Beethoven à l’américaine, Haydn à l’anglaise

C’est le printemps et les coffrets pleuvent comme les averses d’avril !

Haydn à Londres

Voici des disques que tout bon Haydnien thésaurisait, au fil de parutions aléatoires, sans imaginer qu’un jour – et ce jour est arrivé ! – paraîtrait un coffret de 18 CD, dont plusieurs inédits !

Au début des années 80, le violoniste et chef anglais Derek Solomons, impressionné par la première intégrale des symphonies de Haydn entreprise par Antal Dorati avec le Philharmonia Hungarica durant les années 70, se dit qu’il revisiterait bien ce corpus gigantesque, ou tout au moins une partie substantielle, à la lumière des éléments d’interprétation « historiquement informés » qui investissent la capitale anglaise, comme d’autres à Vienne (Harnoncourt) ou Amsterdam (Leonhardt).

Il réunit un orchestre de chambre qu’il nomme « L’estro armonico » en référence à la la série éponyme de concertos pour violon de Vivaldi. La liste des musiciens qu’il réunit donne le vertige : ce sont tous les grands noms qui brilleront au firmament de la musique baroque dans les décennies suivantes : Catherine MacIntosh, Elisabeth Wallfisch, Monica Huggett, Pavlo Beznoziuk, Roy Goodman (qui lui-même gravera une bonne cinquantaine de symphonies de Haydn !), Elisabeth Wilcock, dans les vents Stephen Preston, Liza Beznosiuk, Paul Goodwin, Alastrair Mitchell, Anthony Halstead, Timothy Brown, Michael Laird, etc. Excusez du peu !

L’ensemble décide d’abord d’enregistrer, en 1980, ce que les spécialistes appellent les Morzin Symphonies – j’invite fortement à lire l’excellent article (Symphonies pour le comte Morzin) ô combien documenté, paru sur le blog Passée des arts, naguère tenu par Jean-Christophe Pucek, qui officie aujourd’hui dans le magazine Diapason. Solomons et L’estro armonico complètent en 1986 cette première publication.Puis ils vont se consacrer au corpus central des symphonies de Haydn, qu’on regroupe par commodité sous l’étiquette de « Sturm und Drang« , même si toutes ne ressortissent pas exactement à ce mouvement littéraire et musical si important au XVIIIe siècle. Mais elles datent toutes de la période particulièrement féconde que Haydn passa au service du prince Esterhazy.

L’ensemble a bénéficié d’une remastérisation bienvenue. C’est un coffret indispensable. On conseille vivement de l’acquérir sur Amazon.it où il est proposé à 50 € au lieu des 70 et plus affichés sur les sites français !

Juste pour le plaisir, le finale d’une de mes symphonies préférées, la 39e en sol mineur – oui il y a bien une parenté évidente avec une autre « sol mineur » la 25e de Mozart !

Beethoven à Pittsburgh

Deutsche Grammophon a regroupé en un seul coffret de 17 CD les enregistrements réalisés dans les années 60 pour le label Command par William Steinberg et l’orchestre symphonique de Pittsburgh. Je renvoie à l’article très complet que j’avais consacré à une intégrale des symphonies de Beethoven, longtemps méconnue, car pas distribuée en Europe (Beethoven 250 : William Steinberg), qui est intégrée à ce coffret comme les 4 symphonies de Brahms déjà rééditées.

… et à Washington

Plus inattendue, une autre intégrale des symphonies de Beethoven enregistrée « live » ces deux dernières années par un chef qu’on ne connaissait pas dans ce répertoire et qu’on a toujours beaucoup aimé au concert- la dernière fois c’était avec l’Orchestre de Paris en février 2018 (Le tonnerre et les cloches) – l’Italien Gianandrea Noseda.

Je viens de recevoir ce coffret, et j’ai commencé d’en écouter des extraits. Le bel orchestre « national » de Washington, jadis dirigé par Antal Dorati, Rostropovitch, Leonard Slatkin ou Ivan Fischer, est depuis 2017 sous la houlette du chef milanais, et on comprend que Noseda ait souhaité marquer son mandat de ce corpus symphonique essentiel.

C’est d’ailleurs, à ma connaissance, la première fois que l’orchestre de la capitale fédérale des Etats-Unis livre une intégrale des symphonies de Beethoven.

Copieuses ouvertures

Si je devais décrire d’un mot ma semaine musicale, je dirais « plantureuse ». Ou comme si les menus s’étaient révélés trop copieux. Mais on ne va pas se plaindre que les mariées aient été trop belles, tant à Paris qu’à Strasbourg, pour l’ouverture de saison des deux phalanges éponymes.

La marque Mäkelä

Je l’écrivais déjà il y a un an (Ouverture de saison) exactement – nous venions d’apprendre le décès d’Elizabeth II – Klaus Mäkelä ne s’était privé d’aucune audace dans la confection de son programme de rentrée avec l’Orchestre de Paris. Ce 6 septembre (concert redonné le 7), notre chef finlandais préféré a récidivé avec un programme construit autour des années 1910. Il fallait y penser, mais on n’a pas le souvenir d’avoir jamais entendu dans la même soirée trois Russes, dans des oeuvres toutes contemporaines : Petrouchka de Stravinsky (1911), le 1er concerto pour piano de Prokofiev (1911/12) et Les Cloches de Rachmaninov (1912/13). On n’imagine pas esthétiques plus contrastées, et le seul fait d’unir ces trois oeuvres dans un même programme est à mettre au crédit de l’Orchestre de Paris et de son chef.

Je me demande si j’ai les mêmes oreilles que certains critiques. Pour tout dire autant le titre que le contenu du papier de DiapasonLa Russie tonitruante de Klaus Mäkelä – me paraissent hors de propos, sauf à se méprendre sur le sens du mot « tonitruant » ni sur les oeuvres elles-mêmes (en effet, Petrouchka c’est un « univers résolument percutant d’où jaillissent quelques touches colorées » (sic)).

Certains auraient pu trouver la lecture du ballet de Stravinsky très classique, alors que Mäkelä ne fait que respecter une partition dont il est facile d’exagérer les aspects anecdotiques. Et on aime ce « classicisme » là. L’Orchestre de Paris a un pianiste de marque au milieu de lui : Bertrand Chamayou, qui va donner ensuite un époustouflant 1er concerto de Prokofiev. Je ne me rappelle pas avoir entendu pareille aisance souveraine dans ce condensé de virtuosité fanatique et d’audaces techniques – le pianiste toulousain m’avouera à l’issue du concert qu’il n’avait plus joué l’oeuvre depuis 25 ans et un concert à Kharkiv ! Bluffant… comme ses bis (un arrangement de Balakirev de l’Alouette de Glinka, et « A la manière de Borodine » de Ravel). Je cherche en vain la « tonitruance » de cette première partie…

Quant aux Cloches de Rachmaninov, le programme de salle rappelait que l’oeuvre était entrée au répertoire de l’Orchestre de Paris… en 2018 ! On y était – Le tonnerre et les cloches – et c’était alors Gianandrea Noseda qui dirigeait et Lionel Sow qui avait préparé le choeur. C’est une oeuvre que j’aime – lire Les cloches de Pâques -, dont Klaus Mäkelä a donné une vision peut-être trop univoque, en en gommant les aspects les plus sombres. Mais on saura toujours gré au jeune chef de nous avoir offert un programme aussi copieux et original. Preuve – on y reviendra bientôt – qu’il faut toujours privilégier l’audace pour plaire au grand public !

Wagner sans paroles à Strasbourg

Jeudi soir j’étais à Strasbourg pour un autre concert d’ouverture, celui de l’orchestre philharmonique de Strasbourg et de son chef ouzbek Aziz Shokhakimov. Lire ma critique sur Bachtrack: L’audacieux pari d’Aziz Shokhakimov..Un programme là encore très copieux (trop ?) avec en plat de résistance la compilation symphonique du Ring de Wagner réalisée par Lorin Maazel en 1987 et enregistrée avec l’Orchestre philharmonique de Berlin.

Deux opéras, deux orchestres

On peut difficilement imaginer soirées plus contrastées, et chez l’auteur de ce blog situations parfois schizophréniques. Celle où le critique musical est en activité, celle où l’auditeur jouit pleinement du moment sans l’angoisse du papier à écrire.

Un couple mal assorti

J’aime les soirs de première, non par snobisme (les mondanités, ça n’a jamais été mon truc !), mais parce que l’effervescence est partout perceptible, côté public comme côté interprètes et organisation. Lorsque je prends mes places vendredi soir au guichet du théâtre des Champs-Elysées, après en avoir salué l’actuel et le futur directeurs, J.Ph. me laisse deviner un spectacle qui décoiffe. Il faut dire que Le Rossignol de Stravinsky et Les Mamelles de Tiresias de Poulenc dans une même soirée, mis en scène par Olivier Py, ça promet.

Résultat mitigé ! A lire sur Bachtrack : Le Rossignol et Les Mamelles de Tiresias un couple mal assorti. Avis partagés par mes « collègues » de Forumopera, du Figaro ou du Monde

Un spectacle à voir… pour les Mamelles !

San Francisco à Paris

Samedi soir, programme généreux pour le troisième des concerts du San Francisco Symphony en résidence à la Philharmonie. Esa-Pekka Salonen sur le podium, Yuja Wang au piano !

(Yuja Wang, Esa-Pekka Salonen, le San Fransisco Symphony dans un extrait du finale du 3ème concerto de Rachmaninov)

La pièce d’ouverture est due à une jeune compositrice californienne, Gabriella Smith. Une musique vraiment descriptive, qu’elle situe à 40 kilomètres au nord de San Francisco sur le majestueux cap de Point Reyes. Adolescente, Gabriella Smith y a participé à un projet de recherche sur les chants d’oiseau. Et c’est là contemplant l’océan, bercée par les bruits environnants, que lui vient l’idée de Tumblebird Contrails. Tous les instruments de l’orchestre sont sollicités pour reproduire la houle, le ressac, le sable qui crisse sur la grève. C’est mieux qu’un exercice de style, l’affirmation d’une authentique maîtrise du grand orchestre.

Que dire, ensuite, qui n’ait déjà dit sur Yuja Wang, sa technique superlative, son approche aussi virtuose que poétique de l’immense 3ème concerto de Rachmaninov (cf. l’extrait ci-dessus) ! En bis, la sublime transcription par Liszt de « Marguerite au rouet » de Schubert presque murmurée, dans un souffle.

Puis devant l’insistance du public, un « encore » qui était si familier à Nelson Freire, les Ombres heureuses de l’Orphée et Eurydice de Gluck arrangées par Sgambati

En seconde partie, le Concerto pour orchestre de Bartok, où les Californiens et leur chef n’ont pas de mal à briller de tous leurs feux. Mais ce n’est décidément pas l’oeuvre qu’on préfère de Bartok.

Les beaux dimanches du National

Je me rappelle encore l’énergie qu’il avait fallu développer, après l’inauguration de l’auditorium de Radio France en novembre 2014, pour installer l’idée que la musique et les formations musicales de la Maison ronde devaient être proposées au public le week-end. J’avais lancé le principe de concerts symphoniques le dimanche après midi, me heurtant d’emblée à l’incrédulité voire à l’hostilité générale, à l’exception, je dois le dire, du PDG Mathieu Gallet qui souhaitait une Maison de la Radio en format VSD !

J’ai eu évidemment beaucoup de plaisir à constater ce dimanche après-midi qu’un public jeune et familial avait pris place dans l’Auditorium. Pour un concert en tous points admirable. Comme je l’ai écrit pour Bachtrack : Gianandrea Noseda, Joshua Bell et le National au meilleur de leur forme.`

Le tonnerre et les cloches

La décision du CSA, annoncée mercredi après-midi, de retirer à Mathieu Gallet son mandat de président-directeur général de Radio France, a fait l’effet d’un coup de tonnerre d’abord au sein de la Maison ronde et suscité toutes sortes de réactions.

Je ne commenterai ni la décision… ni les commentaires ! Comme souvent (toujours ?) ce sont ceux qui en savent le moins qui en parlent le plus, à tort et à travers. Oubliant la seule préoccupation qui doit guider la réflexion, la situation et l’avenir de Radio France – qui a atteint des audiences record pour l’ensemble de ses chaînes dans la dernière vague Médiamétrie – au moment où s’engage au Parlement le débat sur l’organisation de l’audiovisuel public.

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En raison d’un déplacement annulé en dernière minute, j’ai pu assister à un concert que j’avais repéré pour son programme particulièrement original, celui que donnait l’Orchestre de Paris sous la baguette d’un chef que j’admire depuis longtemps, Gianandrea Noseda : Casella, Debussy, Rachmaninov.

Alfredo Casella d’abord, contemporain de Respighi, jamais joué en France – c’était une première pour l’Orchestre de Paris ! – artisan d’un véritable renouveau de la musique symphonique italienne. Noseda en donnait des fragments symphoniques de l’opéra La donna serpente, une musique agreste, colorée, voire tonitruante.

81fvl5n8OzL._SL1200_(Gianandrea Noseda a,semble-t-il, entrepris une intégrale de la musique symphonique de Casella chez Chandos. Salutaire entreprise !)

Suivait le triptyque des Images de DebussyFormidable mise en place orchestrale, beauté des interventions solistes, mais, comment dire, une rectitude un peu excessive dans la conduite du discours, et un défaut de sensualité, de souplesse, voire de langueur notamment dans Iberia. Mais rien qui nous gâche le plaisir d’entendre cette oeuvre.

À vrai dire, on était surtout venu pour entendre – pour la première fois au concert ! – une splendide partition qui reste rarissime dans les salles occidentales, on se demande bien pourquoi ! : Les Cloches de Rachmaninov

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Une vaste fresque chorale où Rachmaninov exalte le souvenir de ses aînés, Borodine, Moussorgski, Rimski-Korsakov, une oeuvre dont il restera proche et fier toute sa vie, puisqu’il la dirigera encore, pour son dernier concert, en 1941 aux Etats-Unis.

Formidable interprétation du choeur de l’Orchestre de Paris, préparé par Lionel Sow, trois solistes excellents, Noseda tout à son aise dans ce répertoire où il excelle.

Pour la discographie de l’oeuvre, lire : Les cloches de Pâques.

A propos de l’Orchestre de Paris, et puisque j’évoquais le coup de tonnerre qui a secoué Radio France, une autre information a fait le même effet : Daniel Harding annonçait mardi qu’il ne renouvellerait pas son mandat de directeur musical au-delà de son premier contrat de 3 ans… Dommage pour la phalange parisienne, mais je n’ai pas été vraiment surpris.

10888478_10152642801682602_3062679517640005113_n(Dîner en janvier 2015 avec Daniel Harding et Barbara Hannigan)