De l’utilité des concours (suite) ou la disparition de Daniel K.

Il y a cinq ans, à propos du Concours Reine Elisabeth de Belgiquej’avais écrit un billet, que je retrouve incomplet (l’aurais-je moi-même censuré ?) : De l’utilité des concours.

Cette année, c’est le violon, et je vois se déchaîner, sur les réseaux sociaux, commentaires et polémiques sur la sélection des 12 finalistes opérée samedi soir par le jury . Ne figurent pas dans la liste des artistes pourtant repérés, appréciés, voire portés aux nues, lors des demi-finales, comme Daniel Kogandont Martine Dumont-Mergeay louait les sortilèges dans La Libre Belgique : Concours Reine Elisabeth ; les sortilèges de Daniel Kogan

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Camille de Rijck, qui officiait à la télévision pour présenter ces demi-finales, écrit lundi matin sur Facebook : Humeur du matin : je veux bien que des experts, certainement mille fois plus qualifiés que moi, m’expliquent que si un candidat fabuleux est éliminé c’est parce qu’un millier de détails imperceptibles à l’oreille inentraînée ont scellé son destin. Mais d’une part, les fautes de texte et les menues distractions font le sel de tous les enregistrements de légende de l’ère pré-chirurgicale (quand on n’enregistrait pas mesure par mesure) et d’autre part, quand l’identité d’un artiste est à ce point fédératrice (même le chef d’orchestre était béat), on est en droit de questionner la décision du jury qui passe à côté. C’est d’ailleurs le plaisir d’un concours : un jury interroge des propositions artistiques et nous interrogeons la proposition du jury.

Je m’attarderai plus loin sur ce violoniste, descendant d’une prestigieuse lignée, les grands parents, les violonistes Leonid Kogan et Elisabeth Guilels (la soeur d’Emile), la mère Nina Kogan, elle-même pianiste, l’oncle Pavel Koganvioloniste et chef d’orchestre.

Mais d’abord quelques réflexions sur ce concours Reine Elisabeth de Belgique !

Sujet tabou en Belgique, dans un pays divisé politiquement, linguistiquement, économiquement, le CMIREB, comme on le désigne par son acronyme, fait consensus. Il porte le nom – Elisabeth – de la grand-mère des rois Baudoin et Albert, de l’arrière-grand-mère de l’actuel roi Philippe. Une reine musicienne, originale, qu’on disait très proche (?) du grand violoniste Eugène YsayeJe reviendrai sur ce personnage que décrit Nathan Milstein dans ses Mémoires

Le Concours et ses satellites (la Chapelle musicale Reine Elisabeth) ont toujours été dans l’orbite de la famille royale, du Palais comme on dit à Bruxelles, sous la houlette de Jean-Pierre de Launoit, leur infatigable et inamovible président de 1987 à sa mort en 2014.

Florissante entreprise culturelle privée, le Concours a toujours draîné un sponsoring très important, et bénéficié d’une exposition médiatique sans équivalent, notamment sur les chaines publiques de radio et de télévision francophone et flamande de Belgique. Jamais aucun orchestre, aucun opéra, aucun organisateur de concerts, à Bruxelles, à Liège, à Anvers ou à Gand, n’a eu ce privilège. Je suis bien placé pour l’évoquer !

Au fil des années et des restructurations, la seule formation symphonique de la communauté francophone de Belgique, l’Orchestre philharmonique royal de Liège, financée par les deniers publics, a vu se réduire comme peau de chagrin les captations audio de ses concerts par la RTBF, sans même évoquer les captations télévisées qui ont purement et simplement disparu. Motif invoqué : restriction des moyens et des équipes. Refrain bien connu…et qui vaut pour l’ensemble des institutions culturelles publiques belges !

Mais ô miracle, jamais aucune restriction de ce type n’a jamais été opérée à l’endroit du Concours Reine Elisabeth ! Deux poids, deux mesures ? Sujet tabou, vous dis-je…

Autre singularité que je n’ai jamais comprise ni admise, le fonctionnement très particulier des jurys du concours. Comme le relève la fiche Wikipedia du concours :

« Ce concours se distingue d’autres par son originalité. Tout d’abord, il n’y a pas de délibération du jury dans le sens habituel du terme. Chaque membre du jury s’engage en effet à ne pas discuter des prestations des candidats avec d’autres membres du jury. Les notes sont traitées de manière confidentielle et le palmarès est, après ajustement éventuel, calculé sur la base de ces notes ».

Pendant mes années liégeoises, j’ai évidemment côtoyé, rencontré, nombre de membres prestigieux de jurys du concours, eux-mêmes souvent anciens lauréats. Tous, sans exception, relevaient cette étrangeté, cette compartimentation, et leur frustration de n’avoir aucune prise sur le résultat final. Leur surprise souvent de découvrir un palmarès qui ne correspondait pas à leur propre classement ! Ayant été moi-même à plusieurs reprises juré de concours (Besançon, Genève entre autres), je n’ai jamais connu pareille situation où un jury d’experts est interdit de délibération !

Pour en revenir au cas du jeune Daniel Kogan, je n’ai pas eu l’occasion de l’entendre, pas plus que les autres concurrents, les éliminés comme les finalistes.

Intéressante cette déclaration du violoniste à France Musique, il y a quelques mois, lorsqu’il se présentait au Concours Long-Thibaud à Paris (il a eu le 6ème prix !) : « Je vais être honnête, je ne suis pas sûr qu’il y ait une seule personne au monde qui aime vraiment jouer pour un concours. Participer à ce genre de compétition tient presque du masochisme. C’est une épreuve pour soi-même. C’est intense, très stressant, psychologiquement difficile et complètement différent de jouer en concert. Ce que je préfère donc ? J’espère juste rester moi-même, ne pas trop penser aux conséquences, ce qui peut aller bien ou mal… Juste essayer de m’exprimer à chaque instant. »

Je suis sûr qu’il aura bien d’autres occasions de révéler son talent, autrement que comme bête de concours.

En attendant, on peut, on doit réécouter son illustre grand-père, Leonid Kogan (Lauréat du… concours Reine Elisabeth en 1951 !)

 

PS Cela fait exactement cinq ans aujourd’hui que j’annonçais mon départ de l’OPRL : Jean-Pierre Rousseau quitte l’OPRL

 

 

 

 

Suite

Jamais je n’aurais imaginé que mon billet d’hier – La dictature de l’émotion – pût être vu, partagé, commenté par autant de lecteurs, plusieurs milliers si j’en crois les statistiques du site qui héberge ce blog.

Je m’interroge évidemment sur cet intérêt soudain et si nombreux pour un article qui n’avait d’autre prétention que d’appeler à un peu de raison.

Parce que, je dois le rappeler comme je l’ai fait maintes fois depuis hier matin sur les réseaux sociaux, il ne s’agit pas de la mort de David Bowie, de l’émotion qu’elle a suscitée, encore moins du personnage, de sa musique, de sa place dans la vie artistique des cinquante dernières années.

Mais de quelque chose d’assez simple somme toute : pourquoi et comment sommes-nous conditionnés par les médias à devoir partager, simultanément, les mêmes sentiments, les mêmes « émotions » lorsque surviennent des événements dramatiques, graves comme une guerre, un attentat, une catastrophe, ou tristes comme la disparition d’un chanteur, d’un créateur ou d’un artiste ?

Et pourquoi le traitement « émotionnel », jadis on eût dit « sensationnel « , remplace ou masque le traitement professionnel, journalistique, on n’ose dire rationnel, de l’événement ?

12540530_10154676730909625_7619706881640527978_n(Formidable dessin de DuBus dans La Libre Belgique de ce matin)

J’ai été taxé d’élitisme pour avoir osé écrire que je n’étais pas très fan de Bowie, et que je ne trouvais pas son « oeuvre » si « géniale » que ça. Non je ne vis pas que de Boulez ni de musique classique, j’ai une palette de goûts musicaux très large qui varie selon les humeurs du moment, et qui en défriserait plus d’un. Je reconnais qu’elle (la palette) est tout sauf politiquement correcte (mon dernier téléchargement : les meilleures chansons de Régine !!). Et non la disparition de David Bowie n’est pas comparable à la mort d’un compositeur comme Mozart ou Dutilleux

Tout n’est pas dans tout, tout ne vaut pas tout. Michel Delpech ne vaut pas Brel, Galabru ne vaut pas Michel Bouquet, même si tous peuvent être aimés, appréciés, appartenir à l’univers d’un honnête homme.

On va – malheureusement – commémorer en 2016 les trente ans de la disparition de Daniel Balavoine, Thierry Le Luron, Coluche (Desproges les suivra dans la mort en 1988). C’est fou comme leur insolence, leur impertinence, leur non-conformisme nous manquent aujourd’hui. Comme nous manquent Cabu, Wolinski… Ils auraient bien tous rigolé de ce torrent de larmes obligé que les médias alimentent, à défaut de traiter les vrais sujets.

 

Histoires belges

D’abord il y avait un devoir d’amitié, une présence depuis longtemps promise à l’ami P. qui prenait possession de ses nouvelles pénates. Et puis à d’autres aussi, parmi celles et ceux avec qui on a partagé toutes ces années liégeoises. Mais jusqu’au bout rien n’était sûr, on a donc un peu débarqué par surprise en Cité ardente, extrêmement animée en ce premier samedi d’octobre, conjonction de l’ouverture de la traditionnelle Foire d’octobre et des Coteaux de la Citadelle. Une horreur, un pic de pollution et d’embouteillages dont on s’est vite extirpé !

Une brève visite à la FNAC, qui n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut, hors le personnel et sa gentillesse légendaire – « je suis heureuse de vous revoir, ça fait longtemps que je ne vous vois plus » (une caissière, pardon une hôtesse de caisse !), dont je ne suis pas ressorti les mains vides.

D’abord un excellent livre, mal intitulé de mon point de vue, dû à un jeune et talentueux journaliste, François Brabant, l’un des meilleurs que j’aie croisés durant mes années belges. C’est très documenté, vif, alerte comme un thriller, et plus que le petit bout de la lorgnette d’une histoire locale – c’est pour cela que je n’aime pas le titre ! – c’est toute une époque de la vie politique belge qui est évoquée avec à la fois un sens de la vaste perspective et la précision du détail historique. Passionnant, et – plutôt rare – ni combattant, ni complaisant.

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Puis des disques à prix bradé, qui n’ont rien de belge ni de liégeois, mais que je n’avais pas trouvés ailleurs.

J’ai une pleine collection de concertos de Bach (Jean-Sébastien) au piano moderne, une hérésie pour certains, mais voilà mes oreilles ont toujours mieux supporté le Steinway au ferraillement du clavecin dans un répertoire où l’instrument compte moins que la musique elle-même. Et j’ai découvert que de  jeunes artistes ont appliqué le même traitement aux fils de Bach, avec un résultat surprenant et captivant, puisqu’au piano ludique, bondissant (on est aux antipodes du tricotage de Monsieur Gould) du sino-néerlandais See Siang Wong répond un orchestre de chambre de Bâle  baroque, rauque, acéré – trop parfois – mené à la cravache par le violon de Yuki Kazai, une ancienne élève de Raphael Oleg au Conservatoire de cette ville suisse, pionnière en matière d’interprétation « historiquement informée » (August Wenzinger, la Schola cantorum basiliensis) . Je jubilais sur la route du retour.

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Une belle découverte, et dans mon panier, une redécouverte, un grand monsieur du piano français, Vlado Perlemuter, dont ma discothèque est étrangement peu pourvue. Grâce à Alain Lompech qui avait construit une collection « Le Monde du piano », sans doute disponible en kiosque, mais que je n’avais pas remarquée à sa sortie française, et qui était justement proposée soldée à la FNAC de Liège, j’ai retrouvé les Ravel justement mythiques, enregistrés, pas très bien, au mitan des années 50, avec Jasha Horenstein au pupitre des concerts Colonne pour les concertos, et trois sonates miraculeuses de Mozart.

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J’ai bien sûr profité, outre de la joie des retrouvailles, de paysages, d’une campagne – le pays d’Herve, l’Ardenne bleue -, l’ancienne route de Liège à Aix-la-Chapelle, que l’autoroute toute proche et plus rapide m’avait jusqu’alors masquées.

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Réapprovisionnement en thés de toutes sortes dans un petit magasin familial de Maastricht qui vaut tous les Mariage Frères et autres Palais des thés, un authentique torréfacteur de surcroît, une adresse incontournable : Blanche Dael, Wolfstraat 28 (en plein coeur piétonnier de la ville)

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