Journal de printemps

Pierre Naftule (1960-2022)

Personne, en France, ne sait qui était le Suisse Pierre Naftule, disparu à 61 ans le 19 mars après une longue souffrance (maladie de Charcot). J’ai connu cet auteur, humoriste, homme de théâtre et de télévision, pendant mes années à la Radio suisse romande. Mais je l’ai surtout suivi dans ses aventures avec Marie-Thérèse Porchet, alias Joseph Gorgoni, le comédien qui avait inventé avec Pierre Naftule ce personnage si savoureux, que le public parisien avait pu applaudir à plusieurs reprises.

La musique de Salon

Les années passent, l’amitié demeure. C’est ce qu’on se disait l’autre jour avec Eric Le Sage, que je n’avais plus revu depuis son récital en 2016 au Festival Radio France. Nous déjeunions dans un petit établissement de Montmartre, au nom tout indiqué pour ces retrouvailles : le Chantoiseau

Eric Le Sage, Paul Meyer, Emmanuel Pahud, c’est la bande du festival de Salon-de-Provence, ce sont surtout trois amis véritables, indéfectibles, que je ne vois ni n’entends assez souvent à mon gré. C’est dire si ce déjeuner montmartrois avec le pianiste avait une saveur particulière.

Cadeau de mon hôte, les récents échos discographiques des dernières productions de Salon. La curiosité alliée au talent, c’est la recette de la réussite exceptionnelle de ce rendez-vous estival où l’élite de la musique européenne arpente, depuis 1993, les chemins de traverse du répertoire de chambre.

Eloquence de Knappertsbusch

Hans Knappertbusch (1888-1965) est un chef d’orchestre allemand qui fait l’objet d’un véritable culte, dont je n’ai pas toujours compris la raison. Il est vrai qu’il s’est largement illustré dans Wagner, et comme je l’écrivais dans mon précédent billet (Wagner et Goerne), c’est un univers qui m’a longtemps échappé.

Cyrus Meher-Homji, le responsable du label Eloquence Australie, a eu l’excellente idée de regrouper en deux coffrets une partie du legs discographique du chef allemand, tel qu’il était paru sous étiquette Philips, Decca ou Westminster.

Le travail de « remasterisation » est impressionnant, notamment pour les premières années stéréo avec Vienne chez Decca. On reviendra sur ces deux parutions, mais savourons déjà les voix printanières de ces Badner Mädl’n de Komzak.

Légendaires

Parmi les expressions faciles qui m’agacent prodigieusement dans la bouche ou sous la plume de certains journalistes lorsque survient la disparition d’un artiste : « la mort d’une légende« . Tel guitariste, tel batteur de jazz, tel chanteur, qui parfois n’est connu que de ses fans (qui peuvent être nombreux) devient ainsi une « légende« . On a parfois droit à « la mort d’une légende vivante » (Pierre Dac pas mort !)

Le mot « légende » et le qualificatif « légendaire » devraient être utilisés avec parcimonie, si l’on ne veut pas qu’ils perdent leur sens.

Le label munichois Orfeo, fondé en 1979, publie, à l’occasion de son 40ème anniversaire trois coffrets de 10 CD consacrés à des artistes présentés comme… légendaires ! On voit bien la commodité pour le marketing, et dans 90 % des cas, il s’agit bien de musiciens et/ou d’interprétations entrés dans la légende, mais pour des artistes encore en activité, dans la fleur de l’âge, le temps n’a pas encore fait son oeuvre, qui pourra peut-être un jour les ranger au rayon des… légendes !

Les chefs

C’est certainement le coffret dont l’appellation est la plus justifiée : ces onze chefs sont entrés depuis longtemps dans la légende de la direction d’orchestre. Rien d’inédit dans ce coffret mais des minutages parfois plus généreux que sur les CD d’origine (ainsi Mitropoulos dirigeant la 5ème symphonie de Prokofiev en 1954 rejoint-il l’insurpassable 4ème de Beethoven de Carlos Kleiber).

Avantage considérable à ce regroupement en un coffret à petit prix (on conseille à nouveau de faire le tour des sites de vente, pour comparer les prix qui peuvent varier considérablement d’un pays à l’autre) : la distribution du label en France a parfois été aléatoire et on n’en pas nécessairement suivi toutes les parutions. Précision utile : il ne s’agit que de prises de concert, magnifiquement captées par les micros de la radio autrichienne ou de la radio bavaroise.

Les chanteurs

Il y a de pures merveilles dans le coffret réservé aux « voix légendaires », mais on est plus circonspect quant à sa composition. À la différence des deux autres coffrets, il ne s’agit que d’enregistrements de studio, ce qui ne réduit en rien leur valeur artistique.

On est très heureux d’entendre le ténor polonais Piotr Beczala, né en 1966, la soprano bulgare Krassimira Stoyanova (1962) ou sa consoeur canadienne Adrianne Peczonka (1963), faire valoir l’étendue de leur talent, la richesse de leur timbre, mais on n’est pas certain qu’on puisse encore qualifier ces interprètes de « légendaires« 

Il y a de vraies curiosités comme ces chansons napolitaines sans vulgarité de Franco Bonisolli (1938-2003) ou ces duos improbables et magnifiques entre Carlo Bergonzi et Dietrich Fischer-Dieskau. Les récitals d’Agnes Baltsa et d’Edita Gruberova montrent ces artistes à leur meilleur, mais les vraies pépites du coffret sont les immenses Julia Varady (1941)- qu’attend Orfeo pour regrouper la meilleure et la plus complète série d’enregistrements de la cantatrice roumaine ? – Grace Bumbry (1937) et Brigitte Fassbaender (1939).

Quant au coffret sur les pianistes, il est commandé, j’attends de l’avoir reçu pour l’évoquer. Suite au prochain épisode !

Les sans-grade (VIII) : Joseph Keilberth

Il est mort il y a cinquante ans, à l’âge de 60 ans : le chef d’orchestre Joseph Keilberth est né en 1908, la même année que Karajan, mort prématurément d’une crise cardiaque le 20 juillet 1968, tandis qu’il dirigeait Tristan et Isolde à l’opéra de Munich.

Je me rappelle une série d’émissions que nous avions commises avec mon complice de Disques en lice, Pierre Gorjat (lire Une naissance), pour la chaîne culturelle de la Radio suisse romande, Espace 2, série intitulée : Les cinq K. Mon ami Pierre trouvait qu’on faisait bien trop de cas (!) du seul qui occupait alors – au mitan des années 80 – le devant de la scène musicale, Herbert von Karajan. Moins violemment critique que lui, je pensais qu’on devait, sinon réhabiliter, du moins remettre en lumière quatre autres illustres baguettes, contemporaines de Karajan, qui ne méritaient aucunement de rester dans l’ombre du patron des  Berliner Philharmoniker : Rudolf Kempe (1910-1976),  Hans Knappertsbusch  (1888-1965), Otto Klemperer (1885-1973)… et Joseph Keilberth (1908-1968).

De ces cinq chefs (inutile de dire qu’il ne reste rien de ces émissions, qui furent effacées à peine diffusées… et qui manquèrent cruellement lorsque survint la mort de Karajan le 16 juillet 1989 !), le seul qui ait été oublié des rééditions discographiques est Keilberth. Même si je me suis laissé dire que Warner pourrait reprendre les enregistrements parus pour l’essentiel sous l’étiquette Telefunken.

J’ai longtemps délaissé les quelques disques de Keilberth que j’ai dans ma discothèque, à l’exception de son légendaire Freischütz. J’ai eu tort.

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Je redécouvre des Beethoven magnifiquement chantants, mobiles, superbement articulés.

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Richard Strauss s’accorde particulièrement à l’art de Keilberth. Comme une lumière et une sensualité méridionales qui éclairent l’écheveau de la trame orchestrale.

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Même lumière dans Brahms (une intégrale des symphonies à rééditer), bien perceptible dans ce « live » avec la radio bavaroise

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En attendant, on l’espère, de retrouver le legs symphonique de Keilberth chez Warner on retrouvera des bribes, vraiment trop chiches, de l’art de celui qui fut l’âme et le directeur musical de l’orchestre symphonique de Bamberg de 1950 à sa mort.

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Mais c’est en chef d’opéra que Joseph Keilberth est resté le mieux documenté au disque, en particulier avec la réédition spectaculaire de la toute première Tétralogie captée en stéréo… en 1955 à Bayreuthque les spécialistes tiennent pour un must.

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Richard Strauss est aussi très bien servi.

 

J’ai une affection particulière pour ces versions d’Arabella (sublime Lisa della Casa) et de la Femme sans ombre.

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Les trente glorieuses

Les mythes ont la vie longue, surtout s’ils recouvrent une réalité. Les Wiener Philharmoniker – l’Orchestre philharmonique de Vienne – demeurent cet orchestre à la sonorité unique, reconnaissable entre toutes (ce hautbois pincé et nasillard, ces cors éclatants qui rappellent les trompes de chasse, ces cordes fruitées, souples et légères)

Mais la légende est double : ce son inimitable est aussi celui que les ingénieurs de Decca ont capté et restitué pendant plus de trente ans !

Après Deutsche Grammophon – qui n’a jamais vraiment réussi à rendre aussi parfaitement cette image sonore des Viennois – qui avait publié une édition symphonique un peu disparate (même si elle nous permettait d’accéder de nouveau à l’intégrale des symphonies de Mozart réalisée par James Levine)

91LXJlCZw3L._SL1500_c’est DECCA qui propose un coffret noir et or de 65 CD, qui raconte avec beaucoup de pertinence (et pas mal d’inédits ou de raretés en CD) la légende glorieuse d’un orchestre à son apogée et de chefs mythiques, Monteux, Münchinger, Krauss, Krips, Karajan, Knappertsbusch, Böhm, Mehta, Maazel, Abbado, Reiner, Kertesz, Schmidt-Isserstedt, Boskovsky, Kleiber (le père), Walter, Solti, etc…

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Des enregistrements réalisés sur une trentaine d’années (1950-1980), classés par périodes – de Haydn (avec Monteux et Münchinger) à Khatchaturian -, un luxueux livre richement illustré en quatre langues (dont le japonais). Des minutages très généreux et des couplages intelligents. Un beau cadeau de fin d’année !