De la terre aux étoiles

Thomas Pesquet décolle aujourd’hui de Cap Canaveral pour une nouvelle mission de six mois dans la station spatiale internationale et le monde entier va rêver avec lui.

La fascination pour l’immensité de l’univers, pour les étoiles, les planètes, la vie céleste, est vieille comme le monde. Et chez les musiciens une source d’inspiration inépuisable.

Quelques exemples :

Les Pléiades

L’édition 2021 du Festival Radio France Occitanie Montpellier a placé deux journées de concerts, les 24 et 25 juillet, sous l’égide De la terre aux étoiles (voir le programme ici), et sous le ciel étoilé de Montpellier, les Percussions de l’Orchestre National de France donneront la fascinante partition de Iannis Xenakis (1922-2001), Pléiades, une oeuvre de 1978 créée par les Percussions de Strasbourg, dont le titre fait explicitement référence aux Pléiades de la mythologie et, bien entendu, à la constellation des Pléiades

Les Planètes

Le vaste poème symphonique de Gustav Holst (1874-1934) – The Planets – est l’oeuvre qui a assuré la célébrité internationale, et la postérité, du compositeur anglais, et celle qui a occulté le reste de son oeuvre.

L’œuvre est écrite entre 1914 et 1917, et créée à Londres le 29 septembre 1918, sous la direction d’Adrian Boult.

À la suite de l’échec de The Cloud Messenger en 1913, Holst est invité en villégiature chez son ami Balfour Gardiner. La même année, son ami, le compositeur Arnold Bax et son frère Clifford les rejoignent afin d’apporter leurs lumières sur la composition et l’orchestration. Les frères Bax vont lui parler d’astrologie mais surtout lui inspirer l’idée de « personnifier » chaque planète du système solaire. D’où les 7 mouvements correspondant aux 7 planètes connues à l’époque de la composition (ainsi Pluton – découverte en 1930 et déclassifiée en 2006 – est absente du cycle de Holst, et fera l’objet d’un « ajout » de Colin Matthews en 1999 à la demande de Kent Nagano pour sa dernière saison à la tête du Hallé Orchestra)

Le premier mouvement Mars est composé juste avant le début de la Première Guerre mondiale (1914). Il s’agit, pour Holst, d’exprimer plus son sentiment d’une fin du monde, qu’une réaction face à la tragédie de la guerre. Le troisième mouvement Mercure, composé en dernier, sera achevé en 1916. Holst rangera ses partitions après les avoir terminées, croyant que personne ne pourrait monter en temps de guerre une œuvre demandant un aussi grand orchestre.

En septembre 1918, Balfour Gardiner loue le Queen’s Hall pour une représentation semi-privée. Le chef Adrian Boult n’aura que deux heures pour répéter cette pièce très complexe, ce qui fera dire plus tard à Imogen Holst, la fille du compositeur :

« Ils [les deux à trois cents amis et musiciens qui étaient venus écouter] trouvèrent les clameurs de Mars presque insupportables après quatre années d’une guerre qui se poursuivait. […] Mais c’est la fin de Neptune qui fut inoubliable, avec son chœur de voix féminines s’évanouissant au loin, jusqu’à ce que l’imagination ne pût faire la différence entre le son et le silence. »

Mars, celui qui apporte la guerre (Mars, the Bringer of War)

Vénus, celle qui apporte la paix (Venus, the Bringer of Peace)

Mercure, le messager ailé (Mercury, the Winged Messenger)

Jupiter, celui qui apporte la gaieté (Jupiter, the Bringer of Jollity)

Saturne, celui qui apporte la vieillesse (Saturn, the Bringer of Old Age)

Neptune, le mystique (Neptune, the Mystic)

Uranus, le magicien (Uranus, the Magician)

Le premier « mouvement » Mars a inspiré nombre de groupes de rock, été utilisé abondamment au cinéma et dans la publicité, notamment John Williams pour la musique de Stars Wars

Il existe d’innombrables versions des Planètes de Holst, à commencer par celles du créateur de l’oeuvre, Adrian Boult

Tous les grands chefs du XXème siècle ont enregistré leurs Planètes, souvent pour faire une démonstration de virtuosité orchestrale… et de prise de son spectaculaire !

Ma préférée est définitivement la radieuse version de James Levine (lire Une vie pour la musique) et du somptueux Chicago Symphony.

Le roi des étoiles

Quelques années avant Holst, Stravinsky conçoit, à Paris, en 1911, Le roi des étoiles (звездолики/zvezdoliki), une cantate pour grand orchestre et choeur d’hommes sur un texte du grand poète symboliste russe Constantin Balmont (dont Rachmaninov s’inspirera aussi pour ses Cloches)… d’une durée d’un peu plus de 5 minutes ! On ne s’étonnera pas que l’oeuvre soit rarement donnée, compte-tenu des effectifs qu’elle requiert. Il faudra d’ailleurs attendre 1939 pour que ce Roi des étoiles soit créé à Bruxelles sous la direction de Franz André.

L’oeuvre est dédiée à Debussy, qui ne l’entendit jamais, mais qui en reçut la partition de Stravinsky et qui en écrivit ceci : « La musique pour le Roi des étoiles reste extraordinaire… C’est probablement l’« harmonie des sphères éternelles » dont parle Platon (ne me demandez pas à quelle page !). Et je ne vois que dans Sirius ou Aldébaran une exécution possible de cette cantate pour « mondes » ! Quant à notre plus modeste planète, j’ose dire qu’elle restera telle une gaufre, à l’audition de cette œuvre.

Debussy qui écrit, en 1880, sa première mélodie, Nuit d’étoiles

Nuit d’étoiles
Sous tes voiles
Sous ta brise et tes parfums
Triste lyre
Qui soupire
Je rêve aux amours défunts
Je rêve aux amours défuntsLa sereine mélancolie
Vient éclore au fond de mon cœur
Et j’entends l’âme de ma mie
Tressallir dans le bois rêveurNuit d’étoiles
Sous tes voiles
Sous ta brise et tes parfums
Triste lyre
Qui soupire
Je rêve aux amours défunts
Je rêve aux amours défuntsJe revois à notre fontaine
Tes regards bleus comme les cieux
Cette rose, c’est ton haleine
Et ces étoiles sont tes yeuxNuit d’étoiles
Sous tes voiles
Sous ta brise et tes parfums
Triste lyre
Qui soupire
Je rêve aux amours défunts
Je rêve aux amours défunts

(Théodore de Banville)

(Van Gogh, Nuit étoilée sur le Rhône, 1888 / Musée d’Orsay)

Musique des sphères

Sur la théorie pythagoricienne de Musique des sphères ou d’Harmonie des sphères, on renvoie à l’article très documenté de Wikipedia.

Deux oeuvres au moins portent ce nom.

C’est d’abord l’une des grandes valses de Josef Strauss (1827-1870), Sphärenklänge, composée en 1868. Ici sublimée par Carlos Kleiber et les Wiener Philharmoniker lors du concert de Nouvel an 1992.

Mais c’est aussi une oeuvre beaucoup plus énigmatique d’un compositeur complètement atypique, le Danois Ruud Langgaard (1893-1952), contemporaine des Planètes de Holst, qui requiert un effectif monstrueux – soprano, choeur et deux orchestres !

Liste à compléter évidemment…

En attendant, on souhaite bon vol et belle mission à Thomas Pesquet, dont on est impatient de retrouver les magnifiques photos qu’il nous enverra de là-haut !

Rattrapés par l’actualité

Après un week-end plutôt agité (La réponse de la musique), on s’attendait à un début de semaine plus serein. C’était sans compter avec un…camion. Sans rapport avec celui qui a fait la macabre actualité du 14 juillet. Mais chargé d’une cargaison indispensable.

Tous les musiciens étaient pourtant présents dès les premières heures de ce lundi : Martin Grubinger père et fils, AlexGeorgiev, trois percussionnistes de haut vol, ainsi que Ferhan et Ferzan Önder, les pianistes jumelles turques.

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Mais tout le dispositif considérable de percussions nécessaire au concert du soir ? Pas arrivé à Montpellier. La raison ? le patron de l’entreprise de transport qui devait convoyer les instruments de Vienne à Montpellier avait décalé d’un jour le départ de ses chauffeurs, sans prévenir personne. Le camion, à la mi-journée, était encore dans les environs de Gênes en Italie. Il fallut donc envisager toutes les hypothèses, dont celle de ne pas jouer les oeuvres (en création française) de Tan Dun (Tears of Nature) et de Fazil Say (Gezi Park I). On passe sur les sentiments des uns et des autres… Dans ce genre de situations, indispensable de garder son sang-froid et de réduire le stress ambiant !

Et pour compliquer la donne, France Musique et d’autres radios de l’UER diffusaient le concert en direct. D’où balance son préalable !

Bref, le fameux camion finit par accoster au Corum à 18h30, soit 90 minutes avant le début du concert. Nos trois percussionnistes, aidés d’une armada impressionnante de techniciens, avaient achevé de disposer leurs instruments à 19h15, vingt minutes de répétition et de balance son du Tan Dun. 

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Mais impossible de répéter l’oeuvre de Fazil Say et de prendre le risque de la diffuser en direct. France Musique devrait la proposer en podcast. Le public nombreux de Montpellier a, lui, été envoûté par la puissance évocatrice de la pièce du pianiste/compositeur turc qui relate la répression qui s’était abattue sur de paisibles manifestants dans Gezi Park à Istanbul en 2013. Trois ans plus tard, le faux coup d’Etat manigancé par Erdogan résonnait tragiquement à nos oreilles.

Bref, jusqu’à la dernière minute, tous ont essayé de sauver l’essentiel de ce concert-fleuve,  même si la Sonate de Bartok pour deux pianos et percussions, annoncée dans les programmes, a dû passer à la trappe.

Et sans doute à cause de l’extrême tension de la journée, la soirée fut de celles qui s’inscrivent dans la mémoire des mélomanes et d’un festival.

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(Ferhan et Ferzan Önder, Alex Georgiev, Martin Grubinger junior et senior)

Entre deux démonstrations de virtuosité, l’ensemble Canticum Novum nous avait ramenés aux sources de la musique ottomane des XVIème et XVIIème siècles…IMG_3896L’actualité nous rattrapait aussi au dîner qui suivit le concert. Tandis que les trois percussionnistes rempaquetaient tout le matériel, les deux soeurs pianistes profitèrent de la douceur de la nuit montpelliéraine pour reprendre des forces. Ferzan me racontait qu’elle et son mari (Martin Grubinger) hébergeaient depuis plusieurs mois dans leur  maison des environs de Vienne, un réfugié syrien, qui s’était parfaitement intégré, était devenu en peu de temps un fameux cuisinier, mais demeurait séparé de sa femme et de ses enfants qui étaient toujours bloqués en Turquie. Cet homme charmant, devenu un ami du couple, ne convenant pas à la femme de ménage (autrichienne) de Ferzan, celle-ci refuse de le voir, de nettoyer sa chambre et ses affaires, parce que « vous comprenez Madame, mon mari est au chômage et je ne vois pas pourquoi on accueille des étrangers qui nous coûtent cher »…. C’est bien l’Autriche en effet qui a failli élire un président de la République d’extrême droite il y a quelques semaines…

Fête ou défaite de la musique ?

Je publiais hier soir sur Facebook cette question : Fête des décibels et défaite de la musique ?

Plusieurs amis y ont répondu :

« Pourquoi écrire cela ? Moi, je me promène dans les 5ème et 6ème arrondissements, je vois des milliers de jeunes gens s’amuser, prendre un verre, écouter des groupes de musiciens. Ambiance bon enfant, sympa. Des chorales de quartiers, ici deux ados qui chantent du blues, là une fanfare avec ophicléide et grosse caisse, là encore un ensemble de musiques tziganes. Certes, une majorité de groupes de rock et de musiques plus… »décibélisées ». Et alors ? Où est le problème ? Voici des mois que ce pays vit dans une sinistrose déprimante, l’état d’urgence, des manifs, des flics partout… Je trouve qu’il y beaucoup de gaieté ce soir, et je me fiche que certaines des musiques ne me plaisent pas. » (Ph.C.)

...C’est peut-être parce que quelquefois on entend plus les décibels que le genre de musique lui même…😜🎶 et C’est vrai que là  je regarde à quelle heure le concert en bas de chez moi va se terminer…pour pouvoir assurer le mien demain …(K.D.)

…et moi j’ai suivi une excellente bande de percussionnistes rue des Francs Bourgeois et tout le monde dansait avec eux…(D.A.)

Ces trois commentaires émanent de musiciens « classiques » et parisiens, ils ont tous les trois raison !

La question que je posais n’était pas une remise en cause de la Fête de la musique qui, quoiqu’on en pense, est entrée dans les moeurs et les traditions. Mais alors que le matin même plusieurs médias rappelaient que 30% des populations régulièrement exposées à de fortes amplifications (les jeunes essentiellement) subissent des atteintes irrémédiables (surdité, acouphènes) à leurs capacités auditives, je m’interrogeais simplement sur la nécessité (?) de suramplifier des groupes, des chanteurs, qui se produisent dans des places ou sur des carrefours exigus. Comme hier sous les fenêtres même de la ministre de la culture au Palais Royal. L’excès de décibels tue la musique et ses interprètes, au lieu de les mettre en valeur.

Or la dimension festive de la musique, telle que la décrivent mes « commentateurs » ci-dessus, tient justement à ce qu’on la découvre, l’entend, l’aime dans la réalité des sons produits, dans la ferveur et la joie de ses interprètes amateurs ou non. Pas dans la déformation artificielle d’un son saturé.

IMG_3524IMG_3528IMG_3529(La cour du Palais Royal et les fameuses colonnes de Buren, vues du ministère de la Culture)