Mouvement contraire

J’évoquais avant-hier le Théâtre des Champs-Elysées (Le Théâtre lumière). Il en est question, et pas qu’un peu, dans un ouvrage qui n’a pas grand chance de devenir un bestseller.

Le nom, le titre ne disent plus rien à personne, hormis quelques mélomanes avertis, et la couverture n’est pas la plus affriolante qui soit. Un sobre sous-titre se contente d’annoncer la couleur : Souvenirs d’un musicien.. 

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Et pourtant, ce Mouvement contraire passionne dès les premières lignes. L’auteur en est Désiré-Emile Inghelbrechtque ceux qui le fréquentaient appelaient familièrement Inghel. 

D.-E. Inghelbrecht (1880-1965), grand-père belge, mère anglaise, père musicien dans l’orchestre de l’Opéra de Paris, est non pas « le plus grand chef français de sa génération« , comme l’annonce présomptueusement l’éditeur – il y en eut quand même quelques autres d’aussi importants, Munch, Monteux par exemple ! – mais son rôle dans la vie musicale française de l’entre-deux-guerres est capital !

Ce sont ses Mémoires, publiés en 1947 et depuis longtemps introuvables, que les éditions de la Coopérative ont eu la très bonne idée de rééditer.

Ce Mouvement contraire est non seulement un document de premier plan sur la vie artistique en France durant la première moitié du vingtième siècle, mais un texte d’une grande qualité d’écriture et d’un très haut niveau de réflexion. Le titre en désigne d’emblée l’originalité formelle : le musicien raconte sa vie à rebours, en partant du présent et en remontant vers sa jeunesse. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, celle-ci lui apparaît comme ayant coïncidé avec un âge d’or de la musique française. Ami intime de Claude Debussy, familier d’autres grands compositeurs comme Maurice Ravel, Inghelbrecht offre un témoignage humain essentiel sur cette période où sa carrière le conduit à participer à la renaissance de la salle Pleyel, à l’aventure du Théâtre des Champs Élysées (il est le premier titulaire du pupitre à l’ouverture de celui-ci en 1913), aux vicissitudes de l’Opéra-Comique, au renouveau ou à la création de grands orchestres français (c’est à Inghelbrecht qu’on doit la fondation, en 1934, de l’orchestre national de la radiodiffusion française, aujourd’hui Orchestre National de France).

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La vie personnelle d’Inghelbrecht fait de lui le témoin privilégié de toute la vie artistique de son temps : il est notamment le gendre du grand peintre et affichiste suisse Steinlen (1859-1923, universellement connu comme le peintre des chats), et l’époux de la danseuse-étoile et chorégraphe suédoise Carina Ari (1897-1970).

Ces Mémoires révèlent un véritable écrivain plein d’humour, capable de brosser des portraits tour à tour tendres ou cruels de ses contemporains, ainsi que de certaines figures politiques qu’il a côtoyées.

Son legs discographique est considérable, mais n’a pas bénéficié jusqu’à présent d’une réédition à la hauteur de sa réputation. Le sesquicentenaire de Debussy a certes remis au jour ses versions historiques, notamment son Pelléas

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Je reviendrai sur plusieurs chapitres de ces Mémoires « à l’envers », et des pages savoureuses, par exemple sur le concert inaugural du Théâtre des Champs-Elysées, sa première rencontre avec Debussy, ses démêlés à l’Opéra-Comique, etc.

 

 

 

 

Festivals d’orchestre (II) : Paris cinquantenaire

Le 14 novembre 1967, il y a cinquante ans, l’Orchestre de Paris donnait son premier concert au Théâtre des Champs-Elysées sous la direction de Charles Munchavec un programme somptueux, emblématique de la tradition d’une phalange qui a succédé à la vénérable Société des Concerts du Conservatoire et d’un chef qui s’est fait le héraut incontesté de la musique française,  en particulier à Boston de 1949 à 1962 : La Mer de Debussy, les Requiem Canticles de Stravinsky (en création française), et la Symphonie fantastique de Berlioz.

Munch n’aura guère eu le temps de laisser sa marque discographique avec son nouvel orchestre, la mort l’ayant fauché en pleine tournée aux Etats-Unis le 6 novembre 1968.

La succession de Munch ne ressemblera pas à un long fleuve tranquille, comme en témoigne ce passionnant documentaire, accessible désormais dans sa totalité :

Avec le recul, on continue de s’interroger sur les motivations des responsables de l’époque – Marcel Landowski était le tout-puissant directeur de la Musique nommé par Malraux – qui préfèrent inviter à grand prix comme « conseiller musical » le très occupé Herbert von Karajanalors que l’immense Karel Ančerl, légendaire chef de l’Orchestre philharmonique tchèque, est disponible après avoir fui Prague après l’invasion soviétique du printemps 1968.

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Karajan réalise à Paris ses seules gravures de la Symphonie de Franck ou de la Valse de Ravel.

Karajan parti après deux courtes saisons, on refait la même erreur en conviant le patron de l’orchestre de Chicago, Georg Solti. Bilan discographique étique : quelques poèmes symphoniques de Liszt.

Puis vient l’ère Barenboim, une nomination plutôt audacieuse, un pari sur la jeunesse – Daniel Barenboim n’a que 33 ans quand il est nommé en 1975, et il est plus connu comme pianiste que comme chef symphonique. Son mandat de près de quinze ans laissera des souvenirs contrastés tant aux musiciens de l’orchestre qu’au public et aux critiques. La discographie Barenboim/Orchestre de Paris est relativement abondante, répartie sur trois labels (Sony, Erato, DGG) et très inégale. Lire Barenboim 75 première salve

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L’Orchestre de Paris, après le règne mouvementé de Barenboim, lui choisit comme successeur un jeune chef russe, Semyon Bychkov, qu’une rumeur savamment… orchestrée (!) donne alors comme un potentiel postulant à l’orchestre philharmonique de Berlin. Suivront neuf ans d’un mandat en demi-teinte, et une discographie qui mérite d’être réévaluée.

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La phalange parisienne entrera-t-elle dans le XXIème siècle avec une baguette française, plus de trente ans après la disparition de son fondateur ? Reviendra-t-elle à certains de ses répertoires génériques ? Ce n’est pas le choix qui est fait lorsqu’on demande à un contemporain de Barenboim, un autre pianiste devenu chef, Christoph Eschenbachde présider aux destinées musicales de l’Orchestre de Paris (de 2000 à 2010). La prétendue « crise » du disque classique n’explique pas le bilan plutôt maigre d’une discographie marginale et chiche en références.

C’est l’époque – cette première décennie du siècle – où les phalanges parisiennes se livrent à une concurrence aussi absurde qu’incompréhensible dans un répertoire où elles n’ont rien à gagner. Combien d’intégrales des symphonies de Mahler ?

L’Estonien Paavo Järvi (2010-2016) recentre l’orchestre sur son coeur de répertoire, au risque d’être parfois taxé de froideur dans la musique française qu’il sert pourtant avec gourmandise.

Quant à Daniel Harding, on sait depuis longtemps qu’il n’aime pas l’eau tiède. Les programmes qu’il dirige depuis sa prise de fonctions en septembre 2016 attestent de l’audace d’une vision, de la pertinence d’une réflexion sur les missions d’un orchestre et de son chef au coeur de son époque.

Souvenir d’une étrange soirée, trois jours après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher de Vincennes, Daniel Harding n’avait pas encore confirmé son choix de l’Orchestre de Paris

img_1696(De gauche à droite, Pascal Dusapin, Florence Darel, Daniel Harding, Barbara Hannigan, le 10 janvier 2015 chez Chaumette)

La découverte de la musique (VI) : le cor des Alpes et Karajan

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Avant de poursuivre le récit de mon été festivalier de 1974 (Lucerne), une précision géographique qui n’est pas sans rapport avec la musique. La petite ville du centre de la Suisse est située au bord du lac des Quatre Cantons (Vierwaldstättersee), protégée par deux montagnes familières aux Lucernois : le Pilatus ci-dessus, et le Rigi ci-dessous.

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Animant un jeu de culture musicale le samedi matin, à la fin des années 80, sur la chaîne culturelle de la Radio suisse romande (Espace 2), j’étais toujours en quête d’anecdotes, de musiques méconnues. J’avais reçu de l’éditeur suisse Claves un CD auquel je n’avais guère prêté attention (le titre et la couverture n’y incitaient pas vraiment) et que j’ai fini par ouvrir, en panne d’inspiration.

J’ai alors découvert que c’est au cours d’un séjour sur les pentes du Rigi que le jeune Brahms a entendu une sonnerie de cor des Alpes (Alphorn), qu’il a reproduite sur une carte postale qu’il a envoyée à Clara Schumann… et qu’il a ensuite utilisée telle quelle dans le finale de sa Première symphonie !

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Un souvenir plus récent : au cours d’une séance d’Ecouter la musique consacrée à la 1ere symphonie de Brahms à Liège, le cor solo de l’Orchestre, Bruce Richards, nous avait fait la surprise de jouer ce fameux thème sur un authentique cor des Alpes !

Revenons à l’été 1974 et au Festival de Lucerne.

Ma mémoire a fait un tri dans les concerts qui ne m’ont pas marqué ou déçu. L’un des temps forts du Festival devait être le concert de Yehudi Menuhin – les concertos pour violon de Bach avec les Festival strings, placidement dirigés par Rudolf Baumgartner. J’ai déjà raconté (lire Quelque chose de Menuhin) ma déception, et ma surprise le lendemain.

Le festival de Lucerne déborde largement sur septembre, mais la perspective de la rentrée scolaire pour mes deux soeurs plus jeunes (ma rentrée universitaire était pour début octobre) obligeait la petite famille à rentrer en France. J’ai tout de même pu assister à l’un des deux concerts de Karajan avec « son » orchestre philharmonique de Berlin, le 31 août. J’en suis sorti – bêtement – déçu, je n’étais pas prêt à goûter les subtilités d’un programme qui comportait La Mer de Debussy et le Pelléas et Mélisande de Schoenberg. Le triptyque debussyste ne m’était pas familier, quant à Schoenberg je faisais manifestement un blocage (cf. mon billet d’hier). Je me suis rattrapé depuis…

Karajan et Lucerne, c’est une histoire qui vaut d’être rappelée. Le chef autrichien, compromis avec le régime nazi, avait été, de fait, banni des principales scènes de concert et d’opéra dans l’immédiat après-guerre. En 1948, le festival de Lucerne, fondé dix ans plus tôt par Ansermet et Toscanini, lui tend la main et lui offre ainsi une réhabilitation spectaculaire. Karajan ne l’oubliera jamais, et jusqu’en 1988 (il est mort en juillet 1989), il honorera chaque été le festival de Lucerne de sa présence. Le rituel était immuable : à partir de 1968 avec les Berliner Philharmoniker deux concerts, deux programmes différents le 31 août et le 1er septembre (le détail de quarante ans de présence de Karajan à Lucerne sur l’excellent site japonais Karajan info). C’est dans l’orchestre du Festival que Karajan trouvera son légendaire premier violon berlinois Michel Schwalbé. C’est aussi avec cet orchestre qu’il réalisera, trois mois avant sa mort prématurée, en septembre 1950, l’un des disques les plus parfaits de Dinu Lipatti, un 21ème concerto pour piano de Mozart, pour l’éternité !

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Poésie de l’amour et de la mer

Il y a des oeuvres qui vous accompagnent, jalonnent votre existence, sans raison précise, sauf une peut-être : une résonance intime (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/11/26/lamour-et-la-mort/)

Samedi soir, au théâtre des Champs-Elysées, c’était une occasion nouvelle d’entendre le Poème de l’amour et de la mer de Chausson (https://fr.wikipedia.org/wiki/Poème_de_l%27amour_et_de_la_mer). La soliste annoncée, Anna Caterina Antonacci, étant aphone, il a fallu en très peu de temps trouver une « remplaçante » à la hauteur d’une partition exigeante, la merveilleuse Gaëlle Arquez qui avait assuré les concerts des 4,5 et 7 février et avait depuis elle aussi succombé à la grippe, a accepté de sauver ce concert. Et de quelle manière ! Voix longue, pulpeuse, épousant chaque inflexion de la poésie parfois désuète de Bouchor et des courbes sensuelles de la musique de Chausson.

Mais, on l’aura compris, les héros de la soirée c’étaient les musiciens de l’Orchestre des Champs-Elysées et Louis Langrée (http://www.orchestredeschampselysees.com/fr/concert/louis-langrée-dirige-debussy).

Je n’avais pu malheureusement assister à aucune des représentations du Pelléas données à l’Opéra Comique, en février 2014, par le même équipage.

Je m’étais rattrapé avec le concert – un programme typique de l’ancien directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Liège ! – avec déjà Chausson et son unique et bien trop rare Symphonie (http://www.diapasonmag.fr/actualites/critiques/concert-debussy-faure-et-chausson-de-louis-langree-avec-l-orchestre-des-champs-elysees)

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(Petit message en passant à Universal : à quand une réédition d’un enregistrement paru en 2005 qui est cité dans tous les guides comme une référence pour les deux symphonies, et pour Franck placé en tête par La tribune des critiques de disques de France Musique le 25 janvier 2009 – http://www.lalibre.be/regions/liege/l-opl-et-louis-langree-la-reference-51b8a5f3e4b0de6db9b56547).

Samedi soir, c’était donc une fête de la musique française, et de sonorités « authentiques » qui, contrairement aux craintes du chef, passaient parfaitement la rampe de l’acoustique réputée sèche de la salle de l’avenue Montaigne.

Je connais depuis longtemps l’art si caractéristique de Louis Langrée dans cette musique : clarté, précision, élan, volupté des lignes. Dans l’Hymne à la justice de Magnard, on attend la puissance du grand orchestre romantique, voire wagnérien; ce qu’on n’avait pas en masse, on l’a eu dans la vérité des timbres et l’équilibre entre fougue et poésie. D’une intensité incroyable.

Mêmes remarques pour le Poème de l’amour et de la mer de Chausson, où orchestre et voix doivent partager flux et reflux, force et sensualité.

On était évidemment très curieux du résultat sonore de La Mer de Debussy. Louis Langrée connaît l’oeuvre dans tous ses recoins – il l’a plus d’une fois démontré pendant son mandat liégeois – mais la beauté, l’acuité des sonorités de tous les pupitres, si sollicités, de l’orchestre des Champs-Elysées, nous révélaient comme jamais les alliages sonores, les mélismes sensuels d’une  partition qu’on croyait savoir par coeur. Le chef ose des tempos qui semblent une évidence : il presse le pas dans le 2ème mouvement (Le jeu des vagues) au point d’évoquer la houle tourmentée de la Valse de Ravel, il ménage au contraire d’incessants contrastes rythmiques dans le Dialogue du vent et de la mer. En bis, un Prélude à l’après-midi d’un faune autrement plus libre et souple qu’en février 2014, fruit de ce nouveau compagnonnage chef/musiciens. On espère qu’il sera renouvelé !

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On a lu dans le programme que le concert de samedi sera diffusé sur France Musique le 2 avril prochain à 14 h.