Ralph l’oublié

Il est mort il y a soixante ans, le 26 août 1958, mais pas plus qu’il y a dix ans, pour le cinquantenaire de sa disparition, rien sur le continent, aucun hommage, aucun concert. Pas le plus petit papier dans la presse même spécialisée. Et pourtant celui dont Mildred Clary (cf. mon billet d’hier) n’aurait jamais écorché le nom est l’un des plus importants compositeurs du XXème siècle : Ralph Vaughan Williams, né le 12 octobre 1872 à Down Ampney, un ravissant village des Cotswolds.

Happy birthday, Sir Ralph !

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Ils ne sont pourtant pas si nombreux, au XXème siècle, à pouvoir aligner un corpus symphonique de l’importance de celle de RVW : 9 symphonies échelonnées tout au long de sa carrière, de la première en 1910 à la neuvième en 1957. Prokofiev, Chostakovitch, et quelques autres dont la notoriété est moindre.

Jean-Christophe Pucek, qui tient un blog remarquable – Wunderkammern, Trouvailles pour esprits curieux – plus souvent orienté sur la musique ancienne et baroque, n’avait pas oublié, lui, le soixantième anniversaire de la mort de Vaughan Williams, et consacrait un article richement documenté aux premiers chefs-d’oeuvre symphoniques du Britannique, en particulier sa deuxième symphonie (1913) titrée A London Symphony (à lire ici)

En quinze ans de direction de l’Orchestre philharmonique royal de Liège, je ne serai jamais parvenu à programmer une seule symphonie de RVW. Mais grâce à Paul Danielque j’avais invité à plusieurs reprises, le public liégeois a pu entendre en octobre 2006 la sublime Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis et en novembre 2008 le beau poème pour violon et orchestre The Lark ascending sous l’archet lumineux d’Alina Pogostkina (lire la critique de Sylvain Rouvroy).

« He rises and begins to round,
He drops the silver chain of sound,
Of many links without a break,
In chirrup, whistle, slur and shake.

For singing till his heaven fills,
‘Tis love of earth that he instils,
And ever winging up and up,
Our valley is his golden cup
And he the wine which overflows
to lift us with him as he goes.

Till lost on his aerial rings
In light, and then the fancy sings. »

(George Meredith, The Lark ascending)

A plusieurs reprises, j’ai pu programmer la seule pièce véritablement connue et fréquemment jouée de RVW, sa Fantasia on Greensleeves (1934), une chanson traditionnelle anglaise qui a connu un nombre d’avatars impressionnant…

Et puisqu’on commémorait récemment les 40 ans de la disparition de Jacques Brel, la mélodie initiale d’Amsterdam ne vous rappelle-t-elle pas quelque chose ?

Dans les rééditions consacrées à Leonard Bernsteinune pépite, un seul disque consacré à Vaughan Williams, mais une référence : la 4ème symphonie et, captée en concert, la magnifique Serenade to MusicRVW a composé deux versions de sa Serenade to Music, d’abord pour 16 solistes vocaux et orchestre, puis pour choeur, évidemment directement inspirée de la dispute sur la musique du Marchand de Venise de Shakespeare. Dans l’une et l’autre version, c’est une oeuvre puissante, profondément émouvante.

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Il y a heureusement une discographie de très grande qualité de l’oeuvre de RVW, notamment de ses symphonies. On conseille sans réserve ce très beau coffret (vendu une bouchée de pain !) de l’un des géants de la direction d’orchestre du XXème siècle, lui aussi bien peu célébré sur le continent, et trop souvent cantonné au rôle de spécialiste de la musique anglaise, Adrian Boult (1889-1983)

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Il faudra que je revienne sur la personnalité et la carrière exceptionnelles de ce très grand chef…

L’aventure France Musique (IV): Fortes têtes (suite)

Certains m’ont dit leur impatience : un mois sans nouvelles depuis le dernier épisode L’aventure France Musique (III) : Fortes têtes !

Reprenons le fil des souvenirs, avec certains des personnages – qui étaient aussi des personnalités – qui peuplaient l’antenne de France Musique. Je précise, à ce stade, que je n’évoquerai pas dans ces lignes, des personnes encore en vie et/ou en activité, non pas que je veuille me censurer, mais il y a déjà assez à dire sur de glorieux aînés qui ne sont plus.

J’étais déjà amoureux de sa voix, de ce délicieux accent si particulier d’une Britannique assimilée depuis si longtemps à la France, je le devins sans réserve lorsqu’elle se présenta pour la première fois à mon bureau. Mildred Clary était une très belle femme, un port de grande dame à tous les sens du terme, et nous allions, jusqu’à sa disparition en 2010, cultiver une relation assez unique de très vive admiration, pour ce qui me concernait, et d’authentique affection réciproque.

Mildred avait une sorte de statut un peu particulier sur la chaîne, comme d’autres figures historiques. Le long feuilleton qu’elle avait consacré à Mozart en 1991, l’année du bicentenaire de la mort du compositeur salzbourgeois, l’avait établie comme une spécialiste de ce format radiophonique. Comme le rappelait Renaud Machart dans le magnifique papier qu’il lui avait consacré dans Le Monde le 27 novembre 2010 :

« Voix légendaire de France Musique, la chaîne publique de musique classique de Radio France, Mildred Clary est morte, le 18 novembre, à Paris, des suites d’une fulgurante maladie. Elle avait 79 ans.

Née à Paris d’un père anglais et d’une mère française, le 7 février 1931, elle avait enchanté des générations d’auditeurs. Signataire depuis les années 1960 d’émissions et séries thématiques, elle aura particulièrement frappé les esprits et les mémoires par son feuilleton quotidien consacré à Mozart, en 1991, à l’occasion du bicentenaire de sa mort.

Blessée par son départ contraint de Radio France, en 1999, elle n’en avait rien laissé paraître. Elle avait d’ailleurs eu la joie d’être rappelée fréquemment à l’antenne, pour des programmes spéciaux, au cours des années qui avaient suivi, au grand contentement de son auditoire, qui lui était resté fidèle… »

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Il paraît aujourd’hui assez naturel qu’un directeur de chaîne ou d’antenne construise sa grille de programme et en compose le « casting » – Untel va animer le 7-9, l’autre prendre la tranche 18h-20 h, celui-ci les soirées, etc…

Comme je l’ai déjà écrit, la grille de France Musique que j’avais trouvée à mon arrivée ne reposait pas vraiment sur ces bases, en dépit des efforts de plusieurs de mes prédécesseurs. Certains producteurs se considéraient – et étaient, de fait, considérés ! – comme propriétaires de leur case, de leur genre, de leur type d’émission, et lorsqu’ils y avaient fait leurs preuves (toujours selon eux !) n’entendaient pas qu’un directeur, a fortiori un jeune blanc-bec, les contraignît à des changements qu’ils n’auraient pas eux-mêmes décidés.

Dans le cas de Mildred Clary, qui était la plus adorable des interlocutrices, j’étais face à une double difficulté : la réduction inéluctable (déjà pour des raisons budgétaires !) des émissions dites « élaborées », c’est-à-dire bénéficiant de moyens importants de production, d’enregistrement, de recherche, de réalisation, comme des feuilletons ou des séries comme Le Matin des musiciens, et le fait que je ne me voyais pas demander à Mildred de présenter des concerts l’après-midi ou le soir – qui est certes un noble et difficile exercice – bref de faire du direct, quand, presque toute sa vie, elle s’était vouée, et avec quel talent, à l’élaboration d’émissions « finies ». Mais nous finirions par trouver des modes de collaboration correspondant à la fois à ses éminentes qualités et aux nécessités de la grille de programmes. Je me souviens en particulier d’une série estivale qu’elle était venue me proposer avec un enthousiasme espiègle et contagieux : chaque samedi à 11 h elle inviterait un artiste à proposer un plat de son choix, et les auditeurs pourraient le réaliser en temps réel et le servir au déjeuner. Je me rappelle, par exemple, la recette des gnocchi de Christian Zacharias !

Mildred Clary avait été l’épouse de l’écrivain, dramaturge et académicien René de Obaldia, centenaire le 22 octobre prochain, filmé ici, il y a quelques jours, par Thierry Geffrotin lors de la session de l’Académie Alphonse Allais qui accueillait ses nouveaux membres.

Autre forte tête, avec qui les relations, toutes courtoises qu’elles aient toujours été, n’ont jamais été simples : Jean-Michel Damian.

Depuis qu’il s’était installé dans la tranche du samedi après-midi, avec des moyens – le cachet le plus élevé de la chaîne, deux collaboratrices à plein temps – qu’aucun autre producteur n’a jamais eus, impossible d’en déloger Jean-Michel Damian. Je crois avoir tout essayé, par exemple le retour à une quotidienne, dans le souvenir qu’il avait laissé sur France Inter. Rien n’y fit, JMD restera dans la mémoire des auditeurs comme l’homme du samedi.

Je reproduis ici le texte que j’avais écrit au lendemain de sa mort, le 2 novembre 2016 :

Une voix de radio

J’apprends ce matin la mort de Jean-Michel Damian à 69 ans. Et, comme le dit la chanson, ça me fait quelque chose !

Damian c’était d’abord une voix, unique, chaude et grave (lire cet extrait de blog J.M.Damian), l’une des plus radiogéniques de Radio France, où il a officié pendant près d’une quarantaine d’années alternativement sur France Inter et France Musique.

C’était une silhouette enveloppée, toujours habillée de chic, un dandy « talentueux comme pas deux, fin, cultivé, impertinent, ami adorablement insupportable, musicien, curieux, paresseux, gourmand et gourmet, il avait fait du samedi après-midi de France Musique un havre de gai savoir en ouvrant son micro à des débats passionnants qu’il rendait légers comme une plume, auxquels il conviait, dans un souci de diversité des propos des gens venus d’horizons divers. Y jouèrent, chantèrent les plus grands : Bartoli, Egorov, Freire, Perlemuter, Rosen, Dalberto, Kremer, Ross et des dizaines d’autres… connus ou pas mais tous singuliers artistes. » (Alain Lompech sur Facebook).

J’ai connu Jean-Michel Damian d’abord comme auditeur, puis comme directeur de France-Musique et je dois reconnaître que ce n’était pas le producteur le plus simple à gérer. Il savait entretenir le statut à part que sa personnalité, sa culture mais aussi ses exigences lui avaient conféré sur la chaîne. Il voulait toujours être entouré, rassuré, par de jeunes – et toujours talentueuses – assistantes (dont plusieurs ont fait elles-mêmes de belles carrières radiophoniques). Hypocondriaque, il me faisait à chaque fois tout un cinéma lorsqu’on lui demandait de travailler loin de Paris – comme ce week-end au festival d’Evian où il ne se sentait pas de se rendre, jusqu’à ce que je lui garantisse que j’avais sur place d’excellents amis médecins, spécialistes de toutes les maladies qui pouvaient l’atteindre, prêts à intervenir en urgence…

Mais j’ai tellement de merveilleux souvenirs de Damian et de ses samedis après-midi incontournables, inamovibles, que tous les petits défauts de l’homme s’effacent de la mémoire.

Deux me reviennent en particulier : le 23 décembre 1995, nous avions décidé de fêter les 80 ans d’Elisabeth Schwarzkopf, qui avait accepté de faire spécialement le déplacement de sa retraite zurichoise pour venir en direct dans l’émission de Damian. Ce dernier regimbait à l’idée d’accueillir cette artiste jadis compromise avec le régime nazi – mais combien parmi la multitude d’invités reçus dans l’émission avaient été vierges de toute compromission avec le pouvoir politique ? -. Les dernières préventions de Damian tombèrent lorsqu’il vit le studio 104 de la maison de la radio plein comme un oeuf, et qu’il put poser à Schwarzkopf toutes les questions qu’il souhaitait. Comme celle de son enregistrement préféré : un miraculeux Wiener Blut enregistré en 1953 avec le formidable chef suisse Otto Ackermann et le tout jeune ténor suédois Nicolai Gedda.715tgeym9ll-_sl1063_

L’autre grand souvenir, c’est quelques mois plus tôt, le 23 avril 1995 à Berlin. Cette fois c’est France-Musique qui se déplaçait pour aller rencontrer Dietrich Fischer-Dieskau, pour lui souhaiter un joyeux 70ème anniversaire ! Dans les studios de la RIAS. Je me rappelle encore l’arrivée de la limousine grise, conduite par Julia VaradyJ’ai un autre souvenir moins agréable en revanche : j’avais proposé à JMD de faire la traduction simultanée des propos de Fischer-Dieskau, l’allemand étant, au sens propre du terme, ma langue maternelle. Dubitatif, Damian s’enquit des services d’un ami dont c’était paraît-il le métier, mais qui n’avait aucune habitude de la radio ni de la traduction simultanée, on allait malheureusement s’en rendre  compte très vite. On n’était pas loin de frôler la catastrophe, Fischer-Dieskau comprenant très bien le français corrigeait de lui-même les questions…et les réponses mal traduites par ce malheureux interprète… Dommage ! Reste cette merveilleuse rencontre avec DFD…

J’espère que France Musique et l’INA nous donneront à réentendre quelques-uns de ces grands rendez-vous de Jean Michel Damian.

J’ai retrouvé ce document, émouvant à plus d’un titre :

https://player.ina.fr/player/embed/CPB7905537201/1/1b0bd203fbcd702f9bc9b10ac3d0fc21/460/259/1« >Jean Michel Damian interviewe Patrice Chéreau

Epidémie de Scarlatti

Recherches faites, il est avéré que la scarlatinemême dans la célèbre version de Ray Ventura et ses Collégiens,

ne résulte aucunement d’un abus de Scarlatti !

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Tant mieux parce qu’une véritable épidémie de Scarlatti s’est développée depuis dimanche dans toute la région Occitanie, à l’instigation de France Musique et du Festival Radio France. Objectif avoué : faire jouer les 555 sonates pour clavecin que le compositeur napolitain, mort à Madrid, a composées, pour l’essentiel, à l’intention de l’Infante d’Espagne. Par 30 musiciens formant sans doute l’élite actuelle du clavecin mondial, lors de 35 concerts, en 13 lieux exceptionnels. Tous les médias en parlent, c’est l’événement de l’été ! (lire 555)

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C’est évidemment au Château d’Assas que les festivités ont commencé samedi dernier, sur le clavecin de Scott Ross.

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Lundi c’était la salle d’assises du Tribunal de Grande Instance de Perpignan qui accueillait deux des concerts de cette intégrale !

IMG_7138Hier soir à Fourques, Justin Taylor et Enrico Baiano dispensaient leur fantaisie devant un public ébahi.

L’incroyable cycle s’achève dimanche là où il a commencé : au château d’Assas. D’ici là on peut encore pister une bonne vingtaine de concerts : tout le programme ici L’intégrale Scarlatti 555.

Je me demandais l’autre jour à haute voix devant Marc Voinchet, directeur de France Musique, et véritable initiateur de ce projet fou, si on ne reprendrait pas l’idée de cette intégrale, mais au piano cette fois. Je crains que cela ne reste à l’état de rêve inaccessible !

Et pourtant Scarlatti donne aussi des merveilles au piano, sous des doigts inspirés. J’avoue ne jamais me lasser d’entendre ces quelques disques précieusement collectionnés au fil des publications ou rééditions.

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En écrivant cet article, je tombe par hasard sur ce très émouvant documentaire dû à la très regrettée et très chère Mildred Clary : Un voyage à Séville avec Christian Zacharias sur les traces de Domenico Scarlatti

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