Ileana Cotrubas (1939-2026)

Je n’aime pas que ce blog soit un recueil de nécrologies, mais je fais quelques exceptions pour des musiciens qui m’ont touché particulièrement. C’est le cas de la soprano roumaine Ileana Cotrubas, décédée ce 20 août.

Le seul souvenir que j’ai d’elle, ce n’est pas sur scène – elle s’en était retirée en 1990 – mais un appel téléphonique lors de l’émission du 23 décembre 1995 que France Musique avait consacrée à Elisabeth Schwarzkopf pour son 80e anniversaire (lire L’aventure France Musique : Fortes têtes). Elisabeth Schwarzkopf était sur le plateau du studio 104, invitée de Jean-Michel Damian et entourée de plusieurs personnalités qui avaient pu faire le déplacement (Georges Prêtre notamment qui avait dirigé la soprano allemande dans la première française de Capriccio à l’Opéra-Comique de Paris en 1962). Et plusieurs autres amies, collègues, admirateurs ou admiratrices avaient été appelés au téléphone pendant l’émission. L’intervention qui m’a le plus ému, fut celle précisément d’Ileana Cotrubas, qui dans un français parfait, dit sur et d’Elisabeth Schwarzkopf des choses que seule une cantatrice aussi gentille, simple, affectueuse, pouvait dire sans que rien ne ressemble à de la flagornerie. Même Schwarzkopf en était émue.

Quelques années plus tard, interrogeant Armin Jordan sur les chanteurs ou chanteuses avec qui il avait aimé travailler, j’avais compris qu’Ileana Cotrubas était au panthéon – finalement peu peuplé – de ses admirations.

Le 13 octobre 1987, Jacques Lonchampt écrivait dans Le Monde : Armin Jordan dirigeait samedi les Saisons, salle Pleyel. C’était comme si Haydn en personne était là, le petit paysan du Danube jetant un regard naif sur la nature et les travaux des champs dans son village de Rohrau, et le vieux maitre chargé de gloire qui, une dernière fois, contemplait avec quelque mélancolie cette terre si riche avant de se présenter devant les  » portes éternelles « .Il a choisi pour cela des solistes…d’une profonde humanité qui déborde de leur coeur pour envahir leur chant (le ténor Keith Lewis et la basse Robert Holl), entourant une radieuse fée au timbre diapré de mille couleurs (Ileana Cotrubas).

A l’opéra

Loin de moi l’idée de dresser une sorte de discographie idéale de la soprano disparue. Mais tous les mélomanes ont sûrement dans leur discothèque, la Traviata fameuse de Carlos Kleiber où elle incarne une Violetta touchante et vibrante, ou la Gilda bouleversante du Rigoletto de GIulini.

Dans la Carmen de Claudio Abbado où elle est une Micaela rayonnante de féminité.

Toujours chez Bizet elle est une merveilleuse Leïla des Pêcheurs de perles dirigés par Georges Prêtre.

Michel Plasson en fait sa Manon dans un enregistrement resté célèbre.

Elle est de plusieurs équipes dans les opéras de Mozart, Colin Davis, James Levine, Karajan sans que personnellement je l’y aie jamais vraiment remarquée, à tort sans doute. alors que dans la musique sacrée du Salzbourgeois je l’ai souvent admirée.

Dans Puccini, elle est une irrésistible Lauretta dans le Gianni Schicchi de Lorin Maazel

Il y a surtout une Bohème – dont je découvre l’existence en écrivant cet article, piètre lyricomane que je suis ! – captée à la Scala avec MM. Carlos Kleiber et Pavarotti s’il vous plait !

Il va falloir combler cette lacune vite fait !

On la retrouve sous la baguette de John Pritchard dans L’élixir d’amour de Donizetti.

Plus étonnant sans doute, Cotrubas est dans l’équipe rassemblée par Jean-Claude Malgoire pour un Rinaldo de Haendel qui a fait date.

Raretés

Avec Gary Bertini, elle a chanté La Demoiselle élue de Debussy.

Ileana Cotrubas est de la grande aventure Haydn emmenée par Antal Dorati. Elle chante dans ses Saisons britanniques, dans La fedelta premiata

Elle émeut simplement dans la Rosamonde de Schubert dirigée par Willi Boskovsky.

Et même si ce n’est que par extraits elle n’est pas moins convaincante dans l’opérette viennoise, comme cet air de Giuditta de Lehar capté au Met lors d’une soirée de gala.

Au moment de clore ce bref hommage, je lis ce texte magnifique de Sylvain Fort pour Forumopera : La lumière et la fêlure.

Et toujours mes brèves de blog à dominante brésilienne ces jours-ci !

En scènes : Alagna, Sawallisch et le Domino noir

Roberto le sexygénaire

Comme souvent, les publications ont un métro/train/avion de retard. Roberto Alagna, notre ténor/trésor national a fêté ses 60 ans le 7 juin… 2023, mais ce n’est que maintenant que sortent disques et coffrets qui célèbrent son passage dans la catégorie des sexygénaires !

J’invite à relire ce précédent article : Un miracle qui dure et le long portrait que Sylvain Fort avait consacré à Roberto Alagna dans Forumopera, comme le texte qu’il avait signé pour ce premier coffret paru en 2018

Aujourd’hui Warner réédite l’intégrale des opéras auxquels Alagna a prêté sa voix et son talent, souvent en compagnie de son ex-épouse Angela Gheorghiu.

Que du connu et du reconnu ! Mais quel bonheur de retrouver intact ce timbre de lumière, cette fougue juvénile, et cette diction si parfaite !

Aparté publie, de son côté, un disque au titre explicite : Roberto Alagna y révèle le secret de son éternelle jeunesse.

Sawallisch suite et fin

En mai dernier, comme pour les 60 ans d’Alagna, je regrettais le retard mis à célébrer le centenaire de l’un des grands chefs du XXe siècle, Wolfgang Sawallisch (1923-2013). Lire : Les retards d’un centenaire.

Heureusement, Decca et Warner se sont bien rattrapés et on n’attendait plus que le complément annoncé : l’intégrale – ou presque – des opéras enregistrés par Sawallisch, pour l’essentiel à Munich dont il fut le Generalmusikdirektor incontesté de 1971 à 1992. Mais Warner précise – et c’est bien de le faire – que, même parus jadis sous étiquette EMI, Arabella et Friedenstag, ne sont pas inclus dans ce coffret pour des questions de droits.

Wagner et Richard Strauss s’y taillent la part du lion, mais ce coffret contient de vraies raretés comme Weber, Schubert ou les deux brefs opéras de Carl Orff.

Mozart: La flûte enchantée
Weber: Abu Hassan
Schubert: Die Zwillingsbrüder
Wagner: Der Ring des Nibelungen, Les Maîtres-Chanteurs de Nuremberg
Richard Strauss: Capriccio, Intermezzo, Die Frau ohne Schatten, Elektra
Carl Orff: Die Kluge, Der Mond

Mais je conserve une affection toute particulière pour ma toute première version de La flûte enchantée, le premier coffret d’opéra que j’ai acheté à sa sortie en 1973, avec celle qui est à jamais la plus extraordinaire Reine de la nuit, l’immense Edda Moser.

Je recommande très vivement ce coffret :

Auber à l’Opéra-Comique

On avait adoré Le Domino noir donné au printemps 2018 à l’Opéra-Comique (voir L’esprit Auber). Ce fut pour moi la dernière occasion d’applaudir Patrick Davin, si brutalement arraché à notre affection il y a un peu plus de quatre ans déjà. Pour le compte de Bachtrack, j’ai eu la chance d’assister à la première de la reprise de cette formidable production, dirigée cette fois par le maître des lieux, Louis Langrée. Mon compte-rendu vient de paraître : La reprise triomphale du Domino noir à l’Opéra Comique.

Ses amis furent heureux, à l’issue de cette première, d’assister à la remise de la Croix de Commandeur des Arts et Lettres à celui qui a bien mérité de la culture et de la musique française.

Le maître de ballet

90 ans depuis septembre, cet Australien ne restera pas dans l’histoire de la musique et du disque que comme l’époux de la Stupenda – c’est ainsi qu’on surnommait sa compatriote, disparue il y a dix ans, la cantatrice Joan Sutherland, dont il a dirigé quasiment tous les enregistrements d’opéras.

Une idée pour Roselyne Bachelot : s’il y a un chef d’orchestre qui mériterait la Légion d’honneur, c’est bien Richard Bonynge.

Le superbe coffret que Decca édite en cette fin d’année en témoigne à la perfection : aucun chef n’a autant servi et enregistré la musique française que lui.

Entendons-nous, Richard Bonynge n’a jamais cherché à concurrencer Munch, Paray, Martinon et autres hérauts de Berlioz, Ravel, Debussy, mais le travail de recherche qu’il a inlassablement entrepris pour mettre au jour, réhabiliter, éditer tout un trésor de partitions oubliées du XIXème siècle français, est proprement hallucinant

Personne ne prétend, lui moins encore, que tout ce répertoire n’est fait que de chefs-d’oeuvre, l’inspiration tire souvent à la ligne, et il ne faut pas chercher autre chose que du divertissement, de l’écoute agréable et légère, dans ces ballets, connus (Delibes, Tchaikovski) ou inconnus. Mais que tout cela est fait avec un chic, une allure, magnifiées par des prises de son dans la plus pure tradition Decca.

Il faut aussi louer l’éditeur Decca : les rééditions de cette qualité se font rares, les galettes sont parées de leurs couvertures d’origine, le livret est richement documenté et permet de s’y retrouver très facilement dans les compositeurs, les oeuvres, les interprètes.

Merci Monsieur Bonynge !

Le contenu de ce coffret de 45 CD :

Adam: Le Diable à quatre; Giselle (2 versions); Le Corsaire
Auber: Marco Spada; Gustave III – Ouverture & ballet; Concerto pour violoncelle
Delibes: Coppelia; Sylvia (2 versions)
Leoni: Prayer and the Sword
Burgmüller: La Peri
Chopin: Les Sylphides
Thomas: Hamlet
Verdi: Le trouvère, ballet
Massenet: Manon (ballet); Le Carillon; Scènes Alsaciennes et Dramatiques; Fantaisie pour violoncelle et orchestre; La Cigale; Valse tres lente; Le Cid; Meditation de Thais (Nigel Kennedy)
Berlioz: Les Troyens, ballet
Weber/Berlioe: Aufforderung zum Tanz
Lecocq: La Fille de Madame Angot
Donizetti: La Favorita, ballet
Messager: Les deux Pigeons
Minkus / Delibes: La Source
Drigo: La Flûte magique
Minkus / Lanchbery: La Bayadere
Gounod: Faust, ballet
Offenbach: Le Papillon
Popper: Concerto pour violoncelle (Silverstein)
J. Strauss II: Aschenbrödel/Cendrillon; Ritter Pasman; Le beau Danube (Désormière); Die Fledermaus, Ouverture et ballet
Tchaikovski:  Casse-Noisette, Le lac des cygnes, La Belle au bois dormant
Händel: Alcina, ballet
Rossini / Respighi: La Boutique fantasque
Rossini/Britten: Soirées musicales, Matinees musicales
Meyerbeer: Les Patineurs
Ouvertures du XVIIIème siècle
Ouvertures d’opéras français
L’art de la Prima ballerina
Hommage à Pavlova
Entractes et ballets d’opéras français

Orchestre de la Suisse Romande / London Symphony Orchestra / Covent Garden / National Philharmonic Orchestra / English Chamber Orchestra

La petite histoire (II) : un Suisse peut en cacher un autre

Encore une histoire de chefs (lire Un grand chef). Rien de croustillant, juste une histoire de famille et d’amitié. Un père trop tôt disparu, un fils à qui tout semble réussir. Un patronyme italien pour deux Suisses nés dans le canton de Vaud : Marcello et Lorenzo Viotti.

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Le fils ne pourrait pas renier le père !

J’ai connu Marcello quand je travaillais à la Radio suisse romande et pour l’Orchestre de la Suisse romande (entre 1986 et 1993), nous avions à peu près le même âge, il avait un charme fou. Il avait juste un défaut pour le jeune chef qu’il était alors, il avait fait les mêmes études, dans les mêmes écoles, que les musiciens qu’il devait diriger. Autant un orchestre, quel qu’il soit, respecte les cheveux blancs de l’expérience et de l’âge, autant il peut se montrer impitoyable avec les débutants qui prétendent les diriger à la baguette ! J’aurais, comme d’autres, des dizaines d’histoires de ce genre à raconter…

Bref j’ai engagé plusieurs fois Marcello Viotti pour des concerts « décentralisés », hors de Genève et Lausanne qui avaient droit aux concerts « d’abonnement ». Il fallait donc trouver des programmes originaux, compatibles avec un effectif d’orchestre « moyen », et acceptables pour les organisateurs locaux, autrement dit la quadrature du cercle.

Je ne fus pas peu fier d’inviter, en 1992 je crois, Marcello Viotti et l’Orchestre de la Suisse romande, à la Maison des Arts et Loisirs – c’était son nom à l’époque – de Thonon-les Bains. J’étais Maire-Adjoint à la Culture de la petite cité lémanique. Ce soir-là, je me rappelle un orchestre et un chef en état de grâce, donnant une Deuxième symphonie de Beethovenaux proportions parfaites, comme je ne l’ai plus jamais entendue en concert depuis ! Je n’entendis plus de critiques de la part des musiciens de l’OSR, à 35 ans Marcello avait finalement été adoubé…

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La fondatrice du label suisse Claves, Marguerite Dütschler, fit très vite confiance à Marcello Viotti, lui fit enregistrer de nombreux disques, déjà tournés pour une grande part vers l’opéra, où le chef suisse allait s’illustrer éloquemment, jusqu’à ce que survienne la tragédie de sa mort brutale. C’est à Munich, en février 2005, répétant Manon de Massenet que Marcello fut foudroyé par une attaque cérébrale, et mourut à tout juste 50 ans… Je ne l’avais plus revu depuis 1993, sa disparition m’a bouleversé.

Quand, il y a deux ou trois ans, j’ai eu l’occasion de saluer Lorenzo Viotti, j’ai eu du mal à cacher l’émotion qui m’a saisi en le voyant, en retrouvant le sourire et les yeux malicieux de son père dans ce visage juvénile et immédiatement sympathique.

Je viens d’arriver à Lisbonne pour quelques vacances portugaises.

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J’ai immédiatement pensé à Lorenzo, qui est le charismatique chef de l’orchestre de la Fondation Gulbenkian depuis la saison 2018/19, et dont on a appris récemment la nomination à partir de 2021/22 à la direction musicale de l’Opéra des Pays Bas. À 29 ans, il a déjà conquis les coeurs des musiciens et des mélomanes. Je ne désespère pas de l’inviter un jour à Montpellier…