Servir plutôt que se servir

La « niaque » de Carole Delga

Les médias parisiens ont mis plusieurs heures à saluer et analyser la large victoire de Carole Delga aux élections régionales en Occitanie.

J’ai la chance de travailler depuis six ans avec la présidente de la Région Occitanie. Le soutien que je lui ai apporté avant l’élection, les félicitations que je lui ai adressées dimanche soir, n’étaient ni de pure forme ni de politesse intéressée. J’aime son caractère, sa fidélité imparable à des valeurs sur lesquelles elle n’a jamais transigé (« Mon projet n’est pas compatible avec les propos de Jean-Luc Mélenchon »), sa fidélité aussi aux hommes et aux femmes de cette immense région. Il n’est que d’écouter ce qu’elle déclarait dans la première interview qu’elle accordait lundi matin à France Bleu Toulouse : Mon avenir, c’est la Région Occitanie

J’aime la politique quand elle est pratiquée de la sorte : dire ce qu’on fait, faire ce qu’on dit. C’est ce que, au-delà d’une abstention massive et très préoccupante, les électeurs ont voulu approuver dimanche.

Je salue ici aussi la belle victoire d’élus régionaux – Hussein Bourgi, Serge Regourd -, départementaux – Renaud Calvat – qui ont la même conception de la politique : servir plutôt que se servir.

Les valeurs de Renaud Capuçon

Prononcer son nom sur certains réseaux sociaux vous expose à toutes sortes de railleries et d’apostrophes. Renaud Capuçon on aime ou on déteste !

Le violoniste que j’ai invité le 16 juillet prochain à Montpellier avec Michel Dalberto à jouer Fauré, Elgar et Richard Strauss (lefestival.eu) se livre, comme jamais, dans un long entretien au magazine Classica de juillet.

Ses admirateurs comme ses détracteurs devraient lire ce que dit Renaud Capuçon, sans aucune langue de bois :

Sur la crise sanitaire : « Je n’ai laissé voir que le côté bon élève gentil qu’on retrouve dans mon aspect physique ou ma manière de m’habiller. Or j’étais intérieurement désespéré. Pas pour moi, mais pour les autres. Je sais que l’Etat a fait beaucoup, bien plus que les autres pays du monde, mais si le musicien d’orchestre ou les intermittents ont été protégés, ce n’est pas le cas des solistes qui ont vu s’annuler tous leurs concerts de l’année contre une maigre obole de 1500 €. Il y a eu des gens connus qui n’arrivaient plus à payer leur loyer.. »

Un projet sans lendemain : « Au lieu de pleurer, j’ai imaginé le projet d’une gigantesque captation de toute la musique française, de Rameau à nos jours, pour donner du travail à tous et créer un document unique, payé par l’Etat, consultable partout et qui pourrait s’avérer un trésor national »…. Le violoniste dit en avoir parlé à Emmanuel Macron, Bruno Le Maire et Roselyne Bachelot, mais constate que ça n’a pas pu se faire : « Je n’en veux à personne, mais c’est dommage car c’était un vrai plan Marshall pour la culture, qui aurait mis tous les musiciens français, connus ou pas connus, à égalité et qui aurait rallumé la flamme »

Notre-Dame et les insultes : Renaud Capuçon évoque sa traversée de la crise sanitaire, les projets qu’il a imaginés avec de jeunes musiciens pour des captations, et un épisode qui l’a meurtri : « à Pâques en 2020, l’archevêché de Paris m’a demandé de jouer les Sept dernières paroles du Christ de Haydn avec mon quatuor à cordes. Je suis musicien, croyant, amoureux de Notre-Dame, j’ai tout de suite dit oui. Mais le général Georgelin a prévenu qu’il était impossible d’accueillir plus d’un musicien pour des raisons de sécurité. J’y suis donc allé seul. Après cette expérience, j’étais encore rempli d’émotion quand un ami m’a appelé. C’est par lui que j’ai appris le déchaînement d’insultes déversées sur ma page Facebook. Il y avait des violonistes, des personnes que je connaissais. J’étais abasourdi. Cette période révèle la vraie nature des gens »

Plus loin, Renaud Capuçon confesse une addiction paradoxale aux réseaux sociaux, mesure les avantages comme les inconvénients de la célébrité, de l’exposition (surexposition ?) médiatique..

Servir et non se servir de la musique : « Mon obsession, c’est que la musique ne soit jamais reléguée au second plan. Ne jamais perdre de vue le noyau, l’intégrité. Chaque jour je dois prendre des décisions, je suis très souvent sollicité pour des choses qui pourraient me tenter… J’ai refusé de participer à Prodiges* qui est une émission de divertissement. Je reste attaché à une certaine éthique, celle des Casals, Busch, Menuhin.

En un mot, j’aime et j’admire ceux qui ne se servent pas de la musique mais qui la servent.

Je n’ai pas regardé les dernières Victoires de la musique classique. Je reste marqué par une certaine époque et une certaine classe, celle d’un Jacques Chancel hier ou d’une Anne Sinclair aujourd’hui. Partager le beau avec un large public sans avilir. J’ai souvent l’impression que la télévision ignore ce qu’est un vrai talent ou un vrai musicien. Sur les chaînes publiques la musique fait partie du cahier des charges, mais on lui demande aussi de faire de l’audience alors même qu’il n’y a plus de publicité à cette heure-là. Il faudrait s’inspirer de la BBC qui opère une distinction entre culture et divertissement…. Ce n’est pas le nombre de followers qui doit décider qui joue bien une sonate de Mozart. La musique classique, c’est tout sauf ce monde-là ! »

Il faut lire toute la suite de l’entretien, largement consacrée au répertoire du musicien, à ses rapports avec les compositeurs d’aujourd’hui, à son activité d’enseignement et aux projets qu’il nourrit avec l’Orchestre de chambre de Lausanne dont il vient d’être nommé directeur artistique

Quant à moi, je ne suis pas surpris de lire cet entretien. Je connais Renaud depuis ses 18 ans ! Je l’ai vu se former, se forger son identité de musicien, progresser pas à pas, je l’ai invité plusieurs fois à Liège – Brahms, Rihm, Escaich, Beethoven… -. Je l’ai entendu créer les oeuvres de Dusapin, Mathias Pintscher. Je lui avais demandé, en 2017, de jouer à Montpellier le concerto de Khatchaturian, voici ce qu’il en disait au micro de France Musique : « C’est la première fois que je joue ce concerto. Au départ, je comptais présenter le n°1 de Prokofiev mais j’ai accepté le challenge de travailler un nouveau concerto car il était totalement dans le thème de cette soirée appelée « Aux confins de l’Empire ». Je suis très heureux de le jouer car c’est une œuvre que je connaissais mal. Elle a beaucoup d’allure et qui va plaire au public. C’est très daté dans l’écriture car quand on compare avec ce que pouvait composer Schönberg, Stravinsky ou Berg à la même époque ou plus tôt. Ce concerto illustre extrêmement bien l’époque, la Russie des années 1940.« 

J’ai hâte de le retrouver le 16 juillet prochain à Montpellier.

(* Prodiges est une émission de France 2, un « concours » pour jeunes musiciens avec un jury dont fait partie Gautier Capuçon, le frère violoncelliste de Renaud)

Primaire : effets secondaires

Si l’affaire n’était sérieuse, je pourrais dire que je me suis bien amusé ces derniers jours, ces dernières heures. De nouveau, les électeurs n’en ont fait qu’à leur tête et ont donné tort aux sondeurs, commentateurs et autres éxégètes patentés. Décidément, après le Brexit, Trump, ça commence à bien faire. Où va-t-on  ?

Je ne suis pas meilleur analyste que les autres, je pensais aussi – même si je ne me suis guère passionné pour cette « primaire de la droite et du centre » – que le second tour se jouerait entre Juppé et Sarkozy

Comme l’écrit Anne Sinclair – qui est bien placée pour le savoir ! – « l’époque est aux histoires imprévues ». Lire son éditorial : Une drôle d’histoire

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Quelques considérations, qui ne prétendent pas à l’originalité :

– Les électeurs de cette primaire ont clairement affirmé qu’ils ne voulaient pas voir le match retour de 2012 – deux conversations récentes avec ma mère m’avaient édifié sur ce rejet – : ni Hollande ni Sarkozy. Ce dernier a aggravé son cas en refaisant la même campagne clivante, extrême, qu’en 2012.. qui ne lui avait pas vraiment réussi, puisque déjà  il y a cinq ans, une grande partie du vote Hollande avait été un vote de rejet du sortant.

– Je suis surpris que personne n’ait mis en avant une constante de la Vème République : depuis 1965, aucun président n’a été réélu sur son bilan. Giscard battu au terme d’un unique septennat, Mitterrand certes réélu en 1988 mais après une période de cohabitation avec le gouvernement Chirac, le même Chirac également réélu en 2002 mais après 5 ans de gouvernement Jospin (et l’effondrement de celui-ci au 1er tour de la présidentielle). Sarkozy battu en 2012, et si l’on se fie à la totalité des sondages et enquêtes d’opinion, une très forte probabilité pour qu’Hollande connaisse le même sort si même il parvient à être candidat à la prochaine élection.

– Le paradoxe de cette primaire – et ce n’est pas le seul – c’est qu’au prétexte d’éliminer Sarkozy le revenant, on remet en selle deux anciens premiers ministres qui n’incarnent pas exactement le renouveau, ni le rajeunissement. Je ne parle même pas de leur corpus idéologique, ni de leur programme économique. Qu’on en arrive, en 2016, à évoquer les mânes de Lady Thatcher à propos de François Fillon, qu’Alain Juppé reprenne fièrement une expression qui lui avait joué de mauvais tours il y a… vingt ans (« Droit dans mes bottes »), n’est pas très rassurant quant aux perspectives d’avenir de notre pays…

– On nous dit que l’embellie spectaculaire du vote Fillon traduit une adhésion des électeurs à son programme. L’ont-ils simplement lu, compris, en ont-ils mesuré les conséquences ? Pas plus sans doute le programme Fillon que les autres. Alors le personnage ? L’éternel second – qui a tout de même été 5 ans le premier ministre de Sarkozy ! – intègre, sérieux, austère, qui a fendu l’armure lors du dernier débat télévisé ? L’explication est plus plausible… et renvoie à un autre parcours, celui d’un ancien premier secrétaire du PS crédité de 3% d’intentions de vote quand il se lance dans la course aux primaires de la gauche en 2011 et qui finit président de la République.

Alain Juppé a-t-il déjà perdu ? Ne pas le dire trop vite. Le corps électoral de dimanche prochain sera certainement très différent de celui du premier tour. Et la participation sans doute moindre. Quand on aura comparé les deux programmes, les deux visions, mais aussi les soutiens et les alliés des deux hommes… la surprise peut encore survenir.

– Cette primaire de la droite rebat les cartes de la gauche. Emmanuel Macron semble être bien seul à proclamer qu’il n’est pas inéluctable que la gauche soit absente du second tour de la présidentielle. Même si l’histoire ne se répète jamais, on est pour le moment dans un scénario de type 21 avril 2002. À moins que la raison ne finisse pas l’emporter…

 

 

Indécence

Je vais finir par penser que la direction de l’information de France Télévisions a engagé un partenariat avec Voici ou Gala. Sinon comment expliquer que ce matin, dans Télématin, sur France 2, l’ouverture des cinq journaux télévisés de la matinale ait été consacrée à l’hospitalisation de Jacques Chirac ? Avec un jeune journaliste condamné à répéter cinq fois la fiche Wikipedia de l’ancien président de la République, et un commentaire que Voici ou Gala aurait pu signer…

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Franchement, n’y avait-il aucun sujet plus important que cette information relayée en boucle depuis 24 heures ? À moins que France 2 n’ait voulu se positionner en première ligne pour le cas où…

Indécent !

Mais l’indécence n’est pas l’apanage que du service public (?). L’éditorialiste d’Europe 1 n’a pas manqué de souligner cette invraisemblable course à l’hommage anthume : Comment ils récupèrent l’héritage de Jacques Chirac

 

Et si rien n’était joué ?

Je m’apprêtais à commenter l’actualité politique de ce week-end, notamment la première de l’émission « Questions politiques » sur France Inter et franceinfo :

Et je suis tombé – merci Facebook ! – sur cet article du blog de Bernard Sananès, compagnon de militantisme de nos jeunes années. Je ne suis pas étonné de partager en tous points son analyse, que je reproduis intégralement ici.

Et si cette fois le système ne gagnait pas ?

« A la fin c’est comme l’Allemagne au foot, le système gagne toujours. »

« Lecanuet, les Rénovateurs, Bayrou, personne n’a réussi »

« Le FN a un plafond de verre »

« Le 3ème homme, ça fait les unes des médias mais ça ne dure jamais très longtemps »

« En entrant dans l’isoloir, les Français reprennent leurs habitudes et votent pour ceux qu’ils connaissent, depuis longtemps »

« Sans parti structuré, on n’y arrive pas »

« Les Français voudront savoir avec qui leur Président gouvernera »

« Les députés vont penser à leurs investitures »

« De toute façon pour 2017, celui qui gagnera la primaire de la droite, sera Président »

Bien sûr tous ces arguments sont justes. Bien sûr l’histoire politique est pleine de tentatives hors-parti, anti-système, qui n’ont jamais dépassé les unes des médias, quelques vagues de sondages, ou ont buté sur le premier tour de la présidentielle. Bien sûr Macron n’est pas au second tour, et Le Pen n’est pas donnée gagnante des sondages. Evidemment, les anti-système qu’ils soient du côté de Le Pen, du centre Macron/Bayrou, de la gauche de la gauche Mélenchon/Montebourg  ne partagent rien, et n’ont aucune convergence tactique ou politique. Bien sûr l’élection de 2017 qui aura lieu sous la menace terroriste n’est pas, contrairement à 2007, une campagne d’optimisme et d’espérance, un terreau propice pour le saut dans l’inconnu. Il y a donc peu de chances pour que 2017 échappe aux canons traditionnels de notre vie politique.

Et pourtant ?

Rarement à 8 mois du scrutin, une élection présidentielle n’aura semblé aussi incertaine, jamais l’offre politique n’aura semblé si fragmentée et aussi éloignée des attentes d’une majorité de nos concitoyens. Jamais le rejet de la politique traditionnelle n’aura été aussi élevé : les sans préférence partisane représentant désormais près d’un tiers des électeurs soit plus que l’addition des sympathisants LR et PS réunis.

Et pourtant la perspective de la revanche Hollande-Sarkozy est l’affiche qui laisse le plus d’espace à Marine le Pen.

Et pourtant Montebourg &Co peuvent faire chanceler le président sortant au soir de la primaire.

Et pourtant Jean-Luc Mélenchon pourrait, si Montebourg n’y parvenait pas pendant la primaire, structurer une gauche alternative qui talonnerait – ou dépasserait ?- un Hollande affaibli par un mandat sans soutien, et une primaire sans élan.

Et pourtant le favori toutes catégories des sondages, Alain Juppé, apparaît moins invincible et ne soulève pas l’enthousiasme.

Et pourtant François Bayrou, après avoir connu enfer et purgatoire, est toujours là.

Et pourtant qui peut dire que les primaires, mêmes réussies, enfermeraient à gauche comme à droite les électeurs des vaincus dans le vote pour le candidat investi ?

Et pourtant l’entrée en campagne d’Emmanuel Macron fait osciller les courbes, comme une petite secousse sismique que le paysage politique n’a pas connu depuis longtemps.

Et pourtant dans tous les scrutins depuis 2012, le FN n’a cessé de progresser entre les deux tours, laissant possible un score de second tour frôlant à minima les 40 % si elle vire en tête au premier.

Mais on le sait à la fin le système l’emporte toujours…

Cette fois-ci, en sommes-nous sûrs, vraiment ?    (Bernard SANANES)

La vérité, comme le rappelle le grand professionnel qu’est Bernard Sananès, c’est qu’en effet les repères traditionnels de la vie politique sont en train d’éclater, parce que le système lui-même est à bout de souffle.

La Vème République est épuisée. Son agonie a commencé avec l’instauration du quinquennat (je reviendrai sur le sujet plus en détail dans un prochain billet) et s’achève dans le ridicule des « primaires ».

À neuf mois de l’élection présidentielle, tous les scénarios sont envisageables, y compris le pire – que ne mentionne pas B.Sananès – celui de la violence.

L’arrivée d’Emmanuel Macron dans le paysage politique n’est pas anodine. Sa participation à la première de la nouvelle émission dominicale de France Inter et franceinfo: était légitimement attendue :

Comme auditeur/téléspectateur, j’attendais avec intérêt les déclarations de l’ex-ministre, mais peut-être surtout un ton nouveau, un autre format pour cette nouvelle émission politique. Quand on parle d’un « système » périmé, usé jusqu’à la corde, on en a malheureusement eu la triste illustration ce dimanche : des journalistes, à commencer par le sieur Demorand, agressifs, décidés à ne pas laisser leur invité en placer une, le coupant sans arrêt, considérant toutes ses explications comme nulles et non avenues, dès lors qu’il ne répondait pas à la seule question qui les intéressait, sa candidature à l’élection présidentielle. Invraisemblable, insupportable même ! « Être clair, ce n’est pas être caricatural », a justement rétorqué Emmanuel Macron…