La jolie fille de Madame Angot

C’est encore l’exploit des infatigables Alexandre et Benoît Dratwicki qu’il faut saluer. La présidente et l’état-major de la Fondation Bru/Palazzetto Bru Zane, ce centre de musique romantique française installé à Venise, et les musicologues jumeaux qui en sont l’âme et la caution artistique, étaient installés dans la loge d’honneur du théâtre des Champs-Elysées, ce dernier soir de juin, pour la recréation de l’opérette de Charles Lecocq, La fille de Madame Angot.

Avouons-le d’emblée : je ne connaissais de l’ouvrage que quelques airs, toujours les mêmes, qu’on retrouve dans toutes les « compils » d’opérette française, et je n’imaginais pas être à ce point agréablement surpris par toutes les qualités, d’abord musicales, de cette « Fille ».

Pas de longueurs, les figures obligées bien sûr de ce genre d’ouvrage, mais parfaitement troussées, des mélodies, des airs, des ensembles qui fusent sans relâche.

Comme l’écrit Emmanuelle Giuliani dans La Croix : Face à un livre, un film ou un spectacle joyeux et bienfaisant, on aime à dire qu’il « devrait être remboursé par la Sécurité sociale »… Au sortir du Théâtre des Champs-Élysées, ce mercredi 30 juin, un sondage rapide aurait sans nul doute ajouté la représentation de La Fille de Madame Angot sur la liste de ces médecines artistiques à l’efficacité garantie. Il suffit d’évoquer les applaudissements nourris d’un auditoire qui ne voulait pas laisser les artistes retourner en coulisses, souhaitant les fêter et les remercier tant et plus !

Voici la jeune Clairette, adorable fausse ingénue promise au perruquier Pomponnet. Si la noce enthousiasme le promis, la fiancée en aime un autre, le poète royaliste Ange Pitou (2) dont les vers brocardent le nouveau régime. Larivaudière, un financier véreux sensible au beau sexe, Mademoiselle Lange, comédienne qui sait « se placer » auprès des puissants, quelques conspirateurs et autres policiers dépassés par les événements… la joyeuse compagnie entonne airs, duos, ensembles et chœurs ciselés avec art par un compositeur fort habile. Dans le programme, le musicologue Gérard Condé cite l’un de ses confrères d’antan, Paul Landormy : « Charles Lecocq est un plus grand musicien qu’on ne le croit d’ordinaire et qu’il ne le croyait lui-même ». (La Croix, 1er juillet 2021)

Parce que, évidemment, le succès de la soirée, et du livre-disque à venir (Alexandre Dratwicki me confiait que cette « Fille » avait été mise en boîte en février dernier), tient à une distribution exceptionnelle, qu’on tient à citer complètement :

Anne-Catherine Gillet | Clairette Angot 
Véronique Gens | Mademoiselle Lange 
Artavazd Sargsyan | Pomponnet 
Mathias Vidal | Ange Pitou 
Matthieu Lécroart | Larivaudière 
Ingrid Perruche | Amarante / Babette / Javotte 
Antoine Philippot | Louchard 
Flannan Obé | Trenitz 
David Witczak | Cadet / Un Incroyable / Un Officier

Sébastien Rouland | direction 
Orchestre de chambre de Paris
Chœur du Concert Spirituel

Le rôle-titre, Clairette, la fille de cette mystérieuse Madame Angot, est chantée et jouée par Anne-Catherine Gillet, dont la voix a gagné en profondeur sans jamais rien perdre de la jeunesse et de la justesse qu’on lui connaît depuis ses premières apparitions sur les scènes belges. Ses deux amoureux, deux ténors, le perruquier Pomponnet, Artavazd Sargsyan et le poète Ange Pitou, Mathias Vidal, excellent dans leurs rôles de caractère. Tous les autres pétillent, et, toujours très grande dame, saisie par le comique de situation, Véronique Gens ne cesse de nous étonner en demi-mondaine (c’est une habituée du Festival Radio France et des ouvages rares)

On a hâte de retrouver cette belle équipe au disque. Enfin une version complète et récente d’un ouvrage qui n’encombre pas les rayons des disquaires…

Quant à Anne-Catherine Gillet, je conseille à ses fans d’écouter ce très beau disque réalisé avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège et Paul Daniel il y a un peu plus de dix ans

Quant à Ange Pitou, je me demande si je ne vais pas me replonger dans une lecture qui m’avait captivé adolescent, le roman d’Alexandre Dumas.

Guerre froide

Cold Warc’est sous ce titre anglais qu’est présenté en France le dernier film de Pavel PawlikowskiPrix de la mise en scène du dernier Festival de CannesTitre ambigu, qui renvoie certes directement au concept et à l’époque de la Guerre Froidemais qui réduit la dimension poétique du titre original polonais : Zimna Wojna, littéralement « guerre d’hiver.. ou hivernale ».

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Or, dans le cas de ce long-métrage somptueusement filmé en noir et blanc, la nuance a son importance. L’hiver, la neige sont omniprésents, à l’exception des moments d’espoir, ou de bonheurs fugaces.

 

L’histoire est assez banale : Pendant la guerre froide, entre la Pologne stalinienne et le Paris bohème des années 1950, un musicien épris de liberté et une jeune chanteuse passionnée vivent un amour impossible dans une époque impossible. Le film de Pawlikowski ne l’est pas du tout… et a partagé la critique, c’est le moins qu’on puisse dire !

« C’est un éloge de l’épure. Une démonstration de la puissance émotive du minimalisme pour traduire la relation tempétueuse de deux amants. Les deux acteurs, Joanna Kulig et Tomasz Kot, illuminent cette œuvre fascinante » (La Croix)

« Le cinéaste filme cet amour comme une malédiction, à travers des scènes où le plaisir et la mélancolie ne font qu’un. Des scènes à la fois intenses et un peu irréelles, comme les fragments distanciés d’un rêve ou d’un passé dont on ne voudrait garder que les souvenirs essentiels, douloureux et heureux.. » (Télérama)

« Un film de misanthrope drapé dans un romantisme factice » (L’Obs)

Je ne partage absolument pas, je ne comprends pas même l’avis du critique de L’Obs. Factice cette histoire ? Misanthrope un cinéaste qui filme les visages, les regards avec tant d’amour ?

Pour le dire simplement, j’ai adoré ce film, tout le film. Lumières, cadrages, décors, un noir et blanc magnifiques au service d’une histoire qui procède par ellipses, qui n’accentue jamais ni les situations ni les sentiments, alors que le sujet s’y prêterait ô combien. Et qui pourtant bouleverse, émeut, laisse une trace qui n’est pas près de s’effacer.

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Rien d’un esthétisme glacé, même si plus d’une fois on est époustouflé par la beauté de certains plans (la scène finale en particulier). Les deux acteurs principaux, mais pas qu’eux, sont admirables de justesse, de pudeur. Même les salauds n’ont pas la gueule de l’emploi. Parce que l’univers que décrit Pawlikowski n’est pas manichéen.

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Un film d’amour, le film d’une époque aussi.

Pendant toute la projection, et en sortant de la salle de cinéma, je n’ai pu m’empêcher de penser à un autre grand film Quand passent les cigognes (1957) du cinéaste russe Mikhail Kalatozov qui exacerbe les sentiments, fait flamboyer la toile, là où le Polonais se fait pointilliste.

 

 

Conspiratif

Normal, l’arrestation du « terroriste le plus recherché d’Europe » (ne chercher ni la nuance ni l’exactitude !), le dénommé Salah Abdeslam, a fait la une de tous les journaux télévisés de ce vendredi soir. Sur France 2, j’ai appris que Molenbeek (écrite Molenbeck !) qualifiée par Marie Drucker de « repère de djihadistes » (toujours le sens de la nuance et de l’exactitude), abritait, selon un expert auto-proclamé du terrorisme, des « appartements conspiratifs« .

Entendant cet adjectif, je me dis que j’avais loupé ou une séance du dictionnaire de l’Académie française ou une circulaire du ministère de l’Education nationale. En fait j’avais manqué cet article d’Emmanuelle Cossé dans La Croix du 3 février dernier :

Le 18 novembre dernier, au soir de l’assaut contre les terroristes retranchés dans un appartement à Saint-Denis, le procureur de la République a épaté le pays. Au cours de sa conférence de presse, cet homme éminent a parlé de l’« appartement conspiratif » de la rue Corbillon. La formule me turlupine. Qu’on me pardonne de relever ce détail des moments dramatiques qu’a vécus et que vit le pays. C’est que le fait n’est pas anodin. Car nous assistons depuis un moment à une épidémie d’adjectifs ainsi incongrus.

Pourquoi s’étonner ? on parle bien d’espace collaboratif, de table ou d’étape gourmande. Puisqu’on a oublié depuis longtemps ce que veut dire : adjectif qualificatif, un adjectif qui qualifie le nom auquel il est accolé. On voit bien que ce n’est pas l’appartement qui conspire, l’espace qui collabore, ou la table du restaurant qui manifeste sa gourmandise…

Mais il faut croire que l’actualité qui menacerait d’être répétitive impose l’invention lexicale, le néologisme qui fait mouche. Remettant du même coup au goût du jour des mots anciens, comme conspiration, qui avaient disparu du vocabulaire courant, au profit de complot ou d’entreprise (terroriste).

Réjouissons-nous que l’organisateur présumé des monstrueux attentats de Paris et Saint-Denis soit désormais sous les verrous. Manifestons une nouvelle fois notre compassion à l’égard des victimes, les morts et les survivants, blessés à vie dans leur chair et leur coeur. Et n’oublions pas qu’au moment même où Abdeslam était transféré de l’hôpital au parquet de Bruxelles, une attaque-suicide se produisait dans la principale rue commerçante d’Istanbul. Quelques jours après les attentats de Côte d’Ivoire et d’Ankara…

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