Les beaux jours

Je ne vis pas dans le passé, ni la nostalgie d’un temps que le souvenir embellirait. Mais j’aime parfois à me remémorer les jours heureux, pour y retrouver des permanences qui inspirent l’aujourd’hui et le demain, vérifier que le chemin parcouru n’était pas si mal choisi, que les idéaux d’hier ont tracé leur sillon.

Il y a neuf ans, nous avions célébré les 50 ans d’une phalange à laquelle j’ai consacré quinze années de passion professionnelle, l’Orchestre philharmonique royal de LiègeJe classais ces jours-ci des partitions que je n’avais pas encore eu le temps de ranger depuis mon déménagement de la Cité ardente il y a cinq ans.

J’ai retrouvé l’une d’elles avec une émotion particulière : la Symphonie en trois mouvements que nous avions commandée à Pierre Bartholomée, qu’il allait créer le décembre 2010 à la tête de l’orchestre dont il avait été le directeur musical de 1977 à 1999, et qu’il a eu la délicate attention de me dédicacer. 

J’ai voulu retrouver la trace de ce moment particulier de l’histoire de la phalange belge. L’excellent film réalisé par Laurent Stine – L’accord parfait – est disponible en quatre parties. C’est l’occasion d’y revivre nombre de moments forts – Pierre Bartholomée de retour devant « son » orchestre.

Louis Langrée, Pascal Rophé, tant de visages familiers de musiciens…

et dans ce deuxième « épisode », outre Pierre Bartholomée, un autre personnage considérable, le compositeur Philippe Boesmans, qui évoque le concerto pour violon qu’il écrivit en 1980 pour Richard Piéta et l’orchestre de Liège

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ainsi que le Capriccio pour deux pianos, une commande de l’OPRL, qu’il terminait d’écrire pour les soeurs Labèque. Les trois oeuvres concertantes que Philippe Boesmans a écrites pour l’OPRL ont été enregistrées tout récemment, un disque salué par la critique unanime à sa sortie.

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Au hasard de ce documentaire, répondant à des questions sur l’orchestre, son répertoire, la musique contemporaine, le public, l’accès à la musique classique, j’exprimais un point de vue, des convictions, je relatais une expérience, qui n’ont, je le crois, rien perdu de leur force ni de leur actualité.

 

Liège à l’unanimité

Ce soir, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, le jeune chef hongrois Gergely Madaras inaugure son mandat de directeur de musical de l’Orchestre philharmonique royal de Liège. Ce vendredi, il reprend le même programme à Liège, devant le public de la Salle Philharmonique de Liège, dont je ferai partie.

Il y a très exactement vingt ans, le 25 septembre 1999, allait commencer pour moi une longue et belle page de ma vie professionnelle. À Liège.

J’ai raconté ici la fin de mon aventure à France Musique  (La séparation). Dans son numéro de l’été 1999, Diapason avait publié une annonce, que je n’avais pas vue immédiatement : « L’Orchestre philharmonique de Liège recrute son Directeur général« .

J’avais écrit, proposé ma candidature. On m’en avait accusé réception, mais j’avais dû appeler au téléphone Robert Wangerméeun personnage important de la vie musicale belge disparu il y a deux mois à l’âge respectable de 99 ans, qui était alors « administrateur délégué » de la phalange liégeoise et grand ordonnateur d’un processus de recrutement qu’il avait initié. Il m’avait rassuré et assuré qu’il ne s’agissait pas d’un concours bidon, que je serais convoqué à un entretien.

Les cinq candidats sélectionnés parmi près de 80 postulants furent bien convoqués à se présenter devant un jury le 25 septembre 1999.

J’avais repéré que, la veille, l’OPL donnait son concert d’ouverture de saison à la basilique Saint-Martin de Liège (lire Le Russe de l’orchestre). Patrick Davin dirigeait le concerto pour violon de Beethoven (avec Frank Peter Zimmermann) et la symphonie de Chausson.

J’eus la surprise d’y retrouver un homonyme, ancien collègue de Radio France, mais à l’entracte du concert, plusieurs personnes m’abordèrent, se présentant l’un comme directeur de l’opéra – devenu mon excellent ami Jean-Louis Grinda – l’autre comme « directeur » de l’orchestre (j’apprendrais vite pourquoi il se prévalait de ce titre), et d’autres encore venus me saluer, alors que je ne connaissais personne. Manifestement « on » voulait voir de près ce candidat français prêt à quitter Paris pour Liège !!

img_3325(Avec Séverine Meers, l’attachée de presse, Christian Arming, directeur musical de 2011 à 2019)

Le lendemain, c’était un samedi, il faisait beau, le centre-ville de Liège qui ressemblait à un gigantesque chantier, avait retrouvé un aspect plus avenant que la veille. J’étais convoqué à 11 h dans les locaux administratifs de l’Opéra, à l’arrière du bâtiment. Une jeune femme vint me prévenir que le jury avait pris du retard. Je patientai jusqu’à midi dans une salle d’attente glauque et sombre. Je serais le dernier candidat, puisque l’un des cinq retenus, un Anglais, s’était désisté au dernier moment.

Je fus donc introduit dans une salle heureusement plus claire, inondée de soleil, face à une bonne vingtaine de personnes, un jury très élargi dont on ne m’avait pas communiqué la composition. Je fus soumis à un feu roulant de questions, de manière très organisée, sur tous les aspects qui s’attachent à la fonction de directeur général : projet artistique, compétences administratives et financières, relations sociales, etc. On essaya, c’est normal, de me déstabiliser ou, cela revient au même, de tester ma résistance. Une première question allait de soi : qu’avais-je pensé du concert de la veille, de l’orchestre, du programme, etc. ?

Puis, plus avant dans l’interrogatoire, un personnage me lança : « Nous avons pris des renseignements sur vous (ambiance !), vous avez la réputation d’avoir mauvais caractère ! » Ma réponse fusa : « Si avoir du caractère, c’est avoir mauvais caractère… alors je confirme que j’ai mauvais caractère ». Je mis les rieurs de mon côté, et lorsque d’autres questions me furent posées quant à ma vision de la hiérarchie dans l’orchestre, des rapports direction-syndicats et salariés, je fis plus d’une fois remarquer, visant mon interrogateur, que mon « mauvais caractère » pourrait être un atout !

J’entendis alors une dame* à ma gauche me demander pourquoi je voulais quitter Paris, la Ville Lumière, pour venir m’enterrer dans ce « trou » qu’était Liège selon elle. Je lui répondis avec un grand sourire que je n’avais pas la même conception qu’elle d’un « trou » et fis à nouveau rire le jury. L’entretien, nourri, dense, s’acheva après une heure par la formule rituelle : « Vous aurez de nos nouvelles sous huit jours » !

Je voulais profiter de ce court week-end pour explorer un peu les environs, et je pris la route en milieu d’après-midi pour Maastricht. Peu après la frontière, mon téléphone de voiture sonna (rare « privilège » des directeurs d’antennes, nous bénéficiions de téléphones mobiles qui ressemblaient à de gros talkies-walkies. Une vois de femme – je reconnus celle qui m’avait accueilli dans la salle d’attente – me dit tout de go : « C’est vous ! ». Je me garai sur le bord de la route pour lui faire répéter, et expliciter sa formule pour le moins télégraphique. Le jury, me dit-elle, vous a désigné à l’unanimité, et proposera votre nomination au conseil d’administration de l’orchestre qui se réunit le 1er octobre. Une lettre suit pour vous le confirmer ». Elle s’attendait sans doute à ce que je saute de joie, et m’entendit lui répondre qu’avant de dire oui, j’aimerais tout de même discuter des conditions de mon contrat, etc. Je lui fis part de quelques demandes raisonnables… qui furent, semble-t-il, agréées sans problème.
Et une semaine plus tard, j’étais de retour à Liège, même hôtel en bord de Meuse. Déjeuner chaleureux avec le président du conseil d’administration, alors « échevin » de la Culture – adjoint au maire – de la ville de Liège, puis rencontre tout aussi chaleureuse avec le conseil d’administration au grand complet.

Le lendemain conférence de presse, ma nomination faisait la une des journaux locaux (Un Français à l’OPL). Une aventure commençait qui aller durer quinze ans…

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Je salue la parution du premier disque de Gergely Madaras avec l’OPRL. Tout un emblème. Un bouquet d’oeuvres de l’un des plus grands compositeurs belges, le très aimé Philippe Boesmans, toutes commandées et créées par l’orchestre de Liège : le concerto pour violon créé en 1980 par Richard Pieta, repris durant la saison du 50ème anniversaire par Tatiana Samouil et ici par le brillant concertmeister roumain de l’OPRL, George Tudorache, le merveilleux Capriccio écrit par Boesmans pour les soeurs Labèque, créé le 5 mars 2011 – « Quand Jean-Pierre Rousseau m’a commandé cette œuvre pour l’Orchestre philharmonique de Liège, j’ai eu très envie de l’écrire en un seul mouvement pour deux pianos et orchestre. Je lui ai proposé de l’écrire pour Katia et Marielle Labèque. Il a immédiatement accepté ma proposition (Ph.Boesmans) – et le tout récent concerto pour piano Fin de nuit  créé par David Kadouch le 1er mars dernier.

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Fidélité

Il y a huit ans, j’annonçais la nomination de Christian Arming comme directeur musical de l’Orchestre philharmonique royal de Liège

Il y a cinq ans, avant de quitter la direction de l’OPRL, j’annonçais la prolongation du mandat de Christian Arming.

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Hier, je tenais à être à Liège pour le dernier concert d’abonnement du chef autrichien en sa qualité de directeur musical de la phalange liégeoise, qui entamera, à la rentrée, un nouveau chapitre de sa belle histoire avec l’arrivée de Gergely Madaras.

IMG_3313Un programme « signature » pour Christian Arming, qui faisait se côtoyer deux oeuvres contemporaines, mais d’esthétiques pour le moins opposées (!), la Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartók – créée à Bâle en janvier 1937 par son commanditaire, Paul Sacher – et les célébrissimes Carmina Burana de Carl Orff créées, elles, en juillet 1937 à Francfort.

Le Bartók était un choix courageux: la pièce est extraordinairement difficile, pas seulement parce qu’elle confronte deux orchestres à cordes, mais surtout parce qu’elle expose en pleine lumière le quatuor d’orchestre, singulièrement les altos. C’était d’ailleurs la première fois que cette Musique pour cordes, percussion et célesta était jouée depuis plus de vingt ans ! Le concert d’hier soir montrait que Christian Arming avait eu raison de faire confiance à « son » orchestre, même si l’interprétation est restée de bout en bout trop prudente, manquant de feu intérieur. C’est le type même de partition qu’il faut jouer et rejouer pour y atteindre la liberté et l’élan qu’elle requiert.

Et quand on a, comme moi, dans l’oreille, une version jadis découverte… aux Etats-Unis, une extraordinaire prise de concert réalisée au Conservatoire de Moscou en 1965, avec Evgueni Mravinski et son Philharmonique de Leningrad, difficile de faire des comparaisons…

Mais la seconde partie allait combler toutes les attentes d’une Salle philharmonique comble. Orchestre en grand apparat, formidable Choeur philharmonique tchèque de Brno, excellente Maîtrise de l’Opéra royal de Wallonie, un baryton un peu sous-dimensionné (et surtout peu investi dans le « rôle »), ténor et soprano parfaits.

Ces Carmina Burana sont redonnés ce dimanche après-midi.

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Mais une soirée à la Salle Philharmonique c’est toujours pour moi l’occasion de revoir nombre de visages connus dans le public, les musiciens, les collaborateurs de l’Orchestre, qui m’ont « supporté » pendant quinze ans (!), et puis des amis que je ne m’attendais pas à voir, comme Boris Belkinl’immense violoniste, sur qui les années ne semblent avoir aucune prise, devenu un ami cher et un compagnon de nombre d’aventures musicales. Boris habite à Liège depuis longtemps, il y a sa famille et ses attaches. Il enseigne au conservatoire de Maastricht, où il fait grandir quelques élèves talentueux, naguère Janine Jansen, et plus récemment le plus célèbre recalé de l’actuel Concours Reine ElisabethDaniel Kogan (lire mon billet : De l’utilité des concours (suite) ou la disparition de Daniel K.

Le disciple et le maître étaient au concert hier soir !

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J’ai déjà pris date avec le petit-fils de Leonid Kogan pour l’édition 2020 du Festival Radio France !