Offenbach méritait mieux

On a assez loué ici les qualités de deux coffrets majeurs, sortis ces derniers mois, publiés par Warner, pour honorer Debussy (De la belle ouvrage) puis Berlioz  (Le père Berlioz)

pour ne pas avouer une vraie déception à propos d’un coffret qu’on attendait, qu’on espérait (Et Offenbach ?)

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Déception quant au contenu et à la présentation pour le moins approximative qui est faite du compositeur, de son oeuvre, et du contexte musical et historique de son activité parisienne.

Certes il était inenvisageable d’imaginer une intégrale, puisque tant d’ouvrages restent à découvrir, à enregistrer. Mais, comme Warner l’avait fait pour Berlioz par exemple, il eût suffi de rassembler des versions parues chez d’autres éditeurs d’oeuvres dont il n’existe souvent qu’un unique enregistrement (je pense aux Fées du Rhincaptées en 2003 à Montpellier dans le cadre du Festival Radio France).

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La composition de ce coffret ne laisse pas d’intriguer. À qui cette édition est-elle destinée ? au public français, à l’auditoire allemand ?

Orphée aux Enfers, La belle Hélène, La Vie parisienne, Les Contes d’Hoffmann, bénéficient de versions en français et en allemand. Quant à La Grande Duchesse de Gérolstein, elle n’a droit qu’à des extraits en français (alors qu’il y a au moins deux versions qui font autorité, celle de Michel Plasson avec Régine Crespin – mais chez Sony – et celle de Marc Minkowski avec l’irrésistible Felicity Lott…. chez Warner !

Certes, cette Grande Duchesse, comme d’irrésistibles Orphée aux enfers et Belle Hélène ont fait l’objet d’un coffret de référene, mais pourquoi avoir écarté ces réussites récentes ?

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Les versions germaniques ne sont pas dénuées d’intérêt, et il est vrai qu’Offenbach est régulièrement joué, en allemand, dans les théâtres outre-Rhin. Pas sûr, cependant, que l’adéquation stylistique soit toujours au rendez-vous avec des chanteurs plus habitués à l’opérette viennoise, comme Anneliese Rothenberger, Adolf Dallapozza ou même Dietrich Fischer-Dieskau

Quant au choix des versions retenues, dans un catalogue très fourni, les fonds EMI ou Erato, on n’est pas surpris que Michel Plasson se taille, justement, la part du lion (avec les équipes brillantes qu’Alain Lanceron rassemblait à Toulouse, Jessye Norman, Teresa Berganza, Mady Mesplé, etc…On l’est plus du choix d’une version des Contes d’Hoffmann, celle de Sylvain Cambreling qui n’a, dans les principaux rôles, que des interprètes non francophones (Neil Schicoff, Ann Murray, Rosalind Plowright, etc..), alors que le même éditeur a une version, autrement plus convaincante, et tout aussi brillante, celle qui rassemble Roberto Alagna, Natalie Dessay, José Van Dam...

Rien de l’Offenbach violoncelliste, alors que Warner vient de publier une magnifique version d’Edgar Moreau !

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Maigres « compléments » un disque « d’airs célèbres » avec Jane Rhodes et Roberto Benzi et la version archi-connue de Gaîté parisienne (dont on précise qu’il s’agit de la « version orchestrale », comme s’il en existait une autre ??) de Manuel Rosenthal, avec un orchestre de Monte-Carlo en très petite forme et mal enregistré. Pourquoi ne pas avoir retenu le chic, le charme et le fini orchestral de Karajan avec le Philharmonia (en 1958) ?

L’affaire se corse avec le livret qui accompagne ce coffret. Je ne suis, de loin, pas un spécialiste d’Offenbach, et je fais confiance à ceux que j’ai déjà cités (voir Et Offenbach ?pour nous éclairer sur le personnage et son oeuvre.

Entre approximations, généralités, vulgarité, et fautes de syntaxe, on est gâté : à propos des Contes d’Hoffmann « on dispose de trop de matériau, dont on ne sait pas ce qu’il en aurait fait », Saint-Saêns est traité au passage de « vieux cochon », La belle Hélène est qualifiée de « persiflage gréco-latin bourré d’anachronismes délirants« . On sera heureux d’apprendre qu’un ouvrage comme Le Pont des soupirs dont il n’existe, à ma connaissance, aucune version en CD, fait partie des « tubes immortels » d’Offenbach, et on pourra se dispenser de lire d’invraisemblables développements sur les « diverses appellations des oeuvres lyriques d’Offenbach : opérette, opéra-bouffe, opéra-comique, opérette-bouffe, opéra-bouffon, opéra-féerie.. des termes qui se marchent quelque peu sur les pieds (sic) !

Déception donc ! Offenbach méritait vraiment mieux.

On se console avec Felicity Lott :

et avec ce double album de l’impayable Régine Crespin.

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Hommage

Un sans-faute, très exactement ce qu’on attendait, ce qu’on espérait. Dignité, sobriété, simplicité. Toute la cérémonie d’hommage national aux victimes des attentats du 13 Novembre a été juste.

Mon ami Philippe Cassard n’était pas là pour accompagner Natalie Dessay, mais dans un avion en partance pour New York, il a écrit ceci à son arrivée, j’en partage chaque mot : http://piano.blogs.la-croix.com/liberte-de-la-musique/2015/11/28/

Je ne sais pas qui a organisé les aspects musicaux de la cérémonie, mais il/elle doit être félicité(e). On n’avait aucun doute sur la qualité des formations de la Garde républicaine – orchestre et choeurs – (admiration cependant pour des artistes confrontés à des températures problématiques pour leurs doigts et leurs instruments). Emotion particulière quand retentirent ces dernières strophes de La Marseillaise : « Amour sacré de la Patrie…. Liberté, liberté chérie »

Le Président de la République a dit ce qu’il fallait, un discours serré, essentiel, pour la Nation, pour l’Histoire. Pour la génération de mes fils.

Qu’elles étaient belles, qu’elles étaient fortes les voix mêlées de Camélia Jordana, Yaël Naïm et Nolwenn Leroy !

Quand on n’a que l’amour… pour unique raison, pour unique secours… (Jacques Brel)

Quant à Natalie Dessay, elle n’avait pas choisi par hasard Perlimpinpin. Après Brel, Barbara. Et Alexandre Tharaud au piano.

Et puis, des profondeurs de son violoncelle, dans l’immense silence de la Cour des Invalides, Edgar Moreau adressait la Sarabande de la 2e suite de Bach aux morts et aux vivants. (http://www.francetvinfo.fr/faits-divers/terrorisme/attaques-du-13-novembre-a-paris/videos-l-hommage-national-aux-victimes-des-attentats-de-paris-en-six-moments-forts_1195001.html).

C’est à Vézelay que Rostropovitch, le dissident, le survivant de la dictature stalinienne, avait choisi à la fin de son parcours, d’enregistrer les Suites de Bach.

Au plus noir de l’horreur, il s’est toujours trouvé des artistes, des musiciens, des poètes, des hommes debout pour clamer comme Eluard :

Sur mes cahiers d’écolier

Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

Liberté, Paul Eluard (1942)

Musique vivante

Guillaume Connesson rappelait lundi soir, pendant la soirée des Victoires de la Musique classique à Lille, que « la musique n’est pas le musée, la musique est vivante, écrite par des compositeurs vivants pour des auditeurs vivants« . Il me semble que je ne dis pas autre chose depuis longtemps…Mais il reste surprenant qu’on doive encore faire ce genre de proclamation.

On va encore en avoir la preuve pendant une quinzaine avec le festival Présences qui en est à sa 25e édition.

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On en a eu aussi le témoignage, quoi qu’on pense d’une manifestation comme les Victoires de la Musique – elle a au moins le mérite d’exister et d’être une des rares occasions de présenter la musique classique à la télévision en prime time – avec un palmarès qui faisait résolument la part belle non pas à des vedettes consacrées, mais à une génération montante déjà très talentueuse (Sabine Devieilhe, Cyrille Dubois, Raphaël Pichon, Jean Rondeau, Edgar Moreau, etc.). Quelque chose me dit que ces jeunes musiciens ne se laisseront pas griser par les séductions d’une gloire éphémère, mais traceront leur route – ils ont déjà commencé à le faire – avec une prudente assurance.

La disparition à presque 90 ans d’Aldo Ciccolini nous a rappelé que la musique survit à ceux qui la servent et vit encore longtemps après que ces poètes ont disparu, grâce au disque, à la radio. Dans le cas d’Aldo Ciccolini, on est un peu dans l’embarras de choisir ce qu’il faut retenir (faut-il d’ailleurs choisir ?). ll y a le considérable coffret jadis publié par EMI, on a envie de faire un clin d’oeil à un compositeur et un orchestre avec qui le pianiste napolitain réalisait il y a 40 ans une version restée de référence :

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Et puis au hasard d’une écoute en voiture, je ne cesse de redécouvrir l’art d’un extraordinaire pianiste, de la même génération qu’Aldo Ciccolini, mais disparu des suites d’un cancer il y a 35 ans, le 29 avril 1969, l’immense Julius Katchen. Decca serait bien inspiré, comme ce fut fait pour Richter, de rééditer un fabuleux legs discographique.

Phénoménale virtuosité jamais gratuite…