dire que ce n’est pas mon cas, et si, parfois, rarement, les chantournements de l’ancien professeur de philosophie peuvent agacer, les souvenirs d’André Tubeuf, revisités au soir de son grand âge, à propos d’un musicien qu’on n’a cessé de révérer, évidemment passionnent et enchantent.

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« Toutes ces dernières années, je multipliais les livres et on me demandait : « À quand, un sur Serkin ? »… je n’avais jamais eu l’idée d’écrire un livre sur lui. Lui-même répugnait à ce qu’on parle de lui. Il n’y avait rien à savoir, qu’à le regarder faire….

Une soirée avec Serkin, c’était de toute façon une leçon d’incarnation…Ceux qui ont vu cela, ne risquent pas de l’oublier. À ceux qui ne l’ont pas vu on ne peut que donner une idée abstraite : sans l’emprise, renversante, stupéfiante, régénératrice.

D’autres ont été davantage publics, populaires, aimés peut-être, et soucieux de l’être, faisant tout pour l’être. Pas Serkin »

Moyennant quoi, André Tubeuf nous livre 190 pages serrées sur un pianiste, Rudolf Serkin (1903-1991) dont il n’y avait, paraît-il, « rien à savoir » ! Merci cher André Tubeuf !

Au moment où je commençais la lecture de cette « Leçon Serkin », je lisais sur la page Facebook de Tom Deacon, naguère un des grands producteurs du label Philips et auteur de cette extraordinaire collection, parue il y a vingt ans, Great Pianists of the 20th Century

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ceci à propos d’un coffret paru en Europe il y a près de 2 ans :

Ce coffret est tout aussi recommandable que tous les autres. La documentation est le nec plus ultra. Beaucoup de photos. Un bon texte d’introduction. Et 75 CD de Rudolf Serkin, l’un des plus grands pianistes que j’ai eu le privilège d’entendre en concert et en récital. C’est son héritage artistique. Dans une boîte!

Il m’est impossible d’effacer de ma mémoire l’image de ce musicien aux petites lunettes cerclées, légèrement voûté se dirigeant vers le piano.

Serkin s’est battu pour être un grand pianiste. Il y travaillait. Il le devait. Il n’a jamais eu la chance d’être doté d’une de ces techniques faciles, naturelles et bien huilées. En un mot, il n’était pas Josef Hofmann, bien qu’il ait pris la place de Hofmann en tant que directeur du Curtis Institute à Philadelphie

Serkin était à son meilleur dans la salle de concert, pas dans le studio d’enregistrement. D’une manière ou d’une autre, les ingénieurs de Columbia ont eu du mal à saisir son « son ». Cela a toujours semblé dur. Rubinstein avait le même problème chez RCA Victor. Nous avons donc ici ce que nous avons, une image sonique imparfaite d’un pianiste tout simplement merveilleux qui pouvait hypnotiser un public immense avec le mouvement lent de la sonate Hammerklavier de Beethoven. C’était lent, très lent, mais vous souhaitiez que cela ne se termine jamais si beaux étaient le son et la conception musicale de Serkin. Idem avec le mouvement d’ouverture de la sonate « au clair de lune ». Aucun des enregistrements de Serkin n’a jamais capturé cette magie.

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Les circuits de distribution ne doivent pas être les mêmes au Canada, où réside Tom Deacon, et en Europe, puisque j’avais déjà parlé de cette somme il y a plusieurs mois : Des nuances de noir et blanc

Deacon et Tubeuf disent un peu la même chose, et pour moi qui n’ai jamais eu la chance d’entendre le grand pianiste en concert, les témoignages du studio comme les « live » que contient cette boîte ne font que renforcer, conforter, l’admiration que je porte à un musicien essentiel du XXème siècle. Pour ceux qui ne pourraient, voudraient, pas se payer l’imposant coffret (détails ici : Serkin the complete Columbia recordings), le legs discographique de Serkin est disponible en une multitude de coffrets à prix doux.

Intemporelle Truite de Schubert enregistrée à Marlboro – en prêtant l’oreille, on y entend même les oiseaux alentour…

Neeme le Russe

C’était un programme immanquable, de ceux qui font honneur à ceux qui les décident comme à ceux qui les interprètent. Deux symphonies russes, pas inconnues certes, mais peu fréquentes au concert, et encore moins assemblées : la Première symphonie de Rachmaninov et la Sixième symphonie de Chostakovitch. 

Et c’était le concert annuel de Neeme Järvi à la tête de l’Orchestre National de France, à l’Auditorium de la maison de la radio, hier soir.

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L’homme accuse la fatigue de l’âge, mais le chef fait remonter à ma mémoire les prodigieux souvenirs que j’ai déjà racontés ici (Dans la famille Järvi le père). Les critiques pourront ergoter, quelques baisses de tension, quelques imprécisions dans l’orchestre, mais ce sont broutilles en regard du souffle, de l’inspiration, du sens du récit qui caractérisent l’art du grand chef estonien.

Et quel son ce diable d’homme obtient du National, alors qu’on sait que les répétitions ont été chiches ! quelle rondeur, quelle chaleur, quelle virtuosité des cordes, quel équilibre entre les pupitres ! A la fin du concert, ce sentiment si bienfaisant d’avoir partagé un moment exceptionnel de musique (concert à réécouter sur Francemusique.fr)

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Je me réjouis d’accueillir Neeme Järvi et son orchestre national d’Estonie en juillet prochain au Festival Radio France.

Neeme Järvi, ce sont des souvenirs liés à l’Orchestre de la Suisse romande, comme je l’ai raconté.

Les deux oeuvres au programme d’hier soir sont aussi liées à la formation genevoise (qui célèbre son centenaire), à deux souvenirs personnels.

J’ai raconté ici (Wiener Walterdans quelles circonstances j’avais demandé au chef viennois Walter Weller (1939-2015) de diriger la 1ère symphonie de Rachmaninov à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande, vingt ans après l’avoir enregistrée pour Decca. Un enregistrement méconnu, qui reste pour moi une référence :

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Etrangement, Neeme Jârvi qui est à la tête d’une discographie considérable, exceptionnelle (lire L’aventure d’une vie)  n’a jamais (ou pas encore !) enregistré cette 1ère symphonie.

Quant à la 6ème symphonie de Chostakovitch, c’est encore avec l’OSR que j’ai pu la programmer et l’entendre pour la première fois en concert ! Je me rappelle encore cette séance du comité de programmation de l’orchestre, présidé par Armin Jordan, lors duquel j’avais suggéré un programme qui me semblait original et cohérent, avec Les Fresques de Piero della Francesca de Martinu, les Chants et danses de la mort de Moussorgski (interprétés par Paata Burchuladze), et cette 6ème de Chostakovitch. Plusieurs membres dudit comité de se récrier, pas assez « grand public », deux oeuvres du XXème siècle ô horreur, même avec un soliste vedette ! Armin Jordan, qui devait diriger ce programme, trancha : « Je ne connais pas ni le Martinu, ni le Chostakovitch, mais si Jean-Pierre le propose, je suis son idée et je dirigerai ce programme ».  Point final ! Et le jour venu, devant un Victoria Hall comble (preuve que le public est toujours plus intelligent que les programmateurs frileux !), Armin Jordan dirigea l’un de ses plus beaux concerts !

Nombreuses belles versions de cette « petite » symphonie de 1939, coincée entre la célèbre 5ème et la monumentale 7ème, première « symphonie de guerre » de Chostakovitch.

Une rareté, malheureusement pas rééditée, mais qu’on peut encore trouver avec un peu de chance, un « live » de Kondrachine (Le Russe oublié) avec le Concertgebouw

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Evidemment l’intégrale de Kondrachine reste la référence :

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Et dans ce DVD Leonard Bernstein capté en concert avec l’Orchestre philharmonique de Vienne, fait un parallèle lumineux entre cette 6ème de Chostakovitch et la 6ème de Tchaikovski. Il voit dans Chostakovitch un miroir inversé de la « Pathétique » : la dernière symphonie de Tchaikovski s’achève sur un long adagio lamentoso, la 6ème symphonie de Chostakovitch s’ouvre sur un poignant largo, se poursuit par un allegro sarcastique et se termine dans une atmosphère de fête foraine par un presto irrésistible

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Le Russe oublié (suite)

J’ai plusieurs fois râlé – en vain – sur le sort discographique fait à l’un des plus grands chefs du XXème siècle, je recommence aujourd’hui, avec guère plus d’espoir de voir la situation évoluer. Kirill Kondrachine (1914-1981) est le grand oublié des rééditions/anthologies qui ont fleuri ces dernières années

Pourtant, le label « officiel » de l’ex-URSS, Melodia, a plutôt bien fait les choses pour honorer ses artistes stars : Gilels, Richter, Svetlanov. Quatre somptueux coffrets avec nombre d’inédits hors de Russie.

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Evgueni Mravinski (1903-1988) n’a pas eu droit aux mêmes égards – pour le moment – mais sa discographie a été abondamment documentée par ailleurs.

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Pour Kirill Kondrachine, qui, de mon point de vue, est au moins au même niveau que ses deux illustres collègues, on doute que le label russe lui rende pareil hommage. Même si ses quasi-intégrales Chostakovitch ou Mahler ont été assez régulièrement rééditées et distribuées. Mais Kondrachine avait fui l’URSS en décembre 1978 – Bernard Haitink l’avait immédiatement accueilli au Concertgebouw d’Amsterdam. Ça fait toujours mauvais genre dans la Russie de Poutine…

Il faut donc continuer de pister les rééditions sous diverses étiquettes, et demander à Decca de republier en coffret les précieux « live » jadis édités par Philips dans une collection « Collector » / The Kondrashin Recordings (voir détails : Le Russe oublié)

Jochum suite et fin

Au moment de commencer ce billet, me revient un souvenir de jeunesse. De mes études au modeste Conservatoire de Poitiers

Je ne sais plus à quelle occasion nos professeurs et le directeur d’alors, Lucien Jean-Baptiste, étaient partis en voyage à Berlin, nous privant de cours pendant une petite semaine. À leur retour, j’avais interrogé ma professeure de piano, curieux de savoir ce qu’ils avaient vu et entendu, le clou de leur voyage étant un concert à la Philharmonie de Berlin

Je sentais un peu de déception dans son récit : ils avaient bien entendu l’orchestre philharmonique de Berlin, mais pas dirigé, comme ils l’espéraient, par Herbert von KarajanÀ la place de la star, ils avaient eu droit à un « vieux chef », un dénommé Eugen Jochumpersonne ne connaissait… À l’époque, cela ne me disait rien non plus, mais ce nom s’était inscrit dans ma mémoire, et quelques mois plus tard j’achèterais ma première intégrale des symphonies de Beethoven, une « souscription » . parue à l’occasion du bicentenaire de la naissance du compositeur.

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Une intégrale que je regrettais de ne pas voir incluse dans le beau boîtier proposé par Deutsche Grammophon à l’automne 2016 : lire Eugen sans gêne

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Pourquoi avoir omis les quelques enregistrements symphoniques (outre cette intégrale Beethoven) parus pour étiquette Philips, notamment avec le Concertgebouw ? Mystère.

Le tir a été corrigé avec le second volume, qui vient de paraître.

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Une aubaine que ce coffret (détails à lire ici : Jochum vol.2)

qui permet de réévaluer, sinon réhabiliter, des versions rarement citées comme des références des opéras de Mozart (Cosi fan tutte, L’enlèvement au sérail), ou de Weber (Der Freischütz), qui restitue des Wagner révérés, eux,  par la critique (Lohengrin de 1952, Les Maîtres Chanteurs). Et les grands oratorios de Bach, contemporains des enregistrements de Klemperer ou Karl Richter, sans doute dépassés pour ceux qui ne jurent que par Herreweghe, Harnoncourt ou même Corboz. et pourtant si attachants, dans leur humilité expressive, tous captés à Amsterdam avec les meilleurs chanteurs du moment. Sans oublier les messes et motets de Bruckner, la grande messe de Sainte-Cécile et une somptueuse Création de Haydn, un requiem de Mozart, une Missa solemnis amstellodamoise de grande allure, et bien entendu tout un ensemble d’oeuvres de Carl Orff, dont Jochum fut l’ami et le meilleur interprète.

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Admirable duo Irmgard SeefriedNan Merriman.

Comme souvent, le prix de ce coffret varie assez considérablement parfois dans la même enseigne (FNAC)

 

L’autre Nikita

Pour toute une génération, Nikita c’est le film de Luc BessonPour les amateurs d’histoire, c’est le prénom du successeur de Staline à la tête de l’Union Soviétique, au nom imprononçable (six lettres en russe : Хрущёв, deux fois plus en français : Khrouchtchov – relire Comment prononcer les noms étrangers ?)

Pour les mélomanes, Nikita c’est le prénom d’un très grand pianiste, né en 1912 à Saint-Pétersbourg, mort fin 1992 à Vevey, celui dont tant de musiciens d’aujourd’hui parlent encore avec tant de révérence et d’affection, Nikita Magaloff.

J’ai un souvenir encore très vif de sa dernière apparition sur la scène du petit théâtre de Vevey, quelques mois avant sa mort, à l’occasion d’une soirée surprise pour les 90 ans du ténor Hugues Cuénod :  Magaloff déjà très affaibli nous avait livré un Impromptu de Fauré comme dans un rêve.

La discographie du pianiste russe n’a jamais été à la mesure de l’immensité de son répertoire, mais on ne peut que saluer le travail d’Universal Italie qui vient de rééditer non seulement la très belle intégrale Chopin gravée par Magaloff pour Philips dans les années 70 (reparue sous le label Newton Classics), mais aussi les quelques enregistrements réalisés pour Decca et Philips, et plus récemment pour la Radio suisse romande.

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J’ai toujours beaucoup aimé les Chopin de Magaloff, un grand style droit et sobre, l’art de faire chanter le piano sans mièvrerie.

Magaloff, ce fut aussi le maître admiré, qui ne ménageait ni son temps ni son aide aux jeunes musiciens venus apprendre un peu de lui de la longue histoire du piano du coeur de l’Europe. Michel Dalberto (qui est au côté de Nikita Magaloff dans l’intégrale Chopin pour les pièces à 4 mains), et Philippe Cassard parlent encore aujourd’hui avec effusion de leurs rencontres avec lui.

Le coffret est pour le moment disponible sur amazon.it.