Beethoven 250 (X) : Schmidt-Isserstedt, Mazari

A défaut de concerts publics, on va continuer de célébrer Beethoven, les 250 ans de sa naissance, grâce au disque, grâce à la radio.

Une nouveauté, dans un paysage discographique lui aussi touché par la crise sanitaire, attire l’attention :

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Dans le dernier Classica, Alain Lompech ne tarit pas d’éloges sur le jeune pianiste français Sélim Mazari et sur un premier disque, intelligemment placé dans l’actualité de l’année Beethoven, mais qui expose un répertoire qui n’est pas le plus couru du maître de Bonn.

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Confinement oblige, on a pas mal revisité une discothèque où on fait régulièrement le tri entre l’accessoire, le fugace et l’essentiel.

Pilier de ma discothèque beethovénienne, ce coffret devenu « collector » de deux intégrales idiomatiques : les symphonies captées dans le plus authentique son viennois des années 60 sous la baguette souveraine du grand Hans Schmidt-Isserstedtles concertos sous les doigts certes assagis mais stylistiquement impérissables de Wilhelm Backhaus, et l’archet d’Henryk Szeryng.

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Une tribune de Classica il y a deux ans avait établi la version Schmidt-Isserstedt comme une référence pour la 9ème symphonie de Beethoven.

 

Le deuxième concerto

Le grand vainqueur du Concours Tchaikovski, Alexandre Kantorows’est d’emblée distingué en choisissant le Deuxième concerto de Tchaikovski au lieu du célébrissime Premier,

Bien lui en a pris ! Cet opus 44 n’est ni moins long, ni moins exigeant techniquement que l’opus 23, il en partage même beaucoup d’aspects : un premier mouvement qui est un monde en soi, qui dure plus de la moitié de l’oeuvre, une virtuosité spectaculaire. Et en introduction de son mouvement central – à l’instar du 2ème concerto de Brahms, son exact contemporain – un long dialogue entre violon et violoncelle solos avant que n’entre le piano, comme sur la pointe des pieds..

Tchaikovski , pas rancunier, dédie ce deuxième concerto à Nikolai Rubinstein (1830-1881) qui avait pourtant refusé la dédicace du Premier, jugeant celui-ci injouable et si mauvais qu’il en avait la nausée (sic)! Le dédicataire meurt brutalement, la partition à peine achevée. Après une première new-yorkaise le 12 novembre 1881, le Deuxième concerto est créé à Moscou en mai 1882 par Serge Tanéiev au piano et le frère de Nikolai, Anton Rubinstein à la baguette. Il est plusieurs fois remanié par le compositeur lui-même et surtout par l’un de ses élèves, Alexandre Ziloti (1863-1945) dont la version est la plus fréquemment jouée aujourd’hui.

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Longtemps ce deuxième concerto est resté l’apanage de quelques originaux, certes pas des moindres (voir ci-dessous), il a aujourd’hui les faveurs de la nouvelle génération de pianistes, Boris Berezovsky, Denis Matsuev, Yuja Wang… et bien sûr Alexandre Kantorow, magnifiquement soutenu par Vassily Petrenko

Mikhail Pletnev est sans doute le pianiste russe le plus admirable dans cette oeuvre (comme dans tant d’autres évidemment !).

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Ce n’est pas avec Pletnev que j’ai découvert l’oeuvre mais avec une pianiste argentine, Sylvia Kersenbaumqui a connu une célébrité plutôt éphémère en France, lorsqu’au début des années 70, elle grava quelques disques pour EMI, dont ce Deuxième concerto avec l’Orchestre National de l’ORTF et Jean Martinon. Une version qui m’est toujours chère, puisque ce fut ma première, et qui a été heureusement rééditée dans le beau coffret hommage au chef français.

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A peu près en même temps parut un coffret qui fit sensation, les trois concertos de Tchaikovski avec un Emile Guilels au sommet de sa carrière, accompagné par Lorin Maazel et le New Philharmonia.

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A la réécoute, je suis moins enthousiaste face à cette version un peu trop carrée, prévisible, à laquelle il manque l’étincelle, la folie, qui rendaient nombre de « live » de Guilels proprement irrésistibles.

Boris Berezovsky est époustouflant, notamment dans le finale, mais l’hyper-virtuosité dont il fait preuve ôte à ce mouvement son caractère de danse populaire endiablée et le rend injouable pour les pauvres musiciens d’orchestre qui s’essoufflent littéralement à essayer de le suivre.

817+GYrEzpL._SL1500_Denis Matsuev succombe un peu au même travers…

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Enfin, last but not least, un artiste que j’admire infiniment (et à qui je n’ai, étrangement, jamais encore consacré le moindre article de ce blog… il faudra corriger cela !), un personnage, une personnalité unique, que j’ai eu la chance d’entendre en récital il y a une trentaine d’années dans le cadre de Piano aux Jacobins à Toulouse : Shura Cherkassky (1909-1995). Préparant cet article, j’ai trouvé cette prodigieuse vidéo, qui réunit deux géants à la fin de leur carrière, Cherkassky et Svetlanov, captés au Japon en 1990. Il y a des notes à côté chez le pianiste, mais quelle classe, quel art de faire sonner son instrument, et surtout quelle manière inimitable de faire chanter le pays natal, ce foisonnement de thèmes et mélodies populaires russes et ukrainiennes qui ont toujours nourri et inspiré Tchaikovski. L’essence du romantisme en quelque sorte…

Je connais au moins deux enregistrements studio du pianiste russe, le second réalisé à Cincinnati (en stéréo) avec un grand chef, Walter Süsskindaujourd’hui bien oublié (un autre article à prévoir !) :

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Le mal aimé de l’orchestre

C’est l’instrument qui a toujours suscité le plus d’ironie et de blagues dans l’orchestre, c’est l’instrument presque toujours dans l’ombre, dans l’entre-deux, et pourtant sans lui le quatuor – le coeur vibrant de l’orchestre – n’existe pas : l’alto

On trouve même plusieurs sites recensant tout ce que cet instrument a nourri comme petites et grandes histoires, comme cette Grande anthologie des blagues d’altiste.

C’est la première fois (!), sauf erreur de ma part, que tout un coffret est consacré à cet instrument et à l’un de ses serviteurs les plus emblématiques, le magnifique Gérard Caussé

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Le titre du coffret pourrait tromper sur la nature de ce musicien. Gérard Caussé c’est le contraire d’une star – à la différence par exemple du flamboyant Yuri Bashmet, c’est le parfait collègue, complice, ami, c’est la générosité faite musique. J’ai eu la chance de l’accueillir plusieurs fois à Liège, pour des concerts ou pour des enregistrements auxquels il venait prêter la voix si sensuelle et profonde de son alto.

Ce coffret Warner/Erato est d’autant mieux venu, qu’il nous permet de redécouvrir des versions et des artistes qu’on avait perdus de vue, je pense au pianiste François-René Duchâble ou au violoniste Pierre Amoyal. Quelle émotion aussi de retrouver ce beau disque, paru chez Mirare, de sonates russes avec la si regrettée Brigitte Engerer (lire Pour Brigitte!

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Ce coffret-anthologie, pour généreux qu’il soit, est évidemment loin d’embrasser la carrière discographique de Gérard Caussé, mais il en donne un bel aperçu.