Les couleurs françaises

Un début de semaine a priori tout en contrastes, deux soirées qui paraissent n’avoir aucun lien. Et pourtant …

Lundi soir, c’était un concert immanquable : Louis Langrée dirigeait un programme tout Ravel à la tête de l’Orchestre des Champs-Elysées... au théâtre des Champs-Elysées comme il se doit. Et avec une soliste de grand luxe, Anne Sofie von Otterqui nous avait bouleversés en Prieure des Dialogues des Carmélites de Poulencdans ce même théâtre il y a un peu plus d’un an.

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C’est la première fois que la formation fondée par Philippe Herreweghe s’attaquait à Ravel. Essai marqué et réussi ! On n’est pas surpris que Louis Langrée se meuve tout à son aise dans un univers – celui de Ravel – qui n’a plus aucun secret pour lui !

On admire le travail de coloriste qui fait entendre une incroyable palette dans l’ouverture « de féerie » Shéhérazade mais plus encore dans Ma mère l’oyeQuel savoureux orchestre, quel fruité dans les timbres !

C’est évidemment dans l’autre Shéhérazadele cycle de trois mélodies que Ravel écrit en 1903 sur des poèmes de Tristan Klingsor, très wagnérien pseudonyme de l’écrivain Léon Leclère (1874-1966), qu’on attend le couple inédit Langrée/Von Otter. On craint, bien à tort, que la chanteuse sexagénaire, se trouve en difficulté dans certains passages tendus de la partition, et on rend les armes devant tant de parfait investissement dans le texte de ces mélodies qu’on connaît par coeur, tant de volupté dans le déploiement d’une voix qui n’a rien perdu d’une sensualité si bien appariée à la langue française. La sensualité est aussi du côté de l’orchestre. Et comment !

Le concert se termine par l’apocalyptique Valse  (lire les souvenirs de Ravel lui-même : La Valse à Vienne). Louis Langrée dit, dans la vidéo ci-dessus, tout ce qu’est ce chef-d’oeuvre, il en donne avec l’orchestre des Champs-Elysées une version, une vision comme radiographiée, éblouissante de timbres et de couleurs, qui évite les excès de rubato auxquels bien des baguettes illustres cèdent trop souvent… comme le cher Leonard Bernstein dirigeant l’Orchestre National de France dans ces mêmes murs en 1975 !

L’Orchestre des Champs-Elysées et Louis Langrée poursuivent leur « tournée » Ravel : après Paris, Poitiers, Saintes, ils sont ce jeudi à l’abbaye de l’Epau et vendredi, en Occitanie, à l’Archipel à Perpignan. Not to be missed !

Mardi soir réjouissances d’un autre genre, au Studio 104 de la Maison de la Radio, les 20 ans d’une émission de France Musique, qui a traversé le temps, les directions successives de la chaîne : Etonnez-moi Benoît

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Benoît Duteurtre a eu la gentillesse de rappeler que je fus le premier à lui confier une émission sur France Musique (Les beaux dimanches) avant que Pierre Bouteiller ne l’invite à nous étonner chaque samedi matin.

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Cette soirée anniversaire – qui sera diffusée le 8 juin sur France Musique – aurait pu n’être que nostalgie et regrets de temps révolus, surtout avec pour invités d’honneur Marcel Amont (90 ans) Hervé Vilard ou Marie-Paule Belle (72 ans)

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Et ce fut tout le contraire, même si on n’évita pas quelques refrains sur le mode « c’était mieux avant ».

Il faut écouter France Musique le 8 juin, Marcel Amont rendant un hommage drôlissime à ses parents, Marie-Paule Belle reprenant sa Parisienne et rendant le plus émouvant des hommages à BarbaraHervé Vilard racontant les origines de son Capri c’est fini et surtout  chantant Maurice Fanon.

Et puis apportant un démenti cinglant à ceux qui pensent que l’opérette, la chanson, la comédie musicale, c’est fini, c’est ringard, Marie Lenormand, Franck Leguérinel, Emeline Bayart, l’orchestre Les Frivolités parisiennes

et d’autres encore nous rappelaient qu’Offenbach, Maurice Yvain, Messager et tous ces répertoires qu’illustrent l’Opéra Comique, le théâtre Marigny, le Palazzetto Bru Zane, sont bien vivants et vivaces.

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La Valse à Vienne

Je n’ai pas fini de revenir à cette mine que constitue l’intégrale de la correspondance de Ravel. 

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Après Ravel à Liègeanecdotique, j’ai trouvé plusieurs correspondances avec d’illustres Viennois(es), et cette étrange manie du compositeur basque de ne jamais parler de Vienne, mais toujours de Wien.

Cette première lettre où, bien des années avant sa création, Ravel évoque son projet d’écrire « une grande valse » (ce sera La Valse), égratignant au passage le « puritanisme franckiste » et les « adeptes moroses de ce néo-christianisme »

L’Ermitage 7 fév.1906

Mon cher Marnold*,

….Ce n’est pas subtil, ce que j’entreprends en ce moment : une grande valse, une manière d’hommage à la mémoire du grand Strauss, pas Richard, l’autre, Johann. Vous savez mon intense sympathie pour ces rythmes admirables, et que j’estime la joie de vivre exprimée par la danse bien plus profonde que le puritanisme franckiste. Par exemple, je sais bien ce qui m’attend auprès des adeptes moroses de ce néo-christianisme. Mais ça m’est égal !

Puis ce sont des échanges avec ou à propos de Richard Strauss

Au printemps 1907, Gabriel Astruc – celui qui amènera Les Ballets russes à Paris en 1909, organise la première française de Salomé

mai 1907

Cher Monsieur Astruc,

Si c’était possible, je serais très heureux d’avoir une entrée pour Salomé. Pour ne pas vous déranger, voudriez-vous avoir l’amabilité de me faire rendre la réponse par écrit ? Merci d’avance et bien à vous,

Des années plus tard, en 1919 exactement, Richard Strauss est devenu directeur de l’Opéra de Vienne (une direction qu’il partage avec le chef Franz Schalk et qu’il abandonnera en 1924).

En 1922, Ravel espère que sa Valse (que Diaghilev a refusé de monter en ballet « Ravel, c’est un chef-d’œuvre, mais ce n’est pas un ballet. C’est la peinture d’un ballet ») sera créée en version dansée à l’opéra de Vienne. En témoignent deux lettres écrites le même jour, le 23 juillet 1922, de Montfort-l’Amaury, l’une à Alma Mahler, l’autre à Berta Zuckerkandl chez qui il a logé successivement lors de son premier séjour à… Wien en octobre 1920

M.R. à Alma Mahler

Ma chère amie,

Je suis si heureux d’avoir cette occasion de vous écrire que je me dépêche d’en profiter….On me voit plus souvent à Paris, je travaille tant que je peux, et je n’aurai pas le plaisir de vous voir le mois prochain comme je l’espérais. J’avais fait le projet d’aller aux fêtes de Salzburg, mais le travail ne me le permet pas. Ce sera pour plus tard, à la 1ère de La Valse à Wien, que je continue à espérer…

M.R. à Berta Zuckerkandl

Ma chère amie,

… D’abord le prétexte de cette lettre : si vous êtes à Wien lorsque Mme Madeleine Greyse présentera chez vous, je vous serai très reconnaissant de faire bon accueil à cette artiste qui, je n’en doute pas, vous intéressera vivement. Ses qualités vocales et musicales lui permettent d’interpréter avec la plus grande intelligence les choses les plus diverses : Les Chants hébraïques (dans le texte), L’Heure espagnole (dans le texte aussi), les Poèmes de Mallarmé, les Histoires naturelles, Shéhérazade pour ne parler que de mes oeuvres. 

Fauré lui a confié la 1ère audition de ses dernières mélodies….

Je crois bien me souvenir que je vous ai fait parvenir une partition de L’Heure espagnole destinée à R. Strauss. Rien de nouveau de ce côté ? Ni au sujet de La Valse ? À ce propos, un chef d’orchestre français voulant donner ce poème symphonique à Wien, je m’y suis opposé, voulant en réserver la 1ère audition à votre opéra. Mais bien entendu, s’il plaît à Strauss de faire connaître cette oeuvre au public viennois avant de la transporter sur scène, je ne m’y oppose nullement. En tout cas, aucun théâtre ne la représentera avant Wien.

M.R. à Maurice Emmanuel

14/10/22

Cher Monsieur

… La partition que vous allez recevoir indique en effet les intentions de l’auteur. Ce sont les seules dont il faille tenir compte. Ce « poème chorégraphique » est écrit pour la scène. La 1ère en est réservée à l’opéra de Vienne, qui le donnera… quand il pourra. Il faut croire que cette oeuvre a besoin d’être éclairée par les feux de la rampe, tant elle a provoqué de commentaires étranges. Tandis que les uns y découvraient un dessin parodique, voire caricatural, d’autres y voyaient carrément une allusion tragique – fin du second Empire, état de Wien après la guerre. etc.

Tragique, cette danse peut l’être comme toute expression – volupté, joie – poussée à l’extrême. Il ne faut y voir que ce la musique y exprime : une progression ascendante de sonorité, à laquelle la scène viendra ajouter celle de la lumière et du mouvement.

Les espoirs de Ravel sont douchés par cette lettre – en français – de Richard Strauss :

Richard Strauss à Maurice Ravel

Staatsoper Vienne 7/12/22

Cher Monsieur,

En réponse de votre lettre du 14 nov. l’avis, que nous espérons de jouer déjà en mois de janvier votre délicieuse Ma Mère l’Oye dans la salle de la Redoute. Mais je ne crois pas qu’il sera possible de mettre en scène encore dans cette saison votre Valse. Et c’est la cause, que nous ne pouvons pas prétendre, que vous nous réserviez pour si longtemps le droit de la première audition en Vienne.

Au  contraire, un bel succès au concert ajoutera (à) l’exécution théâtrale.

Avec l’assurance de ma haute considération,

Votre dévoué

 

 

 

Les battements de l’amour

Il y a une semaine, j’assistais aux 25èmes VIctoires de la Musique classique (lire Victoires jubilaires). Hier j’ai suivi une partie de la 43ème cérémonie des CésarPas plus dans un cas que dans l’autre, je ne sais comment s’opèrent la sélection des « nommés », puis le vote pour les récompensés, mais j’ai trouvé les deux palmarès également intéressants, et plutôt justes. De belles personnalités ont été distinguées, c’est l’essentiel.

On avait lu partout que le film de Robin Campillo, 120 battements par minute était l’un des grands favoris. Pronostic confirmé.

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Je ne peux que répéter ce que j’écrivais en septembre 2017 :

« C’est une histoire, celle d’Act Up, que ma génération a vécue en direct, tout ici est juste, sobre, magnifiquement filmé, rien n’est de trop, pas de mélo ni de caricature. Les acteurs sont parfaits. Sortant du cinéma de quartier où j’ai vu le film hier soir, je repensais intensément au printemps 1993 – il y a 25 ans ! – ces allers-retours Haute-Savoie Paris pour rendre visite à B. à l’hôpital Rothschild. Le corps ne suivait plus, mais l’esprit était encore vif, malgré le visage et les yeux creusés par l’inexorable maladie : « Tu leur diras bien que je les embrasse, et que je viendrai vous voir bientôt ». Il savait, comme moi, que jamais il ne viendrait plus embrasser son filleul et son frère, mes enfants. Il n’avait pas 40 ans…Combien sont-ils, connus ou inconnus, artistes, musiciens, danseurs, que j’ai eu la chance de rencontrer, fréquenter, pendant des jours heureux et des soirs de fête, qui ne sont plus qu’un long cortège de souvenirs… »

Je suis retourné au cinéma cet après-midi voir un autre film qui parle d’amour, de l’éveil, de la naissance, des battements de l’amour,  Call me by your name du cinéaste italien Luca Guadagnino.

J’avais beaucoup aimé Amoresorti en 2010 à Liège. Très forte et durable impression, renforcée par une bande-son due à John Adams, qui avait toujours refusé jusqu’alors que sa musique soit utilisée au cinéma. Déjà une histoire d’amour contrariée, transgressive.

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Luca Guadagnino réédite l’exploit d’Amore avec Call me by your name. Certains critiques y ont vu un excès de sophistication, d’esthétisme, là où il n’y a que de superbes plans, captant la douceur d’un regard, l’affolement des sentiments, la beauté de l’été italien.

imagesLes deux acteurs principaux, Timothée Chalamet (Elio)– à qui on promet un Oscar – et Armie Hammer (Oliver) jouent tout en pudeur et en finesse. Un très beau film, inspiré du roman éponyme d’André Aciman, qui évite autant la caricature que le manichéisme. Parmi bien des scènes magnifiques, l’une m’a tout particulièrement touché, lorsque, vers la fin du film, le père d’Elio se confie à son fils et lui donne le plus beau des conseils qu’un père puisse donner à son fils… Je sais pourquoi cette séquence m’a bouleversé, c’est un dialogue que je n’ai jamais pu avoir avec le mien (Dernière demeure)

La bande-son de ce dernier film de Guadagnino est particulièrement soignée, elle est due à Gerry Gershman et Robin Urdang. Avec un emprunt à Ravel et son Jardin féérique (Ma Mère l’oye) dans l’un des derniers plans, le jardin de la propriété familiale sous la neige comme un adieu aux bonheurs fugaces de l’été.

Etat de grâce

Il aura fallu attendre le dixième anniversaire de sa mort, le 20 septembre 2006, pour qu’enfin un hommage discographique digne de ce nom, et surtout digne de sa personnalité, soit rendu à Armin Jordan

C’est dans la prestigieuse collection Icon de Warner que l’ami Jean-Charles Hoffelé a regroupé tout le legs symphonique français du grand chef suisse, publié jadis par Erato, 13 galettes généreusement remplies, avec plusieurs inédits en CD – notamment les références des deux chefs-d’oeuvre symphoniques de Guillaume Lekeu, cet  extraordinaire compositeur belge, prématurément disparu à 24 ans, son Adagio pour orchestre à cordes (qui préfigure la Nuit transfigurée de Schoenberg) et sa Fantaisie sur deux airs populaires angevins.

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J’ai souvent évoqué ici , et dans de précédentes éditions de ce blog, l’attachement presque filial qui me liait au chef suisse. Il était le patron de l’Orchestre de la Suisse Romande, lorsque, il y a exactement trente ans aujourd’hui, j’ai intégré la Radio suisse romande comme « producteur responsable de la musique symphonique » (ça ne s’invente pas un titre pareil), empruntant un nouveau  chemin professionnel – la radio, la musique – que je n’ai jamais regretté d’avoir choisi ! J’ai coutume de dire qu’Armin m’a tout appris d’un métier où l’expérience, la sensibilité, le sens des rapports humains, la perception des forces et des fragilités des artistes ne sont inscrits dans aucune règle. Puisque le 13ème CD de ce coffret nous restitue un enregistrement resté confidentiel de mélodies françaises avec Felicity Lott, ce souvenir de la première rencontre entre la cantatrice britannique et le chef suisse : Voisine.

Un autre souvenir lié à Disques en lice, l’émission de critique de disques créée fin 1987 par la chaîne culturelle (Espace 2) de la radio suisse, sous la houlette de François Hudry (Pierre Gorjat et moi formions avec lui le trio infernal de l’émission !). Lorsque, au printemps 1988, paraît l’enregistrement de la Symphonie de Franck réalisé par Armin Jordan à la tête de « son » OSR, François Hudry invite le chef à participer à l’émission. Pari risqué, même si l’écoute se fait à l’aveugle. Mais Armin est un bon client et joue le jeu (dommage que l’émission n’ait pas été filmée : ce qui s’est dit et montré hors micro valait le détour, comme toujours avec lui !). Six versions en lice, dont un « live » mythique de Furtwängler avec le Philharmonique de Vienne qui commence en catastrophe (Jordan est scandalisé « mais c’est pas possible » !), et parmi elles, les deux versions de l’Orchestre de la Suisse romande, celle d’Ansermet en 1961 et la sienne. Sans nous forcer (ni nous influencer) les uns les autres, nous reconnaissons immédiatement le son de l’OSR, même à 25 ans d’écart.

Ce coffret, à petit prix, est évidemment un indispensable de toute discothèque. Pour retrouver l’état de grâce dans lequel public et musiciens étaient placés chaque fois qu’Armin Jordan dirigeait cette musique française qu’il aimait tant. On espère maintenant la réédition de tout le reste, notamment le répertoire germanique, et les opéras !

Détail des 13 CD du coffret Icon : Armin Jordan, l’hommage

 

Vérifications

Quand je veux compter mes visites à Berlin, ma mémoire s’embrouille, l’excès de bons souvenirs sans doute.

Etrange capitale qui a des allures de village étiré à l’infini, dépourvu de centre de gravité. Rien n’y est historique, puisque les vainqueurs de 1945 n’ont rien laissé debout. Et dans la partie orientale, à l’exception de la Karl-Marx-Allee qu’on a heureusement préservée, et même restaurée, on a effacé les marques les plus ostensibles du communisme triomphant. Tout le quartier de l’Alexanderplatz, des musées, et de la Staatsoper est un gigantesque chantier. Le Palais de la République a été détruit, non sans mal ni dépenses abyssales (le béton armé et l’amiante résistent !), pour laisser place à un projet pharaonique à tous égards http://fr.myeurop.info/2013/06/13/chateau-de-berlin-un-projet-pharaonique-conteste-10060

Mais les Berlinois ont-ils moins de droits que les Varsoviens à retrouver leur patrimoine ? Le touriste qui visite le Château de Varsovie prête peu attention au petit écriteau à la droite de l’entrée principale qui rappelle que la reconstruction a été achevée en… 1972. Dans quelques années, le château des Hohenzollern – fin des travaux prévue pour 2018 ! – ne déparera pas dans le quartier de l’université Humboldt, de la Staatsoper ou de la cathédrale St.Hedwig.

Je passe toujours devant cette église à l’imposante coupole avec un souvenir précis: l’un de mes premiers disques, la Messe du couronnement et la Messe « des moineaux » de Mozart dirigées par Karl Forster (https://de.wikipedia.org/wiki/Karl_Forster), avec le choeur…de la cathédrale St.Hedwig et une distribution de belle allure.

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On a compris que c’est d’abord pour la musique que je viens si régulièrement à Berlin. Les dernières fois, c’était pour des débuts : ceux de Yannick Nezet-Seguin, puis de Louis Langrée, l’un et l’autre avec l’orchestre philharmonique de Berlin.

Cette fois, pour le pur plaisir de retrouver deux des meilleures salles du monde : le Konzerthaus, am Gendarmenmarkt, un air de Musikverein ou de Philharmonie de Saint-Pétersbourg, à l’acoustique jadis trop généreuse, aujourd’hui idéale, et puis la Philharmonie, plus que cinquantenaire, qui a inspiré la nouvelle Philharmonie parisienne. Et deux programmes, deux chefs, qui ne pouvaient pas décevoir.

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J’étais ému, un peu inquiet aussi, de retrouver Günther Herbig, 84 ans, que j’avais si souvent invité à Liège et entendu à Bruxelles et à Paris. On ne sait pas les épreuves que l’âge inflige parfois à ceux que nous admirons, j’ai été totalement rassuré. Est-ce parce qu’il retrouvait son ancien orchestre, rebaptisé Konzerthaus-Orchester, et la ville où il a vécu, étudié (avec Karajan) et qu’il a fuie dans des conditions rocambolesques au début des années 80 ? Le vieux maître nous a offert d’abord un Ravel (Ma Mère l’oye) idiomatique, tendresse, couleurs, précision, chic.. bref l’essence de cette musique si typiquement française, puis en deuxième partie une Cinquième symphonie de Tchaikovski, tout simplement exceptionnelle, quelque chose entre Karajan et Mravinski. Un merveilleux orchestre, et une femme premier violon d’exception. Il y avait aussi un concerto, le 2e de Beethoven, avec un jeune pianiste américain, qui a fait quelques disques pour EMI. Rien à en dire, la fantaisie, l’esprit de ce Beethoven encore classique, étaient aux abonnés absents. Ceux qui seront mardi au Konzerthaus seront sûrement mieux servis avec Martha Argerich dans un concerto si souvent joué, avec tant d’amour et d’humour…

Hier c’était celui qui reste encore trois ans chef des Philharmoniker, Simon Rattle,  dans un programme fait par et pour lui, et des correspondances qu’on a perçues au fil du concert : on ouvrait avec – bonjour l’angoisse ! – une suite pour cordes tirée par Bernard Herrmann lui-même de la célèbre musique écrite pour Psychose de Hitchcock, suivait Schönberg et son monodrame Die glückliche Hand pour baryton, dix choristes et orchestre fourni – je ne comprends toujours rien au Schönberg postérieur à la Nuit transfigurée et Pelléas et Mélisande, ou plus exactement si mon intellect admire, ma sensibilité reste à sec, mais ça ne se dit pas, donc je ne vous ai rien dit ! -. En seconde partie, Rattle et les Berliner Philharmoniker tiraient prétexte du 150ème anniversaire de la naissance du compositeur danois Carl Nielsen pour offrir le voluptueux poème symphonique Pan et Syrinx et surtout une version tellurique, hallucinée, de l’extraordinaire 4ème symphonie, dite Inextinguible, jadis gravée par Karajan avec ce même orchestre, l’occasion d’apprécier deux solistes que je n’avais pas encore entendus à leur pupitre, Andreas Ottensamer, qui n’est pas qu’une gravure de mode, à la clarinette, et le flûtiste français Mathieu Dufour, naguère à Chicago, qui vient de rejoindre son compatriote Emmanuel Pahud.

Accessoirement, la démonstration que Herrmann, Schönberg, Nielsen dans un programme ne fait pas obligatoirement fuir les mélomanes, on aurait même le sentiment du contraire. Quand le public est considéré, respecté, il accepte autant sinon plus les aventures que le confort et la routine.

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