On apprend aujourd’hui la disparition, le 17 février, d’un géant du chant José Van Dam.
L’ami Nicolas Blanmont lui consacre, sur le site de la RTBF, un article extrêmement complet et documenté auquel je ne peux que renvoyer, puisque tout y est dit, de la formation, de la carrière incroyable de José Van Dam et de sa place éminente dans le club très fermé des plus grands chanteurs du XXe siècle.
Le simple examen de ses rôles à l’opéra, sous les baguettes les plus fameuses, le relevé de sa discographie, donnent le vertige. Je me rappelle ces Grands entretiens réalisés par France Musique en 2019 avec le grand baryton belge et, par exemple, ce qu’il disait de sa longue collaboration avec Karajan: « Il était rigoureux, exigeant… C’est le ‘grand’ chef avec lequel j’ai eu le plus de plaisir à chanter. »
Dans ma mémoire, se mêlent des souvenirs – finalement pas si fréquents – de José Van Dam sur scène .Deux, très forts, me reviennent à l’instant d’écrire ces lignes.
Don Carlos au Châtelet
A l’opéra, il y a assez peu de spectacles dont je puisse dire qu’ils approchent la perfection; Ce Don Carlos de 1996 en faisait partie.
Pelléas et Melisande à Genève
« En février 2000, c’est à Genève, au Grand Théâtre (puis au Victoria Hall) que je retrouve Langrée. Il dirige son premier Pelléas, avec une équipe de rêve, une Mélisande de 20 ans, Alexia Cousin, Simon Keenlyside, José van Dam, Patrice Caurier et Moshé Leiser à la manœuvre » (Lire Portrait d’ami).
Jamais un Golaud ne m’a bouleversé à ce point. José Van Dam est pour toujours « mon » Golaud.
Et cette présence si remarquable, ce timbre, cette diction uniques, on les retrouve à leur acmé dans tant d’enregistrements que je vais redécouvrir dans une discothèque proprement vertigineuse !
Bach : Magnificat / Messe en si (Corboz) Erato
Beethoven : Fidelio (Karajan) EMI / Missa solemnis (Karajan) DG
Beethoven : 9e symphonie (Karajan x 2) DG
Berg : Wozzeck (Levine) Met
Berlioz : L’enfance du Christ (Gardiner) Erato
Berlioz : La damnation de Faust (Levine) Munich / (Nagano) EMI
Berlioz : Roméo et Juliette (Ozawa) DG
Bizet : Carmen (Karajan) DG / (Solti) Decca
Bizet : La jolie fille de Perth (Plasson) EMI
Brahms : Un requiem allemand (Karajan) DG-EMI
Bruckner : Te Deum (Karajan) DG
Debussy : Pelleas et Mélisande (Abbado) DG / (Karajan) EMI / (Levine) Met
Debussy : Rodrigue et Chimène (Nagano) EMI
Delibes : Lakmé (Plasson) EMI
Duruflé : Requiem (Corboz) Erato
Enesco : Oedipe (Plasson) EMI
Fauré : Pénélope (Dutoit) EMI
Fauré : Requiem (Plasson) EMI
Gluck : Iphigenie en Aulide (Gardiner) Decca
Gluck : Iphigenie en Tauride (Gardiner) Erato
Gounod : Faust (Plasson) EMI
Gounod : Mireille (Plasson) EMI
Gounod : Mors et vita (Plasson) EMI
Gounod : Roméo et Juliette (Plasson) EMI
Hahn : Ciboulette (Diederich) EMI
Haydn : Die Schöpfung (Karajan) DG
Ibert : Don Quichotte (Nagano) EMI
Magnard : Guercoeur (Plasson) EMI
Mahler : Symphonie n°8 (Bernstein) DG
Martin : Monologues de Jedermann (Nagano) Erato
Massenet : Hérodiade (Plasson) EMI
Massenet : Manon (Pappano (EMI)
Mozart: Cosi fan tutte (Muti) EMI
Mozart : la Flûte enchantée (Karajan) DG / (Levine) Sony / (Marriner) Philips
Mozart : Don Giovanni (Maazel) Sony /
Mozart : Les noces de Figaro (Karajan) DG
Mozart : Requiem (Karajan) DG
Offenbach : Les contes d’Hoffmann (Nagano) EMI/ (Cambreling) EMI
Poulenc / Chansons gaillardes (Collard) EMI
Puccini / Gianni Schicchi (Pappano) EMI
Ravel : Don Quichotte à Dulcinée , Mélodies populaires grecques (Boulez) Sony
Ravel : L’enfant et les sortilèges (Rattle) EMI
Ravel : L’heure espagnole (Maazel) DG
Roussel : Evocations, Padmâvâti (Plasson) EMI
Saint-Saëns : Mélodies (Collard) EMI
Richard Strauss : Die Frau ohne Schatten (Solti) Decca
Richard Strauss : Salomé (Karajan) EMI
Verdi : Aida (Karajan) EMI
Verdi : Don Carlo (Karajan) EMI
Verdi: Don Carlos (Pappano) EMI
Verdi : Falstaff (Solti) Decca
Verdi : Otello (Karajan) EMI
Verdi : Requiem (Karajan) DG / (Solti) RCA
Verdi : Simon Boccanegra (Abbado) DG
Verdi : Un bal masqué (Barbirolli) EMI
Wagner : Le Vaisseau fantôme (Karajan) EMI
Wagner : Les Maîtres Chanteurs (Solti) Decca
Wagner : Parsifal (Karajan) DG
Cette discographie est loin d’être exhaustive !
Il y a quelques années Erato avait publié un magnifique coffret de 10 CD dans la série Autograph
C’est à l’évidence l’un des portraits les plus fidèles de l’art et de la carrière du baryton disparu, avec plusieurs raretés, notamment les magnifiques Monologues de Jedermann de Frank Martin, de larges extraits des deux enregistrements de Salomé auxquels José Van Dam a participé, celui très célèbre de Karajan, et l’autre beaucoup moins de Kent Nagano à l’opéra de Lyon.. dans la version française de l’opéra de Richard Strauss. De la même manière José Van Dam est magnifique dans le Don Carlo (Karajan) comme dans le Don Carlos de Verdi (Pappano). Un joli bouquet de mélodies de Saint-Saëns, Ravel, Poulenc, Ropartz et Berlioz (Les nuits d’été notamment avec Jean-Philippe Collard)
J »évoquerai certainement sur mes prochaines brèves de blog les hommages qui viendront en nombre saluer José Van Dam.
Ce récital, lundi soir, dans le délicieux cocon du théâtre de l’Athénée à Paris, était en soi une performance. La chanteuse britannique préférée des Français – 73 ans le 9 mai prochain – a allègrement dépassé l’âge – 70 ans – auquel on avait entendu jadis Victoria de Los Angeles ou Carlo Bergonzi. Il y avait, sans doute, dans le nombreux public de l’Athénée, quelques craintes de ne pas retrouver la Felicity Lottqu’on aime, qu’on admire depuis si longtemps.
« Bien sûr, on mentirait en prétendant que la voix est encore telle qu’au premier jour, mais la musicalité de l’artiste est intacte, ses aigus pianissimo laissent rêveurs, et l’interprète est comme toujours souveraine. Preuve en est ce troisième des Quatre Derniers Lieder, qui mobilise toutes les ressources de la soprano, et pour lequel son accompagnateur Sebastian Wybrew déploie lui aussi tout son art même si les qualités de la réduction pour piano n’ont que peu en commun avec les sortilèges de la version pour orchestre. « We really know our worth, the sun and I », déclare Yum-Yum dans l’air du Mikadoqui ouvre le programme, mais si « Flott » connaît sa valeur autant que le soleil, elle n’en joue pas moins les modestes avec une coquetterie délectable, déclarant qu’elle n’est plus très sûre des paroles, qu’elle ne sait plus ce qu’elle doit chanter ensuite, ou annonçant qu’elle a décidé de nous proposer tout ce qu’elle donne habituellement en bis, ce qui nous dispensera de devoir l’applaudir à la fin.
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Transfiguré par l’élégance de l’interprète, « Parlez-moi d’amour » semble appartenir à l’univers de la mélodie française de salon, et sert de seuil au-delà duquel le programme entre dans la coquinerie, dès l’irrésistible extrait de Passionnément, qui figurait dans le disque Felicity Lott s’amuse, comme plusieurs autres airs chantés ce soir. « Dis-moi, Vénus » est un très grand moment : si elle n’a jamais eu exactement la voix du rôle, même il y a quinze ans, Felicity Lott en a totalement l’esprit, et nous fait rire comme si nous n’avions jamais entendu le texte de Meilhac et Halévy. Après tant de grivoiseries gauloises, petit détour par le monde anglo-saxon qui n’est pas en reste : la France découvrira-t-elle un jour Noel Coward, sorte de réponse britannique à Sacha Guitry, mais qui composait en outre la musique de ses propres chansons ? Même pour les auditeurs non-anglophones qui n’auront pas saisi l’entrelacs de jeux de mot dont le texte est truffé – le concert n’est pas surtitré –, le jeu de citations de Funiculi, funicula dans « A Bar on the Piccola Marina » suffirait à éveiller l’attention. « Les Chemins de l’amour » rendent hommage à Yvonne Printemps, mais certaines intonations font aussi songer à Mireille, et l’on ne saurait trouver meilleur modèle pour la diction du français et l’espièglerie du ton » (Laurent Bury, Forumopera, 25 février 2020)
Comme l’écrit Laurent Bury, Dame Felicity commence prudemment, à mi-voix presque, mais on oublie vite que l’organe n’a plus la puissance d’hier, tant la technique supérieurement intelligente permet à la chanteuse de restituer la pureté d’un timbre que les années n’ont pas altéré, des aigus immatériels, sans parler du caractère spécifique de chaque pièce.
The Sun Whose Rays Are All Ablaze de The Mikado (Gilbert et Sullivan)
La Flûte enchantée de Shéhérazade (Maurice Ravel)
Chanson de Vilja de La Veuve joyeuse, (Franz Lehár)
Rêverie (Reynaldo Hahn)
Si mes vers avaient des ailes (Reynaldo Hahn)
Beim Schlafengehen de Vier letzte Lieder, op. 150 (Richard Strauss)
Le Roi s’en va-t-en chasse des Folk Songs (Benjamin Britten)
Fancie (Benjamin Britten)
Fancy (Francis Poulenc)
Parlez-moi d’amour (Jean Lenoir)
L’amour est un oiseau rebelle de Passionnément (André Messager)
Ça fait peur aux oiseaux de Bredouille (Paul Bernard)
Les Chemins de l’amour de Léocadia (Francis Poulenc)
Invocation à Vénus de La Belle Hélène (Jacques Offenbach)
Tu n’es pas beau de La Périchole (Jacques Offenbach)
Ah ! Quel dîner de La Périchole (Jacques Offenbach)
Yes ! de Yes ! (Maurice Yvain)
A Bar On The Piccola Marina (Noel Coward)
L’émotion est à son comble lorsque, au bout d’une heure et demie, Felicity Lott prend congé de nous (et de la scène parisienne ?) par cet air tiré de Belle Lurette d’Offenbach
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La félicité faite musique
Je connais personnellement Felicity Lott depuis 1988. Producteur à la Radio suisse romande, j’étais chargé, entre autres, d’organiser et de programmer certains concerts de l’Orchestre de la Suisse romande, notamment ceux qui se tenaient dans la partie francophone de la Suisse. C’est ainsi que Felicity Lott chanta pour la première fois avec l’OSR et son chef Armin Jordan à Bienne (dans le canton de Berne) les Illuminations de Britten.
Je fus l’acteur et le témoin de cette première rencontre entre la chanteuse britannique et le chef suisse, à laquelle allaient en succéder bien d’autres. Imaginez la grande dame, d’une élégance toute british et le chef qui n’aimait rien tant que raconter des histoires destinées à choquer le bourgeois, un dîner d’après concert dans un obscur bistrot biennois ! Ces deux-là eurent un coup de foudre réciproque.
Les agendas du chef et de la diva ne permirent pas de rééditer la rencontre à Genève avant janvier 1994.
J’avais quitté la radio suisse pour France Musique à l’été 1993, mais pour rien au monde je n’aurais manqué ce concert du Nouvel an en janvier 1994 que j’avais mitonné dans les moindres détails avec Armin et Felicity.
Ce 10 janvier 1994, un mauvais rhume aurait contraint n’importe quelle autre chanteuse à annuler. Felicity Lott nous demanda seulement de prévenir le public du Victoria Hall et de solliciter son indulgence.
Précautions inutiles, tellement inutiles que tout le concert fut enregistré en même temps qu’il était diffusé à la radio et qu’il donna ce disque, l’un des plus idiomatiques jamais consacrés à ce répertoire dit « léger » tant de la part du chef que de la cantatrice.
Entre temps les deux s’étaient retrouvés au Châtelet à Paris pour une série de représentations du Chevalier à la rose en septembre 1993. Comme elle le rappelait lundi soir, Felicity Lott a été « la » Maréchale de la fin du siècle dernier. Elle a cité les grands chefs avec qui elle l’avait chantée, Carlos Kleiber en particulier, elle a oublié Armin Jordan, mais on ne lui en voudra pas !
D’ailleurs, pour les 65 ans du chef suisse en 1997, ses amis genevois lui avaient préparé une surprise, dont je fus le complice actif. Contact avait été pris avec…Felicity Lott et Christian Zacharias, deux artistes avec qui Jordan avait commencé à travailler à la même époque, et qu’il aimait tout particulièrement. On me demanda si je pouvais organiser, dans le plus secret, les répétitions entre le pianiste et la chanteuse.. dans un studio de la maison de la radio à Paris.
Le soir du concert venu, Armin Jordan ne se doutant de rien fut interrompu par des problèmes d’éclairage du Victoria Hall! Lorsque surgissant de la pénombre, on entendit d’abord quelques notes de piano puis une voix, reconnaissable entre toutes…
La diva du siècle
Les années 2000 vont être fastes pour Dame Felicity. J’ai déjà raconté tout cela dans cet article du 30 octobre 2014 : Voisine
« Au début de l’année 2000, récemment nommé à la direction de l’Orchestre Philharmonique de Liège, je m’étais rendu à Genève pour un double événement : un Pelléas et Mélisande au Grand Théâtre (lire Un noir Pelléas illumine Genève), réunissant un plateau de rêve, la toute jeune et déjà fabuleuse Alexia Cousin, Simon Kennlyside, José Van Dam et à la baguette mon futur directeur musical, Louis Langrée, et le lendemain au Victoria Hall La Voix humaine de Poulenc avec Dame Felicity et Armin Jordan. À peine arrivé à Genève, je reçois un message très alarmant, Armin Jordan est au plus mal, je fonce à l’hôpital, on ne me laisse passer que parce que j’affirme que je suis de sa famille et j’accède à une salle de soins intensifs, ou plutôt palliatifs, où je découvre mon cher Armin tubé de partout, mais d’excellente humeur et absolument pas mourant. Certes il n’est pas en état de diriger le lendemain… et c’est Louis Langrée qui fera le concert. Felicity Lott est à son acmé dans ce monologue un peu daté de Cocteau et Poulenc.
Elle a aimé travailler avec Langrée. Je pense déjà au programme qui devrait ouvrir le mandat de Louis Langrée à Liège et Bruxelles en septembre 2001 : le Poème de l’amour et de la mer de Chausson et Shéhérazade de Ravel. Felicity est libre et enthousiaste. Quelques jours plus tard, son agent m’appelle, très ennuyé : Deutsche Grammophon a prévu un enregistrement du Rosenkavalier à Dresdeavec Giuseppe Sinopoli à la même période, Felicity ne peut pas refuser pareille proposition, elle qui a été une Maréchale inoubliable sur toutes les grandes scènes du monde. Finalement l’enregistrement ne se fera jamais, Sinopoli meurt d’une crise cardiaque le 20 avril 2001. Mais trop tard pour reprogrammer la chanteuse à Liège en septembre. On ouvrira donc la première saison Langrée/Liège avec… Alexia Cousin, et Felicity Lott nous récompensera de deux soirées mémorables de Nouvel An en janvier 2002. Avec tout ce répertoire dans lequel la plus française des cantatrices britanniques a triomphé notamment sur la scène du Châtelet avec Offenbach.
Nous nous rappelions l’autre soir cette semaine de l’hiver 2002 à Liège. Et une équipée baroque dans les rues commerçantes de la Cité ardente : Dame Felicitydevait être reçue à son retour à Londres par l’Ambassadeur de France dans la capitale britannique pour être décorée de la Légion d’Honneur, et il lui fallait une tenue en rapport avec la solennité de la circonstance ! Nous finîmes par trouver une belle boutique de la rue du Pot d’Or, où l’apparition de la chanteuse ne passa pas inaperçue. Après bien des essayages et des hésitations, Felicity choisit plusieurs ensembles griffés de couturiers français… »
J’ajoute que, pour ce programme de Nouvel an, Felicity Lott avait accepté de chanter l’air de Louise de Charpentier, Depuis le jour – l’un des plus érotiques de la littérature lyrique française. Elle m’avouera après coup n’y avoir jamais retouché depuis les représentations de La Monnaie vingt ans auparavant. Et pourtant quelle fraîcheur, quelle sensualité dans la voix et l’expression !
L’ovation que le public de l’Athénée lui a réservé lundi soir disait bien l’affection, l’admiration qu’on porte à une belle personne, à une musicienne exceptionnelle, à quelqu’un qui fait partie de notre famille de coeur.