Le chêne abattu

J’avais quatorze ans et il n’y avait encore ni chaînes d’info en continu ni réseaux sociaux ni rien de ce qui occupe désormais nos jours et, pour certains, nos nuits : ce n’est que le 10 novembre 1970 que nous avons appris la disparition du général de Gaulle la veille chez lui à Colombey-les-Deux-Eglises. Je me rappelle très bien l’émotion qui nous a saisis, celle de mon père, qui allait à son tour disparaître de la même façon brutale deux ans après.

Je me rappelle ce dessin de Faizant à la une du Figaro, je me rappelle cet énorme titre de France Soir

Et puis bien sûr à la télévision cette intervention sidérante de brièveté et de concision du successeur du général, Georges Pompidou : « La France est veuve » !

Plus tard je lirai Malraux – ce qui ne m’arrivera pas souvent – :

Et lundi dernier comme ce soir, j’ai regardé et je regarderai la « série » de six « épisodes » De Gaulle, l’éclat et le secret, écrite par mes amis Patrice Duhamel et Jacques Santamaria

Difficile d’incarner un personnage historique encore si proche de nous, sans le travestir ou l’imiter maladroitement. Lambert Wilson, dans un film que je n’ai pas encore vu, s’y était risqué avec succès.

La performance de Samuel Labarthe dans la série de France 2 ne laisse pas d’étonner, d’autant qu’à la différence de Lambert Wilson, l’acteur franco-suisse incarne le général de ses 50 à ses 80 ans.

Pour qui veut approcher le général de Gaulle dans toutes ses dimensions, historique, politique, personnelle, je recommande la somme d’Eric Roussel, republiée en poche

et bien sûr, les propres Mémoires du général qui sont aussi d’un écrivain, d’un amoureux éperdu de la langue française.

Professeur

Depuis l’assassinat, insupportable de sauvagerie, de Samuel Paty, outre la multitude de messages de compassion, de solidarité, de révolte, je lis tous ces témoignages d’élèves, de parents, de collègues, de familiers de l’enseignant, qui saluent en « Monsieur Paty » un professeur – j’insiste sur ce mot de professeur – respecté, aimé, qui marquait ses élèves d’un authentique sens de la pédagogie, de l’écoute et de l’autorité.

Dès vendredi soir le président de la République, tout le gouvernement, les élus, les organisations professionnelles rappelaient qu’il n’y a pas de République sans école, que les enseignants, les professeurs sont les hérauts, et maintenant les héros, de la République.

Il faudra s’en souvenir après les manifestations de ce dimanche et l’hommage national de mercredi.

Je n’ai pas écrit sur ma page Facebook : « Je suis professeur ». Mais j’aurais pu le faire…parce que c’était le métier auquel je me destinais, enfant puis adolescent, c’est un métier que j’ai exercé dans des circonstances particulières.

C’est surtout le métier, je dirais même le sacerdoce, qu’exerçaient mon père, et mon oncle son frère, morts l’un et l’autre à la tâche, dans des conditions heureusement moins tragiques que Samuel Paty.

Mon père (lire Dernière demeure) était professeur d’anglais à Poitiers d’abord au centre ville au lycée (devenu collège) Henri IV, puis au lycée Camille Guérin. Il est mort, à 44 ans, le 6 décembre 1972, d’un infarctus foudroyant, et je me rappelle encore tous les témoignages que ma mère avait reçus sur la « bonté », la générosité, la bienveillance qui caractérisaient mon père. Quand je lisais – et lis parfois encore – tant d’âneries sur ces profs qui ont tant de vacances, qui ne bossent que 20 heures par semaine, j’aurais voulu leur crier que, enfant et adolescent, je ne voyais mon père qu’assis derrière son bureau à préparer ses cours, corriger des copies, ou recevoir des élèves en difficulté. J’aurais bien aimé alors qu’il eût plus de « loisirs »…et qu’il ne se tuât pas à la tâche !

Mon oncle était professeur de mathématiques. D’abord installé avec sa famille à Rochefort (la ville des Demoiselles), il obtint d’être muté à Poitiers, après le décès soudain de son frère. Je me rappelle encore ce coup de fil vers minuit un soir de 1995 – j’étais chez moi à Paris – de ma tante : « Ton oncle est à côté de moi dans le lit… il est mort, je n’arrive pas à joindre les garçons » (mes deux cousins, l’un habitant à Munich, l’autre à Londres). Il avait 59 ans…

Même si je n’en ai pas fait finalement mon métier (une licence d’allemand, un diplôme de russe puis une licence en droit à l’Université m’y conduisaient tout droit), j’ai eu le bonheur d’enseigner à plusieurs reprises. D’abord, à 16 ans (!), juste après la mort de mon père, comme chargé de cours de solfège dans une annexe du Conservatoire de Poitiers, cours destinés à des adultes ! Puis, pendant mon service militaire, comme professeur à l’Ecole nationale des sous-officiers d’active (ENSOA) de Saint-Maixent dans les Deux-Sèvres (à 50 km de Poitiers), de français à des élèves sous-officiers qui pour la plupart avaient complètement décroché du système scolaire, d’allemand et de russe pour des officiers en direct ou par correspondance. J’ai tellement aimé cet exercice qui consistait à intéresser, et si possible passionner, des élèves souvent plus âgés que moi, à la littérature française, à la poésie, à la presse écrite. Plus tard quand j’en ai eu l’occasion ou l’offre – à Liège par exemple, en faculté de droit ou à HEC – j’ai retrouvé avec bonheur cette envie d’enseigner.

Et comme l’ont rappelé tant de témoignages depuis jeudi soir, nous savons ce que nous devons, de notre éducation, de la construction de notre personnalité, de l’orientation même de notre vie, à quelques instituteurs et professeurs qui continuent de nous inspirer, de nous nourrir de leur exemple, longtemps après qu’ils ont disparu. Je reviendrai, à l’occasion, sur certaines de ces figures

La découverte de la musique (XI) : Haydn dans les Pyrénées

Je désespérais de retrouver un jour un disque qui a déclenché ma passion pour Haydn et mon admiration pour le chef d’orchestre Antal Dorati. Un disque offert par mes parents – pourquoi celui-ci en particulier ? – un 33 tours écouté pour la première fois dans les Pyrénées !

Mes parents avaient loué, pour la semaine de Noël de 1970, une petite maison, une ancienne bergerie, au lieu-dit Gripp, à quelques kilomètres de la station de La Mongie. Je me rappelle que le confort y était plus que spartiate, qu’un seul malheureux poêle à bois servait de chauffage, et que les toutes petites chambres étaient toujours glacées. Nous avions cependant emporté un électrophone, pour pouvoir écouter comme il se doit cantiques et chants de Noël.

Il y avait un terrain en pente, où nous pûmes nous livrer aux joies de la luge, et mon père essayer de tenir sur des skis…. C’était nos premières (et nos dernières) vacances à la neige.

Plus encore que la symphonie n°94 – qui sera trop associée dans ma mémoire ultérieure aux pitreries de Gerard Hoffnung La musique pour rire – j’ai immédiatement aimé cette majestueuse 103ème symphonie, ce début mystérieux venu des profondeurs de l’orchestre – je n’avais pas encore découvert, et pour cause, les roulements de timbales par lesquels Harnoncourt et quelques autres feront débuter l’oeuvre – cet andante aristocratique, ce menuet qui hésite entre la danse de cour et le Ländler paysan, et ce finale étourdissant.

Des années après, je me suis jeté sur la fameuse intégrale des symphonies réalisée par le même Antal Dorati avec la même Philharmonia Hungarica, espérant retrouver en CD ce vinyle disparu dans les différents déménagements familiaux ou personnels. Vu les dates d’enregistrement, ça ne collait pas.

J’ai espéré de nouveau lorsque Universal a réédité le fonds Mercury Living Presence en trois gros coffrets. Beaucoup de Dorati, un fabuleux trésor… mais nulle part ces symphonies de Haydn.

Et voici que la collection Eloquence réédite en quatre pleins CD les Mozart et les Haydn gravés par Dorati à la fin des années 50 :

Coffret commandé la semaine dernière en Angleterre (on recommande le site prestomusic.com 10 € moins cher que sur le continent !) et reçu ce matin ! Infinie reconnaissance à Cyrus Meher-Homji, infatigable défricheur et réhabilitateur du fonds de catalogue Decca/Philips/DG des années 50 et 60, âme de cette collection Eloquence Australie qui nous restitue ainsi d’inimaginables trésors dans des remasterisations respectueuses des splendides prises de son d’origine.

Il se dit que Wilma Cozart Fine (1927-2009) qui, avec son mari Robert C.Fine, avait dirigé le département classique de Mercury Records, et avait personnellement suivi la réédition en CD de cet héritage exceptionnel, n’avait pas voulu y inclure ces Mozart et Haydn, jugeant que ce n’était pas le répertoire dans lequel on attendait Dorati ! Voici ce qu’en dit aujourd’hui l’éditeur :

Antal Doráti’s complete Haydn and Mozart recordings for Mercury, predating his landmark collection of the Haydn cycle for Decca. In 1966 the Stereo Review critic made a prescient observation: ‘Doráti here establishes himself as a first-rate Haydn conductor.’ There is the passion of advocacy as well as the foundational principles of his Haydn performing style in these early recordings: ‘Only a few of his works were done and were always repeated,’ Doráti remarked in interview. ‘The reason for that, I think, is just human modesty. The taste of a public is modest; they are satisfied with little. But that is why we are here – to show them a wider horizon… Haydn began as a talent and ended up as a genius’. Unlike many of his colleagues, Doráti took pleasure in the process of recording, establishing a happy and concordant working relationship with the husband-and-wife Mercury team of Robert and Wilma Cozart Fine. One of the first fruits of that relationship was a pairing of Mozart’s 40th and Mendelssohn’s 4th symphonies, made in Minneapolis where Doráti was music director and released in 1953 (the ‘Italian’ has been reissued separately by Eloquence, coupled with Doráti’s Schumann and more Mendelssohn, 484 0506). There followed Eine kleine Nachtmusik coupled with the ‘Linz’ in 1956, and a stereo remake of the 40th in 1961. The rarity here is the ‘Mozartiana’ LP from 1967, gathering up the Overture to Lucio Silla with marches and dances, and never previously issued complete on CD. In the meanwhile, Doráti had embarked upon what would be the largest Haydn discography of any conductor with the ‘Farewell’ Symphony, from the same sessions as the stereo remake of Mozart’s 40th. He picked a judicious path through mostly named symphonies (‘Fire’, ‘Surprise’, ‘Military’, ‘Clock’ and ‘Drum Roll’) calculated to appeal to consumers hitherto hardly familiar with the extent of Haydn’s symphonic achievement, conducting the LSO, the Bath Festival Orchestra (‘Festival Chamber Orchestra’) and his own Philharmonia Hungarica. The fire and brilliance of these early recordings sometimes exceeds the later Decca remakes within Doráti’s complete cycle.

Détails de ce coffret :

CD 1 Mozart symphonie n°40 / Minneapolis Symphony (avril 1952)

Les noces de Figaro ouv / Une petite musique de nuit London Symphony (août 1965)

Lucio Silla ouv, Marches K 335, 249, 402, Danses allemandes 603 / Bath Festival (juin 1961)

CD 2 Mozart symphonies 36, 40 / London Symphony (1956, 1961)

Haydn symphonie 59 / Bath festival (août 1965)

CD 3 Haydn symphonies 45, 81 / Bath festival (1961, 1965)

Haydn symphonie 94 / Philharmonia Hungarica (juin 1958)

CD 4 Haydn symphonies 100, 101 / London Symphony (avril 1957)

Haydn symphonie 103 / Philharmonia Hungarica (juin 1958)

Confinement

Nous voici confinés depuis mardi 17 mars à midi. C’était hier et cela paraît une éternité.

Le temps s’est dilaté. L’indéfini s’ouvre devant nous.

Je n’ai pas peur

Je n’ai pas peur, je n’ai jamais peur dans des circonstances que je ne peux maîtriser.

Sans doute parce que, très tôt, j’ai été confronté à l’inéluctable : à 11 ans, je fus le premier témoin du décès subit de mon grand-père paternel. À 16 ans même épreuve avec mon père.

Lorsque, ce 6 décembre 1972, vers 20h, j’apprends qu’il n’y a plus rien à faire pour mon père transporté à l’hôpital de Poitiers quelques heures plus tôt, je dois prendre les choses en main, ma mère est en état de sidération, mes deux jeunes soeurs réfugiées dans leur chambre. Nous obtenons l’autorisation de nous rendre à l’hôpital malgré l’heure tardive. Le corps de mon père repose à la morgue. Son visage est livide, mais apaisé. J’encaisse le choc, les larmes viendront plus tard dans le secret de ma chambre. Il faut organiser la suite, sans panique, calmement.

Par la suite, j’affronterai d’autres cas de ce genre, dans ma famille, avec des proches. Et j’aurai à gérer des situations de crise. A chaque fois, j’éprouverai une étrange impression de calme intérieur, comme pour me mettre à distance de l’événement, garder intactes mes capacités d’analyse, de logique et d’action. Trouver les bonnes solutions pour surmonter la difficulté, surtout ne pas susciter ni accroître la panique, l’inquiétude qui s’expriment naturellement. Réconforter, aider ceux qui craquent.

Rien d’héroïque à cela. Juste une expérience de vie, une chance.

Vraies et fausses nouvelles

Difficile pourtant de rester rationnel, de s’en tenir aux faits, dans le flot de vraies et de fausses informations qui circulent depuis plusieurs semaines sur le Covid-19. De ne pas céder à son tour à un vertige anxiogène et paralysant.

J’ai souvent dénoncé ici et sur les réseaux sociaux les travers sensationnalistes de l’information télévisée, les titres choc, les reportages racoleurs. La crise actuelle semble avoir incité ceux qui ont la parole, journalistes, politiques, experts, à moins de superbe, à plus d’humilité et de prudence.

Je n’ai pas quitté les réseaux sociaux, mais je m’abstiens complètement de prendre part à des discussions sans fin, de prêter attention à la moindre rumeur émanant d’une « source sûre », de commenter ce que j’ignore.

Garder son sang-froid, regarder la réalité, les analyses scientifiques, les chiffres : le Covid-19 n’est mortel que dans une proportion minime. On est très loin des chiffres de précédentes épidémies (cf. les 100.000 morts de l’hiver 57-58 et on sait comment combattre la diffusion, la propagation du virus. Civisme et responsabilité, deux valeurs refuges !

Privilège

J’ai conscience d’affronter ce nécessaire confinement comme un privilégié. Dans une maison à la campagne, entourée d’un jardin, non loin des paysages que Vincent Van Gogh arpenta et peignit durant les dernières semaines de sa vie, en 1890.

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De pouvoir continuer à travailler à distance avec l’équipe du Festival Radio France qui prépare activement nos rendez-vous de juillet. D’être connecté à ma famille, même éloignée. Entouré de livres, de disques, tous ceux que je n’ai jamais eu le temps de lire ni d’écouter…

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Le monde d’après ne ressemblera pas à celui d’hier.

Le monde d’aujourd’hui et de demain

Je reproduis ici – je n’ai pas été le seul à le faire – les deux beaux textes que mon amie Arièle Butaux , qui vit depuis quelques années à Venise, a publiés sur sa page Facebook.

« Je vous écris d’une ville coupée du monde. Nous vivons ici dans une parfaite solitude qui n’est pas le vide. Nous prêtons chaque jour un peu moins attention à ce que nous ne pouvons plus faire car Venise, en ces jours singuliers, nous ramène à l’essentiel. La nature a repris le dessus. L’eau des canaux est redevenue claire et poissonneuse. Des milliers d’oiseaux se sont installés en ville et le ciel, limpide, n’est plus éraflé par le passage des avions. Dans les rues, à l’heure de la spesa, les Vénitiens sont de nouveau chez eux, entre eux.

Ils observent les distances, se parlent de loin mais il semble que se ressoude ces jours-ci une communauté bienveillante que l’on avait crue à jamais diluée dans le vacarme des déferlements touristiques. Le tourisme, beaucoup l’ont voulu, ont cru en vivre, ont tout misé sur lui jusqu’à ce que la manne se retourne contre eux, leur échappe pour passer entre des mains plus cupides et plus grandes, faisant de leur paradis un enfer.

Venise, en ces jours singuliers, m’apparaît comme une métaphore de notre monde. Nous étions embarqués dans un train furieux que nous ne pouvions plus arrêter alors que nous étions si nombreux à crever de ne pouvoir en descendre!

À vouloir autre chose que toutes les merveilles qu’elle avait déjà à leur offrir, les hommes étaient en train de détruire Venise.

À confondre l’essentiel et le futile, à ne plus savoir regarder la beauté du monde, l’humanité était en train de courir à sa perte.

Je fais le pari que, lorsque nous pourrons de nouveau sortir de nos maisons, aucun Vénitien ne souhaitera retrouver la Venise d’avant. Et j’espère de tout mon coeur que, lorsque le danger sera passé, nous serons nombreux sur cette Terre à refuser de réduire nos existences à des fuites en avant.

Nous sommes ce soir des millions à ignorer quand nous retrouverons notre liberté de mouvement. Soyons des millions à prendre la liberté de rêver un autre monde.

Nous avons devant nous des semaines, peut-être des mois pour réfléchir à ce qui compte vraiment, à ce qui nous rend heureux.
La nuit tombe sur la Sérénissime. Le silence est absolu. Cela suffit pour l’instant à mon bonheur. Andrà tutto bene.
“ (
18 mars 2020)

img_9236(La tombe de Monteverdi dans l’église Santa Maria Gloriosa dei Frari)

« Hier c’était dimanche . Un dimanche à Venise sans aperitivo sur le campo, sans repas de famille, sans promenade au soleil. Un dimanche sans messe dominicale : ma très pieuse voisine Silvia communie désormais devant un écran d’ordinateur. Un dimanche sans blues du dimanche soir…

Je vous écris d’une ville où les rituels se diluent dans des journées qui n’ont plus tout à fait vingt-quatre heures et où le silence de la journée ressemble de plus en plus à de celui de la nuit.

En 2016, le bio-acousticien Gordon Hempton craignait que le silence ne disparaisse de notre planète dans les dix prochaines années. Effroyable perspective !
A Venise, ce silence retrouvé nous propulse dans un univers inédit. Il n’y a plus à lutter contre les agressions sonores, à se protéger contre les violences auxquelles nous expose le simple fait de vivre, de sortir de chez soi dans un monde ivre de sa propre cacophonie où l’homme, comme un vulgaire clébard, marque son territoire du rugissement de ses moteurs comme de ses abrutissantes musiques à un temps. Je suis convaincue qu’on ne meurt pas de vieillesse mais d’épuisement, victoire après victoire, défaite après défaite. Après avoir claqué une dernière porte pour se protéger d’un dernier bruit.
« Ecoutez ce silence, il entoure les choses! », disait Rilke.
En détournant sans cesse notre attention, le bruit nous isole bien plus que le silence. Il agit en dictateur, nous empêche de penser, de réfléchir, d’écouter notre bon sens comme notre intelligence. D’écouter notre coeur. Il fait de nous les victimes consentantes d’un monde devenu invivable.

Venise, j’aime à m’en souvenir, est née d’une utopie. Dans le grand silence tombé sur la Sérénissime, le moment est peut-être venu d’inventer de nouvelles utopies. Nous avons des semaines de silence devant nous pour affûter notre intelligence et laisser éclore de nouvelles idées. Hier, par la fenêtre, ma voisine Silvia me faisait part d’un rêve : se débarrasser des monstres flottants qui détruisent Venise et sa lagune en les mettant à la disposition des personnes sans abri dans les ports de pays en guerre. « En plus, ils pourraient lever l’ancre et s’enfuir très vite sans sortir de chez eux quand la situation deviendrait trop dangereuse pour eux! » a-t-elle ajouté. J’ai adoré cette idée. Alors, comme des enfants enfermés et désoeuvrés un dimanche après-midi, nous avons commencé à nous lancer des « et si » au dessus des cordes à linge, à refaire le monde. « Et si Venise retrouvait ses habitants et redevenait un ville normale où il ferait de nouveau bon vivre et travailler, où les jeunes pourraient de nouveau s’installer? » En quelques minutes, nous avions déjà imaginé une dizaine de solutions, toutes réalisables pour peu qu’on s’autorise à penser un peu hors-cadre!
Nous sommes ce matin des millions à rester enfermés tandis que le monde suspend un instant sa course à l’abîme. Enfermés mais libres d’imaginer autre chose. L’avenir seul dira si c’est une bonne nouvelle.
Arièle Butaux, Venise, 23 mars 2020
15ème jour de confinement.

 

 

 

 

 

Un fils de théâtre

Toujours cette méfiance initiale pour les pièces à succès. Ridicule, comme si le succès était nécessairement démagogique…

Après le Tartuffe d’Arditi  et Weber, au théâtre de la Porte Saint-Martin (lire La Scala et Tartuffe), j’ai finalement vu une pièce de Florian Zeller, qui enchaîne les succès sur les planches.

J’avais deux bonnes raisons de voir la reprise du Fils, une histoire de père, de mère, et d’enfant. Histoire de culpabilité qui lamine ; histoire d’écritures aussi… Que Florian Zeller s’attaque au Fils, et on a l’impression que la boucle est bouclée, ou plutôt une trilogie familiale patraque et disloquée. En 2010, il créait la Mère, personnage ultra dépressif magistralement interprété par Catherine Hiegel. En 2012, vint un Père possédé par Alzheimer qu’incarnait superbement Robert Hirsch. Voilà qu’apparaît aujourd’hui ce fils adolescent en proie au naufrage intérieur — Nicolas —, que le metteur en scène Ladislas Chollat, habitué des univers tortueux de Zeller, a confié au jeune et très électrique acteur de cinéma Rod Paradot (Télérama).

Rod Paradot, 22 ans, Molière de la révélation théâtrale pour ce rôle qui lui colle à l’âme et à la peau, qu’on avait découvert comme beaucoup dans La Tête haute d’Emmanuelle Bercot (2016) qui lui avait valu un César du meilleur espoir masculin.

Ma deuxième raison, c’était Florence Darel, l’amie, l’épouse de Pascal Dusapin, l’actrice de cinéma (Rohmer, Biette, Rivette…) encore jamais vue – à ma grande honte – sur une scène de théâtre.

img_1696(Ici chez Chaumette, en janvier 2015, avec, de gauche à droite, Pascal Dusapin, Florence Darel, Daniel Harding et Barbara Hannigan)

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Comment qualifier ce qu’on a vu à la Comédie des Champs-Elysées ? On a craint au départ, avouons-le, d’assister à une sorte de télé-réalité, une suite de séquences assez convenue – un divorce, un ado mal dans sa peau, des personnages de parents un peu caricaturaux -, et puis on s’est laissé prendre comme le critique de Télérama :

« Le drame de Zeller bouleverse parce qu’il raconte — pour une fois sobrement — tout ce que la douleur d’un enfant qui se tait, qui ne peut plus parler, peut avoir de tragiquement énigmatique. Rendant l’entourage impuissant et même l’amour inutile. Les scènes s’enchaînent ; sèches et cliniques. Le père et sa jeune épouse tentent de remettre Nicolas dans les rails ; sa mère le couve désespérément de loin. « Le mal vient de plus loin », dirait la Phèdre de Racine. D’où ? C’est l’horreur sans fond des indicibles peines et invincibles chagrins, de ces abîmes de l’être dont nul n’est responsable ni coupable que Florian Zeller donne à pressentir ici avec une lumineuse et terrible délicatesse. Dans des décors presque abstraits, comme pour parer à la difficulté d’exister, Ladislas Chollat a dirigé avec rigueur ses acteurs. Et tous sont d’une magnifique et émouvante justesse. Qui concernera bien des pères, bien des mères. Bien des adolescents peut-être. » 

Les larmes affleurent plus d’une fois. Tous les acteurs sont justes, vraisemblables, pudiques. Une pièce à voir assurément, au risque d’une émotion persistante.

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Quelque chose d’eux

Pouvait-on imaginer 48 heures plus denses et plus contrastées ? Réunies par une seule cause : la mort de deux célébrités.

Pour moi le 6 décembre est, depuis 45 ans, un tournant très intime de ma vie (Dernière demeure).

C’est maintenant, si l’on se fie à l’avalanche, au torrent de commentaires qui se sont déversés à flots continus depuis les petites heures du jour ce mercredi, sur tous les médias, la date de la disparition de l’idole absolue, obligée, universelle, transgénérationnelle, Johnny HallydayMoi aussi j’aimais bien certaines de ses chansons, et je reconnais ses qualités de showman, une voix, une présence. Pour le reste rien à ajouter à ceci, paru au lendemain de la mort de David BowieLa dictature de l’émotion.

La Garde Républicaine qui se produisait hier soir, dans toutes ses formations musicales,  à la maison de l’UNESCO à Paris, a fait la surprise en fin de concert

Quant à Jean d’Ormesson, mort le même jour que Mozart, je n’ai pas une ligne à changer à ce que j’écrivais il y a presque deux ans : Le vieillard qui ne radote pas.

Relire Aragon que l’académicien aimait à citer :

C’est une chose étrange à la fin que le monde;
un jour je m’en irai sans en avoir tout dit:
ces moments de bonheur, ces midis d’incendie,
la nuit immense et noire aux déchirures blondes.

Rien n’est si précieux peut_être qu’on le croît.
D’autres viennent, ils ont le coeur que j’ai moi_même;
Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime,
et rêver dans le soir, où s’éteignent des voix.

D’autres qui referont comme moi le voyage,
D’autres qui souriront, d’un enfant rencontré,
Qui se retourneront pour leur nom murmuré;
D’autres qui lèveront les yeux vers les nuages.

Il y aura toujours un couple frémissant
pour qui ce matin-là sera l’aube première;

Il y aura toujours,  l’eau le vent la lumière;
Rien ne passe après tout, si ce n’est le passant!

C’est une chose au fond, que je ne puis comprendre:
cette peur de mourir que les gens ont en eux comme si ce n’était pas assez merveilleux,
que le ciel un moment, nous ait paru si tendre…

Malgré les jours maudits, qui sont des puits sans fond,
Malgré ces nuits sans fin à regarder la haine,
Malgré les compagnons de chaîne,
Mon Dieu, mon Dieu, qui ne savent pas ce qu’ils font…

Cet enfer,  malgré tout cauchemar et blessures,
les séparations, les deuils,les camouflets,
et tout ce  qu’on voulait, pourtant ce qu’on voulait
de toute sa croyance imbécile à l’azur,

Malgré tout je vous dis que cette vie fut  telle,
qu’à qui voudra m’entendre, à qui je parle ici
n’ayant plus sur la lèvre, un seul mot que :merci,
je dirai malgré tout, que cette vie fut belle..

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La découverte de la musique (III) : l’été 73

Six mois après la mort brutale de mon père (dernière demeure), que faire de mon été 1973 ? J’avais fait le projet d’aller visiter la Hongrie puis la Roumanie où j’avais des « correspondants » qui, après de longs mois d’échanges de lettres, étaient impatients de voir en vrai ce jeune Français venu de l’autre côté du rideau de fer. Je m’étais renseigné sur le parcours en train, ce n’était pas vraiment l’Orient-Express, mais on n’en était pas loin. Des cousins de la famille de mon père, installés à Brie-Comte-Robert en région parisienne, habitués aux longs voyages en voiture (ils avaient fait d’incroyables trajets, jusqu’en Afghanistan !), me déconseillèrent de partir seul en train (je n’avais pas 18 ans), et me proposèrent de faire le voyage prévu en voiture. Avec un cousin de quelques années plus âgé que moi, et mélomane de surcroît.

Nous voici donc partis de Brie-Comte-Robert, le coffre de la Peugeot 204 chargé de boites de conserve et de matériel de camping, les bagages sur la banquette arrière, un lecteur de cassettes audio dernier cri.

11822239_620x465Première halte à Munich un samedi, mon cousin Pierre étant catholique pratiquant, nous repérons une église où suivre la messe le lendemain. Il est indiqué sur la porte que l’orchestre et le choeur de l’église en question joueront pendant l’office la messe dite « des moineaux » de Mozart. 

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Je trouverai vite un disque, qui ne m’a jamais quitté, de cette messe vraiment brève et de la plus imposante messe dite « du couronnement », magnifiquement dirigées par l’abbé Karl Forster chef du choeur de la cathédrale Sainte-Edwige de Berlin.

Etape suivante : Salzbourg. Une visite de la ville natale de Mozart qui ne me laissera pas un grand souvenir, sauf celui de n’être pas à ma place un soir aux abords du palais des festivals où se pressent messieurs en smoking et dames en robe longue, sortant de luxueuses limousines. C’est donc cela le festival de Salzbourg ?

Sur la route, mon cousin conduit, je me charge de l’accompagnement musical. Il est plutôt musique ancienne, cantates de Bach (j’en reparlerai dans un prochain épisode), moi plutôt musique romantique ou « légère ». J’ai enregistré sur une cassette deux disques sortis au printemps 1973 et je ne me lasse pas de les réécouter.

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Je suis complètement fasciné par le traitement que Karajan réserve à la musique de ballet de Manuel Rosenthal sur des thèmes d’Offenbach Gaîté parisienne, élégance, sophistication, pure beauté de l’orchestre, sans une once de vulgarité. Je découvrirai quelques années plus tard une version encore supérieure, celle que Karajan grava avec le Philharmonia à la fin des années 50.

Quant aux Vier letzte Lieder de Richard Strauss, dans l’ultime version Schwarzkopf, que mon cousin appréciait peu, je pouvais difficilement m’en détacher. Encore aujourd’hui, c’est resté, avec Gundula Janowitz/Karajan, ma version de chevet.

Après une étape rapide à Vienne, sans concert ni musique, l’expédition continue cette fois au-delà du rideau de fer. Le passage de la frontière hongroise se fait étonnamment vite, nous avons juste un visa de transit de 48 h, nous passerons une seule nuit dans un camping de Budapest. Nous avons rendez-vous avec mon correspondant hongrois, dans la banlieue de la capitale magyare. Pas de GPS, très peu de panneaux indicateurs, peu de routes et de rues goudronnées. Je ne sais par quel miracle nous parvenons à trouver la modeste maison familiale. Le grand-père parle un peu allemand, la mère juste le hongrois, mon correspondant mal le français. Il est pressé de profiter de notre présence pour sortir dans un parc de loisirs avec bars et discothèques « à l’occidentale » sur l’île Elizabeth. Nous n’y passons qu’une petite heure, la nuit est avancée, il faut le ramener chez lui et retrouver notre camping, nous y mettrons deux heures à tourner en rond, à nous égarer. Nous promettons à S. de repasser le voir à notre retour deux semaines plus tard. Le lendemain matin, avant de mettre le cap sur la Roumanie, nous visitons le centre de Budapest, je trouve un magasin de disques, je voudrais trouver du piano, des concertos. J’ai beau dire piano, Klavier, pianoforte avec tous les accents possibles, le vendeur ne comprend pas ma demande. Au rayon Brahms, je finis par trouver quelque chose qui ressemble à ce que je cherche, mais tout le disque est écrit en hongrois (pas comme sur la pochette « internationale » ci-dessous) . Et concerto pour piano se dit zongoraverseny !

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Je découvrirai donc le 1er concerto de Brahms dans cette version hongroise pur jus.

Cela ne vaut sans doute pas les références Curzon/Szell, Anda/Fricsay ou Arrau/Giulini, mais pour moi c’est l’indissoluble souvenir d’un premier été à Budapest…

Demain suite du voyage : la Roumanie, Bucarest, la Bucovine, Enesco.

 

Les vivants et les morts

Semaine pour le moins contrastée. Beaucoup d’avancées, les choses qui bougent enfin, les promesses tenues, des idées nouvelles qui bousculent les routines, tout ce que j’aime. Une énergie intacte malgré les inerties. La vie en somme…

C’est ce que je retiens du dernier – que je n’espère pas ultime –  ouvrage de l’ami Jacques Chancel, que je suis inquiet de ne pas avoir revu depuis un bon bout de temps.

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« L’âge est venu et mon appétit redouble, je ne vois que des soleils jusque dans les jours les plus sombres, je ne sais toujours pas d’où me vient cette résistance à l’ennui, ce bonheur de vivre, cette irrésistible envie de rester auprès de tous les miens. Pourquoi partir en effet ? » . Du pur Chancel, mais moins de ces phrases toutes faites, des fragilités, des nostalgies émouvantes dans ce journal 2011-2014.

Radio France et l’INA ont la bonne idée de rééditer en CD les grandes heures de cette émission légendaire qu’était Radioscopie

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C’était aussi un temps où les grands compositeurs du moment ne rechignaient pas à écrire les indicatifs des émissions de radio. Ici Georges Delerue :

Semaine assombrie par des disparitions de gens qu’on a aimés ou côtoyés. Le nom de Jacques Barrot n’a jamais été très populaire, malgré une très longue carrière, l’homme qui occupa à peu près toutes les fonctions politiques, n’a jamais été (ni voulu être) aux avant-postes. Maire, Député d’Yssingeaux (Haute-Loire), plusieurs fois ministre de Giscard et Chirac, vice-président de la Commission Européenne (c’est entre autres à lui qu’on doit le projet européen de GPS Galileo), et depuis 2010 l’un des neuf Sages du Conseil Constitutionnel. Dans mes jeunes années, j’ai partagé nombre de combats d’idées et de convictions à ses côtés, puis la vie nous a séparés, sans que se réduisent l’attachement et l’affection que je lui portais. Je l’avais revu à Liège au cours d’une cérémonie un peu protocolaire au Palais provincial l’an dernier, nous avions rattrapé le temps perdu à nous raconter tout ce que nous étions devenus, et nos familles, et nos vies. Il m’avait fait promettre de venir déjeuner avec lui à Paris au Palais Royal (où siège le Conseil Constitutionnel). Je l’avais furtivement aperçu l’été dernier. J’ai manqué ce dernier rendez-vous.

Une image résume Jacques Barrot, ce reportage du 1er tour de la présidentielle de 2002

(On aura reconnu le grand type à côté de Jacques Barrot… dommage qu’il n’ait pas suivi la voie de son maître)

La Belgique, quant à elle, a perdu coup sur coup deux personnalités pour jamais associées à la vie musicale et à un concours de réputation mondiale : « le » Reine Elisabeth. Son président, Jean-Pierre de Launoit, et aujourd’hui la reine Fabiola qui en a été si longtemps la bienveillante gardienne. Souvenirs, souvenirs…

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Et puis, ce 6 décembre, comme chaque année depuis 42 ans, je constate que le temps qui passe n’efface rien, qu’il ravive au contraire la présence de ceux qui ne sont plus…

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