Paris 2024 : hymnes à l’amour

Il y a trois jours j’écrivais : Réjouissons-nous pour une fois d’avoir été capables d’organiser un tel événement, réjouissons-nous de découvrir une cérémonie d’ouverture qui sera la plus belle fête du monde.

Ce fut la plus belle fête du monde.

Tant pis pour les grincheux et les coincés. Je n’ai pas tout aimé, j’ai trouvé certaines séquences trop longues ou peu inspirées, et alors ? Que valent ces réserves face à une soirée immense, grandiose, unique ? à la force des images ?

Beaucoup auront découvert Thomas Jolly, le créateur et grand ordonnateur de la cérémonie. Je n’ai pas été surpris par la fabuleuse invention qu’il a déployée (lire La magie de l’opéra)

Lumineuse Axelle Saint-Cirel

Je ne devrais pas l’écrire ? J’ai écouté Céline Dion les yeux baignés de larmes… et je n’étais manifestement pas le seul.

Les morts du 13 juillet : Kleiber, Maazel

On a beau dire et écrire que les grands chefs ne meurent pas puisque les témoignages de leur art les immortalisent. Certains, plus que d’autres, nous manquent parce qu’ils n’ont jamais eu de successeurs de leur niveau.

13 juillet 2004 : Carlos Kleiber

Plus le temps passé depuis sa disparition il y a vingt ans, plus la figure, la personnalité, l’art de Carlos Kleiber nous apparaissent comme uniques, extraordinaires, irremplaçables. Tout a déjà été dit et écrit sur le fils d’un autre géant Erich Kleiber, même un très mauvais livre du bientôt ex-ministre de l’économie.

Relire le portrait que j’avais fait : Carlos Kleiber

13 juillet 2014 : Lorin Maazel

Autant Carlos Kleiber était rare sur le podium ou dans la fosse, parcimonieux dans sa discographie, autant son presque contemporain Lorin Maazel était prolifique, courant après les postes, les honneurs et l’argent, sans qu’on parvienne toujours bien à distinguer l’essence de son talent.

Le temps a fait son œuvre et l’on mesure aujourd’hui la chance qu’ont eue les orchestres qu’il dirigeait, et qui sous la précision de la baguette pouvaient parfois, souvent, atteindre des sommets. Lire le portrait que j’avais fait de lui, il y a dix ans exactement : L’Américain de Paris

A l’occasion du centenaire de la mort de Puccini, on peut rappeler que Lorin Maazel était aussi un chef lyrique particulièrement inspiré dans les ouvrages de ce compositeur.

Bonne musique ne saurait nuire

J’avais commencé un billet sur la situation politique, je le poursuivrai quand elle sera stabilisée, si tant est que ce soit le cas. Mes convictions n’ont pas changé (Le choc de juin) donc la suite du billet bientôt !

En attendant, on continue d’écouter de la musique, même d’aller au concert.

Lundi j’étais au théâtre des Bouffes du Nord, ce lieu toujours aussi improbable dans un quartier qui ne doit pas plaire beaucoup aux mânes de Marine et Jordan (oui c’est comme ça maintenant, on appelle les leaders politiques par leurs prénoms !).

Pour écouter des artistes que j’aime beaucoup : Adam Laloum et le quatuor Hanson.

J’ai écrit pour Bachtrack ce que j’en avais pensé : Schumann en clair-obscur

Les mêmes viennent de sortir un double CD, avec cet incroyable bouquet de chefs-d’oeuvre de musique de chambre, tous nés de la plume de Schumann la même année 1842.

J’ai fait le compte, je dois avoir une vingtaine de versions différentes du Quintette avec piano, notamment celle avec laquelle j’ai entendu l’oeuvre pour la première fois, celle d’Artur Rubinstein avec le quatuor Guarneri. Et ce mouvement lent qui m’émeut aux larmes à chaque écoute

Puis c’est avec Martha Argerich, et ses enregistrements successifs que j’ai poursuivi ma découverte de l’oeuvre. Je tombe à l’instant sur cette version captée il y a moins d’un an au Teatro Colon à Buenos Aires, c’est tout juste miraculeux !

Mais j’ai une affection toute spéciale pour l’un des derniers disques de mon cher Menahem Pressler avec le quatuor Emerson :

Les souvenirs reviennent, en même temps que j’évoque Menahem Pressler ou le quatuor Hanson. Je n’oublie pas que ce dernier avait ouvert le seul week-end qu’on avait pu maintenir de l’édition 2020 du Festival Radio France annulée pour cause de pandémie (lire 2890 jours : Cordes sensibles), et encore moins que Menahem Pressler nous avait redonné foi en l’humanité, deux jours après l’effroyable attentat de Nice le 14 juillet 2016 (La réponse de la musique).

La douce compagnie de la mort

Ces derniers jours, la mort est ma compagne, non pas que je m’en approche ou que je la redoute pour moi – je suis bien placé pour savoir qu’elle peut survenir à l’improviste ou qu’on peut la frôler (Une expérience singulière ). Mais tous les jours la mort s’impose dans l’actualité, brutale, massive, lors des guerres en cours au Moyen-Orient ou en Ukraine. Dans les cercles de famille ou d’amitié.

Ist dies etwa der Tod ?

La plus belle, la plus douce, la plus sereine des odes à la mort est la dernière mélodie des « Vier letzte Lieder » de Richard Strauss sur un poème de Joseph von Eichendorff : Im Abendrot / Au couchant

Wir sind durch Not und Freude
gegangen Hand in Hand;
vom Wandern ruhen wir
nun überm stillen Land.

Rings sich die Täler neigen,
es dunkelt schon die Luft,
zwei Lerchen nur noch steigen
nachträumend in den Duft.

Tritt her und laß sie schwirren,
bald ist es Schlafenszeit,
daß wir uns nicht verirren
in dieser Einsamkeit.

O weiter, stiller Friede!
So tief im Abendrot.
Wie sind wir wandermüde–
Ist dies etwa der Tod?

Dans la peine et la joie

Nous avons marché main dans la main ;

De cette errance nous nous reposons

Maintenant dans la campagne silencieuse.

Autour de nous les vallées descendent en pente,

Le ciel déjà s’assombrit

Seules deux alouettes s’élèvent,

Rêvant dans la brise parfumée.

Approche, laisse-les battre des ailes,

Il va être l’heure de dormir ;

Viens, que nous ne nous égarions pas

Dans cette solitude.

Ô paix immense et sereine,

Si profonde à l’heure du soleil couchant!

Comme nous sommes las d’errer !

Serait-ce déjà la mort ?

La traduction est bien faible pour traduire le sublime du poème allemand.

Se rejoindre dans la mort

J’ai immédiatement pensé à ce poème en apprenant la mort, le 8 juin dernier, du danseur Eric Vu-An, trois semaines après celle de son compagnon Hugues Gall, surtout après la très longue épreuve d’une cruelle maladie.

Wir sind durch Not und Freude
gegangen Hand in Hand;
vom Wandern ruhen wir
nun überm stillen Land.

J’imagine que, si l’on croit au Ciel, le parfait germanophone qu’était Hugues Gall a pu accueillir Eric avec ces mots si forts, si justes.

Je n’ai pas l’habitude d’assister à des obsèques, sauf de très proches bien sûr. Pourtant j’ai assisté ce lundi à celles d’Hugues Gall en l’église Saint-Roch. Sans doute le besoin de revivre un peu d’un passé heureux. De partager silencieusement des souvenirs que les témoignages de ses proches ont ravivés, en particulier les deux Christian, Christian de Pange, qui fut secrétaire général de l’Opéra de Paris (et brièvement mon adjoint à la direction de la Musique de Radio France), et Christian Schirm, fidèle entre les fidèles de Genève à Paris.

Il y avait des ministres, des personnalités du monde musical, et beaucoup de gens que je n’ai pas reconnus. De belles plages de musique aussi et surtout, sommet d’émotion, Ständchen, la sérénade de Schubert transcrite par Liszt sous les doigts de Lucas Debargue. La réverbération de la nef de l’église Saint-Roch ajoutait à l’intensité de ce moment.

Ici dans l’interprétation d’un autre magnifique artiste, Alexandre Kantorow

La maison de ses chansons

Lundi matin, dans Télématin, l’interview de Loïc Résibois, atteint de la maladie de Charcot, qui regrettait que la loi sur la fin de vie en discussion à l’Assemblée nationale n’ait pas pu aboutir en raison de la dissolution prononcée dimanche soir par Emmanuel Macron, m’avait fait penser à Françoise Hardy. Son fils Thomas qui donnait régulièrement de ses nouvelles ne disait plus rien depuis quelque temps, je redoutais que ce silence soit de mauvais augure.

Ce matin au réveil on a su que Françoise Hardy était enfin délivrée de ses souffrances. Que n’a-t-elle pu choisir de partir avant de subir l’intolérable ? pourquoi lui refuser une mort douce ?

J’ai aimé cette belle personne, et ses chansons qui nous étreignent, qui ont le parfum de la mélancolie, de ces larmes qui font du bien… Les artistes ne meurent pas, ils demeurent en nous.

Quelques-unes des chansons de Françoise Hardy qui me touchent plus particulièrement :

Les maisons où j’ai grandi

Les joies de juin

D Day #80 : Félicitations

Félicitations à France 2, à la télévision publique en général, pour cette journée très réussie de commémoration des 80 ans du Débarquement. De Télématin à la cérémonie de fin d’après-midi, j’ai appris beaucoup de choses, de détails historiques, que j’ignorais, et cela sans le recours à d’incessants micro-trottoirs qui tiennent trop souvent lieu de reportages. Musicalement, la cérémonie internationale d’Omaha Beach avait l’allure et la carrure nécessaires : tout et tous étaient à leur place. Lambert Wilson, magnifique récitant, Alexandre Tharaud et son piano poétique, le choeur de l’Armée française préparé par sa cheffe Aurore Tillac, et peut-être surtout la Maîtrise populaire de l’Opéra Comique qui nous a profondément émus.

Chantilly sans crème

En septembre dernier, j’avais bien aimé le rendez-vous festif qu’Iddo Bar-Shai propose à Chantilly (Double crème). Je me réjouissais de retrouver le cadre imposant des anciennes écuries royales, en ce premier jour de juin, pour les Coups de coeur de Steven Isserlis.

Déception, frustration de ne pas plus et mieux entendre des musiciens que j’admire, comme je l’ai écrit pour Bachtrack : Frustrations à Chantilly

Oslo à Paris

Mardi dernier en revanche, l’affiche a tenu ses promesses. Un programme tout Brahms proposé par l’Orchestre philharmonique d’Oslo en tournée, dirigé par un chef qu’on connaît bien à Paris, Klaus Mäkelä, jouant aussi la partie de violoncelle du double concerto de Brahms. En compagnie d’un violoniste, Daniel Lozakovich, qui ne cesse de nous impressionner, concert après concert. Compte-rendu enthousiaste à lire sur Bachtrack : Klaus Mäkelä voit double avec l’Orchestre philharmonique d’Oslo

En marge du concert, deux brèves rencontres inattendues. Dans le métro de retour d’abord, une vieille dame un peu voûtée, le regard pétillant, s’adressant à deux jeunes hommes qui venaient manifestement d’assister au concert, et une voix que je n’ai reconnue qu’au dernier moment avant qu’elle ne sorte à la station Stalingrad, l’une des productrices emblématiques de France Musique, Martine Kauffmann, que je n’avais plus revue depuis près de trente ans.

En revanche, je savais d’avance que j’apercevrais au pupitre de clarinettes, Pierre Xhonneux (prononcer O-noeud), un musicien que j’avais engagé tout jeune – il avait 18 ans ! – à l’Orchestre philharmonique de Liège, et qui avait rejoint les rangs du philharmonique d’Oslo en 2015. Impossible de le retrouver dans le dédale de couloirs et de salles qui forme les coulisses de la Philharmonie, au milieu des « flightcases » de l’orchestre. Le lendemain matin, sortant du Café Charlot, rue de Bretagne où j’ai mes habitudes pour le petit déjeuner, je tombe sur Pierre et deux de ses collègues norvégiens. Ou comment le hasard fait bien les choses…

Sawallisch inconnu

Je l’ai longuement évoqué il y a un mois (Sawallisch ou les retards d’un centenaire) à propos de deux publications récentes. Je n’avais pas encore reçu le premier des deux coffrets que Warner consacre au chef allemand, né en 1923, disparu en 2013. Par rapport à un premier coffret EMI, acheté naguère au Japon, qui était limité au répertoire symphonique et concertant, il y a bien sûr l’œuvre chorale (Schubert) et de nombreux disques de Lieder où Sawallisch est au piano, mais aussi quelques pépites que je n’avais jamais vues en CD parmi les premiers enregistrements du jeune chef avec le Philharmonia.

ou encore une complète découverte pour moi que ces mélodies de Pfitzner avec Dietrich Fischer-Dieskau

Et puis, last but not least, l’excellent texte de Remy Louis, qui est une mine d’informations de première main sur l’art de ce chef.

Mon marché de printemps

J’ai une dilection particulière pour ces musiques qu’Armin Jordan qualifiait de « décadentes » avec une gourmandise non feinte, comme celles de Schreker ou Zemlinsky. Christoph Eschenbach nous offre une belle nouveauté avec ce double album enregistré à Berlin, et deux solistes splendides, Chen Reiss et Mathias Goerne.

Trouvé à petit prix sur jpc.de, je n’avais jamais repéré ce CD paru en 1998 de Stephen Hough (pour la prononciation, je renvoie à Comment prononcer les noms de musiciens ?) consacré à un compositeur singulier autant qu’admirable, Federico Mompou

Le baromètre des chefs

Le cas Roth

Il me faut revenir sur le billet que j’ai publié le 27 mai – Confidences et confidentialité – où j’évoque la situation du chef François-Xavier Roth. J’ai eu nombre de commentaires, d’interpellations, de réactions de la part d’amis, de musiciens et de musiciennes, qui me conduisent à préciser mon propos.

Lorsque j’écris  » il n’y a pas eu de violence sur autrui, ni fait pénalement répréhensible, juste des situations ridicules dont la seule victime est l’auteur » c’est au minimum incomplet, s’agissant des personnes, musiciens ou non, placés sous l’autorité artistique et/ou hiérarchique du chef. On pense évidemment en premier lieu aux artistes qui jouent au sein de l’orchestre Les Siècles, qui, à la différence des autres orchestres et institutions que dirige FXR (le Gürzenich à Cologne) n’est pas une structure permanente. Des amis musiciens me faisaient très justement remarquer que des SMS de nature sexuelle constituent bien une forme de harcèlement, réprimé par la loi. et qu’il faut bien du courage aux victimes de harcèlement pour engager une procédure judiciaire.

Pour le reste, la prudence me semble devoir être la règle dans les commentaires, l’expression sur les réseaux sociaux. À ceux qui sont en situation de responsabilité – et à eux seuls – d’exercer leurs droits et surtout leurs devoirs pour faire toute la lumière sur cette malheureuse affaire.

L’ascension d’un chef

Je ne veux faire aucun rapprochement hasardeux, mais c’est bien à cause d’un phénomène de même type que celui qui est reproché à Roth – le comportement du chef britannique John Eliot Gardiner à l’égard de l’un de ses interprètes (lire ici) – qu’un jeune chef portugais, Dinis Sousa, a surgi en pleine lumière depuis quelques mois. Il a dû remplacer en effet Gardiner dans la totalité des projets que ce dernier avait engagés avec ses forces du Monteverdi Choir and Orchestra.

Hier s’est achevé une forme de marathon Beethoven à la Philharmonie de Paris : en quatre concerts, le Monteverdi Choir et son jumeau orchestral ici dénommé Orchestre révolutionnaire et romantique, dirigés par Dinis Sousa, ont donné les symphonies 2,3,4,5,6,7 et 9 ainsi que la Messe en do.

J’invite à lire mes comptes-rendus sur Bachtrack, en particulier sur une mémorable Neuvième, une Héroïque impressionnante, et finalement tout cette aventure.

Au bonheur de la Pastorale

Le triomphe de la fraternité

L’apothéose finale

Je reviendrai sur ces concerts et sur la personnalité de ce jeune chef qui me paraît avoir tout compris des enjeux et des risques d’une carrière musicale à notre époque.

Pour le moment il n’y a pas de captation disponible des concerts de la Philharmonie, mais celle-ci, réalisée il y a moins d’un an à Newcastle, avec l’orchestre Northern Sinfonia, dont Dinis Sousa est le directeur musical, donne une assez juste idée de sa direction et de sa conception des symphonies de Beethoven :

Je reviendrai aussi sur le coffret que je viens de recevoir, qui récapitule le mandat du chef anglais Antonio Pappano avec la Santa Cecilia de Rome

Antonio Pappano que j’applaudissais il y a un mois à la Philharmonie de Paris. Lire : Pappano et le LSO. Il dirigeait la 2e symphonie de Rachmaninov, qu’il a gravée à Rome et qu’on retrouve dans ce coffret :

Sur les basques de Ravel

C’est à croire que toute la touristerie s’est donné rendez-vous sur la côte basque coté français durant ce viaduc de l’Ascension. Biarritz inatteignable, Guéthary invisitable, et finalement non sans bouchons, l’accès à un nouveau parking de Saint-Jean de Luz peu avant qu’il affiche complet. Mais en sortant, la récompense : la vue directe sur la maison natale de Ravel de l’autre côté du port sur la commune de Ciboure (l’étrange façade flamande qui détonne au milieu des maisons en pur style basque.

La maison natale de Ravel à Ciboure sur le port de Saint-Jean-de-Luz

En rentrant je me replongerai dans les écrits de Ravel. Où il évoque sa « basquitude », ses fréquents retours au pays. J’ai trouvé ceci, un témoignage de Gustave Samazeuilh sur « les nombreux étés que nous avons passés ensemble en ce Pays Basque… Nous voisinions quotidiennement, soit dans les logis qu’il habita successivement à Ciboure ou dans la grande rue de Saint-Jean-de-Luz, soit sur ce coteau de Bordagain, où les miens et moi-même avions fixé nos pénates. Ravel aimait le vaste horizon de mer et de montagne qu’on y découvre. Il goûtait la douceur de l’air, la lumière affectueuse et vive. Que de fois sommes-nous montés en haut de la tour de l’ancienne abbaye de Bordagain pour voir se coucher le soleil ou monter la lune au zénith, quitte à prolonger ensuite notre soirée en la maison voisine aux volets rouges, dont l’isolement nous permettait de musiquer ou de deviser jusqu’à des heures fort avancées ? En descendant vers Saint-Jean-de-Luz le matin, je passais devant la maison de Ravel. Un siffle de ralliement bien connu de ses amis d’alors : le thème initial de la Seconde Symphonie de Borodine… Ravel se mettait à sa fenêtre, souvent  en pittoresque costume de bain.

D’autres fois, j’entendais son piano, je grimpais ses étages, et j’avais souvent de précieuses surprises. Une autre fois – beaucoup plus tard – je goûtais le savoureux spectacle de voir Ravel en peignoir jaune et en bonnet rouge écarlate, me jouant d’un doigt, avant d’aller prendre notre bain matinal, le thème du Boléro, et me disant : « Mme Rubinstein me demande un ballet. Ne trouvez-vous pas que ce thème a de l’insistance ? Je m’en vais essayer de le redire un bon nombre de fois sans aucun développement en graduant de mon mieux mon orchestre. » On sait avec quelle étourdissante virtuosité il sut réussir cette gageure.

D’autres jours, nous allions faire de longues promenades pédestres ou des randonnées automobiles en Béarn, sur la côte espagnole jusqu’à Santander, en Navarre, en Soule. Je me souviens, en particulier, de celle qui nous amena, par l’admirable route du col de Lesaca, de Pampelune à Estella, et retour par Roncevaux, Saint-Jean-Pied-de-Port et Mauléon. Ravel en avait rapporté le plan d’une œuvre basque pour piano et orchestre, « Saspiak bat », dont il m’a souvent parlé, et que seule la difficulté qu’il éprouva à trouver l’idée pour la pièce expressive du milieu, à laquelle il tenait particulièrement, lui fit abandonner. J’ai toujours pensé que les éléments des pièces vives, notamment de la première et la dernière : une fête sur la place de Mauléon, avaient été utilisées dans les pièces correspondantes du Premier Concerto de piano… »

Saint-Jean-de-Luz et Louis XIV

Saint-Jean-de-Luz est entrée dans la grande histoire de France pour avoir hébergé le mariage de Louis XIV avec l’infante d’Espagne, Marie-Thérèse d’Autriche le 9 juin 1660 en l’église Saint-Jean-Baptiste.

L’église Saint-Jean-Baptiste de Saint-Jean-de-Luz

La maison, construite en 1643, où Louis XIV séjourna durant un mois en 1660, aujourd’hui appelée Maison Louis XIV

Donnant sur le port, la demeure où résida l’Infante d’Espagne avant son mariage avec Louis XIV.

L’attrait principal de Saint-Jean-de-Luz est bien entendu son bord de mer, qui n’est pas, comme d’autres de la côte basque, envahi par les terrasses et les échoppes.

Ce que j’ai découvert, en longeant l’élégant bâtiment de La Pergola, qui abrite le Casino, c’est que c’est l’oeuvre de l’architecte Robert Mallet-Stevens en 1927

Saint-Jean-Pied-de-Port et les pèlerins de Compostelle

Sans le savoir, j’ai emprunté les routes qu’aimait parcourir Ravel avec son ami Samazeuilh, dans ce pays basque pyrénéen si charmant. Ainsi cette halte à Saint-Jean-Pied-de-Port, où l’on a vu nombre de pèlerins en chemin vers Saint-Jacques-de-Compostelle.

La porte du Roy qui donne accès à la citadelle qui surplombe la ville.

On aurait pu emprunter le col de Roncevaux, se remémorer la Chanson de Roland, mais une manifestation apparemment sportive nous a privé de cet itinéraire. Pour s’en consoler, on peut écouter cet air extrait d’un opéra dont j’ignorais même jusqu’à l’existence avant que le Palazzetto Bru Zane ne l’exhume – Roland à Roncevaux – d’Auguste Mermet, un ouvrage de 1864.

Une semaine pas très ordinaire

Je me dis régulièrement que je devrais revenir à la raison première de ce blog : un journal. Comme je le faisais naguère, y relatant mes impressions, les grands et surtout les petits événements du jour.

J’avais commencé au début de la semaine un article sobrement intitulé Un dimanche à Paris. Et nous voici vendredi ! Je suis bon pour une récapitulation hebdomadaire…

Une création décevante

Comme j’ai tout raconté sur Bachtrack, je ne vais pas détailler ici ma soirée de vendredi passé à la Philharmonie. L’amitié, voire l’admiration qu’on éprouve pour un interprète ou un créateur, doivent-elles prendre le pas sur le devoir du critique ? J’ai déjà répondu ici : L’art de la critique.

Au théâtre ce soir

Je me suis laissé entraîner, samedi soir, au théâtre Edouard VII, où je n’avais pas remis les pieds depuis un bon bout de temps. Je n’avais pas repéré cette pièce – L’amour chez les autres – ni ses interprètes, encore moins son auteur Alyn Ayckbourn.

Quel bonheur de pouvoir rire presque continûment grâce à la mécanique implacable du texte et au burlesque débridé du jeu des acteurs et de la mise en scène de Ladislas Chollat. Mention particulière pour le couple de folie formé par Jonathan Lambert et l’impayable Virginie Hocq, naguère découverte à Liège.

Un tour chez le libraire

Lorsque je passais mes dimanches à Paris, ce qui m’arrive de plus en plus rarement, l’étape obligée après le petit déjeuner au Café Charlot, c’était, juste en face, le libraire de la rue de Bretagne. Je n’y vais plus que pour voir les nouveautés, mais je n’y achète plus rien depuis qu’on a signifié aux clients fidèles qu’on n’avait plus besoin de leur fidélité… Mais j’ai repéré deux ouvrages que j’ai finalement téléchargés, non sans avoir eu d’abord de sérieux doutes quant à leur intérêt.

L’agent suédois

Je pense que c’est bien la première fois, en tout cas dans cette collection Actes Sud, qu’un ouvrage est consacré non à un compositeur ou un interprète illustre, mais à un agent, organisateur de festival. Je ne dirai rien des sentiments que j’ai éprouvés jadis, lorsque je travaillais sur le même territoire que lui, la Suisse romande, ou plus récemment lors d’une mission à l’OSR, envers Martin Engström. Le fait même que ce livre existe décrit assez l’importance que le personnage a de lui-même ! Mais c’est aussi, à ma connaissance – et c’est pour cela que ce livre m’a intéressé – la première fois qu’un responsable important de la vie musicale classique raconte le dessous des cartes, les coulisses du métier. Avec cette sorte de décontraction, de désinvolture même, qui lui fait nommer et donner des détails parfois intimes sur des personnes encore vivantes et actives. Je ne suis pas sûr que les artistes, les sponsors, les élus qui ont soutenu l’aventure du Verbier Festival soient très heureux de ces révélations….

Encore Mitterrand ?

Encore un bouquin sur Mitterrand, presque trente ans après sa mort ? Au moins celle qui fut la secrétaire générale adjointe de l’Elysée à la fin du second septennat du président socialiste ne s’est pas précipitée, comme tant d’autres, pour raconter ses souvenirs. Et finalement on se laisse prendre par un récit qui ne fait aucune révélation à proprement parler, mais qui complète la vision, la compréhension qu’on avait d’un personnage complexe. On est obligé de croire – ou pas – l’auteure sur parole, puisque de la plupart des confidences que fait Anne Lauvergeon, nul ne peut plus attester la véracité.

C’est évidemment tout à fait secondaire, et sans aucun intérêt pour l’histoire contemporaine, mais j’ignorais jusqu’où était allé le premier amour de Mitterrand, pour la dénommée Marie-Louise Terrasse, plus connue sous son nom de télévision. Catherine Langeais et son mari Pierre Sabbagh avaient élu domicile dans la commune voisine de la mienne, Valmondois. Elle est morte deux ans après son premier fiancé. Et sa tombe au cimetière de Valmondois est bien mal entretenue…

Encore le concerto de Schumann ?

Lundi le temps de faire un aller-retour entre Paris et le Val d’Oise pour tenir ma permanence de conciliateur de justice, j’étais de retour à la Philharmonie, toujours pour le compte de Bachtrack : Martha Argerich dans le concerto de Schumann, l’orchestre symphonique de Londres et son nouveau directeur musical le chef bien anglais Antonio Pappano et la Deuxième symphonie de Rachmaninov. Le cocasse dans l’histoire, c’est que l’organisateur de ce concert, l’infatigable André Furno, créateur de la série Piano ****, avait voulu rendre hommage par ce programme à Claudio Abbado, disparu il y a dix ans, en même temps qu’à Maurizio Pollini. Les liens Abbado/Argerich, Abbado/LSO sont évidents, mais la 2e de Rachmaninov est l’une des seules symphonies qu’Abbado n’a jamais dirigées…

De ce concert, j’ai tout dit sur Bachtrack : Martha Argerich réinvente le concerto de Schumann.

Et dans mon précédent billet je rappelais quelques-uns de mes souvenirs de la pianiste argentine : Martha Argerich à Tokyo.

Cincinnati – Paris

J’ai été un peu surpris par l’annonce de la nomination de Cristian Măcelaru comme successeur de Louis Langrée à la tête de l’orchestre symphonique de Cincinnati.

Je savais qu’il faisait partie des « possibles », mais compte-tenu de ses engagements en Europe (la WDR à Cologne, et l’Orchestre national de France à Paris), je doutais qu’il soit retenu pour une fonction exigeante et chronophage. On sait qu’il quittera Cologne à la fin de la saison prochaine. Pas d’information pour l’heure du côté du National…

On était justement jeudi soir à l’auditorium de Radio France pour un programme tout français dirigé par Măcelaru. Un compte-rendu bientôt sur Bachtrack.

En attendant on va prendre le temps ce week-end d’écouter une nouveauté discographique d’importance : les trois symphonies et les deux rhapsodies roumaines d’Enesco. On est encore impressionné par le souvenir de la 3e symphonie donnée à Bucarest l’automne dernier (lire Pourquoi pas Enesco ?)

Inclassables : Biolay, Rattle et Joséphine M.

Un article pour évoquer trois inclassables : un film, un chef, une femme.

Un jeudi au cinéma

J’avais quelques heures devant moi, jeudi dernier, avant le deuxième des concerts de l’intégrale Sibelius à Radio France (voir mon dernier article Mes symphonies de Sibelius). J’ai choisi un film dont je ne savais rien, parce que la salle et l’horaire me convenaient, et je suis très bien tombé.

Le pitch : Arthur Berthier (Benjamin Biolay), critique rock relégué aux informations générales après avoir saccagé une chambre d’hôtel, découvre que le journalisme est un sport de combat. Envoyé à l’hôpital par un CRS en couvrant l’évacuation d’un camp de migrants, il tombe sous le charme de Mathilde (Camille Cottin) la responsable de l’association Solidarité Exilés et accepte d’héberger Daoud, un jeune Afghan, pour quelques jours croit-il.« 

Pour son premier film, Julie Navarro réussit à traiter un sujet casse-gueule sous la forme d’une comédie romantique : ce n’est pas un faux documentaire militant sur ces pauvres migrants, impossibles à loger à Paris – même si tout sonne et résonne juste dans la description de ces bénévoles confrontés aux urgences du quotidien. Aucun personnage n’est caricatural, et si la fin, un peu trop attendue, vire à l’eau de rose, on n’a pas le sentiment de s’être fait avoir ni sur le contenu ni sur le contenant.

Sir Simon à Berlin

Après avoir « emboîté » sa nombreuse discographie à Birmingham, Warner vient de faire de même pour la période berlinoise de Simon Rattle

Je n’avais pas beaucoup de ces disques. Ce coffret comme le précédent me laisse perplexe quant à la trace que le chef anglais a laissée à Berlin. Peut-on imaginer discographie plus disparate, avec des redites de Birmigham à Berlin qui n’apportent rien de neuf ? Pourquoi des poèmes symphoniques de Dvorak ? une Symphonie fantastique qui manque complètement de folie ? On aime bien les Haydn qui suivent un triptyque (60,70,90) déjà gravé à Birmingham, une Carmen surprenante avec Mme Rattle dans le rôle-titre… On va essayer d’écouter le reste sans préjugés

D’autant que les quelques fois où j’ai entendu Simon Rattle en concert, je n’ai pas mesuré mes éloges : voir Berlin à Paris, Vérifications. Encore récemment à la Philharmonie, j’avais chroniqué pour Bachtrack sa Sixième de Mahler « suffocante ».

Hommage à Joséphine Markovits

Qui dans le microcosme musical parisien ne connaissait pas Joséphine Markovits, disparue ce 18 avril à l’âge de 77 ans ? Le portrait que Radio France fait d’elle est assez juste (Figure historique du Festival d’automne) mais il ne dit pas l’incroyable ténacité qui animait celle qui fut consubstantielle au Festival d’automne. Il y a trente ans quand je dirigeais France Musique, elle était déjà incontournable, en bisbille permanente avec toutes les autres institutions musicales de la place, a fortiori Radio France, dès lors qu’on lui résistait ou qu’on ne partageait ses enthousiasmes souvent coûteux. Sa technique, très bien rodée, pouvait se résumer à : « Je commande, vous exécutez (et vous payez !) ». J’en ai encore fait les frais comme directeur de la Musique, en octobre 2014… Mais Joséphine soulevait les montagnes, et finissait toujours par obtenir ce qu’elle voulait en faveur des créateurs et de la création. C’était de surcroît une commensale très agréable et dotée d’un sens de l’humour ravageur y compris à ses dépens !

Je ne suis pas sûr qu’il y ait encore dans notre univers culturel des personnages aussi clivants, entiers, voués tout entiers à leur passion.

Hommage !

Mes symphonies de Sibelius

J’ai été vraiment très heureux de participer, la semaine dernière, à une aventure unique : l’intégrale en trois concerts consécutifs des symphonies de Sibelius par l’Orchestre philharmonique de Radio France dirigé par son directeur musical, Mikko Franck. J’ai tout raconté sur Bachtrack : Le fascinant parcours de Mikko Franck dans les paysages de Sibelius.

Cette intégrale est à réécouter sur France Musique

Ce qui était unique ici, c’est l’immersion trois soirs de suite dans les sept symphonies de Sibelius, avec le même chef et le même orchestre.

Sibelius autorise une multiplicité d’approches, d’interprétations. Plutôt que les habituelles références toujours citées pour les intégrales, je voudrais distinguer quelques versions moins attendues, plus rares de chacune des symphonies, qui occupent une place de choix dans ma discothèque.

Symphonie n°1 : Carl von Garaguly / Orchestre philharmonique de Dresde

Carl von Garaguly (1900-1984) est un chef d’origine hongroise, qui a fait l’essentiel de sa carrière en Scandinavie et qui a laissé des enregistrements remarquables des 1e, 2e et 7e symphonies de Sibelius avec l’orchestre philharmonique de Dresde (à ne pas confondre avec la Staatskapelle de la même ville !)

Symphonie n°2 : Pierre Monteux / London Symphony Orchestra

Comme c’est de loin la plus enregistrée des symphonies de Sibelius, j’en compte un grand nombre de versions dans ma discothèque. La plus juvénile d’entre elles est celle d’un homme de 85 ans, l’immense Pierre Monteux (1875-1964), nommé en 1961 chef à vie du London Symphony Orchestra !

Symphonie n°3 : Okko Kamu / Orchestre philharmonique de Berlin (DG)

En 1969, le jeune chef finlandais gagne le concours de direction Herbert von Karajan. Dans la foulée, le chef de l’Orchestre philharmonique de Berlin lui confie son orchestre pour enregistrer la 2e symphonie, mais c’est à Helsinki en 1971 que Kamu grave la 3e avec l’orchestre de la radio finlandaise.

Symphonie n° 4 : Ernest Ansermet / Orchestre de la Suisse romande (Decca)

Le grand chef suisse, fondateur de l’Orchestre de la Suisse romande, s’est peu aventuré en terres nordiques, mais on n’est pas étonné qu’il ait été attiré par la plus « moderne » des symphonies de Sibelius, la Quatrième, dont il souligne l’âpreté et les audaces

Symphonie n° 5 : Herbert von Karajan / Orchestre philharmonique de Berlin (live 28 mai 1957)

Herbert von Karajan, justement, a été l’un des interprètes les plus constants et inspirés de Sibelius. Les enregistrements de studio avec le Philharmonia ou les Berlinois sont légendaires, mais cette captation d’un concert à Berlin, le 28 mai 1957, quelques mois avant la mort du compositeur, est vraiment exceptionnelle : le finale est époustouflant ;

Symphonie n° 6 : John Barbirolli / Hallé Orchestra

Le chef britannique John Barbirolli (1899-1970). a toujours été un interprète particulièrement inspiré de Sibelius. Il creuse cette 6e symphonie comme peu le font, lui donnant une dimension tragique peu banale.

Symphonie n°7 : Lorin Maazel / Orchestre philharmonique de Vienne (Decca)

Pour l’ultime symphonie, on a l’embarras du très bon choix. C’est par la version du jeune Lorin Maazel à Vienne (1964) que j’ai découvert l’oeuvre : les timbres des Viennois, la somptuosité de la prise de son, rendent pleinement justice à ce chef-d’oeuvre.

Tout cela n’est évidemment pas exhaustif ! Pour chaque symphonie, je pourrais citer tant d’autres versions qui, à un titre ou un autre, me séduisent ou m’intéressent. Sur ce blog, j’ai nombre souvent évoqué Sibelius et ses interprètes, comme Santtu-Matias Rouvali, Paavo Järvi (la première intégrale enregistrée avec un orchestre français, l’Orchestre de Paris !), Alexander Gibson, Paavo Berglund évidemment et ses trois intégrales plus quelques versions isolées, Eugene Ormandy et la photo, dont il n’était pas peu fier, de sa rencontre avec le compositeur en 1955

le formidable James Levine pour les 2e, 4e, 5e symphonies, Klaus Mäkelä à Oslo, Mariss Jansons, Neeme Järvi, Horst Stein, Esa-Pekka Salonen, plus étonnant peut-être dans cette liste Georges Prêtre…. Liste non exhaustive qu’on complètera à l’occasion…

Pour revenir à Mikko Franck, sa discographie sibélienne se résume à un seul disque enregistré au tout début de sa carrière avec une très belle version de la Suite de Lemminkäinen.