Maestra

Je n’ai pas actualisé le billet que j’écrivais il y a cinq ans Atout cheffes. Il est plus que temps de le faire après la 4e édition du concours de cheffes d’orchestre La Maestra, lancé à l’initiative de Claire Gibault, la doyenne des cheffes françaises. Félicitations à la lauréate de cette 4e édition, la Slovène Mojca Lavrenčič.

J’assistais mercredi dernier à un concert de l’Orchestre de Paris dirigé par la présidente du jury du concours 2026, la cheffe ukrainienne Oksana Lyniv, comme j’en ai rendu compte pour Bachtrack (L’âme slave exaltée par Oksana Lyniv)

« Le public a longuement applaudi l’énergie conquérante d’une authentique maestra » . C’est ainsi que je conclus ma 150e critique sur Bachtrack !

Le chemin parcouru depuis la première édition de ce concours ne se mesure pas en chiffres, même si l’indicateur est important. Il s’apprécie par rapport à l’attitude du public d’abord – souvent beaucoup plus avancé que les organisateurs, voire les orchestres, à l’égard des cheffes d’orchestre. Et l’on parvient tout doucement mais sûrement à ce que prévoyait, en 1983, Françoise Giroud qui fut la première secrétaire d’Etat à la Condition féminine de Giscard (de 1974 à 1976) : « La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente. » Appliquée à la direction d’orchestre, la formule reste provocante, mais je l’analyse comme une évidence : l’art – et le succès – d’un chef d’orchestre ne s’apprécie plus à l’aune de son sexe. Et s’il a fallu des quota, s’il en faut encore, on souhaite que ceux-ci n’aient plus d’utilité pour mettre au jour les talents des cheffes autant que des chefs.

Comme critique – mais d’abord comme auditeur – j’ai eu, ces dernières années, plusieurs occasions, que j’avais d’ailleurs saisies et choisies, de voir des cheffes d’orchestre à l’oeuvre, avec des bonheurs aussi divers que leurs talents.

Laurence Equilbey célèbre Mendelssohn

Première new-yorkaise de  Mirga Gražinytė-Tyla

Marina Rebeka, Karine Deshayes et Speranza Scappucci reines d’un soir

Nathalie Stutzmann et Sheku Kanneh-Mason à la Philharmonie

Un concert confus avec Marie Jacquot à Radio France

Les paysages pastoraux d’Emilia Hoving

La prodigieuse Voix humaine de Barbara Hannigan

Soir de fête pour Simone Young et l’Orchestre national de France

Humeurs et bonheurs du jour à suivre dans mes brèves de blog

Comment va la musique classique ?

La question n’a pas été et ne sera sans doute pas posée à la nouvelle ministre de la Culture : Comment va la musique classique en ce début 2024 ?

Le magazine Diapason lui-même (Dix années de musique classique en chiffres) rend hommage au travail exceptionnel du site Bachtrack qui fournit un état des lieux qui remet en cause bien des idées reçues sur le monde de la musique classique : Une transformation constante : les statistiques Bachtrack 2023 de la musique classique (à lire sur Bachtrack)

L’intérêt d’une telle étude est évidemment de sortir du cadre hexagonal et de permettre la comparaison avec les grands pays « producteurs » de musique classique, ceux qui sont couverts par les équipes de Bachtrack.

Ainsi ce tableau éloquent des répertoires joués, et cette évidence très réjouissante de la place croissante faite aux compositeurs vivants :

L’étude de Bachtrack donne des indications intéressantes sur la place des femmes – compositrices, cheffes d’orchestre – et confirme les évolutions que j’avais moi-même observées il y a trois ans (Atout cheffes). Relire ma critique du dernier concert de Nathalie Stutzmann à la tête de l’Orchestre de Paris (La jeunesse triomphante)

Rachmaninov la star de 2023

La liste des oeuvres et des compositeurs les plus joués en 2023 – dans les 31309 concerts recensés par Bachtrack – ne manquera pas de surprendre : il faut la consulter sur le site. Mais on n’est en revanche pas étonné que Rachmaninov (lire Les deux Serge) figure à trois reprises dans le Top 10 : le 150e anniversaire de sa naissance et le 80e anniversaire de sa mort en 2023 n’y sont pas étrangers. La surprise vient tout de même de la nouvelle popularité d’une oeuvre qui n’était jadis pas si fréquente au concert : les Danses symphoniques.

On aurait aimé être dans le public du Teatro Colon de Buenos Aires pour cette rencontre de géants :

L’occasion pour moi de rappeler la mémoire d’un autre Nelson, Nelson Freire qui en 2008 donnait avec son amie Martha Argerich, ces mêmes Danses symphoniques.

Et pourtant elles dirigent…

je pressens déjà qu’avec un tel titre, je vais me faire allumer… Je m’y risque sans crainte, je n’ai, quant à moi, jamais de ma vie proféré le genre de propos prêté il y a quelques mois à un célèbre chef d’orchestre (lire : Le chef qui n’aime pas les cheffes)

Je remets le couvert, si j’ose dire, avec cette une et ce dossier du mensuel Diapason de février :

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À la seule réserve près d’un titre inutilement racoleur (« Comment elles sont en train de gagner le combat »), je souscris à la quasi totalité de l’excellent dossier constitué par Christian Merlin et Vincent Agrech, qui restitue la (trop) lente évolution des mentalités du microcosme musical, et les difficultés rencontrées par les femmes chefs d’orchestre (je me suis fait agonir sur Facebook pour avoir usé du féminin « cheffes » d’orchestre… !) pour  se faire accepter d’abord par les musiciens d’orchestre !

La seule question que je me sois jamais posée, lorsqu’il s’agissait d’engager un chef, homme ou femme, c’était : a-t-il/elle du talent ? est-il/elle le/la meilleur(e) pour ce programme, ce projet ? Et quand je suis spectateur/auditeur peu m’importe le sexe de celui qui est sur le podium, pourvu que le résultat soit à la hauteur de mes attentes !

Quand il y a exactement deux ans, le 30 janvier 2016, Mikko Franck, malade, a dû céder sa baguette à Marzena Diakun pour diriger rien moins que La Ville morte de Korngold, j’ai admiré sans réserve l’art et l’audace de la jeune cheffe.

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Je peux déjà annoncer que Marzena Diakun sera l’une des invitées du prochain Festival Radio France (#FestivalRF18) à Montpellier. Dans un programme qui ne comportera pas que des musiques « féminines » (Christian Merlin rapporte cette sortie récente – 2014 ! – du grand chef et pédagogue finlandais, Jorma Panula, énonçant que « les femmes pouvaient à la rigueur diriger des musiques féminines comme Debussy, mais qu’elles n’étaient pas taillées pour Bruckner ou Stravinsky »). Sans commentaire…