George et Igor

Un heureux hasard a fait se succéder, à deux jours d’intervalle, les deux formations orchestrales de Radio France, à l’Opéra Berlioz à Montpellier, dans le cadre du Festival Radio France Occitanie Montpellier.

Gershwin pour l’Orchestre National de France, John Adams, Ravel, Stravinski pour l’Orchestre Philharmonique de Radio France. En point de mire, Paris, la France, thème central de l’édition 2018 (Douce France).

Un programme de concert tout Gershwin, c’est la promesse d’une salle comble. On ne s’est jamais vraiment interrogé sur les raisons de cet engouement du public, jamais démenti depuis des lustres. Beaucoup d’organisateurs – j’en ai été – cèdent à la tentation, au prétexte d’une fin de saison, d’une fête populaire, puisque c’est « grand public » et que c’est une musique d’apparence facile, légère.

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Et pourtant Emmanuel Krivine qui achevait, vendredi soir, sa première saison à la tête de l’Orchestre National de France, n’avait pas choisi par hasard les quatre oeuvres de Gershwin – l’Ouverture cubaine, le concerto en fa, Rhapsody in Blue et Un Américain à Paris. 

(Répétition de l’Ouverture cubaine)

Rien n’est plus difficile que de conjuguer précision, cohésion d’ensemble et sentiment de liberté, de swing, dans ce répertoire, même pour une phalange d’excellence comme l’ONF. Challenge largement remporté par Emmanuel Krivine et ses musiciens, en très grande forme, dans un festival de couleurs et de rythmes.

Le concert est à réécouter ici : francemusique.fr

Hier soir, l’Opéra Berlioz était à nouveau en fête, avec le retour d’un équipage qui avait déjà fait des étincelles, lors de l’édition 2014 du Festival : Santtu-Matias Rouvali et l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Une autre manière de célébrer le grand orchestre, après Gershwin : l’envoûtant foxtrott de John Adams The Chairman dances,le concerto pour la main gauche de Ravel,qui a plus d’une parenté avec le concerto en fa de Gershwin, et Le Sacre du Printemps de Stravinsky.

 

37607834_10156504427423194_1386275659143184384_n(Bertrand Chamayou, Santtu-Matias Rouvali et les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Radio France)

Bertrand Chamayou est chez lui au Festival – il y a deux ans il jouait le 5ème concerto de Saint-Saëns avec l’Orchestre National, qu’il a enregistré depuis, un disque à paraître début septembre – et dans Ravel (il donnait en bis une très poétique Pavane pour une infante défunte)

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Alors Le Sacre à la manière Rouvali ? Je manque d’objectivité sans doute, mais j’ai entendu hier soir tout ce que j’aime dans cette partition, les scansions primitives – dommage que les orchestres français n’aient plus (?) de basson français, mais les solides Fagott allemands ! – , les rythmes ancestraux, la fabuleuse organisation des coloris fauves de l’orchestre. Il n’est que de réécouter le concert ici : francemusique.fr.

Et la confirmation que le jeune chef finlandais – 32 ans seulement – est déjà l’une des très grandes baguettes de notre temps. On n’attendra pas quatre ans pour le réinviter à Montpellier…

Les battements de l’amour

Il y a une semaine, j’assistais aux 25èmes VIctoires de la Musique classique (lire Victoires jubilaires). Hier j’ai suivi une partie de la 43ème cérémonie des CésarPas plus dans un cas que dans l’autre, je ne sais comment s’opèrent la sélection des « nommés », puis le vote pour les récompensés, mais j’ai trouvé les deux palmarès également intéressants, et plutôt justes. De belles personnalités ont été distinguées, c’est l’essentiel.

On avait lu partout que le film de Robin Campillo, 120 battements par minute était l’un des grands favoris. Pronostic confirmé.

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Je ne peux que répéter ce que j’écrivais en septembre 2017 :

« C’est une histoire, celle d’Act Up, que ma génération a vécue en direct, tout ici est juste, sobre, magnifiquement filmé, rien n’est de trop, pas de mélo ni de caricature. Les acteurs sont parfaits. Sortant du cinéma de quartier où j’ai vu le film hier soir, je repensais intensément au printemps 1993 – il y a 25 ans ! – ces allers-retours Haute-Savoie Paris pour rendre visite à B. à l’hôpital Rothschild. Le corps ne suivait plus, mais l’esprit était encore vif, malgré le visage et les yeux creusés par l’inexorable maladie : « Tu leur diras bien que je les embrasse, et que je viendrai vous voir bientôt ». Il savait, comme moi, que jamais il ne viendrait plus embrasser son filleul et son frère, mes enfants. Il n’avait pas 40 ans…Combien sont-ils, connus ou inconnus, artistes, musiciens, danseurs, que j’ai eu la chance de rencontrer, fréquenter, pendant des jours heureux et des soirs de fête, qui ne sont plus qu’un long cortège de souvenirs… »

Je suis retourné au cinéma cet après-midi voir un autre film qui parle d’amour, de l’éveil, de la naissance, des battements de l’amour,  Call me by your name du cinéaste italien Luca Guadagnino.

J’avais beaucoup aimé Amoresorti en 2010 à Liège. Très forte et durable impression, renforcée par une bande-son due à John Adams, qui avait toujours refusé jusqu’alors que sa musique soit utilisée au cinéma. Déjà une histoire d’amour contrariée, transgressive.

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Luca Guadagnino réédite l’exploit d’Amore avec Call me by your name. Certains critiques y ont vu un excès de sophistication, d’esthétisme, là où il n’y a que de superbes plans, captant la douceur d’un regard, l’affolement des sentiments, la beauté de l’été italien.

imagesLes deux acteurs principaux, Timothée Chalamet (Elio)– à qui on promet un Oscar – et Armie Hammer (Oliver) jouent tout en pudeur et en finesse. Un très beau film, inspiré du roman éponyme d’André Aciman, qui évite autant la caricature que le manichéisme. Parmi bien des scènes magnifiques, l’une m’a tout particulièrement touché, lorsque, vers la fin du film, le père d’Elio se confie à son fils et lui donne le plus beau des conseils qu’un père puisse donner à son fils… Je sais pourquoi cette séquence m’a bouleversé, c’est un dialogue que je n’ai jamais pu avoir avec le mien (Dernière demeure)

La bande-son de ce dernier film de Guadagnino est particulièrement soignée, elle est due à Gerry Gershman et Robin Urdang. Avec un emprunt à Ravel et son Jardin féérique (Ma Mère l’oye) dans l’un des derniers plans, le jardin de la propriété familiale sous la neige comme un adieu aux bonheurs fugaces de l’été.

Sous les pavés la musique (VI) : l’oreille sur le Gidon

On ne pourra pas accuser Deutsche Grammophon de ne pas avoir anticipé le 70ème anniversaire de Gidon Kremerle violoniste letton né le 27 février 1947 à Riga. Et ce pavé de 22 CD est tout simplement exceptionnel. Il ne s’agit pas, comme certains intitulés pourraient le faire croire, de l’intégrale des enregistrements du violoniste pour la marque jaune, mais de tous les concertos ou oeuvres concertantes qu’il a gravés pour Philips et DGG.

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Et sans vouloir être désagréable, ni établir d’inutiles comparaisons, ce coffret n’a pas grand chose à voir avec les pavés récents de DGG consacrés à Ithzak Perlman ou Pinchas Zukerman. Aucun des illustres confrères de Kremer n’a jamais eu cette inlassable curiosité pour les compositeurs de son temps, et cette passion pour le travail d’interprétation « historiquement informée » des grands classiques. Qui se souvient aujourd’hui du choc provoqué par l’intégrale des concertos pour violon de Mozart enregistrée avec Harnoncourt et des Wiener Philharmoniker sacrément bousculés ?

C’est grâce à Gidon Kremer que j’ai  découvert et aimé des oeuvres phares comme Offertorium de Sofia Goubaidoulinapuis les concertos de John Adams ou Philip Glass, plusieurs pièces de Schnittke et d’improbables compositeurs baltes, qu’il fut souvent le premier à « révéler » en Europe de l’Ouest.

J’ai un très beau souvenir personnel de Gidon Kremer, une tournée de l’Orchestre de la Suisse Romande à l’automne 1987 au Japon. Il partageait avec Martha Argerich le rôle de soliste invité d’Armin Jordan. Jamais plus entendu depuis interprétation plus habitée, incandescente, intense du concerto pour violon de Sibelius. Je me rappelle aussi un long entretien passionnant, enregistré dans un train, que j’avais fait pour la Radio suisse romande et qui a dû être effacé presque aussitôt (comme celui que j’avais réalisé – deux heures de bande magnétique – avec Martha Argerich !). Sibelius n’est pas dans ce coffret jaune, mais je conseille vivement ce formidable témoignage du tout jeune Kremer (23 ans) capté à Moscou avant son départ pour l’Occident.

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On l’a compris, pour moins de 60 €, ce coffret est un indispensable de toute discothèque, l’honneur d’un musicien qui a épousé son siècle et ne s’est jamais reposé sur des lauriers précoces.

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