Alexandre Nevski et le lac gelé

Ma récente visite de Tallinn (voir Tallinn en mai et Tallinn au printemps) m’a permis de rafraîchir une mémoire historique un peu effacée depuis mes années d’étude.

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La cathédrale Alexandre Nevski, inaugurée en 1900, domine la vieille ville de Tallinn, face au château de Toompea, siège du Riigigoku, le Parlement estonien.

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IMG_2906L’intérieur et la façade de la cathédrale orthodoxe.

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En visitant le château de Catharinenthal, aujourd’hui Kadriorg,construit en 1718 par le tsar Pierre le Grand en l’honneur de sa seconde épouse, Catherine, j’ai retrouvé le lien entre Alexandre Nevski et l’Estonie.

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C’est en effet sur le lac Peïpous, qui fait aujourd’hui la frontière entre l’Estonie et la Russie,

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qu’a eu lieu la fameuse « bataille sur la glace » qui opposa, le 5 avril 1242, les chevaliers teutoniques aux troupes menées par Alexandre Nevski

Une bataille illustrée – et avec quel génie ! – par Sergei Eisenstein (1898-1948) dans son film Alexandre NevskiOn comprend bien pourquoi Staline et le pouvoir soviétique avaient passé commande d’un tel sujet à Eisenstein : le héros national et sacré, Alexandre Nevski, avait stoppé en 1242, par son courage et son sens tactique, l’avancée qui paraissait inexorable des troupes germaniques et danoises vers le coeur de la Russie – à l’époque Novgorod -. Le signal envoyé à Hitler serait éclatant, et le peuple soviétique galvanisé par ce rappel d’une date et d’un héros historiques. Le film allait sortir le 25 novembre 1938 à Moscou… quelques mois avant la signature du Pacte germano-soviétique

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Prokofiev compose la musique du film et la transforme, en 1939, en une Cantate pour mezzo soprano, choeur et orchestre, l’une de ses partitions les plus réussies, les plus bouleversantes aussi.

La dernière fois que j’ai eu la chance de l’entendre en concert, c’était en juin 2016, à l’occasion des adieux de Daniele Gatti à l’Orchestre National de FranceLe chef italien, le Choeur de Radio France et l’orchestre s’étaient couverts de gloire !

Au disque, je pourrais citer nombre de versions admirables (Reiner, Previn, Chailly, etc.) qui ont pour seul défaut d’avoir des ensembles choraux qui ne sont malheureusement pas idiomatiques dans leur prononciation de la langue russe. Alors autant privilégier des versions qui chantent dans leur arbre généalogique slave.

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Extraordinaire Ancerl !

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Svetlanov rugueux, douloureux, immense

Gergiev plus lyrique mais tout aussi engagé !

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Une nuit bicentenaire

Nous avons, chacun, nos souvenirs de Noël. Ceux de mon enfance sont liés à l’odeur du sapin installé dans le salon de la maison familiale de Poitiersdes bougies allumées et aux disques que mes parents mettaient sur le tourne-disque : des carols anglais ou américains

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et surtout un disque produit par la chorale de l’église d’Entlebuchle berceau suisse de la famille de ma mère !

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Arrivait alors, inévitablement, en allemand – je serais incapable de le chanter en français, même aujourd’hui ! – le célèbre chant de Noël : Stille Nacht / Douce nuit.

Ce chant a, aujourd’hui, exactement 200 ans : c’est le 24 décembre 1818 que les fidèles de l’église d’Oberndorf, près de Salzbourg, l’entonnent, pour la première fois. Franz Xaver Gruber est le maître de chapelle et organiste des lieux, Joseph Mohr y officie depuis 1817. Le prêtre écrit les paroles, l’organiste la musique, de ce qui va devenir l’un des premiers « tubes » de Noël !

France Musique et Arte ont consacré de belles émissions à ce chant de Noël et à ce qu’il peut signifier pour le monde d’aujourd’hui…

Douce Nuit a deux cents ans

(Amusant d’entendre la voix de Gabriel Le Doze dire le commentaire français, c’est le doubleur de Kevin Spacey dans House of Cards !)

Une chanson pour le monde

 

Stille Nacht! Heilige Nacht!
Alles schläft. Eynsam wacht
Nur das traute heilige Paar.
Holder Knab’ im lockigten Haar,
‘Schlafe in himmlischer Ruh!’
Stille Nacht! Heilige Nacht!
Gottes Sohn! O! wie lacht
Lieb’ aus deinem göttlichen Mund,
Da uns schlägt die rettende Stund’.
‘Jesus! in deiner Geburt!’
Stille Nacht! Heilige Nacht!
Die der Welt Heil gebracht,
Aus des Himmels goldenen Höh’n
Uns der Gnaden Fülle läßt seh’n
‘Jesum in Menschengestalt!’
Stille Nacht! Heilige Nacht!
Wo sich heut alle Macht
Väterlicher Liebe ergoß
Und als Bruder huldvoll umschloß
‘Jesus die Völker der Welt!’
Stille Nacht!

 

Une version moins consensuelle de Stille Nacht, celle du compositeur russe Alfred Schnittke

 

Le compositeur poitevin

Enfant je passais souvent, à vélo, par une rue sans grâce, dans un quartier pavillonnaire de Poitiers (Les maisons de mon enfance), j’ai longtemps ignoré qui était ce Louis Vierne :

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Louis Vierne naît à Poitiers le 8 octobre 1870, presque aveugle (il est atteint d’une cataracte congénitale). À l’âge de 6 ans, il est opéré et recouvre un peu de vision, ce qui est toutefois insuffisant pour qu’il puisse suivre des études dans des conditions normales. Il est placé à l’Institut national des jeunes aveugles à Paris.

En 1884, César Franck le remarque lors d’un examen de piano et l’incite à suivre des cours au Conservatoire de Paris, où Vierne est admis en 1890. Après la mort de César Franck qui survient peu après, Louis Vierne continue sa formation musicale avec Charles-Marie Widor. Il en devient par la suite le suppléant. Il est ensuite le suppléant d’Alexandre Guilmant1.

En 1899 Louis Vierne épouse Arlette Taskin, dont le père est chanteur à l’Opéra-Comique. Ils ont trois enfants. Mais ils se séparent en 1909, en raison de l’infidélité d’Arlette, qui le trompe avec Charles Mutin, un facteur d’orgues alors réputé… au nom prédestiné !

En 1900 Louis Vierne remporte devant 50 autres candidats, avec les félicitations du jury, le concours organisé pour la place de titulaire des grandes orgues de Notre-Dame de Paris.  Il conservera ce poste jusqu’à sa mort en 1937.

En 1911, à la mort de Guilmant, Louis Vierne souhaite lui succéder dans sa classe d’orgue au Conservatoire de Paris, mais il se heurte à une opposition, à la suite d’une dispute entre Widor et Gabriel Fauré, alors directeur du Conservatoire. Il prend donc en 1912 une classe d’orgue à la Schola Cantorum1, établissement créé par son ami Vincent d’Indy.

En 1916, Louis Vierne part quelque temps en Suisse pour soigner un glaucome. Revenu à Paris en 1920, il fait ensuite des tournées dans toute l’Europe et aux États-Unis (en 1927). En 1932, il inaugure avec Widor le nouvel orgue de Notre-Dame, restauré à sa demande.

Louis Vierne perd deux de ses trois fils : André meurt de la tuberculose en 1913, à l’âge de 10 ans, et Jacques, engagé volontaire à l’âge de 17 ans, meurt en 1917. Trop jeune pour pouvoir s’engager, il avait dû obtenir une dispense signée de la main de son père. Jacques se suicide le 12 novembre 1917. La nouvelle de cette mort parvient à Vienne à Lausanne, où il est en traitement pour son glaucome qui menace de le rendre définitivement aveugle. Profondément touché, révolté parla guerre qui dure depuis près de quatre ans et torturé par un sentiment de culpabilité pour avoir autorisé l’engagement volontaire de son fils, il compose son Quintette pour piano et cordes, op.42, qu’il dédie « à la mémoire de mon fils Jacques ». Il confie à son ami Maurice Blazy, le 10 février 1918 :

« J’édifie en ex-voto un Quintette de vastes proportions dans lequel circulera largement le souffle de ma tendresse et la tragique destinée de mon enfant. Je mènerai cette œuvre à bout avec une énergie aussi farouche et furieuse que ma douleur est terrible, et je ferai quelque chose de puissant, de grandiose et de fort, qui remuera au fond du cœur des pères les fibres les plus profondes de l’amour d’un fils mort… Moi, le dernier de mon nom, je l’enterrerai dans un rugissement de tonnerre et non dans un bêlement plaintif de mouton résigné et béat. »

C’est une pièce magnifique, un chef-d’oeuvre, dont il existe une version remarquée et remarquable, celle de la pianiste lituanienne Mūza Rubackytė et du quatuor Terpsychordes.

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La même pianiste a gravé les pièces pour piano de Louis Vierne

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Rare dans la musique de chambre, Vierne l’est encore plus dans le registre symphonique, une unique symphonie, deux pièces concertantes. Une version au disque – que je connais bien, et pour cause ! – :

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Un disque qui fait partie du coffret anniversaire publié à l’occasion des 50 ans de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège.

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Mais c’est évidemment à l’orgue qu’on attend le plus celui qui fut, 37 ans durant, le titulaire des grandes orgues de Notre Dame de Paris.

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On a parlé – à juste titre – d’orgue symphonique pour cette glorieuse compagnie d’organistes-compositeurs, de Franck à Widor, en passant par Vierne et Guilmant. Louis Vierne a eu de grands successeurs à la tribune de Notre-Dame, Pierre Cochereau bien sûr et l’actuel titulaire, le formidable Olivier Latry.

 

Les couleurs de Kupka

Le Grand Palais à Paris annonce une « rétrospective exceptionnelle », elle l’est véritablement.

L’exposition consacrée au plus français des Tchèques, František Kupka (1871-1957) est à voir absolument. Aux toiles que les visiteurs du Centre Pompidou connaissent déjà, s’ajoutent nombre de tableaux du Musée national de Prague, et d’autres musées ou collections privées, qui retracent généreusement le parcours d’un artiste qui, dès son arrivée à Paris en 1896, trace un chemin singulier, où la richesse des couleurs domine, même quand il recourt à l’abstraction.

Détails et photos de l’exposition à voir iciKupka à Paris

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Schubert à Santorin

Je suis, comme on dit dans le milieu médiatique, un auditeur « ambulatoire ». Pour écouter la radio ou de la musique, plus souvent connecté à mon smartphone ou dans ma voiture, qu’installé dans mon bureau ou mon salon.

Quand la perspective de quelques jours de vacances s’annonce, je refais ma playlist, replongeant dans ma petite discothèque (oui petite ! quand je la compare à celle de plusieurs amis critiques et/ou collectionneurs) pour y retrouver des coffrets ou des CD que je n’ai plus écoutés depuis longtemps. Parce qu’en temps normal, je télécharge plutôt les derniers reçus. Une fois chargées quelques centaines de titres, en fonction de mes humeurs, j’ai une autre habitude, une manie diraient d’aucuns (un défaut pour d’autres), celle d’écouter en mode aléatoire, pour me laisser surprendre et m’amuser à essayer de reconnaître tel pianiste, tel chanteur, tel chef.

Ainsi j’ai chargé une grande partie d’un coffret paru il y a huit ans

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Et découvert ainsi un disque qui m’avait complètement échappé : des transcriptions de Lieder de Schubert par Liszt, interprétées – ou plutôt réinterprétées – par un pianiste turc d’origine arménienne, Setrak Yavruyan connu par son seul prénom Setrak dont le moins qu’on puisse dire est qu’il aimait sortir des sentiers battus. Je ne suis pas sûr que ses lectures soient très orthodoxes, ni même que toutes les notes y soient, mais c’est tellement plus intéressant…

S’accordant à la perfection au spectacle que la nature offre à ma vue depuis mon arrivée à Santorin (voir Entre le ciel et l’eau), d’autres pépites de ce coffret ravivent le souvenir d’un musicien – Yehudi Menuhin – qui m’a toujours plus convaincu comme chef.. que comme violoniste (en tous cas dans les trente dernières années de sa carrière). Notamment dans une intégrale des symphonies de Schubert, gravée dans les années 60 avec la crème des musiciens londoniens (réunis sous l’appellation de Menuhin Festival !).
Je possède et connais nombre d’intégrales de ces symphonies (presque toutes ?). Je me demande si celle-ci (à ne pas confondre avec celle que Menuhin a faite, vingt ans plus tard, avec le Sinfonia Varsovia) n’est pas tout simplement idéale : juvénile, tendre, vraiment romantique dans les premières symphonies, et que tout cela chante, dans des tempi parfaitement équilibrés. Qu’on en juge :

Là où tant de chefs plombent la 4ème symphonie – impressionnés par son surnom de Tragique ? Menuhin, des années avant Harnoncourt et ses audaces, fait virevolter le troisième mouvement, un authentique scherzo

Dans la 9ème symphonie, elle aussi trop souvent longue, et si peu divine, sous maintes baguettes illustres (cf. les « divines longueurs » dont l’aurait gratifiée Schumann), on entend ici un 1er mouvement qui chante et vit dès la première phrase du cor et s’anime prodigieusement pour ne jamais laisser retomber l’intérêt.

Retour à la première symphonie, et à son 2ème mouvement, un authentique andante schubertien, qui avance d’un bon pas, danse et musarde dans l’insouciance.

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Le monde en images

L’Amérique d’avant Trump

Devant l’immeuble Trump, sur la 5ème avenue de New York, les manifestations sont permanentes.

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Sur Times Squareil est évident que New York n’aime pas le POTUS

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Une visite au Metropolitan Museum of Art est l’occasion de voir les chefs-d’oeuvre d’un art américain que ne doit pas beaucoup apprécier Donald Trump.

IMG_3276(Ellsworth Kelly, Blue Green Red, 1960)

IMG_3263(Jackson Pollock, Autumn Rhythm, 1950)

Voir les photos ici : New York, les trésors du Met (II)

IMG_3292 2Et puis, faute de l’avoir vue au Centre Pompidou, on a pu se plonger dans la magnifique rétrospective consacrée à David Hockneyle peintre britannique, qui s’est longtemps partagé entre l’Amérique, Los Angeles en particulier, la France, Londres, et qui a fêté ses 80 ans. Le type même de personnalité, d’artiste, à l’exact opposé des « valeurs » défendues par l’actuel président américain.

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On signale que le catalogue de cette rétrospective est disponible à tout petit prix :

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