Italie 2020 (I) : Brahms, Liszt

Lorsque je pars en vacances, j’essaie d’y être vraiment, c’est-à-dire de ne pas penser à mon travail. Mission impossible, comme si je pouvais m’abstenir de musique pendant trois semaines !

Et même si les étapes de mon voyage en Italie, en ce mois d’août 2020, n’ont pas été choisies sur des critères musicaux – à l’exception d’une soirée à Pesaro – la musique est partout présente.

Brahms

Ainsi, visitant la Villa Carlotta à Tremezzo sur le lac de Côme,

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IMG_1768je découvre, outre cette copie parfaite de Psyché ranimée par le baiser de l’Amour de Canova(conservée au Musée du Louvre),

IMG_1778que Brahms y aurait séjourné en mai 1884.

Liszt et Marie d’Agoult

Après la visite de la Villa – visite abrégée puisque les étages ne sont pas ouverts au public  (c’est apparemment une habitude des musées italiens que de fermer certaines salles, voire des étages entiers, sans bien entendu que l’acheteur du ticket – cher – d’entrée en soit prévenu) – le cap de notre petit bateau est mis sur Bellagioqui passe pour être la « perle du lac de Côme« . Joli certes, mais surtout touristique.

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Au bas de cette rue, j’avise cette plaque :

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qui évoque le long séjour qu’effectue Liszt en 1837 avec Marie d’Agoult, à la Villa Melzi

IMG_1858où naîtra la seconde fille du couple, Cosima, le 24 décembre 1837, la future Mme von Bülow, et surtout seconde épouse de Richard Wagner.

De cette année 1837 datent les Douze grandes études qui deviendront en 1851 les Douze études d’exécution transcendante, comme Mazeppa.

Mazeppa deviendra aussi l’un des plus étonnants poèmes symphoniques de Liszt, dont peu de chefs sauront restituer l’héroïsme et le panache d’une écriture orchestrale grandiose. Karajan en a laissé une version insurpassée :

 

Déconfiné

Impressions en vrac après une semaine de « déconfinement »

Vers le Sud

J’avais deux bonnes raisons de profiter de la parcelle de liberté recouvrée lundi dernier, l’une professionnelle – régler sur place les questions liées à la réouverture du bureau du Festival Radio France à Montpellier – l’autre familiale – revoir ma mère, 93 ans dans quelques jours, chez elle à Nîmes. Ni train, ni avion, j’ai préféré la voiture.

Sentiment de liberté, ce lundi 11 mai, l’A 86, que je dois emprunter pour rejoindre l’A 10 puis l’A 75, est quasiment vide. Est-ce un effet de la tempête qui secoue la région parisienne depuis 24 heures ? la prudence des déconfinés ?

Vers Orléans, ma voiture affiche une température extérieure de 5° ! Les aires d’autoroute ont partiellement rouvert. Sur ce trajet magnifique qui traverse le Berri, le Massif central, les Cévennes, j’ai mes petites habitudes. Je m’arrête sur l’aire du viaduc de Garabit. Personne. La Truyère, la rivière que franchit le pont métallique conçu par les équipes de Gustave Eiffel, scintille sous le soleil.

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J’ai, comme toujours en prévision d’un long voyage, téléchargé sur mon téléphone portable des éléments de ma discothèque. J’aime réentendre l’art si libre et rhapsodique du chef Constantin Silvestri. 

Dans une oeuvre aussi rabachée que les Préludes de Liszt, Silvestri fait dresser l’oreille.

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Montpellier désert

Le choc en arrivant à Montpellier. La place de la Comédie déserte. Jamais vu depuis plus de trente ans que je viens à Montpellier.

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Terrasses, cafés, restaurants fermés comme partout ailleurs, mais pour une cité qui vit dehors toute l’année, le contraste est saisissant. Le déconfinement n’est pas d’actualité.

Mardi je retrouve avec plaisir quelques-uns des piliers de l’équipe du festival à Montpellier pour mettre en place le processus de réouverture de nos bureaux. Se voir, se parler sans le truchement d’un écran d’ordinateur ou de téléphone, mesurer la chance qui est la nôtre de n’avoir eu aucun malade dans toute l’équipe, réfréner l’impatience de ceux qui voudraient revenir tout de suite au bureau. Je mesure, plus que jamais, la responsabilité qui est la mienne.

Même si le festival 2020 ne ressemblera pas aux autres, même si le joyeux brouhaha qui s’empare des bureaux de Montpellier dès le début juin et s’amplifie dès que le festival bat son plein en juillet, même si ce brouhaha manquera tristement, il faut que les équipes qui préparent le festival « autrement » puissent réintégrer des espaces de travail reconfigurés selon les nouvelles normes sanitaires.

Une journée chez ma mère

Je n’avais pas revu ma mère depuis la fin février. Je la trouve en bonne forme à l’approche de son 93ème anniversaire. La tête fonctionne parfaitement, le corps me semble plus alerte qu’il y a quelques mois. Le virus ne l’a pas touchée, pas plus que les infirmières et aides à domicile qui la visitent chaque jour. Elle évoque, à ma demande, des souvenirs d’autrefois, de sa si nombreuse famille suisse. Plus intéressants que la conversation sur le présent…

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Infantilisation

Je ne supporte plus les journaux télévisés que j’avais l’habitude de suivre sur France 2. Ces reportages « au plus près du terrain », ces « envoyés spéciaux » dépêchés sur… le trottoir du ministère de la Santé, de Matignon ou de l’Elysée pour nous dire ce qu’ils auraient pu dire en studio, et ce ton infantilisant des présentateurs qui commencent toujours par les sujets d’inquiétude…

Heureusement il y a encore C à vous sur France 5, des journalistes qui bossent leurs sujets, des débats contradictoires. Et puis les bouffées d’information non formatée, d’humour, les interviews qu’on n’attend pas et qu’on n’entend nulle part ailleurs, dans Quotidien de Yann Barthès sur TMC.

Indécence

En une du Canard enchaîné de mercredi – introuvable à Montpellier pour cause de grève de la distribution des journaux nationaux (comme si la presse avait besoin de ça!), cet article qui dit tout de l’indécence contemporaine :

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Douce France

Le 16 mai 2018, on avait choisi le siège de la Garde républicaine à Paris pour présenter l’édition 2018 du Festival Radio France Occitanie Montpellier , placée sous l’égide de la Douce France chantée par l’enfant de Narbonne, Charles Trenet. Le Choeur de l’armée française nous avait fait la surprise de quelques chansons.

Comme on le sait, pas d’édition « physique » du festival l’été prochain. Mais quelque chose d’autre, de différent. On y met toute notre énergie.

Rien pourtant ne remplacera ce qui fait l’essence du spectacle, du concert, des interprètes qui jouent pour le public, et ce public qui partage en un même lieu, à un même moment, des émotions qu’aucune transmission, aucun écran ne produiront jamais à pareil degré.

Cette annonce hier : Une fête de la musique « sans prendre de risques » ! Même plus envie de réagir…

Revoir Paris

Passage chez un coiffeur de Montpellier : accueil chaleureux, respect des consignes avec le sourire.

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Et retour vers la région parisienne. La route est longue,  mais tellement belle, les genêts en fleur ensoleillent le Massif central.

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Brève halte non loin de Sévérac-le Château

Et vendredi, pour quelques courses qu’on avait différées, retour à Paris. Sentiments mitigés. Paris ne m’avait pas manqué pendant le confinement. J’avais, au contraire, apprécié ma maison, mon jardin, les roses, les fleurs qui profitaient de ce printemps si ensoleillé… Peu de monde dans les rues autour de la Madeleine, comme si on était au mois d’août. Des commerçants heureux de rouvrir, un kiosque à journaux qui offre le café.

On ne sait pas si on souhaite un retour « à la normale », au Paris d’avant. Aura-t-on tiré quelque enseignement de ces semaines confinées ? Trop tôt pour l’affirmer.

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On croise l’ami Paul Meyer et l’un de ses fils. On s’était parlé, Paul et moi, il y a peu. Plus rien, plus de concert, plus d’invitation, tous les projets sont annulés. Difficile d’envisager demain, pour lui comme pour des milliers d’artistes. Pourtant, comme les sportifs de haut niveau, il continue de s’entraîner, de travailler, pour le jour où…

 

 

 

Des nuances de noir et blanc

#Confinement Jour 45

Le flou continue

Rien de neuf depuis mon dernier billet Déconfinementle flou, l’incertitude, l’absence comme seules perspectives…

Dans Le Monde du week-end, un appel – peu de musiciens parmi les signataires – : Monsieur le Président, cet oubli de l’art et de la culture, réparez-le !Je le signe. Sans illusion.

Le violoncelle en deuil

Je ne les connaissais ni l’un ni l’autre autrement que par le disque. Mais la pluie d’hommages de leurs collègues, disciples, partenaires, dit assez la place que Lynn Harrell et Martin Lovett tenaient dans nos coeurs de mélomanes.

Le dernier survivant, le pilier du légendaire quatuor Amadeus, Martin Lovett, est mort hier à 93 ans.

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Mais nous n’aurons jamais fini d’écouter et réécouter Martin Lovett et ses compagnons.

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Ses amis en ont dit tellement de bien, sa figure est si sympathique, qu’on regrettera longtemps de ne pas avoir connu personnellement le violoncelliste américain Lynn Harrell disparu lundi dernier.

Deux témoignages émouvants de ce bel artiste : le premier lorsqu’à 16 ans, il est invité par Leonard Bernstein dans cette fantastique série de concerts – les Young People’s concerts – du New York Philharmonic, un extrait trop court du concerto pour violoncelle de Dvorak…

Et en 2012, à Santa Fe, une rencontre qui a durablement marqué la pianiste chinoise Yuja Wang, 25 ans à l’époque, et une leçon de style dans la sonate pour violoncelle et piano de Rachmaninov.

 

Embarras du choix dans l’abondante discographie de Lynn Harrell. Une tendresse pour ce double album des trios à cordes de Beethoven, et quels partenaires !

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Deux coffrets de piano

Le confinement laisse du temps pour redécouvrir les rayons d’une discothèque où sont rangés des disques qu’on a écoutés trop vite, ou parfois pas eu le temps d’approfondir. Alpha a eu la bonne idée de mettre en deux coffrets des enregistrements pourtant récents de son catalogue.

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Beaucoup de merveilles dans ce boîtier sorti il y a quelques mois ! On n’avait pas tout de suite compris ce que Schumann, Liszt, Chopin et même Schubert et Beethoven venaient faire dans une compilation intitulée Early Piano. Le titre s’applique évidemment aux instruments utilisés ici, superbement captés.

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Un autre coffret, tout récent, au titre plus banal, Les Maîtres du piano, nous propose un contenu qui, une fois n’est pas toujours coutume, correspond à l’annonce. 71iK3YxTdaL._SL1200_

Qu’on est heureux de retrouver François-Frédéric Guy dans Beethoven et Liszt, Eric Le Sage dans des Schumann plutôt rares, Edna Stern dans Bach, Nelson Goerner impérial dans Chopin et Debussy – des disques justement primés à leur parution – et ma chère Anna Vinnitskaia dans Brahms et surtout Chostakovitch et Rachmaninov. Et de découvrir une magnifique ultime sonate de Schubert sous les doigts d’Alexander Lonquich. Une aubaine.

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Un peu de douceur, de romantisme même, à la veille d’une fête du travail.. confinée :

La musique pour rire (IV) : Victor Borge

Je l’évoquais dans un précédent billet (La musique pour rire : Beethoven: Victor Borge (1909-2000).

Børge Rosenbaum naît le 3 janvier 1909 à Copenhague, son père est altiste dans l’orchestre royal du Danemark, sa mère est pianiste. Le petit Børge donne son premier récital de piano à 8 ans, il se forme notamment auprès de Frederic Lamond, un élève de Liszt, et d’Egon Petri. 

Sorti de l’Académie royale de musique du Danemark, il entame dès 1926 une carrière de pianiste virtuose, il épouse en 1933 une Américaine, Elsie Chilton, et inaugure la même année un type de stand up musical qui fera sa célébrité d’abord aux Etats-Unis, où il est contraint d’émigrer, après s’être réfugié en Finlande. Le 9 avril 1940, lorsque la Wehrmacht envahit le Danemark, il est en tournée de concerts en Suède, il s’échappe en Finlande, parvient à embarquer sur l’American Legion et débarque à New York le 28 août avec 20 dollars en poche.

Il prend le nom de Victor Borge, apprend l’anglais en quelques mois, adapte ses sketches pour la radio où son humour dévastateur, ses exagérations lexicales, l’auto-dérision dont il fait preuve dans l’exécution (dans la double acception du mot) des « tubes » du répertoire pianistique, deviennent très vite un must. Il s’amuse de tout, jouissant d’une popularité qui ne faiblira pas jusqu’à son grand âge.

(Un extrait du gala que le Danemark offrit à l’enfant du pays pour ses 80 ans)

Passionnant documentaire que celui-ci, qui retrace une carrière qui n’a pas eu d’équivalent en Europe.

 

L’héritage d’un chef

Depuis la disparition de Mariss Jansons (lire La grande traditionje me suis replongé dans ma discothèque pour y retrouver non seulement les grandes références laissées par le chef letton (voir Mariss Jansons une discographiemais aussi quelques CD plus rares ou moins souvent cités comme représentatifs de son art.

De précieux « live »

D’abord un enregistrement précieusement conservé depuis le début des années 90, lorsque, au lieu des traditionnelles et lourdes bandes magnétiques, la BBC avait fait parvenir aux radios membres de l’UER, un double CD du concert donné par Mariss Jansons et l’orchestre philharmonique de Saint-Petersbourg dans le cadre des Prom’s, le 31 août 1992 au Royal Albert Hall de Londres.

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Programme des plus classiques : Ouverture de La pie voleuse de Rossini, le Deuxième concerto de Rachmaninov (avec Mikhail Rudy en soliste), et une Cinquième symphonie de Chostakovitch où chef et orchestre se couvrent de gloire.

Avec trois bis qui ne pouvaient manquer d’enflammer le public du Royal Albert Hall de Londres, dont le fameux menuet de Boccherini (déjà évoqué dans mon précédent billet)

D’Elgar, la danse des ours sauvages de la 2e suite de The Wand of youth

Avec Oslo, Jansons réalisera d’ailleurs un disque de « bis » (des Encores comme on dit en anglais !)  comme plus personne n’en fait plus, qui sort vraiment des sentiers battus (et qui se négocie aujourd’hui sur certains sites à plus de 30 € !)

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Autre disque qui est une vraie rareté, par son programme et les circonstances de son enregistrement (un disque naguère trouvé en Allemagne à petit prix, aujourd’hui proposé à près de 100 € !)

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Dans le cadre de cette académie d’été au bord de l’Attersee, le plus grand lac d’Autriche situé dans le Salzkammergut, où les jeunes musiciens sont coachés par leurs aînés des Wiener Philharmoniker, Mariss Jansons dirigeait, le 31 août 2002 au Grosses Festspielhaus de Salzbourg,  des oeuvres qu’il n’enregistrera jamais au disque, le Double concerto de Brahms et la Sinfonietta de Zemlinsky.

Haydn et Schubert

Quant aux répertoires, en dehors de Beethoven et Brahms, on ne s’attend pas à entendre Jansons dans Haydn, Schubert et même Gounod (la messe de la Sainte-Cécile).

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Mariss Jansons aborde les symphonies de Schubert sur le tard, la 3ème est de belle venue, sans bouleverser la discographie, mais la surprise – la mienne ! – vient de la 9ème symphonie, donnée en concert en mars 2018, comme propulsée par une énergie, une vitalité qui font défaut à d’autres gravures de cette période.

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Incursions limitées mais pas négligeables dans la Seconde école de Vienne (Im Sommerwind de Webern et La Nuit transfigurée de Schoenberg)

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(Schönberg, Verklärte Nacht)

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Requiem

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Le XXème siècle

En dehors de Chostakovitch, les compositeurs du XXème siècle sont rares, mais bien choisis, dans le répertoire de Mariss Jansons, comme en témoignent quelques beaux enregistrements de concert.

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Concerto pour orchestre de Lutoslawski, la superbe 3ème symphonie de Szymanowski, et la 4ème symphonie, chorale elle aussi, du complètement inconnu compositeur russe, Alexandre Tchaikowsky (né en 1946).

814TfnPZVXL._SL1500_Dans ce coffret censé dresser un portrait de celui qui fut le directeur musical de l’orchestre de la Radio bavaroise de 2004 à sa mort, on trouve par exemple Amériques de Varèse

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On note que le premier CD – Haydn – de ce coffret a été inexplicablement amputé : pourquoi le seul menuet de la symphonie n°88 qui figurait en entier dans le disque original (cf. ci-dessus), mais que les CD 4 et 5 dépassent 80 minutes.

Poèmes symphoniques

J’ai déjà évoqué les Honegger, Kurt Weill, Varèse, Bartok, Hindemith, abordés par Jansons pour la plupart en concert (Mariss Jansons une discographie). Il est d’autres oeuvres que le chef avait dirigées pour le disque, mais jamais reprises en concert (en tous cas pas dans ceux qui ont été édités !). Panorama quelque peu hétéroclite, mais le plus souvent passionnant.

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Mariss Jansons a très peu dirigé à l’opéra. Exception, cette belle version de La Dame de pique de Tchaikovski.

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Comme accompagnateur, on le retrouve au côté de solistes qui ont en commun avec le chef le refus de l’épanchement facile – Leif Ove Andsnes, Frank Peter Zimmermann, Midori, Truls Mork (on doit citer aussi Mikhail Rudy dans Rachmaninov, Tchaikovski, Chostakovitch, pas très intéressant). Sur le dernier disque du clarinettiste star Andreas Ottensamer, Mariss Jansons lui offre le plus romantique des écrins dans le 1er concerto pour clarinette de Weber.

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Alexandre le bienheureux

Avant-hier (Demandez le programme !) on n’osait y croire. Le verdict est tombé hier : premier Français à remporter la prestigieuse compétition, Alexandre Kantorow22 ans,  s’est vu décerner le Premier Prix du Concours Tchaikovski de Moscou.

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On se réjouit infiniment de ce résultat qui consacre un talent exceptionnel et une maturité qui pourrait surprendre ceux qui n’ont pas suivi le parcours du jeune Alexandre.

Le Festival Radio France Occitanie Montpellier  l’avait déjà invité en juillet 2016 et les publics de Montpellier et de Restinclières comme les auditeurs de France Musique n’ont pas oublié la virtuosité et le panache jamais tape-à-l’oeil du jeune pianiste

C’est son père, Jean-Jacques Kantorowimmense violoniste, excellent chef d’orchestre qui, à Liège, pendant des séances d’enregistrement avec l’OPRL, m’avait parlé de ce fils chéri avec autant de pudeur que d’admiration. L’adage populaire Bon sang ne saurait mentir n’a jamais été aussi pertinent !

J’ai toutes raisons de penser que le succès d’Alexandre au  Concours Tchaikovski ne va pas lui tourner la tête ni le détourner du chemin artistique qu’il a emprunté dès son adolescence. Ses premiers disques en attestent. On espère qu’il nous donnera vite le 2ème concerto de Tchaikovski qu’il a eu la très bonne idée de préférer au premier… Et plein d’autres récitals.

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L’alcoolique (presque) anonyme

Faites le test : demandez au plus mélomane de vos amis de vous chantonner un air, une mélodie de ce compositeur. Je suis prêt à parier qu’il n’y arrivera pas…pas plus que moi qui, pourtant, m’intéresse à lui et pense bien connaître sa musique !

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Alexandre Glazounov n’est pourtant pas un inconnu. Son nom est toujours cité lorsqu’on évoque les grands compositeurs russes. Mais rien n’y fait, il n’a pas « imprimé » dans la mémoire collective. De la musique toujours bien troussée, un savoir-faire indéniable, un orchestrateur dans la veine de Rimski-Korsakov, mais jamais un éclair de génie qui transcende la bonne facture. Et puis, au hasard de notices sur les oeuvres ou de biographies d’autres compositeurs russes, on tombe régulièrement sur une particularité fâcheuse de Glazounov : son alcoolisme, un état d’ivresse qui semblait être permanent, surtout lorsqu’il dirigeait des créations !

Orfeo a eu la bonne idée de regrouper dans un coffret de 5 CD les gravures réalisées par Neeme Järvi des huit symphonies et de quelques autres oeuvres symphoniques (comme les deux Valses de concert) de Glazounov : c’est aujourd’hui l’intégrale la plus recommandable, par le souffle épique qu’y met le chef estonien, la beauté et la qualité de prise de son de ses orchestres.

Qui est donc ce personnage ?

Le petit Alexandre Konstantinovitch naît le 10 août 1865 à Saint-Pétersbourg. Son père est un riche éditeur. Il commence à étudier le piano à neuf ans et à composer à onze. Balakirev, l’animateurdu groupe des Cinq, montre ses premières compositions à Rimski-Korsakov : « Incidemment, Balakirev m’a un jour apporté la composition d’un étudiant de quatorze ou quinze ans, Alexandre Glazounov », se souvint Rimski-Korsakov. « C’était une partition d’orchestre écrite de façon enfantine. Le talent du garçon était indubitablement clair.» .

Rimski-Korsakov le prend sous son aile : «Son développement musical progressait non pas de jour en jour, mais littéralement d’heure en heure» 

Glazounov va vite profiter de la prodigalité d’un personnage extrêmement influent à Saint-Pétersbourg, Mitrofan Beliaiev (1836-1903), authentique mécène et protecteur de toute la jeune garde musicale russe. À 19 ans, Il fait son premier voyage en Europe, rencontre Liszt à Weimar où est jouée sa Première symphonie

Beliaiev crée en 1886 les Concerts symphoniques russes qui seront le tremplin de toute une génération de compositeurs. C’est dans ce cadre par exemple que sera créée en 1897… sous la direction de Glazounov, la Première symphonie de Rachmaninov

C’est un échec complet, Glazounov est ivre, le jeune Rachmaninov mettra du temps à s’en remettre : « Ce coup inattendu m’a amené à décider d’abandonner la composition. Je me suis laissé gagner par une apathie insurmontable. Je ne faisais plus rien, ne m’intéressais plus à rien. Je passais mes journées affalé sur le divan, avec de sombres pensées sur ma vie finie » (Rachmaninov, in Réflexions et souvenirs*, Buchet-Chastel).

Glazounov ne sera jamais un bon chef d’orchestre, même s’il sera régulièrement invité comme tel dans le monde entier jusqu’à la fin de sa vie !.En revanche, il laissera une trace durable comme professeur, puis directeur du Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Il succède en 1905 à Rimski-Korsakov et va user de ses bonnes relations avec le nouveau Commissaire du peuple à l’Education Anatoli Lounatcharski pour préserver une institution dont il a rehaussé le niveau d’exigence, la qualité des enseignements. Mais son conservatisme est contesté par les étudiants et les professeurs qui sont restés à Petrograd et qui adhèrent aux idéaux révolutionnaires. À la différence de Stravinsky, Rachmaninov, Milstein ou Horowitz qui fuient le nouveau régime soviétique, Glazounov ne prend pas explicitement le chemin de l’exil lorsqu’il se rend en 1928 à Vienne pour les célébrations du centenaire de Schubert. Maximilian Steinberg dirige le Conservatoire en son absence jusqu’à sa démission en 1930

Glazounov s’installe à Paris en 1929, et prétexte d’une santé défaillante et de trop nombreux engagaments pour ne pas rentrer en Union soviétique, ce qui lui évite d’être mis au ban d’infamie par le régime stalinien ! Il compose encore en 1934 un concerto pour saxophone, et meurt à Neuilly-sur-Seine le 21 mars 1936 ! Ses restes ne seront transférés qu’en 1972 à Leningrad.

Voilà pour l’essentiel de sa biographie ! Reste une oeuvre qui, pour manquer de génie, est loin d’être sans intérêt. Si on hésite à aborder les huit symphonies, la Cinquième (1895) est sinon la meilleure, du moins la préférée des chefs.

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Les intégrales des symphonies ne sont pas légion, Serebrier, Otaka qui manquent – pardon pour le cliché ! – de « russité », les trop neutres à mon goût Polianski et Fedosseievle seul qui se compare à Järvi

est Svetlanov avec les couleurs si spécifiques de son orchestre soviétique, et des prises de son très variables d’une symphonie à l’autre.

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Glazounov reste encore au répertoire des maisons d’opéra, avec deux ballets qui invoquent clairement leur filiation avec les chefs-d’oeuvre de Tchaikovski :  Raymonda que Marius Petipa s’était résolu, après la mort inopinée de Tchaikovski en 1893, à commander à Glazounov et Les Saisons  créés respectivement le 19 janvier 1898 et le 7 février 1900 au théâtre Marinski

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Svetlanov et Järvi refont le match pour ces deux ballets. On y ajoute Ansermetchez lui dans la musique russe !

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Pour une première approche de l’univers symphonique de Glazounov, un double CD excellemment composé, avec une rareté – le poème symphonique Stenka Razine dirigé par le trop méconnu Anatole Fistoulari °, et pour moi la version de référence du concerto pour violon, celle de Nathan Milstein.

Enfin une vraie rareté à tous points de vue. Le duc Constantin Romanov (1858-1915), petit-fils du tsar Nicolas Ier,  se piquait d’être poète, musicien, écrivain – Tchaikovski, Rachmaninov le mirent en musique – En 1912 K.R. – ainsi qu’il était connu et nommé dans les cercles littéraires de la capitale russe – ayant écrit un mystère intitulé Le Roi des Juifs, se tourne vers Glazounov pour qu’il compose la musique de ce mystère (oserait-on un parallèle avec le Martyre de Saint-Sébastien écrit en 1910 par Debussy sur un texte de D’Annunzio ?). 

Ce Roi des Juifs est créé en janvier 1914 au Palais de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg, puis souvent donné par Glazounov lors de ses tournées en Europe, avec un très grand succès… jusqu’à ce que l’oeuvre retombe dans un complet oubli ! C’est à Guennadi Rojdestvenski qu’on doit le premier enregistrement – en 1991 – de l’intégrale de cette musique de scène.

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À quelques jours des fêtes pascales, une alternative aux Passions et autres Messie ?

*On reparlera de ce petit livre de souvenirs et de textes de Rachmaninov

°Un futur épisode de la série des Sans-grade

Le piano américain

Ils ne sont pas nombreux, les pianistes nés aux Etats-Unis, à avoir acquis célébrité et notoriété de ce côté-ci de l’Atlantique. Si on interrogeait à brûle-pourpoint le mélomane français, il serait bien en peine de citer plus de cinq noms, et encore…

Van Cliburn est le nom qui est resté dans la mémoire collective, plus sans doute en raison de sa victoire inattendue au Concours Tchaïkovski de Moscou, en pleine guerre froide, que pour la carrière finalement très modeste qu’il a faite en Europe.

C’est l’un de ses contemporains, Leonard Pennario, qui bénéficie aujourd’hui d’une belle réédition de ses enregistrements pour RCA.

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Qui est ce pianiste ? Je crois que le premier disque que j’ai eu de lui me le montrait sous un jour très hollywoodien, et pour cause : Concerto under the stars, avec le Hollywood Bowl Orchestra (l’appellation estivale du Los Angeles Philharmonic)

Erreur d’optique, ou plutôt vision très réductrice d’un talent remarquable.

Leonard Pennario (1924-2008) c’est presque l’archétype du pianiste américain, techniquement très sûr, d’une virtuosité qui ne vise jamais l’épate, une élégance, une classe, qu’un esprit européen pourrait parfois trouver trop neutres.`

Mais quel chic, quelle allure dans ces « encores » …

Le coffret RCA nous restitue l’art de ce pianiste, que la maladie de Parkinson a éloigné de la scène dès les années 80. Interprète d’élection de Rachmaninov, c’est le premier à graver l’intégrale de ses concertos après la mort de ce dernier.

 

Pennario crée le concerto de Miklos Rozsa en 1967.

Et puis, last but non least, quelques sommets de la musique de chambre avec pour comparses rien moins que Jascha Heifetz et Gregor Piatigorsky

On réécoutera avec profit la série que France Musique a consacrée en février dernier au pianiste américain : Leonard Pennario, pianiste

K. père et fils

Ce qu’il y a de sympathique dans des soirées comme Les Victoires de la Musique classique, c’est qu’on peut y croiser évidemment beaucoup de professionnels… et de musiciens qui se trouvent être parfois aussi des amis !

Ainsi les hasards du placement dans la grande salle de La Seine Musicale m’ont amené tout près d’un musicien que j’admire depuis longtemps, avec qui j’ai eu le bonheur de lancer plusieurs projets discographiques, et qui, mercredi soir, était présent comme supporter d’un  autre magnifique musicien, son fils. Je veux parler de Jean-Jacques Kantorow, grand violoniste et chef d’orchestre, et d’Alexandre Kantorow, magnifique pianiste que le public du Festival Radio France avait pu applaudir en 2016 (à 19 ans!).

Alexandre concourait dans la catégorie « Révélation Soliste instrumental » aux côtés d’un autre pianiste très talentueux, Théo Fouchenneret (qui lui inaugurera la série Découvertes du Festival Radio France 2019 le 11 juillet !) et du guitariste Thibaut Garcia (lui aussi invité des dernières éditions du festival occitan). Le pronostic du père – soutien d’un grand label, campagne médiatique bien organisée – penchait en faveur du guitariste. Pronostic confirmé, sans surprise.

Je ne vois, quant à moi, pas l’intérêt de voter pour départager de jeunes talents en devenir : les téléspectateurs ont pu entendre les trois « nommés », ils étaient tous les trois exceptionnels. Alexandre Kantorow n’avait pas choisi la facilité avec l’ébouriffant finale du 2ème concerto de Tchaikovski, à écouter ici à 1h3 !

L’un des premiers disques du pianiste  est un duo avec son père, dans des répertoires peu courus :

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On n’a pas de peine à imaginer que le jeune homme poursuivra une trajectoire victorieuse… avec ou sans trophée ! Il n’a rien d’un météore..

Le père, Jean-Jacques, je l’ai découvert comme violoniste. D’une virtuosité flamboyante.

 

C’est avec lui que j’ai découvert le Chevalier de Saint-Georges

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Mais c’est comme chef d’orchestre que je vais mieux connaître Jean-Jacques Kantorow, lorsque l’Orchestre philharmonique royal de Liège est sollicité à l’été 2010 par Naïve pour un disque de concertos avec Laurent Korcia. Le violoniste français a demandé à être « en confiance » avec un chef de son choix : son aîné se révélera précieux au fil de sessions parfois compliquées par les humeurs changeantes du soliste. Résultat : un disque magnifique, multi-récompensé !

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Pour les musiciens de l’OPRL, Jean-Jacques Kantorow est une révélation : déployant des trésors de patience il est d’une exigence constante et souriante qui en impose à tous. Forts de cette première expérience réussie, nous allons programmer plusieurs autres projets, comme cette intégrale concertante d’un compositeur Lalo mal-aimé du disque

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Juste avant que je ne quitte la direction de l’OPRL, nous lancerons une nouvelle aventure chez  Musique en Wallonie, la musique concertante et symphonique d’Ysaye.

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Il y a quelques mois sortait ce couplage inédit de deux concertos finnois :

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Mais le bonheur de revoir Jean-Jacques Kantorow mercredi soir a été ravivé, s’il en était besoin, par l’annonce qu’il m’a faite de la réalisation prochaine chez BIS d’un projet que j’avais nourri depuis plus de dix ans, dans la ligne éditoriale qui est la marque de la phalange liégeoise : l’intégrale des symphonies de Saint-Saëns, avec Thierry Escaich sur les grandes orgues Schyven de la Salle philharmonique pour la 3ème symphonie. Dejà impatient !

L’orgue spectacle

Comme par une loi des séries morbide, les disparitions se sont enchaînées ce week-end : après Michel Legrand (Tristesse), l’écrivain Eric Holder (Mademoiselle Chambon), le journaliste et animateur Henry Chapieret l’organiste, compositeur, improvisateur Jean Guillou.

J’évoquais il y a peu l’excellent « guide » des organistes co-écrit par Vincent Warnier et Renaud Machart (Les bons tuyaux)

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C’est Renaud Machart qui avait « traité » le musicien, titulaire de l’orgue de Saint-Eustache à Paris de 1963 à 2015 (!).

img_1125(Saint-Eustache à Paris, le 22 janvier 2019)

C’est encore Renaud Machart qui signe, ce soir, dans Le Monde,, le portrait contrasté d’un organiste atypique, d’un musicien qui ne laissait personne indifférent. Extraits :

« Après Marie-Claire Alain (1926-2013), André Isoir (1935-2016) et Michel Chapuis (1930-2017), c’est le dernier grand organiste français de renommée internationale issu de cette formidable génération qui disparaît. Jean Guillou, titulaire de la tribune de l’église Saint-Eustache, à Paris, de 1963 à 2015, est mort à Paris samedi 26 janvier, le même jour que Michel Legrand. Il avait 88 ans…

Comme Legrand, qui travailla avec des artistes aux pedigrees divers, Guillou aura sans cesse voulu faire sortir l’orgue de l’église, travaillant avec le mime Marceau, s’intéressant aux chants des baleines, au théâtre nô, à la musique d’Extrême-Orient, à l’orgue de Barbarie, pour lequel il avait une tendre affection. La télévision devait lui consacrer de nombreux reportages et portraits où il témoignait de ces dilections…

...Guillou fut un improvisateur de génie, constituant des mondes sonores aux couleurs et miroitements qui pouvaient donner souvent l’impression d’une fresque sonore dépeignant l’Apocalypse, des abîmes de lave, des mondes surnaturels….

Peu sensible au jeu « historiquement informé « qui intéressa vite ses contemporains…, Jean Guillou n’était pas non plus affidé aux traditions de l’école d’orgue symphonique ou néo-classique. Il développera un style personnel, clair, incisif, détaillé, parfois surprenant dans ses choix de registration, mais d’une personnalité et d’une intelligibilité telles qu’il finissait par convaincre par sa logique propre, y compris dans d’étonnantes transcriptions dont il était l’auteur. »

Jean Guillou avait beaucoup enregistré pour Philips (un coffret avait été réédité il y a quelques années) puis pour d’autres labels.

Brilliant Classics avait édité un triple album, à très petit prix, toujours disponible, qui propose un panorama plutôt réussi de l’art du musicien disparu :

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Un premier CD enregistré sur les orgues de Saint-Eustache : Bach, Mozart, Widor, Liszt et Guillou lui-même, un deuxième capté sur l’orgue de Notre-Dame des Neiges de l’Alpe d’Huez à la conception duquel il avait directement participé, toute une série de transcriptions plus spectaculaires les unes que les autres, un troisième enfin avec des versions tout aussi enthousiasmantes des tubes de l’orgue avec orchestre, la 3ème symphonie de Saint-Saëns et la symphonie concertante de Jongen.

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