Les couleurs de Kupka

Le Grand Palais à Paris annonce une « rétrospective exceptionnelle », elle l’est véritablement.

L’exposition consacrée au plus français des Tchèques, František Kupka (1871-1957) est à voir absolument. Aux toiles que les visiteurs du Centre Pompidou connaissent déjà, s’ajoutent nombre de tableaux du Musée national de Prague, et d’autres musées ou collections privées, qui retracent généreusement le parcours d’un artiste qui, dès son arrivée à Paris en 1896, trace un chemin singulier, où la richesse des couleurs domine, même quand il recourt à l’abstraction.

Détails et photos de l’exposition à voir iciKupka à Paris

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La rencontre

On n’est pas tous les jours confronté à une légende. Même si je me laisse difficilement impressionner, j’étais, je dois bien l’avouer, assez excité à l’idée d’accueillir et de rencontrer Valery Gergiev, que j’avais souvent vu diriger, mais jamais approché jusqu’à hier midi.

Le grand chef russe arrivait d’Amsterdam avec toute la troupe multicolore du National Youth Orchestra USA, plus de 120 musiciens américains âgés de 16 à 19 ans, qui sous l’égide d’une fondation du Carnegie Hall de New York, donnent quatre concerts en Europe, Amsterdam, Montpellier, Copenhague et Prague.

La première surprise, contredisant la légende de l’homme pressé, vivant entre deux jets privés, c’était déjà qu’il prenne le même charter – tout comme le soliste Denis Matsuev – que l’orchestre, et que, comme tous les musiciens, il attende tranquillement ses bagages en me rappelant, avec une précision qui n’allait pas manquer de me surprendre plus tard, sa dernière venue à Montpellier et au Corum. Une grande amabilité, quelques appels téléphoniques, mais rien du multi-manager hyperstressé qu’on nous décrit volontiers.

Dans la voiture qui nous emmène vers le centre de Montpellier, il me montre une photo d’une ancienne église protestante devenue salle de concert, dans la ville où il a grandi, Vladikavkaz, la capitale de l’Ossétie du Nord dans le Caucase, m’explique que c’est là qu’il a entendu son premier concert, dirigé pour la première fois, et qu’il apporte sa contribution à la restauration de cette salle, avec l’aide d’un grand architecte et d’un acousticien. Plus tard il me parlera de l’opéra de Vladivostok, auquel le Marinski et lui-même vont prêter main forte.. Quand on sait ce que Gergiev a fait du et pour le Marinski à Saint-Pétersbourg (la rénovation complète du théâtre historique, la construction d’une deuxième salle d’opéra ultra-moderne à l’acoustique idéale, ainsi que d’une salle de concert !), on imagine aisément l’énergie qu’il met à soutenir de nouveaux projets et à entraîner pouvoirs publics et privés à sa suite.

L’avion s’est posé avec une bonne heure et demie de retard, le chef et le soliste n’ont pas déjeuné, et me demandent s’ils peuvent – il est presque 14h30 – encore apprécier la gastronomie montpelliéraine. On finit par trouver une adresse, proche du Corum, qui accepte encore de nous servir, mais c’est presque comme si on demandait l’impossible. Je lisais dans un papier que Montpellier a encore des efforts à faire pour accueillir le touriste, je confirme !13767133_10153805925657602_8416049632345373550_oDenis Matsuev se souvient parfaitement du récital qu’il avait donné à Liège quelques mois avant ses débuts au Carnegie Hall en 2007, et quand je lui demande où il a sa résidence principale, il me répond d’un grand éclat de rire : « L’avion » ! Il ne semble pas se plaindre du rythme effréné de ses concerts (240 par an !!).

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Quant à Valery Gergiev, ce n’est que musique, projets, festivals. Il dévore le programme du Festival de Radio France, me demande des nouvelles de certains solistes, des informations sur de plus jeunes, qu’il ne connaît pas encore, me montre l’incroyable programme de son Festival pétersbourgeois White Nights, qui peut en remontrer aux plus prestigieux festivals occidentaux par la qualité, la richesse et la densité de sa programmation ! Tout l’intéresse, il paraît doté d’une mémoire sans limite. Matsuev me glisse : « Il connaît tout et tout le monde »! Je ne suis pas loin de le croire…

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Le temps passe, la conversation roule, comme si rien n’était planifié sur l’agenda des deux artistes (une répétition et un concert !). Comme nous sommes juste devant le Musée Fabre, que les sets de table évoquent la très belle exposition Bazille qui s’y déroule, Valery Gergiev me demande s’il pourrait y jeter un oeil. Je préviens le directeur du Musée de l’arrivée de ces hôtes illustres, la foule de visiteurs est dense, plusieurs reconnaissent le chef russe, l’applaudissent, le saluent ou lui demandent un autographe.

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Denis Matsuev et Valery Gergiev sont fascinés par Bazille, et s’attardent dans chacune des  salles. C’est à regret que je dois leur rappeler qu’ils ont quelques obligations musicales…

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La répétition commencera effectivement avec quelques minutes de retard, mais quel privilège pour moi d’entendre et de voir Gergiev modeler en quelques simples gestes et précisions les phrasés sensuels du Prélude à l’après-midi d’un faune, d’une bienveillance qui n’exclut pas l’exigence à l’égard de ses tout jeunes formidables musiciens. Tout aussi passionnant le travail sur l’accompagnement du 3ème concerto de Rachmaninov. Je n’ai pas le temps d’entendre la partie consacrée à la rare 4ème symphonie de Prokofiev. Je n’en serai que plus bouleversé au concert.

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Le concert lui-même atteint des sommets. Cet orchestre juvénile sonne comme on aimerait tant que sonnent bien des phalanges aînées. Valery Gergiev est comme régénéré par ce travail avec les jeunes musiciens, il nous offre l’un des plus beaux concerts que j’aie jamais entendus sous sa conduite (je n’écris pas baguette, puisqu’il dirige sans !).

A la fin il me demande de le suivre dans sa loge, il appelle son assistante, lui dit – en russe, mais je comprends tout !- qu’il veut revenir à Montpellier l’année prochaine, qu’on doit absolument organiser cela…Il me le répète quelques minutes plus tard avant de monter dans la voiture qui le ramène. Il a aimé la salle, le public, le programme du Festival. Tiendra-t-il sa promesse ? Je veux le croire. Il arrive que les hommes vaillent mieux que leur légende.

La jeunesse interrompue

Passionnante discussion vendredi soir au dîner offert à l’occasion du vernissage de la grande exposition de l’été à Montpellier Frédéric Bazille, la jeunesse de l’Impressionnisme13501970_10153740623067602_129978165241598949_n(Le Musée Fabre à Montpellier).

Le dîner avait été organisé dans la demeure familiale du peintre, le domaine de Méric, vendu dans les années 1990 à la Ville de Montpellier à l’instigation du maire d’alors, Georges Frêche. J’avais la chance d’avoir à ma table l’une des descendantes de la famille Bazille, une vieille dame aussi charmante que cultivée, ainsi que l’un des commissaires de l’exposition, un jeune conservateur du Musée d’Orsay, Paul Perrin.

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Entre les souvenirs de ma voisine qui me racontait ses années d’enfance et d’adolescence dans cette maison et ce domaine situés sur les hauteurs de Montpellier et les bords du Lez, et les spécialistes qui évoquaient les rapports de Bazille avec ses  contemporains, c’était une fête de l’intelligence ! Nous avons cependant tous buté sur la question de savoir pourquoi un jeune homme qui commençait à être comblé, reconnu, en tout cas aimé de sa famille, décida brusquement de partir pour la guerre et le front de l’Est, où la mort l’attendra à Beaune-la-Rolande le 28 novembre 1870, à quelques jours de son 29ème anniversaire. Le mystère demeure.

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(Réunion de famille, l’un des grands tableaux de Frédéric Bazille, peint précisément sur les terrasses du domaine de Méric, et visible dans le cadre de l’exposition du Musée Fabre).

La jeunesse interrompue c’est évidemment le sujet qui met la Grande-Bretagne en colère après le vote de jeudi dernier. On comprend, on partage la révolte de la très grande majorité des jeunes électeurs anglais qui a aujourd’hui le sentiment que leurs aînés leur ont confisqué leur avenir européen. L’onde de choc du Brexit (Refonder l’Europe) n’a pas encore produit tous ses effets, mais il est désormais certain qu’il n’entraîne pas simplement un divorce entre l’Angleterre et l’Europe, mais de sévères divisions au sein du Royaume-Uni et de ses populations.

La jeunesse abrégée, comme celle de Bazille, c’est aussi plusieurs destins de compositeurs, Mendelssohn, Mozart disparus avant leurs 40 ans,  Schubert à 31 ans, Arriaga à 20, Lekeu à 24, ou Pergolese à 26 ans. C’est son chef-d’oeuvre, son Stabat Mater qu’on se réjouit d’entendre demain soir au Théâtre des Champs-Elysées avec les deux belles voix de Sonya Yoncheva et Karine DeshayesOn en reparlera !