En moins de deux semaines, j’aurais pu assister à trois représentations différentes de Madama Butterfly, l’opéra de Puccini. À Paris(dans l’inépuisable mise en scène de Bob Wilson, déjà vue au moins deux fois), à Liège et à Montpellier.
J’ai beaucoup aimé ce que j’ai vu et entendu mercredi soir.
On aurait pu imaginer une direction plus investie, plus chatoyante, tant la musique sublime de Puccini y invite, mais les forces musicales de Montpellier, orchestre et choeurs, ont, quelques semaines après l’éblouissant Fervaal dans le cadre du Festival Radio France, fait une nouvelle démonstration de leurs qualités d’ensemble.
(Noëlle Geny et le choeur de l’Opéra national de Montpellier)
Mise en scène juste, épurée, sensible de Ted Huffman.
Distribution, comme toujours à Montpellier, à peu près parfaite : les chanteurs ont la voix et le physique de leurs rôles (ce qui n’était pas tout à fait le cas lors d’un récent Don Giovanni).
Karah Sonest une Butterfly bouleversante, voix d’airain qui sait user de ses fragilités, le Pinkerton du jeune ténor chilien Jonathan Tetelmana toutes les séductions, la voix n’est pas très puissante, mais le timbre est solaire et la prestance admirable. Mêmes compliments pour le Sharpless d’Armando Noguera, qu’on a déjà entendu sur d’autres scènes, et la Suzuki ombrageuse de Fleur Barron, et tous les autres rôles.
Pour ceux qui le peuvent, précipitez vous ce soir ou dimanche après-midi au Corum de Montpellier. Et pour tous les autres, l’indépassable version Freni-Pavarotti-Karajan !
Ce soir, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, le jeune chef hongrois Gergely Madarasinaugure son mandat de directeur de musical de l’Orchestre philharmonique royal de Liège. Ce vendredi, il reprend le même programme à Liège, devant le public de la Salle Philharmonique de Liège, dont je ferai partie.
Il y a très exactement vingt ans, le 25 septembre 1999, allait commencer pour moi une longue et belle page de ma vie professionnelle. À Liège.
J’ai raconté ici la fin de mon aventure à France Musique (La séparation). Dans son numéro de l’été 1999, Diapason avait publié une annonce, que je n’avais pas vue immédiatement : « L’Orchestre philharmonique de Liège recrute son Directeur général« .
J’avais écrit, proposé ma candidature. On m’en avait accusé réception, mais j’avais dû appeler au téléphone Robert Wangermée, un personnage important de la vie musicale belge disparu il y a deux mois à l’âge respectable de 99 ans, qui était alors « administrateur délégué » de la phalange liégeoise et grand ordonnateur d’un processus de recrutement qu’il avait initié. Il m’avait rassuré et assuré qu’il ne s’agissait pas d’un concours bidon, que je serais convoqué à un entretien.
Les cinq candidats sélectionnés parmi près de 40 postulants furent bien convoqués à se présenter devant un jury le 25 septembre 1999.
J’avais repéré que, la veille, l’OPL donnait son concert d’ouverture de saison à la basilique Saint-Martin de Liège (lire Le Russe de l’orchestre). Patrick Davin dirigeait le concerto pour violon de Beethoven (avec Frank Peter Zimmermann) et la symphonie de Chausson.
J’eus la surprise d’y retrouver un homonyme, ancien collègue de Radio France, mais à l’entracte du concert, plusieurs personnes m’abordèrent, se présentant l’un comme directeur de l’opéra – devenu mon excellent ami Jean-Louis Grinda – l’autre comme « directeur » de l’orchestre (j’apprendrais vite pourquoi il se prévalait de ce titre), et d’autres encore venus me saluer, alors que je ne connaissais personne. Manifestement « on » voulait voir de près ce candidat français prêt à quitter Paris pour Liège !!
(Avec Séverine Meers, l’attachée de presse, Christian Arming, directeur musical de 2011 à 2019)
Le lendemain, c’était un samedi, il faisait beau, le centre-ville de Liège qui ressemblait à un gigantesque chantier, avait retrouvé un aspect plus avenant que la veille. J’étais convoqué à 11 h dans les locaux administratifs de l’Opéra, à l’arrière du bâtiment. Une jeune femme vint me prévenir que le jury avait pris du retard. Je patientai jusqu’à midi dans une salle d’attente glauque et sombre. Je serais le dernier candidat, puisque l’un des cinq retenus, un Anglais, s’était désisté au dernier moment.
Je fus donc introduit dans une salle heureusement plus claire, inondée de soleil, face à une bonne vingtaine de personnes, un jury très élargi dont on ne m’avait pas communiqué la composition. Je fus soumis à un feu roulant de questions, de manière très organisée, sur tous les aspects qui s’attachent à la fonction de directeur général : projet artistique, compétences administratives et financières, relations sociales, etc. On essaya, c’est normal, de me déstabiliser ou, cela revient au même, de tester ma résistance. Une première question allait de soi : qu’avais-je pensé du concert de la veille, de l’orchestre, du programme, etc. ?
Puis, plus avant dans l’interrogatoire, un personnage me lança : « Nous avons pris des renseignements sur vous (ambiance !), vous avez la réputation d’avoir mauvais caractère ! » Ma réponse fusa : « Si avoir du caractère, c’est avoir mauvais caractère… alors je confirme que j’ai mauvais caractère ». Je mis les rieurs de mon côté, et lorsque d’autres questions me furent posées quant à ma vision de la hiérarchie dans l’orchestre, des rapports direction-syndicats et salariés, je fis plus d’une fois remarquer, visant mon interrogateur, que mon « mauvais caractère » pourrait être un atout !
J’entendis alors une dame à ma gauche me demander pourquoi je voulais quitter Paris, la Ville Lumière, pour venir m’enterrer dans ce « trou » qu’était Liège selon elle. Je lui répondis avec un grand sourire que je n’avais pas la même conception qu’elle d’un « trou » et fis à nouveau rire le jury. L’entretien, nourri, dense, s’acheva après une heure par la formule rituelle : « Vous aurez de nos nouvelles sous huit jours » !
Je voulais profiter de ce court week-end pour explorer un peu les environs, et je pris la route en milieu d’après-midi pour Maastricht. Peu après la frontière, mon téléphone de voiture sonna (rare « privilège » des directeurs d’antenne, nous bénéficiions de téléphones mobiles qui ressemblaient à de gros talkies-walkies. Une voix de femme – je reconnus celle qui m’avait accueilli dans la salle d’attente – me dit tout de go : « C’est vous ! ». Je me garai sur le bord de la route pour lui faire répéter, et expliciter sa formule pour le moins télégraphique. Le jury, me dit-elle, vous a désigné à l’unanimité, et proposera votre nomination au conseil d’administration de l’orchestre qui se réunit le 1er octobre. Une lettre suit pour vous le confirmer ». Elle s’attendait sans doute à ce que je saute de joie, et m’entendit lui répondre qu’avant de dire oui, j’aimerais tout de même discuter des conditions de mon contrat, etc. Je lui fis part de quelques demandes raisonnables… qui furent, semble-t-il, agréées sans problème.
Et une semaine plus tard, j’étais de retour à Liège, même hôtel en bord de Meuse. Déjeuner chaleureux avec le président du conseil d’administration, alors « échevin » de la Culture – adjoint au maire – de la ville de Liège, Hector Magotte, puis rencontre tout aussi chaleureuse avec le conseil d’administration au grand complet.
Le lendemain conférence de presse, ma nomination faisait la une des journaux locaux (Un Français à l’OPL). Une aventure commençait qui aller durer quinze ans…
Je salue la parution du premier disque de Gergely Madaras avec l’OPRL. Tout un emblème. Un bouquet d’oeuvres de l’un des plus grands compositeurs belges, le très aimé Philippe Boesmans, toutes commandées et créées par l’orchestre de Liège : le concerto pour violon créé en 1980 par Richard Pieta, repris durant la saison du 50ème anniversaire par Tatiana Samouil et ici par le brillant concertmeister roumain de l’OPRL, George Tudorache, le merveilleux Capriccio écrit par Boesmans pour les soeurs Labèque, créé le 5 mars 2011 – « Quand Jean-Pierre Rousseau m’a commandé cette œuvre pour l’Orchestre philharmonique de Liège, j’ai eu très envie de l’écrire en un seul mouvement pour deux pianos et orchestre. Je lui ai proposé de l’écrire pour Katia et Marielle Labèque. Il a immédiatement accepté ma proposition (Ph.Boesmans) – et le tout récent concerto pour piano Fin de nuit créé par David Kadouch le 1er mars dernier.
Bonne idée, l’Orchestre de chambre de Paris avait choisi de sortir des sentiers de rentrée trop battus, en ouvrant sa saison avec une représentation de Don Giovannide Mozart. C’était jeudi soir au Théâtre des Champs-Elysées.
Je n’ai pas fait le compte, mais je crois que Don Giovanni est l’opéra que j’ai vu le plus souvent, depuis que j’ai commencé à fréquenter, un peu, les scènes lyriques. Premier grand et fort souvenir, le Don Giovanni du bicentenaire (de la mort de Mozart) au Grand Théâtre de Genève, raconté ici : Don Juan.
« J’ai vu assez souvent Thomas Hampson sur scène, mais je conserve un souvenir tout particulier d’un Don Giovanni, donné en 1991 – bicentenaire de la mort de Wolfgang oblige – au Grand Théâtre de Genève, dans la mise en scène éblouissante du grand Matthias Langhoff, sous la baguette de mon cher Armin Jordan, avec une équipe comme savait les constituer le patron de la scène genevoise de l’époque, Hugues Gall : aux côtés de Thomas Hampson, prestance physique et vocale idéale pour Don Juan, Marylin Mims (Donna Anna), Gregory Kunde (Don Ottavio), Nancy Gustafson (Donna Elvira), Willard White (Leporello), Francois Harismendy (Masetto), Della Jones (Zerlina), Carsten Harboe Stabell (le Commandeur), et bien sûr l’Orchestre de la Suisse Romande »
Et puis, j’en oublie certainement, il y eut 1998 l’inauguration de l’ère Lissner à Aix-en-Provence avec Peter Mattei mis en scène par Peter Brook et la direction confiée en alternance à Claudio Abbado et Daniel Harding (21 ans !).
Il y eut l’été 2002 à Glyndebourne : Louis Langrée me donna à entendre ce soir-là une version, une vision, une incarnation – plus qu’une interprétation – comme je ne l’ai plus jamais entendue depuis, même sous baguette. C’est simple, à part le grand cheval mort qui obstruait la scène, je n’ai pas retenu grand chose de la mise en scène de Graham Vick, je n’ai pas non plus retenu le détail d’une distribution inégale, mais j’ai compris, grâce à Louis Langrée, pourquoi Don Giovanni est une oeuvre parfaite (toujours citée d’ailleurs dans les 10 opéras les plus marquants de l’histoire de la musique).
L’opéra parfait
Dans tous les autres ouvrages de Mozart, les Noces,Cosi, la Flûte, on peut trouver quelques longueurs, ou des conventions de théâtre qui diluent le propos. Pas dans Don Giovanni ! Il y a comme un concentré du génie dramatique et mélodique de Mozart, rien de trop, une « urgence » (mon Dieu, que je déteste ce mot, mais je n’en trouve pas d’équivalent ici), des scènes, des airs, des ensembles qui s’enchaînent, quintessence du dramma giocoso, à un rythme qui ne laisse aucun répit ni au spectateur ni aux interprètes.
A Glyndebourne, The Guardian (lire l’article de Tim Ashley) écrivait : « Louis Langrée conducts with a combination of driven intensity and heady languor ». Une combinaison d’intensité passionnée et de langueur enivrante. Tout est dit.
En 2010 à Aix-en-Provence, Louis Langrée renouvelle presque l’exploit, musicalement, mais le moins qu’on puisse dire est que les tripatouillages de Dmitri Tcherniakov n’ont pas convaincu. Gilles Macassar dans Télérama ne contient pas sa rage à l’encontre du metteur en scène russe (Un Don Giovanni navrant par Monsieur Sans-Gêne
Puis j’ai vu à la télévision le Don Giovanni de Michael Haneke.
Dalla sua pace
Je laisse à d’autres le soin de faire la critique du concert de jeudi, une version semi-scénique donnée cet été au Festival de Garsington(une sorte de petit frère, créé en 1989, du festival de Glyndebourne).
Je ne connaissais a priori aucun des chanteurs :
Jonathan McGovern Don Giovanni David Ireland Leporello Camila Titinger Donna Anna Sky Ingram Donna Elvira Trystan Llŷr Griffiths Don Ottavio Mireille Asselin Zerlina Paul Whelan Le Commandeur Thomas Faulkner Masetto
Un cast inégal et pas toujours convaincant.
Au début de ce papier, j’évoquais Thomas Hampson qui était, par la taille, l’allure, la séduction de ses traits, un Don Giovanni idéal. On a un peu de mal à imaginer que celui qui chantait le rôle hier tombe toutes ses conquêtes grâce à un physique avantageux ou un organe vocal remarquable… Leporello ressemble à un pilier de pub, le Commandeur n’est pas très effrayant, Masetto donne le change, tandis que les trois femmes, à défaut de belles voix (une Elvira un peu ingrate) incarnent aussi justement qu’il est possible leurs rôles. On garde le meilleur pour la fin, le jeune ténor gallois Trystan Llyr Griffiths.
France Musique l’avait déjà repéré l’an dernier. Il a à peu près tout pour lui ! Et comme Mozart a eu la bonne idée de confier deux de ses plus beaux airs de ténor à l’Ottavio de son Don Giovanni – Dalla sua pace et Il mio tesoro intanto – Trystan Llyr Griffiths m’a mené plus d’une fois au bord des larmes… Ah cette reprise sur les cîmes du souffle du thèmé de Dalla sua pace ! Instant d’éternité.
La dernière fois – c’était en concert en 2006 à Liège – qu’un chanteur m’avait à ce point ému et ébloui dans ces airs, c’était Kenneth Tarver
J’ai eu envie de revenir ce week-end à un grand classique du disque, à une version qui tient toujours son rang de référence :
On avait quitté un ténor épuisé mais rayonnant après avoir chanté l’inchantable rôle de Fervaal de Vincent d’Indy le 24 juillet dernier à Montpellier (#FestivalRF19)
D’abord on n’est jamais déçu quand on vient à Versailles, tant la programmation de Laurent Brunner est captivante. Et les lieux inspirants.
L’affiche de ce dimanche était de surcroît l’une des plus prometteuses qui se puissent imaginer. John Eliot Gardiner (qu’on avait entendu l’an passé au festival Berlioz.. mais diriger des cantates de Bach – Les Nuits de la Côte) à la tête de ses ensembles, le Choeur Monteverdi et l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique. Et une distribution de haut vol, quoique inégale :
Michael Spyres Benvenuto Cellini Sophia Burgos Teresa Maurizio Muraro Giacomo Balducci Lionel Lhote Fieramosca Tareq Nazmi Pope Clement Adèle Charvet Ascanio Vincent Delhoume Francesco Ashley Riches Bernardino Duncan Meadows Perseus
Erreur
Cette vidéo n’existe pas
Je laisse aux spécialistes le soin de critiquer les performances vocales des uns et des autres. J’ai pour ma part retrouvé la flamboyance de Michael Spyres, et distingué les prestations d’Adèle Charvet (elle aussi présente à Montpellier en juillet dernier… comme chaque année ou presque !), ou Lionel Lhote, mais plus que tout la direction magistrale de Gardiner et l’exceptionnelle cohésion de ses troupes. Le Choeur Monteverdi est soumis à rude épreuve tout au long de l’ouvrage par l’écriture virtuose de Berlioz d’abord et la redoutable précision de la baguette du chef britannique.
On est d’autant plus impatient de voir le DVD qui sera publié de cette représentation.
En attendant, on peut, on doit même écouter cette déjà riche collection d’enregistrements berlioziens de John Eliot Gardiner
Les hasards du placement m’avaient fait asseoir à côté d’un voisin, que je n’ai reconnu qu’à la fin du concert, le chanteur Pascal Bertin qui a annoncé il y a quelques jours qu’il cessait de chanter pour se consacrer à d’autres activités, comme la direction artistique du festival de Pontoise. Ce qu’il dit de la musique et de son festival ne peut que nous inviter à partager quelques belles prochaines soirées. Une interview à lire ici.
Encore une histoire de chefs (lire Un grand chef). Rien de croustillant, juste une histoire de famille et d’amitié. Un père trop tôt disparu, un fils à qui tout semble réussir. Un patronyme italien pour deux Suisses nés dans le canton de Vaud : Marcello et Lorenzo Viotti.
Le fils ne pourrait pas renier le père !
J’ai connu Marcello quand je travaillais à la Radio suisse romande et pour l’Orchestre de la Suisse romande (entre 1986 et 1993), nous avions à peu près le même âge, il avait un charme fou. Il avait juste un défaut pour le jeune chef qu’il était alors, il avait fait les mêmes études, dans les mêmes écoles, que les musiciens qu’il devait diriger. Autant un orchestre, quel qu’il soit, respecte les cheveux blancs de l’expérience et de l’âge, autant il peut se montrer impitoyable avec les débutants qui prétendent les diriger à la baguette ! J’aurais, comme d’autres, des dizaines d’histoires de ce genre à raconter…
Bref j’ai engagé plusieurs fois Marcello Viotti pour des concerts « décentralisés », hors de Genève et Lausanne qui avaient droit aux concerts « d’abonnement ». Il fallait donc trouver des programmes originaux, compatibles avec un effectif d’orchestre « moyen », et acceptables pour les organisateurs locaux, autrement dit la quadrature du cercle.
Je ne fus pas peu fier d’inviter, en 1992 je crois, Marcello Viotti et l’Orchestre de la Suisse romande, à la Maison des Arts et Loisirs – c’était son nom à l’époque – de Thonon-les Bains. J’étais Maire-Adjoint à la Culture de la petite cité lémanique. Ce soir-là, je me rappelle un orchestre et un chef en état de grâce, donnant une Deuxième symphonie de Beethoven, aux proportions parfaites, comme je ne l’ai plus jamais entendue en concert depuis ! Je n’entendis plus de critiques de la part des musiciens de l’OSR, à 35 ans Marcello avait finalement été adoubé…
La fondatrice du label suisse Claves, Marguerite Dütschler, fit très vite confiance à Marcello Viotti, lui fit enregistrer de nombreux disques, déjà tournés pour une grande part vers l’opéra, où le chef suisse allait s’illustrer éloquemment, jusqu’à ce que survienne la tragédie de sa mort brutale. C’est à Munich, en février 2005, répétant Manon de Massenet que Marcello fut foudroyé par une attaque cérébrale, et mourut à tout juste 50 ans… Je ne l’avais plus revu depuis 1993, sa disparition m’a bouleversé.
Quand, il y a deux ou trois ans, j’ai eu l’occasion de saluer Lorenzo Viotti, j’ai eu du mal à cacher l’émotion qui m’a saisi en le voyant, en retrouvant le sourire et les yeux malicieux de son père dans ce visage juvénile et immédiatement sympathique.
Je viens d’arriver à Lisbonne pour quelques vacances portugaises.
J’ai immédiatement pensé à Lorenzo, qui est le charismatique chef de l’orchestre de la Fondation Gulbenkiandepuis la saison 2018/19, et dont on a appris récemment la nomination à partir de 2021/22 à la direction musicale de l’Opéra des Pays Bas. À 29 ans, il a déjà conquis les coeurs des musiciens et des mélomanes. Je ne désespère pas de l’inviter un jour à Montpellier…
L’accueil critique et public de l’opérette de Roussel a été unanime. On ne peut que regretter, comme Laurent Bury sur Forumopera, qu’il n’y ait eu que cinq représentations : …Les Frivolités Parisiennes ont su également faire les bons choix, avec une équipe de chanteurs-acteurs qui se donnent sans compter. A tout seigneur tout honneur, il faut inévitablement commencer par chanter les louanges de Marie Lenormand, qui hérite du rôle en or de Béatrice, la nièce religieuse, irrésistible dans l’air où elle confesse avoir jadis péché. Quelques mots suffisent à Till Fechner pour imposer un savoureux personnage de notaire revêche, imperméable mastic et clope au bec. Les deux couples formées par les nièces et leur conjoint sont admirablement caractérisés : la Noémie versaillaise de Lucile Komitès et son époux coureur de jupon Aurélien Gasse, la Christine superbement idiote de Marion Gomaret son lamentable conjoint Charles Mesrine. En Lucine, Marie Perbost fait valoir un timbre limpide et une excellente diction, mais son personnage reste très sage. Noël donne à Fabien Hyon l’occasion de montrer une belle vaillance vers la fin de l’œuvre, et Roussel est bien heureux qu’on ait confié ce rôle à pareil titulaire. Pour avoir peu à chanter, Romain Dayez n’en manifeste pas moins une très séduisante désinvolture dans le rôle du docteur. »
On n’aurait pas dit mieux. Un pur régal !
Pour célébrer au jour près le bicentenaire de la naissance d’Offenbach, le Palazzetto Bru Zane et l’Opéra Comique avaient bien fait les choses en choisissant Madame Favart, dans la salle… Favart !
Dans cet opéra comique, créé en 1878, Offenbach s’empare d’un sujet historique :
« Le maréchal de Saxe veut séparer Charles-Simon et Justine Favart afin de faire de l’actrice sa maîtresse. Les voilà forcés de vivre séparés et cachés. Leur génie de l’intrigue sauvera-t-il leur couple ? Immense actrice de l’époque des Lumières, Justine fut aussi une héroïne. Fuyant entre France et Pays-Bas les assiduités du maréchal, elle change d’identité pour sauver son honneur, le bonheur de ses amis, la carrière de son époux dramaturge et, sans le savoir… l’avenir de l’Opéra Comique. À peine romancée, l’anecdote se mêle à l’Histoire pour s’achever par un spectacle dans le spectacle. Avec Madame Favart, Offenbach a réussi à conjuguer récit picaresque et célébration de l’opéra-comique dans une pièce lyrique à souhait. Presque oubliée après des décennies de succès, cette grande comédie renaît pour le bicentenaire du compositeur. »
Avouera-t-on une petite déception ? Des longueurs, un livret décousu, des dialogues parlés inutiles, et un final faiblard. Mais une résurrection bienvenue sur le plan musical, grâce à une belle équipe menée tambour battant par Laurent Campellone à la tête d’un orchestre de chambre de Paris qui trouve vite ses marques dans une partition qui ne lui est pas familière.
Marion Lebègue embrasse le rôle-titre avec une présence scénique indéniable. une voix opulente à la diction souvent problématique. Anne-Catherine Gillet est une parfaite Suzanne. candeur, élégance, pétulance !
Chez les ténors, François Rougier campe un Hector un peu lourdaud. Si la voix est claire et bien projetée, on aurait aimé davantage de demi teintes ; cependant le chanteur utilise efficacement ses aigus émis en force à des fins comiques dans une tyrolienne bien acrobatique. Eric Huchet incarne un gouverneur Pontsablé d’une fatuité et d’un ridicule irrésistibles.
Le Charles-Simon Favart de Christian Helmer semble gêné par la tessiture tendue. En Cotignac et Biscotin, Franck Leguérinel et Lionel Peintre ont, eux, peu à chanter : par leur présence scénique ils n’en campent pas moins des personnages savoureux.
On nous a prévenus, le printemps a beaucoup de retard dans la capitale estonienne ! Une bise polaire nous accueille à la descente du petit avion qui nous amène d’Helsinki. L’atmosphère se réchauffera dans la soirée pour le premier des concerts auxquels j’ai été convié par le ministère de la Culture d’Estonie, un festival de musique contemporaine, les World Music Days, lointain avatar de la Société internationale pour la musique contemporaine (SIMC).
Après Riga en juillet 2018, Tallinnest la deuxième capitale d’un Etat balte que je visite (voir les premières photos : Tallinn en mai).
Premier concert ce 3 mai à la salle de concert d’Estoniequi jouxte l’Opéra national, l’un et l’autre construits en 1913 (pas grand chose à voir avec leur exact contemporain, le Théâtre des Champs-Elysées à Paris !)
A peine installé dans cette belle salle rectangulaire (à l’acoustique généreuse), où un public mélangé, plutôt jeune, a pris place, je vois se glisser discrètement, trois rangs devant moi, une haute silhouette que je reconnais aussitôt, accompagnée de sa femme et de sa fille.
Je ne devrais pas être surpris de voir ici le directeur musical de l’orchestre, Neeme Järvi, mais il est si peu fréquent qu’un chef de sa stature vienne assister à un concert dirigé par un moins capé que lui, dans un programme entièrement contemporain, que je n’en suis que plus admiratif d’une personnalité que j’ai aimée dès que j’ai eu l’occasion de la connaître (mes premiers souvenirs avec lui : Dans la famille Järvi, le père).
J’avais encore tout frais dans ma mémoire le souvenir du fabuleux concert que le grand chef, natif de Tallinn, avait dirigé à Paris en janvier dernier à la tête de l’Orchestre National de France(Neeme le Russe)
(De gauche à droite, Maarika Järvi, flûtiste, soeur de Paavo et Kristjan, Neeme Järvi et son épouse, assise)
A l’entracte du concert, rencontre aussi inattendue qu’émouvante avec le chef ! Quelques souvenirs du passé (les cinq CD Stravinsky enregistrés avec l’Orchestre de la Suisse romande)
l’impression encore très vive de cette Première symphonie de Rachmaninov à Paris : Je demande à Neeme Järvi pourquoi il n’a jamais enregistré cette symphonie (à la différence de la Troisième, des autres pièces symphoniques et chorales et des opéras !), il me répond qu’il va le faire et me raconte qu’il l’a dirigée récemment à la tête du New York Philharmonic. Demandant aux musiciens quand ils avaient joué l’oeuvre pour la dernière fois, la réponse fusa : « Jamais » !
Mon impatience n’en est que plus grande d’accueillir Neeme Järvi et son bel orchestre à Montpellier dans deux mois, dans un programme emblématique de l’insatiable curiosité de ce musicien et de son ardeur à promouvoir toutes les musiques de ce nord de l’Europe qu’il aime tant.
« Comme toujours, la postérité est capricieuse. Du vaste corpus d’Adolphe Adam (1803-1856) qu’a-t-on retenu? Le ballet Giselle (que Tchaïkovski citait toujours en exemple) et le cantique Minuit, chrétiens. C’est bien peu, si l’on songe que son œuvre compte une cinquantaine d’opéras, une quinzaine de ballets, des opérettes, des vaudevilles, des cantates, et même une messe pour le retour des cendres de Napoléon aux Invalides!…/À tort ou à raison, le rouleau compresseur de la mémoire a rempli son office et Adam est passé à la trappe. Seul Le Postillon de Lonjumeau éveille encore les souvenirs des passionnés de musique française. Créé en 1836, cet opéra-comique obtint un succès instantané et fulgurant, et fit aussitôt le tour des scènes d’Europe. Omniprésent à Paris, il disparut pourtant de la Salle Favart en 1894, pour n’y jamais revenir/…/Le Postillon, c’est d’abord une histoire d’opéra. Fieffé chanteur, Chapelou n’est que postillon à Lonjumeau. Le jour de ses noces, il entonne son air fétiche, dans lequel il atteint un éclatant contre-ré. Il est aussitôt débauché par un membre de la cour, qui l’invite à rencontrer le roi. Et voilà notre Chapelou qui laisse en plan mariage et jeune épouse, pour aller chanter devant le souverain… Il ne retrouvera sa femme délaissée que… dix ans plus tard, devenu une étoile de l’opéra. Celle-ci va mettre en place un stratagème pour le confondre, et se venger » (Le Figaro, 29 mars 2019)
Excellente surprise lundi soir ! D’abord l’ouvrage – qu’on connaissait un peu par le disque – se laisse écouter avec bonheur, le compositeur de Giselle est un mélodiste et un orchestrateur astucieux et. cultivé, il connaît son XVIIIème siècle ! Quelques longueurs parfois, une sorte deleitmotiv(le début de l’air le plus célèbre Ah mes amis…), mais dans la fosse et sur scène une équipe qui enlève le morceau avec un charme et un chic fous.
A commencer par le ténor, lui aussi abonné à l’Opéra Comique, l’irremplaçable Michael Spyres*, compose un personnage haut en couleur, chante avec grâce en un français exemplaire (Ph.Venturini, Les Echos), pousse sans difficulté ses contre-ut et contre-ré, et garde en permanence une qualité d’émission et de chaleur de la voix, qui me font souvent penser à son illustre aîné, Nicolai Gedda(1925-2017)
Mais pour moi la révélation de la soirée a été la jeune soprano canadienne Florie Valiquette qui endosse avec allure et grâce le double rôle Madeleine-Latour, le vrai caractère fort de la pièce (Les Echos). Franck Leguérinel campe un marquis de Corcy torve et ridicule à souhait.
Michel Fau se régale (en impayable suivante travestie de Madame de Latour) et règle à la perfection la mécanique d’une intrigue invraisemblable. Et Sébastien Rouland mène joyeusement d’impeccables musiciens, les membres du choeur Accentus et l’orchestre de l’opéra de Rouen. Décors somptueux d’Emmanuel Charles et costumes à l’avenant de Christian Lacroix !
Devenu directeur de France Musique, je me suis retrouvé de facto interdit d’antenne, selon une règle non écrite, mais strictement appliquée par les gardiens du temple : le responsable de la chaîne n’avait pas le droit de priver les producteurs d’un précieux temps d’antenne… Pourtant lorsque je voulus faire des journées spéciales pendant les fêtes de fin d’année, les volontaires ne se bousculaient pas au portillon, sauf à faire une antenne entièrement pré-enregistrée !
Heureusement il y avait quelques exceptions, des producteurs toujours prêts au direct, à la musique vivante ! Comme Arièle Butaux, à qui j’avais proposé d’animer avec moi toute une journée autour de la Valse(lire Capitale de la nostalgie). Arièle n’était pas vraiment emballée à l’idée de passer toute une journée en studio, même pour commenter le concert de Nouvel an en direct de Vienne.
C’est alors qu’elle vint me trouver avec une idée lumineuse, qui lui était venue de la lecture d’un article sur le Bal des débutantes: le Grand Hôtel, voisin de l’Opéra Garnier à Paris, dispose d’une splendide salle de bal conçue par Charles Garnier.
Pourquoi ne pas y organiser une grande après-midi en direct, ce 1er janvier 1995, avec tous les artistes qui voudraient tenter l’aventure, et bien sûr en public ?
Rendez-vous fut pris avec les responsables du Grand Hôtel, très flattés que France Musique veuille créer un événement de ce genre. Il fallait ensuite convaincre les équipes techniques de Radio France de s’engager dans l’aventure un jour férié, en rupture avec toutes les habitudes de la maison. Il n’y aurait pas de répétition ni de « balance » préalables, alors même qu’on ignorait le programme de ces trois heures de direct ! Le principe avait été établi avec les artistes : vous venez seul ou accompagné, vous proposez ce que l’humeur du jour vous suggère. Du complet direct, sans filet !
Et pour être sans filet, ce le fut pendant trois heures. D’abord l’affluence du public ! Le Grand Hôtel dut appeler en urgence du personnel de sécurité. Les musiciens, même ceux qui ne s’étaient pas annoncés, se pressaient pour jouer. D’autres – je pense à Paul Meyer qui s’était coupé un doigt en voulant sabrer littéralement le champagne ! – s’étaient fait porter pâles. Eric Le Sage, pour remplacer le clarinettiste défaillant, me mit au défi de faire le récitant de l’Histoire de Babar de Poulenc, comme ça sans répétition et en direct ! Arièle accepta de partager le rôle. Et, en lecture à vue, sans même avoir le temps de sentir monter le trac, nous y allâmes de bon coeur. J’avais déjà connu des directs hasardeux, mais celui-ci fut sans doute le plus périlleux de ma vie de radio !
Je ne pouvais pas me douter, alors, qu’Eric Le Sage viendrait, huit ans plus tard, enregistrer à Liège, avec Stéphane Denève, Frank Braley et l’Orchestre philharmonique de Liège, la version qui fait toujours référence des concertos de Poulenc.
Je n’ai pas retrouvé, dans les archives de l’INA, l’enregistrement de ce 1er janvier si spécial. Il doit pourtant exister…
Autre souvenir de ce jour de l’An 1995, une séquence de valses inconnues, pour sortir des viennoiseries : je me rappelle la surprise et l’émotion qui avaient gagné Arièle Butaux et les techniciens en studio lorsqu’on diffusa cet extrait de la symphonie In Memoriam de Schnittke, dont j’avais eu le bonheur d’entendre la création française quelques années plus tôt à Evian
Ému je le suis maintenant de découvrir, sur Youtube, la version de la création, celle du grand chef disparu cette année, Guennadi Rojdestvenski(lire L’imprononçable géant).
Un mot du concert de Nouvel an 2019, dirigé hier par Christian Thielemann. Le chef allemand a ses partisans, même dans ce répertoire. Beaucoup d’autres, dont je suis, l’ont trouvé lourd, raide, ennuyeux (ces ralentis, ces rubatos incessants, qui cassent la ligne, coupent les jambes aux danseurs), là où Carlos Kleiber faisait pétiller et valser… Mais il y a bien longtemps qu’on n’a plus atteint les sommets de 1989 et 1992…
On annonce, pour le 1er janvier 2020, la présence au pupitre des Wiener Philharmoniker, du jeune Andris Nelsons… Du renouveau en perspective ?
C’est sans doute l’une de mes lectures d’adolescence qui m’a le plus marqué et qui m’a durablement fait aimer son auteur. En dépit de mon patronyme, je suis, depuis lors, plus Voltaire que Rousseau.
Paru en 1759 à Genève, Candide ou l’Optimisme, l’un des contes philosophiquesde Voltaire, est peut-être le premier bestseller de l’histoire. Il n’a rien perdu de son actualité, de son acuité. On comprend que Leonard Bernsteinen ait tiré en 1956 ce qu’il a appelé lui-même une opéretteet non pas une comédie musicale.
La seule question que je me pose est : pourquoi Candiden’est-il pas monté plus souvent ?
A Paris, j’ai le souvenir, pas très bon, des représentations données au Châtelet, pour les 50 ans de l’ouvrage, en 2006, dans une mise en scène inutilement compliquée de Robert Carsen. Renaud Machart, du temps – bien regretté – où il officiait encore comme critique musical, n’avait pas du tout aimé et l’avait écrit dans Le Monde :
« Après avoir enduré (contrairement à une partie de la salle, hilare) les quelque trois heures d’un spectacle sinistre à force de se vouloir drôle et intéressant, désert à force de vouloir « meubler », on se dit que Carsen aurait dû aller voir ce que d’autres ont fait de Candide….
Dans ce cadre-là, la distribution, pourtant excellente, ne parvient pas à capter l’intérêt, pas même le brillant Lambert Wilson, qui danse, parle et chante en anglais et en français, pas même l’explosive Kim Criswell en vieille cosmopolite « assimilée »… Les références faciles au cinéma, les gestes et attitudes attendus, les ballets non intégrés et « second degré », tout cela ruine les efforts des chanteurs, pour la plupart des chanteurs d’opéra et pourtant sonorisés. » (Le Monde, 13 décembre 2006).
Hier soir, devant une salle archi-comble au théâtre des Champs-Elysées, la troupe réunie dimanche dernier à l’Opéra de Marseille, a, sans peine, effacé le mauvais souvenir de 2006 et célébré le génie créateur de Bernstein à son apogée.
Certes, ce n’était qu’une version de concert, mais tous les protagonistes sont à louer sans restriction. Excellents choeurs – très sollicités par une partition qui comme dans toutes les opérettes ou la musique dite « légère » peut être d’une redoutable difficulté – et orchestre de l’opéra de Marseille, dirigés à la perfection par un chef qu’on croirait né dans la musique de Bernstein, l’Américain Robert Tuohy. Une distribution de rêve :
Si Renaud Machart avait dû endurer les trois heures du spectacle du Châtelet en 2006, la soirée d’hier est passée sans qu’à aucun moment l’intérêt ne s’émousse. On n’a vraiment pas vu le temps passer…
Sabine Devieilhe avait déjà eu l’occasion de donner un aperçu du rôle de Cunégonde et de son fameux air Glitter and be gay lors de la soirée des Victoires de la Musique classique en février 2015 à Lille :