La vie des chefs

Pour en avoir côtoyé, engagé un grand nombre, je me pose toujours, à propos des chefs d’orchestre, une question à laquelle j’ai rarement eu une réponse convaincante : pourquoi devient-on chef d’orchestre ? Qu’est-ce qui pousse un musicien à le devenir, sachant que tel Saint-Sébastien il sera plus souvent criblé de flèches que de compliments par ceux qu’il tiendra sous sa baguette ?

Question d’autant plus actuelle à l’heure des réseaux sociaux, des investigations orientées, des procès médiatiques. L’article que je publiais il y a tout juste un an, à propos de ce qu’on a appelé l’affaire Roth (Confidences et confidentialité), n’a rien perdu de son actualité. Notons qu’aucune instance judiciaire, aucune plainte, aucune enquête n’ont été engagées depuis les « révélations » concernant le chef français, mais le résultat est le même : F.X. Roth a été banni de toutes les formations qu’il avait l’habitude de diriger, y compris celle qu’il a fondée, Les Siècles !

Enquêtes ?

France Musique et la presse musicale se font l’écho d’une vaste enquête menée par un media néerlandais sur le comportement du chef d’orchestre Jaap van Zweden, sur lequel, bien avant d’apprendre sa nomination comme directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Radio France, je m’étais exprimé sans fard (lire Bâtons migrateurs) : Jaap Van Zweden accusé de faire régner un climat de peur

J’avais écrit pour Bachtrack les réserves que m’avait inspirées une exécution pour le moins sommaire de la IXe symphonie de Beethoven au tout début de cette année.

J’entends déjà dire, à mots à peine couverts, qu’on va regretter Mikko Franck au Philhar’…

Sur une autre nomination – Chung à la Scala – j’ai dit ce que je peux en dire (lire brèves de blog). Je doute qu’on enquête un jour sérieusement sur ses comportements passés en France – il y a prescription, mais certains n’ont pas la mémoire courte ! Aurait-on oublié ce qui s’est passé en Corée il y a dix ans ? (Le maestro Chung en difficulté en Corée).Mais il faut absolument lire l’article très complet et très informé du Blog du Wanderer : Scala, Le nouveau directeur musical n’est pas celui qu’on attendait.

Daniele Gatti vient d’ailleurs d’annoncer qu’il annule tous ses futurs engagements à la Scala de Milan !

Mais il y a heureusement des nouvelles beaucoup plus réjouissantes dans l’actualité.

Daniel Harding vient de quitter la direction musicale de l’Orchestre symphonique de la radio suédoise, qu’il occupait depuis dix-huit ans.

L’orchestre lui a fait une belle ovation à sa manière :

Pierre Dumoussaud, plusieurs fois invité à Montpellier, est le futur chef de l’Opéra de Rouen. il en est heureux, et nous plus encore !

Il dirigeait le concert final du Concours Eurovision des jeunes musiciens en 2022 :

Enfin ma découverte d’avant-hier au Châtelet, la jeune cheffe coréenne Sora Elisabeth Lee, qui se tire avec tous les honneurs d’un spectacle inégal. Lire ma critique sur Bachtrack : Purges et élixirs du docteur Bizet (et ma brève de blog)

L’été 24 (VII): Georges Prêtre #100

Georges Prêtre est né il y a cent ans, le 14 août 1924, à Waziers dans le Nord. A cette occasion, la SWR a édité un coffret qui documente – enfin – les années que le chef français a passées à la tête de l’orchestre de la radio de Stuttgart

On aime y retrouver ce qui nous a souvent séduit et/ou agacé chez Prêtre, un charme indéniable, une évidente accointance avec la musique française souvent parasitée par des coquetteries – ces fameux rubatos – qui faisaient sa marque. Rien de bouleversant dans ce coffret, les Beethoven et les Brahms complètent le tableau discographique du chef, les Berlioz et Ravel sont conformes aux autres témoignages qu’on a de Georges Prêtre dans ce répertoire. En revanche, on dispose à nouveau d’une petite merveille, la symphonie en ut de Bizet – oubliée du coffret RCA – et de très poétiques Respighi où le chef se fait coloriste.

Je ne connaissais pas cette vidéo d’un concert à la Scala :

Pour le reste, je renvoie aux articles que j’avais consacrés au chef français lors de sa disparition – Série noire – et des formidables rééditions de ses enregistrements pour RCA et EMI – Le grand Prêtre

Et puisque les Jeux Olympiques viennent de se refermer, cette Sport Polka de Josef Strauss donnée en bis par Georges Prêtre et les Wiener Philharmoniker lors du concert de Nouvel an 2008 est toute indiquée

D’une Adrienne l’autre

C’est une situation étrange et rare dans une vie de mélomane, a fortiori de critique, que de pouvoir assister à un mois d’intervalle à deux représentations du même opéra, qui n’est pas le plus couru du répertoire lyrique, Adriana Lecouvreur de Cilea.

Tamara Wilson

Le 5 décembre 2023, c’était au Théâtre des Champs-Élysées, en version de concert, un cast idéal comme je l’ai écrit dans Bachtrack : L’idéale Adriana Lecouvreur de l’Opéra de Lyon au TCE. Je n’ai rien à rajouter, ni a fortiori à retrancher à mon enthousiasme du moment.

Je n’ai malheureusement pas trouvé d’extrait vidéo de ce concert, ni de Tamara Wilson dans cet ouvrage.

La soprano américaine impressionne, non seulement par sa stature, mais surtout par l’ampleur, l’homogénéité d’une voix qui garde son velours sur toute sa tessiture. Elle était Turandot dans la récente reprise de Bastille.

Anna Netrebko

J’écrivais à la fin de mon billet du 8 décembre dernier : « J’irai voir et entendre ce qu’Anna Netrebko en fera en janvier prochain« . Promesse tenue, j’assistais mardi dernier à l’Opéra Bastille pour le compte de Bachtrack, à la première de la reprise de l’Adriana Lecouvreur mise en scène par David McVicar en 2015.

Compte-rendu à lire sur Bachtrack : Le triomphe d’Anna Netrebko dans Adriana Lecouvreur à l’Opéra Bastille

La star de la soirée c’est elle, et c’est pour elle que la foule se pressait jusqu’au dernier strapontin de Bastille. Comme on le lira sur Bachtrack, j’ai été plus réservé sur son partenaire à la scène comme à la ville.

Au disque, je n’ai jamais été pleinement satisfait par les propositions qui nous sont faites, souvent parce que le ténor en fait trop (Mario del Monaco avec Renata Tebaldi) ou que la mezzo sonne bien peu italien (Elena Obraztsova dans la seule version qui figure dans ma discothèque, mais Renata Scotto, disparue l’été dernier est une belle Adriana !)

On trouvera plus de bonheur dans ces deux DVD, le premier parce qu’il reprend le formidable casting du spectacle qu’on avait vu à Bastille en 1993 avec Mirella Freni dans le rôle titre, le second parce que c’est l’écho de la production de David McVicar, reprise actuellement à Paris, inaugurée en 2010 à Covent Garden avec un couple brûlant d’intensité !

Les anniversaires 2024 (IV) : Spontini

Avant-dernier épisode de cette mini-série de début d’année, même si je n’ai pas épuisé le réservoir des naissances de compositeurs. Quant aux morts, je trouve toujours absurdes ces commémorations de la disparition de Fauré, Puccini, Milhaud, pour ne citer que ceux qui cochent la case 2024 !

Aujourd’hui un compositeur qu’on aurait peut-être oublié si Maria Callas d’abord, Riccardo Muti ensuite ne l’avaient servi avec autant de talent : Gaspare Spontini, né il y a 250 ans le 14 novembre 1774 à Ancone, mort le 24 janvier 1851 dans la même ville.

Wilhelm Titel : Portrait de Spontini et sa femme (Pommersches Landesmuseum)

Le fait qu’il y ait une très chic rue Spontini, dans le 16e arrondissement de Paris, atteste que notre Italien non seulement vécut dans la capitale française – de 1803 à 1820 -, mais qu’il y trouva amour (il épouse en 1811 Marie-Catherine Erard, la fille du célèbre facteur de pianos) et honneurs (il est fait chevalier de la Légion d’Honneur en 1818 après avoir composé une cantate à la gloire de Napoléon et servi comme « compositeur particulier de la chambre » de l’impératrice Joséphine).

Son oeuvre la plus célèbre, la seule qui soit encore jouée régulièrement – elle est à l’affiche de l’Opéra de Paris en juin prochain – est son opéra La Vestale, créé le 15 décembre 1807 sur un livret d’Etienne de Jouy.

Et puisqu’on est dans les anniversaires, c’est le 7 décembre 1954, il y a 70 ans donc, que La Vestale ouvrit la saison de la Scala de Milan avec Maria Callas dans le rôle-titre et dans la mise en scène de Luchino

Il faut préciser ici que l’opéra créé en français a bénéficié de la part de Spontini de deux autres versions, en allemand d’abord pour sa création à Vienne en 1810, puis en italien pour la première à Naples en 1811. C’est cette dernière version que Maria Callas chante en 1954.

En cherchant des documents sur cette Vestale scaligère, je suis tombé sur cet entretien croisé avec Maria Callas et Visconti, que je ne résiste pas au plaisir de placer ici.

La version moderne est évidemment celle de Riccardo Muti, captée à La Scala, mais en français !

On doit à Riccardo Muti une autre merveille, l’ouvrage plus tardif en allemand de Spontini, Agnes von Hohenstaufen. En 1970 avec un. casting de rêve :

Mention ici d’un de mes disques de chevet : l’inoubliable Anita Cerquetti y chante un air, traduit en italien de cette Agnes.

La découverte de Bologne (II) : Mozart adolescent

J’évoquais hier la figure du Padre Martini, personnalité centrale de la vie musicale à Bologne au XVIIIe siècle, prodigieux animateur de l’Accademia Filarmonica di Bologna, fondée en 1666 et toujours bien vivante aujourd’hui.

Parmi les élèves de l’Accademia et du Padre Martini, le plus célèbre est sans doute un certain Wolfgang Amadeus Mozart.

Portrait de Mozart au Musée international de la musique de Bologne

On n’entrera pas ici dans un débat historique ni musicologique sur le point de savoir si le jeune Wolfgang, – il a tout juste 14 ans lors de son premier voyage en Italie avec son père – a été marqué par son séjour plutôt bref, trois mois, à Bologne. Auprès du Padre Martini, il travaille l’harmonie et surtout le contrepoint. Pour être admis à l’Accademia, il devra rendre deux « exercices », deux manuscrits précieusement conservés dans la bibliothèque du musée.

En même temps, on se demande si Mozart avait encore beaucoup à apprendre, quand on entend son opéra Mitridate re di Ponto, créé à Milan le 26 décembre 1770 (lire Ceci n’est pas un opéra)




Quand Vienne vient à Bologne

Comme si je n’avais pas eu assez de l’excellente version de concert de La Chauve-Souris dirigée par Marc Minkowski au théâtre des Champs-Elysées (voir sur Bachtrack : Une Chauve-Souris authentiquement viennoise), j’ai repris une dose de Fledermaus, en italien cette fois – Il Pipistrello – dans l’affreux palais des congrès de Bologne où se tiennent les représentations du Teatro Comunale, qui fait l’objet d’une complète restructuration/rénovation.

Comme je ne m’attendais à rien de particulier, je ne pouvais être qu’agréablement surpris. D’abord par le tout jeune chef ukrainien Sasha Yankevych, 32 ans, qui sans être ni Carlos Kleiber, ni Marc Minkowski, fait mieux qu’infuser à ses très belles troupes bolognaises l’esprit viennois. J’ai moins aimé le casting réuni ici que celui de Paris. La star de la soirée, c’était Désirée Rancatore, en Rosalinde un peu fatiguée, bien à la peine dans les graves. Bonne soirée pour terminer l’année !

Deux concerts, une demi-réussite

On se dit a priori qu’on est chanceux d’avoir été missionné pour faire la critique de deux concerts-phare de la rentrée musicale parisienne : la Scala et les Wiener Philharmoniker au théâtre des Champs-Elysées à deux soirs d’intervalle. Et puis, critique ou pas, l’auditeur que je suis d’abord et toujours, sort aux trois quarts déçu de ces deux concerts.

J’espère avoir réussi à expliciter cette déception dans mes deux papiers pour Bachtrack.

Verdi sans le théâtre

Mardi soir, la Scala de Milan se présentait en grand apparat hors ses murs avec son orchestre et son choeur au grand complet, sous la baguette de l’actuel patron, Riccardo Chailly, septuagénaire depuis six mois. L’affiche avait de quoi attirer : les extraits les plus connus des opéras de Verdi, ceux qu’on trouve par exemple sur ce disque paru au printemps :

Comme je l’écris sur Bachtrack, on a certes entendu deux formations en très grande forme. De ce point de vue la démonstration a atteint son but. Lire : Le Verdi embourgeoisé de Riccardo Chailly.

Mais où était le théâtre, le drame, la vie ? tout cela semblait si plan-plan, le chef s’attardant sur des détails sans importance, retardant les fins de phrases. Il y avait peut-être aussi de la fatigue, par exemple dans la Sinfonia de Nabucco qui ouvrait le concert. Pesante et sans ressort.

Je me suis amusé à comparer quatre enregistrements : Chailly en 2012, Karajan en 1974, Muti en 1978 et 2013 (live). On est toujours dans les mêmes minutages, mais l’important c’est ce qui se passe dans cette « sinfonia », le drame qu’on pressent, le relief que prennent les thèmes et les personnages. Chailly calme plat…

Riccardo Muti, à l’Opéra de Rome en 2013, a 72 ans…

Igor Levit, Jakub Hrůša et Vienne

La vie d’un mélomane réserve parfois d’amusantes surprises. Voici un chef – Jakub Hrůša – que je n’avais longtemps connu que par le disque, et que je viens d’entendre et d’applaudir trois fois en moins de six mois, dont deux fois à la tête du même orchestre – le Philharmonique de Vienne – et dans la même salle – le théâtre des Champs-Elysées. Bachtrack m’a permis de suivre les trois concerts et j’en suis reconnaissant à « mon » rédacteur en chef.

En mai un programme Janacek/Chostakovitch, lire : Une Cinquième très politique

Début juin, Janacek et Lutoslawski à la maison de la radio, lire : Jakub Hrůša et le Philhar’ jubilatoires à Radio France.

Hier soir, programme tout confort, deux monuments de la littérature romantique : le 2e concerto pour piano de Brahms et la 8e symphonie de Dvořák. Avec, pour moi, une première, la découverte en concert d’un pianiste déjà auréolé, à 35 ans, d’une légende construite par l’intéressé lui-même et quelques critiques toujours en quête d’artistes hors norme, Igor Levit.

Le moins qu’on puisse dire est que le jeune pianiste ne m’a pas convaincu dans ce Brahms, comme je l’écris sur Bachtrack

« Ici, on doit tendre l’oreille pour capter l’entrée d’Igor Levit, qui semble défier la tradition de monumentalité qui s’attache à l’interprétation de cette partition. Le déséquilibre avec l’orchestre brahmsien ira grandissant, surtout dans un premier mouvement où la timidité, voire la préciosité d’un clavier bien pauvre en couleurs est vite submergée malgré l’attention du chef pour son soliste. Le deuxième mouvement est de la même eau : Igor Levit a-t-il si peu de son qu’il ne parvienne jamais à dépasser la nuance mezzo piano ?

L’élégiaque troisième mouvement convient mieux au parti pris d’Igor Levit, encore qu’il souffre d’un séquençage, d’un morcellement du discours qui semblent bien artificiels. Il faut attendre l’Allegretto grazioso du finale et ses contretemps tziganes pour voir le soliste sortir de sa torpeur et faire sonner son clavier, non sans quelques menus accrocs techniques et de mémoire. » (Bachtrack, 15 septembre 2023)

A Lucerne, on a capté juste la fin du concerto.. qui confirme ce que j’ai entendu hier au théâtre des Champs-Elysées :

Je ne peux m’empêcher de repenser à notre cher Nicholas Angelich, qui lui jouait possédait comme nul autre cet art de jouer au fond du piano : je ne peux revoir sans une extrême émotion cet extrait de l’enregistrement qu’il avait fait avec Paavo Järvi des deux concertos de Brahms

Alain Lompech, dans une critique d’un récital d’Igor Levit (Les voyages immobiles et raffinés d’Igor Levit), écrivait : « La sonorité du pianiste est très belle, lumineuse, sans dureté, mais elle manque de densité, d’incrustation dans la profondeur du clavier, sauf en de rares moments.« 

Heureusement, la seconde partie du concert m’a permis de titrer mon article sur Bachtrack : Jakub Hrůša fait rayonner les Wiener Philharmoniker.

Ici le chef tchèque dirige « son » orchestre de Bamberg, à qui ce n’est pas faire injure que de constater qu’ils n’égalent pas tout à fait l’or et la soie des Viennois, particulièrement inspirés hier soir dans une 8e symphonie de Dvořák d’anthologie.

On a pu capter quelques secondes de la « viennoiserie » que chef et orchestre, longuement applaudis, ont offerte au public.

Deux Milanais à Paris

Décade très italienne à Paris ces jours-ci, et parfois collisions programmatiques !

J’ai manqué Antonio Pappano, Sir Antonio pour les Britanniques dont il fait partie en dépit de son patronyme, et son orchestre, lui bien italien, de Santa Cecilia de Rome, hier à la Philharmonie de Paris. Le programme s’ouvrait par… la 1ère symphonie de Prokofiev !

La même symphonie « classique » figurait au programme, dimanche, de la Filarmonica della Scala, l’orchestre de l’opéra milanais en formation symphonique, sous la baguette de son directeur musical, le Milanais Riccardo Chailly.

J’en ai fait le compte-rendu à lire dans Bachtrack : Chailly et la Scala illuminent la Pathétique.

Un autre natif de Milan, Daniele Gatti, le benjamin des trois, retrouvait, quant à lui, le 26 janvier et le 1er février, l’Orchestre national de France dont il fut le directeur musical de 2008 à 2016. On est bien placé pour savoir que les relations entre la phalange de Radio France et le chef n’épousèrent pas toujours le cours d’un long fleuve tranquille.

Mais la Seine a coulé sous le Pont Mirabeau et l’intégrale des symphonies de Schumann qu’ont donnée l’ONF et Gatti s’inscrit désormais au premier rang de mes souvenirs de concert. Voir mon. compte-rendu pour Bachtrack : Une intégrale Schumann à marquer d’une pierre blanche

Et surtout (ré) écouter les deux soirées sur France Musique : Schumann, symphonies 2 et 4 (1/02) et Schumann, symphonies 1 et 3 (26/01).

Vacances 2022 : Lucca, la maison natale de Puccini

On avait été ému de visiter la maison que le compositeur de La Bohème s’était fait construire à Torre del Lago et où il vécut plus d’une vingtaine d’années entre 1899 et 1921 (lire Puccini à Torre del Lago)

On l’a été plus encore dans sa maison natale à Lucques au deuxième étage du 9 Corte San Lorenzo

Pas tant pour l’atmosphère des lieux qui ne comptent plus guère de mobilier ou d’objets d’origine que pour l’abondance et la richesse des documents qui y sont exposés. Puccini est partout intensément présent : photos, lettres et cartes postales, partitions.

Documents ordonnés selon une muséographie intelligente et intelligible tant pour le novice que pour le spécialiste de l’œuvre de Puccini.

La chambre des parents Puccini où naquit et fut baptisé le petit Giacomo
La tenue de scène de Maria Jeritza, l’une des premières interprètes de Turandot.

Puccini meurt à Bruxelles le 29 novembre 1924, des suites d’une opération d’un cancer de la gorge. Après des obsèques à l’église royale Sainte-Marie de Schaerbeek, son corps est transporté à Milan où, le 3 décembre 1924, ses funérailles sont célébrées dans la cathédrale par l’archevêque Eugenio Tosi. À l’issue de celles-ci, sa dépouille est inhumée provisoirement au cimetière monumental de Milan, dans le caveau de famille d’Arturo Toscanini. Deux ans plus tard, le 29 novembre 1926, il est inhumé définitivement dans sa maison de Torre del Lago selon la volonté de son fils Antonio

La grande porte de Kiev (V) : les artistes et la guerre

La guerre en Ukraine a fait logiquement ressurgir la question de la place, du rôle, des artistes.

L’un des premiers à réagir à l’invasion de l’Ukraine a été le grand pianiste russe Evgueni Kissin, aujourd’hui citoyen britannique et israélien. Il n’a pas oublié les années où le régime soviétique puis russe le brandissait comme un héros.

Et puis on a attendu d’autres prises de position emblématiques… qui ne sont pas venues. Le comble du ridicule étant atteint par Anna Netrebko, très présente sur les réseaux sociaux, qui avait écrit sur Facebook ou Instagram : »Je dois réfléchir avant de prendre position« .

Tout le monde a vu, lu, entendu, ce que, successivement, les responsables de l’Orchestre philharmonique de Vienne, de la Scala de Milan, du Metropolitan Opera de New York, et finalement de l’Orchestre philharmonique de Munich, ont dit au chef ossète Valery Gergiev, ami et soutien de Poutine : « Si vous ne vous désolidarisez pas de Poutine, vous serez interdit de diriger »

Jusque là on peut comprendre le boycott de ces stars trop identifiées au régime et au président russe.

Mais la solidarité avec l’Ukraine, le soutien au peuple ukrainien, qui se manifestent unanimement et dans le monde entier, doivent-ils servir de prétexte à bannir les artistes, les musiciens, les intellectuels russes, comme nous en avons vu de tristes et ridicules exemples un peu partout ?

Ecoutons le billet de Christian Merlin vendredi sur France Musique ici : Boycott de la musique russe, une ligne rouge à ne pas franchir.

Je reproduis également l’excellent texte publié sur sa page Facebook par mon ami Michel Stockhem, actuel directeur du Conservatoire de Mons (Belgique)

« Dans mes publications consacrées à l’histoire du Concours Musical International Reine Elisabeth – CMIREB pour les intimes – parues à l’occasion du 50e anniversaire du concours en 2001, j’avais mis en évidence les aspects géopolitiques des concours à la lumière de la guerre froide. Cela n’avait pas fait plaisir à tout le monde, mais c’était essentiel à la compréhension de ce concours en particulier (tout comme du Concours Tchaïkovski à Moscou). Contrairement à ce qui se passait avant-guerre, les concurrents (comme dans certains sports, du reste) comme les membres de jury ne représentaient plus une nation, dans ce rêve incarné par l’Olympisme et par la Société des Nations, mais eux-mêmes. Au concours Ysaÿe de 1937 (l’ancêtre du Reine Elisabeth), le jury comportait un membre soviétique (Abram Jampolski, juif né en Ukraine), de même d’ailleurs qu’un membre allemand (Georg Kulenkampff, qui sans être nazi était un porte-drapeau « validé » de la culture allemande). Le merveilleux David Oistrakh, juif ukrainien lui aussi, survola le concours. En 1938, Samouïl Feinberg, juif ukrainien encore, représentait l’URSS dans le jury (ce fut, je crois, la dernière sortie que lui autorisa Staline jusqu’à sa mort) et l’Allemagne avait délégué Siegfried Grundeis (membre du parti nazi). Emil Gilels, juif d’Odessa, gagna haut la main. Ces deux victoires soviétiques firent naturellement grand bruit. À l’époque, les Etats-Unis n’accordaient pas trop d’attention à ces concours ; cela changerait radicalement après la guerre. En 1951, le concours Reine Elisabeth naquit sur ces cendres, et, bien entendu, les candidats ne représentaient plus officiellement une nation. Dans les faits, cela ne changea évidemment rien : une vraie bataille de prestige s’engagea entre l’URSS et les Etats-Unis. Leonid Kohan (Kogan), disciple de Jampolski et juif d’Ukraine lui aussi, gagna haut la main, et ne fut pas tendre pour la Belgique bourgeoise et capitaliste à son retour à Moscou. Avec une petite pincée de guerre de Corée en plus, les candidats russes ne furent plus les bienvenus en 1952 et les Etats-Unis en profitèrent avec le succès de Leon Fleisher. En 1955, Staline est mort, les relations s’apaisent un peu les Russes sont de retour mais Sitkovetski devra laisser la 1er place à Berl Senofski… fils d’un musicien russe émigré aux Etats-Unis. En 1956, le piano offre une revanche à l’URSS avec le tout jeune Vladimir Ashkenazy. En 1959, Jaime Laredo (études aux Etats-Unis) gagne, en 1960 Malcolm Frager. Ensuite, la domination de la Russie sera écrasante jusqu’en 1976, à l’exception de la victoire retentissante de Miriam Fried en 1971. Le problème est que pratiquement tous les lauréats russes (et pas que les premiers classés) s’installent tôt ou tard à l’Ouest, malgré la surveillance constante d’agents du KGB… Brejnev n’apprécie pas ; le concours se passera désormais de concurrents soviétiques jusqu’à 1989, quand un tout jeune Sibérien, Vadim Repin apparaît et survole le concours. Entre-temps, le regretté Andrei Nikolski, mort à 36 ans d’un accident de voiture, s’était présenté comme « apatride » lors de sa victoire en 1987. Entre-temps aussi, l’Amérique de Reagan s’éloigne de l’Europe et les candidats américains se font bien plus rares qu’avant, et c’est resté ainsi depuis.

Depuis lors, on ne parlait plus beaucoup de politique internationale dans les concours, où se côtoyaient pacifiquement Américains, Russes, Ukrainiens, Coréens, Chinois, Japonais, etc.. Je ne croyais pas devoir me réintéresser un jour à cette question.

Aujourd’hui, des concours internationaux bannissent aveuglément toutes les candidatures de citoyens russes, y compris de candidats russes ayant étudié aux Etats-Unis. Il va bien falloir se réoccuper activement de ces conneries humaines. Bon dieu, que c’est lassant.« 

Michel Stockhem fait allusion au Concours de Dublin qui a désinscrit de ses épreuves des candidats au seul motif qu’ils sont russes : Le concours de Dublin boycotte les candidats russes.

Ne jamais oublier ce que les Russes ont enduré, subi, pendant le glacis soviétique, et subissent encore aujourd’hui sous la dictature de leur président. Quand Chostakovitch écrit sa Cinquième symphonie en 1937, en pleine terreur stalinienne, c’est officiellement « la réponse d’un artiste soviétique à de justes critiques » (sa Quatrième symphonie a été interdite et ne sera créée qu’en 1961 !). Plus tard, le compositeur écrira : « La plupart de mes symphonies sont des monuments funéraires. Trop de gens, chez nous, ont péri on ne sait où. Et nul ne sait où ils sont enterrés. Même leurs proches ne le savent pas. Où peut-on leur ériger un monument ? Seule la musique peut le faire. Je leur dédie donc toute ma musique ».

Quant à moi, je dédie le bouleversant mouvement lent de cette Cinquième symphonie, cri de révolte et de douleur, d’abord aux Ukrainiens martyrs mais aussi à tous les Russes qui souffrent de la tyrannie qui les opprime et qui, courageusement, expriment leur refus de la guerre.

La grande porte de Kiev

Depuis l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, les prises de position, les manifestations de solidarité se multiplient, notamment de la part des artistes, des musiciens. Et beaucoup d’illustrer leur propos par de la musique, des oeuvres, des compositeurs qui se réfèrent à l’Ukraine. Ce faisant, ils ajoutent involontairement du crédit à Poutine qui s’appuie précisément sur l’histoire de la grande Russie pour nier l’existence de l’Ukraine.

Un peu d’histoire

Dès le lycée, puis à l’Université, je me suis passionné pour la langue, la culture, l’histoire russes, et j’ai encore, très présent dans ma mémoire, ce que nous avions appris de la Russie primitive. J’invite à lire l’excellente notice Wikipedia sur la Russie de Kiev !

Tous les mélomanes connaissent le dernier des Tableaux d’une exposition de Moussorgski, intitulé : La grande porte de Kiev.

Il s’agit d’un monument construit en 1018, la Porte dorée, plusieurs fois détruite, et reconstruite en 1982 à l’occasion du 1500ème anniversaire de la fondation de Kiev.

Le tableau de Viktor Hartmann, ou plutôt l’esquisse du peintre ami de Moussorgski :

Comme on le sait, Les Tableaux d’une exposition de Moussorgski sont d’abord une série de pièces pour piano. Ici le final La grande porte de Kiev est jouée par le plus illustre des pianistes russes, né… à Kiev en 1903 !

Ou ici par un autre illustrissime pianiste russe, Sviatoslav Richter, né à Jytomyr en Ukraine en 1915.

C’est évidemment dans l’orchestration de Ravel que ces Tableaux ont acquis les faveurs de tous les grands orchestres, des chefs et du public.

On trouve sur YouTube toutes sortes de témoignages. Celui qui suit date de 2011 : l’Orchestre philharmonique de Berlin est dirigé par le plus grand chef russe actuel, qui est depuis hier mis au ban de la communauté musicale internationale à cause de sa proximité avec Poutine, Valery Gergiev (mise en demeure du maire de Milan, concerts du Philharmonique de Vienne au Carnegie Hall de New York où Yannick Nezet-Seguin remplace le Russe).

Il faudrait bien plus qu’un billet pour illustrer tout ce que la musique russe doit à l’Ukraine. Tchaikovski bien sûr et sa Deuxième symphonie, surnommée « Petite Russie ». Parce que c’était le nom affectueux par lequel on désignait l’Ukraine dans l’empire russe. Et bien sûr, s’agissant de Tchaikovski, parce que le compositeur s’inspire très largement de thèmes populaires ukrainiens. Mais il en utilise aussi dans beaucoup d’autres oeuvres, comme dans sa Quatrième symphonie !

Je découvre cette version captée au Concertgebouw d’Amsterdam sous la baguette d’un chef que je n’attendais absolument pas dans ce répertoire, John Eliot Gardiner

Aujourd’hui, et depuis trente ans, et la chute de l’Union Soviétique, l’Ukraine est un pays indépendant, souverain, qui a élu démocratiquement ses dirigeants. Rien, et surtout pas les allusions au passé de l’empire russe, ne justifie la guerre que le maître du Kremlin a déclenchée pour asservir, neutraliser, un Etat et un peuple dont il va jusqu’à nier l’existence.

En solidarité avec tous ceux qui sont aujourd’hui durement éprouvés, ce témoignage musical d’un immense artiste, né lui aussi en Ukraine, à Odessa, en 1903, le grand Nathan Milstein :