Je savais en écrivant ce billet le 5 décembre dernier https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/12/05/les-vivants-et-les-morts/ que Jacques Chancel n’allait pas bien. Il ne s’en cachait pas dans son dernier ouvrage, que je viens de refermer. Le voilà parti cette nuit rejoindre tous ceux qui ont fait la légende de la radio et de la télévision…
Merci Jacques pour tout ce que tu as offert à l’adolescent que j’étais, ne ratant aucun Grand Echiquier, découvrant grâce à toi un univers, celui des authentiques musiciens, qui est le mien aujourd’hui, regardant fasciné Karajan et son Philharmonique de Berlin, le tout jeune Tedi Papavrami à peine débarqué de son Albanie natale, les duos improbables de Menuhin avec Ravi Shankar ou Stéphane Grapelli, et tant et tant d’autres…
Merci Jacques pour ces quelques conversations pendant ma période France Musique. à l’époque où tu fondais Mezzo.
Et puis merci pour les milliers de Radioscopie, les grandes heures de la télévision…
Comme tu l’aimais bien, et qu’elle aussi je l’avais découverte dans un Grand Echiquier, Anne-Sophie Mutter pour te dire au revoir :
S’il est un musicien qui est entré dans la légende très tôt dans sa carrière, c’est le pianiste russe Sviatoslav Richter (1915-1997). L’approche du centenaire de sa naissance donne – enfin – à ses éditeurs l’occasion de rééditions aussi bienvenues qu’attendues. En réalité, la discographie de ce géant est aussi complexe, dispersée, que sa manière très singulière de mener ce que, dans son cas, on ne peut pas appeler une carrière.
Le beau film de Monsaingeon l’illustre à merveille :
Il n’a pas toujours été facile pour les éditeurs officiels de restituer la variété et la diversité des enregistrements, souvent de concert, de Richter.
Le label russe Melodia ressort au compte-gouttes certaines raretés – mais qui ont parfois déjà été éditées à l’ouest. Warner et EMI avaient déjà versé leur écot :
On trouve notamment dans ce précieux coffret une version vraiment inattendue – et exceptionnelle – du rare Concerto pour piano de Dvorak avec rien moins que CarlosKleiber (et ses musiciens bavarois) comme partenaires du grand Richter !
Decca regroupe en un fort pavé de 52 CD tout le legs discographique « officiel » réalisé de 1957 aux années 2000 par Sviatoslav Richter pour Philips, Decca et Deutsche Grammophon, coffret évidemment indispensable !
Il y avait déjà des rééditions séparées par label (notamment un gros coffret Philips, l’un des tout premiers qui avait été siglé France Musique en 1995), mais c’est la première fois qu’on a vraiment tout, parfois en double, avec un livret très bien documenté (détails de ce coffret ici : http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2014/12/22/richter-centenaire-8350549.html)
RCA annonce une somme un peu moins importante mais tout aussi essentielle, résultant pour beaucoup de la première tournée que Richter fut autorisé à faire aux Etats-Unis en 1960, et notamment un légendaire 2e concerto de Brahms (avec Leinsdorf) et un 1er de Beethoven (avec Munch)
On ne peut que se réjouir que l’effort de réédition soit à la mesure de cette si grande figure de la musique du XXème siècle. Richter for ever…
Le Choeur de Radio France donnait hier soir les Vêpres de Rachmaninov. Programmation originale en cet avant Noël, qui a eu les faveurs d’un nombreux public très attentif et chaleureux. Et pour moi le rappel de plusieurs souvenirs.
D’abord, en juin 1998 à Saint-Petersbourg – la période des nuits blanches ! – dans le cadre d’un échange entre le Choeur de Radio France et la vénérable Capella academicade l’ancienne capitale des tsars : impossible à l’écoute de dire qui était français, qui était russe, tant le travail commun avait été fructueux.
Deux églises célèbres de Saint-Pétersbourg (ci-dessus, Saint Isaac, ci-dessous Saints Pierre et Paul)
Une autre fois, en novembre 2005, la Salle Philharmonique de Liège avait accueilli l’Académie d’art choral de Moscou pour la même oeuvre. Même ferveur du public.
Comme Tchaikovski avant lui, Rachmaninov s’inspire de la grande liturgie orthodoxe, Ces Vêpres écrites au creux de la première guerre mondiale (1915) sont aussi pour le pianiste virtuose une manière de vivifier l’amour de la mère patrie et de ses traditions séculaires.
Etrangement, cet aspect essentiel de l’oeuvre des deux grands compositeurs russes est mal connu. Cette période de fêtes est sans doute l’occasion d’explorer ces partitions chorales, et de faire des cadeaux intelligents…
De Rachmaninov, à découvrir absolument trois splendeurs chorales, Les Cloches, les trois Chansons russes et Printemps
Enfin quelques courtes séquences filmées, au moment de Pâques, en 2011, dans le plus grand centre monastique de la région de Moscou, Serguiev Possad (ex-Zagorsk)
J’ai déjà raconté le choc, le déclencheur que fut le film de François Reichenbach, sorti en 1970, L’Amour de la vie, dont le héros et le personnage principal est Artur Rubinstein. Ce film m’avait tellement bouleversé que j’étais allé le voir trois fois dans une petite salle de cinéma, adjacente à l’Hôtel de Ville de Poitiers.
Depuis, j’avais en vain cherché à le revoir en VHS ou en DVD, et on m’avait dit que pour des raisons complexes de droits (le réalisateur étant mort en 1993), ce document était introuvable.
Dînant jeudi soir avec Daniele Gatti et Nikolai Znaider, la conversation arriva sur Israël, et les souvenirs que nous avions, les uns et les autres, de la découverte ou du retour dans ce pays. Et j’évoquai certains passages de ce film qui m’avaient tant marqué, ce moment magique où Rubinstein répète le 1er mouvement du 3eme concerto de Beethoven avec le jeune Zubin Mehta et l’orchestre philharmonique d’Israël.
Et voilà que je viens de trouver sur Youtube une copie – pas très bonne – de ce film mythique, et que me reviennent comme des vagues de nostalgie et de bonheur mêlés tous ces souvenirs d’adolescence.
Tout le film est à voir, mais à 1h13′ il y a cette fameuse séquence qui m’a marqué à jamais et fait aimer pour la vie ce concerto de Beethoven : ce moment suspendu, comme seul Beethoven sait les créer, avant l’embrasement final. Et Rubinstein qui demande au chef de le reprendre pour le parfaire….Emotion !
Plus connu sous son nom de musicien, Nikolaus Harnoncourt, né à Berlin le 6 décembre 1929, est et a toujours été un aristocrate de la musique. De ceux qui ont une haute conception de leur art, de leur métier, un comportement exemplaire envers la musique, les compositeurs et le public. Si Harnoncourt a toujours inspiré le respect aux musiciens, aux auditeurs, à la critique, c’est parce qu’il n’a jamais transigé avec une éthique, une exigence, une certaine idée de la Musique.
Je suis loin d’avoir toujours été d’accord avec ses choix, je me suis parfois ennuyé à certains concerts – où le sens du détail, la qualité de l’articulation me semblaient brider l’élan d’une symphonie de Mozart ou de Bruckner, mais j’admire et reviens souvent à sa discographie, même quand elle surprend :
En cette période de fêtes, le choix est faste pour célébrer Harnoncourt. Deux livres d’abord, une réédition en poche d’un classique, parfois ardu, toujours pertinent :
Et cette compilation, qui bénéficie d’une formidable préface de Sylvain Fort (qui a aussi traduit de l’allemand, sans jamais les trahir, les propos de Nikolaus Harnoncourt)
Dans une discographie surabondante, Warner ressort un coffret plutôt inattendu, et pour tout dire passionnant : trois CD de valses de Strauss, dont le concert de Nouvel An 2001, et deux intégrales de La Chauve-Souris et du Baron Tzigane qui, à leur sortie, n’avaient pas eu les faveurs de la critique, parce que finalement on reprochait à Harnoncourt d’aborder ces oeuvres avec trop de sérieux. Il est vrai que ces versions manquent parfois de paillettes, mais elles disent surtout combien Strauss est un grand compositeur, à l’époque respecté par Brahms et Wagner.
Je n’ai pas la culture cinéphilique de beaucoup de mes amis mais j’ai quelques affections de longue date pour des acteurs et des actrices qui n’ont jamais été à la mode et sont donc indémodables. Chez les hommes, Gabin, de Funès, Ventura, Michel Serrault bien sûr et Paul Meurisse, irrésistible.
Vu récemment deux films qui n’ont pas laissé de trace particulière dans l’histoire du cinéma et qui sont pourtant dans une veine si typiquement française. D’abord le moins connu – je ne l’avais jamais vu – des quatre films réalisés par PierreTchernia avec son acteur fétiche Michel Serrault : Bonjour l’angoisse (1988), avec quelques jeunes comparses Pierre Arditi, Jean-Pierre Bacri ou Guy Marchand. Plus encore que dans Le Viagerou La Gueule de l’autre, on a vraiment le sentiment que Tchernia a laissé libre cours à la loufoquerie de son acteur fétiche, au point que les situations et les répliques semblent improvisées. Tout ce que j’aime…
Autre chef-d’oeuvre de kitsch et de dérision : L’assassin connaît la musique, avec l’improbable couple formé par Maria Schell et l’inimitable Paul Meurisse. L’un de ces acteurs, comme Gabin, qui ne cesse jamais d’être lui-même, quelque soit le personnage qu’il incarne. Ici un musicien et compositeur fantasque. Un petit bijou de 1963 signé Pierre Chenal.
« Quant à Milhaud, que je retrouvais au Boeuf sur le Toit, il me fit connaître Arthur Honegger, Germaine Tailleferre, Poulenc, Wiener et Doucet, les incomparables duettistes, dont les pianos – des « crapauds » – vu l’exiguïté du bar, se chevauchaient l’un l’autre; la technique volubile de Doucet venait envelopper de ses arabesques le jeu thématique, syncopé, volontairement accusé de Wiener.
Honegger avait déjà publié ses deux excellentes sonates pour violon et piano, dont je m’empressai d’être l’interprète, Germaine Tailleferre allait dédier à Jacques Thibaud sa charmante et féminine Sonate, qu’ils créèrent ensemble…….
…La Salle Pleyel de cette époque, encore très recherchée, était toujours celle de la rue Rochechouart, où joua Chopin, on l’appelait Les Salons Pleyel, Ysaye et Pugno y donnaient régulièrement leurs séances de sonates, de même que Capet avec son quatuor.
Je choisis ce temple sacré de la musique pour y donner deux récitals à quelques jours d’intervalle. Au programme du premier la 3e partita de Bach intégralement tout comme Enesco qui fut le premier à programmer en concert une Suite de Bach entière, ma deuxième audace fut de donner à Paris en première audition le 23 janvier 1925 dans la version violon avec piano de la rhapsodie Tzigane de Ravel qui venait d’être publiée…
… L’accoutumance à l’écriture violonistique d’Ysaye, de Bartok, Prokofiev et autres contemporains a fait monter le niveau technique considérablement…
Clin d’oeil à Tedi Papavrami, qui vient d’être récompensé d’un Diapason d’Or 2014 pour son enregistrement des six sonates d’Ysaye pour violon seul
Les rééditions spectaculaires auxquelles se livrent toutes les majors du disque classique sont – ou devraient être ! – l’occasion de redécouvrir de grands interprètes à l’abri des clichés qui leur sont attachés.
La collection Eloquence/Australie avait déjà réédité l’essentiel de ces enregistrements, mais ces 31 CD jettent une nouvelle lumière sur l’art d’un musicien passionné par le répertoire classique et romantique allemand – des intégrales prodigieuses des symphonies de Beethoven et de Brahms, les six Symphonies parisiennes de Haydn (ainsi que les symphonies 22 et 90), les 2e et 4e de Sibelius, la 2e de Schumann, l’Italienneet des ouvertures de Mendelssohn, Weber, Schubert, etc. Quelle vitalité, quel sens du rythme juste, quelle vigueur dramatique, quel élan dans ces pages ! Certains critiques – les mêmes qui par ailleurs déplorent l’uniformisation des orchestres – ne manqueront pas de relever l’acidité des cordes, la justesse parfois approximative des bois, là où personnellement j’entends l’identité, l’authenticité d’une formation symphonique qui n’était comparable, et comparée, à aucune autre.
Je préférerai toujours l’identité à l’uniformité, l’esprit à la lettre, un son authentique d’orchestre à une perfection immaculée, Tous les orchestres aujourd’hui jouent beaucoup mieux que l’OSR du temps d’Ansermet, nous délivrent-ils pour autant toujours l’essence de la musique ?
Guère de surprise à attendre dans le coeur de répertoire du chef autrichien – les dernières intégrales, apaisées, parfois crépusculaires, de Beethoven ou Brahms. En revanche, Karajan, une fois de plus, impose des références là où il sort des clichés : une exceptionnelle 4e symphonie de Nielsen, une prodigieuse 10eme symphonie de Chostakovitch (la seconde version après celle de 1967), et ces Mahler entrepris tardivement, une 9èmelive, l’une des plus bouleversantes de toute la discographie.
Moins étrange l’association Harnoncourt – Johann Strauss. On est loin des relectures de Haydn, Mozart ou Beethoven, on est parfois encore un brin trop sérieux, mais bon sang viennois ne saurait mentir, et le vénérable chef autrichien (85 ans dans quelques jours) qui fut un temps violoncelle solo des Wiener Symphoniker considère ce répertoire comme de première importance et le traite comme tel : deux versions de référence de La Chauve-Souris et du Baron Tzigane.
Echapper parfois au flux de l’actualité, replonger dans sa phonothèque, redécouvrir une merveille :
Un violoniste de 33 ans, Christian Ferras, à son apogée, un chef de 30 ans, ZubinMehta, un orchestre de légende, à l’époque « Orchestre National de la RTF », c’était en 1966. Une des plus grandes versions du concerto pour violon de Sibelius.
Pas encore ouvert le livre acheté ce dimanche, qui « se veut moins un commentaire musicologique que l’accompagnement spirituel d’une grande aventure artistique ». Richard Millet se dit fasciné par le compositeur finlandais, qui a cessé d’écrire pendant plus de trente ans avant sa mort en 1957. Fascination que j’ai aussi éprouvée très jeune, depuis deux émissions de La Tribune des critiques de disques du temps de la bande à Panigel, Bourgeois, Goléa : sur le Concerto pour violon (de la m…. selon Goléa), et surtout l’incroyable 7e symphonie, d’un seul tenant. J’avais profité d’un passage aux puces de Saint-Ouen, et d’une véritable caverne d’Ali Baba, où mes modestes moyens me permettaient d’acquérir des coffrets neufs à tout petit prix, pour acheter l’intégrale des symphonies dirigée par Lorin Maazel. C’est resté ma référence.
Emotion de retrouver l’une des dernières interprétations du grand chef, disparu le 13 juillet dernier, ici à New York en 2013.
Et puis, pour qui aime Sibelius, l’ouvrage incontournable de l’ami Vignal
Souvenirs enfin d’un voyage à l’été 2006 en Carélie, ce pays de lacs et de forêts qui fut celui de Sibelius.
Daniele Gatti et l’Orchestre National de France, finale du Boléro de Ravel : IMG_1526
Myung Whun Chung, le Choeur et l’Orchestre Philharmonique de Radio France, finale de la 2e suite de Daphnis et Chloé de Ravel.
L’Arche de Noé de Britten, avec, entre autres, la Maitrise de Radio France, et Sofi Jeannin
Un final d’enfer de la soirée Tribute to Nina Simone au Studio 104 dimanche soir
La foule partout pour tous les concerts et émissions.
Trois jours et trois nuits de fête immense, une réussite artistique, technique, collective, un succès public phénoménal. La Maison de la Radio rouverte, accueillante pour tous les publics.