J’ai dû aller à Cannes deux ou trois fois, jamais pendant le festival de cinéma. Pas de raison ni d’envie. La foire aux vanités ?.
Grâce au service public, France Télévisions, le festival de Cannes est désormais accessible au plus grand nombre. Pouvoir suivre la cérémonie d’ouverture ce mardi 17 mai en direct sur France 2, c’était le bonheur.
Une cérémonie parfaitement réglée, interventions judicieuses de Virgine Efira, les paroles justes de Forest Whitaker, et l’admirable adresse au public d’un artiste qu’on aime décidément beaucoup, le président du jury Vincent Lindon
Et puis le discours du président ukrainien – « encore? » se sont exclamés certains sur les réseaux sociaux, comme si on l’avait assez vu, comme si finalement on voulait/pouvait s’abstraire de la guerre et de ses horreurs à nos portes. Et pourtant qu’on écoute bien ce que dit Volodymyr Zelensky, et son formidable message.
Dimanche soir, je découvrais la Palme d’or du festival 2019 « Parasite ». On comprend pourquoi Cannes, et une année après, les Oscars, s’étaient emballés pour ce film.
Les palmarès de Cannes ne sont pas toujours compréhensibles, ni compris. C’est aussi ce qui fait la richesse de ce festival.
Je n’ai pas éprouvé de tristesse à l’annonce de la mort de Michel Piccoli (lire La mort et la tristesse)mais de la gratitude, de la reconnaissance pour un homme, un personnage, un acteur que j’ai rencontré dans tant de films, qui continue et continuera de peupler ma mémoire et mes enthousiasmes de spectateur.
J’avais infiniment aimé l’un de ses derniers films, où il incarnait si bien ce personnage de pape décalé, incertain que lui avait dessiné Nanni Moretti– Habemus Papam.
Mais rien, dans sa prodigieuse filmographie, n’est négligeable. On n’est pas près d’en avoir fait le tour !
J’ai rouvert le joli livre de souvenirs écrit à deux voix – J’ai vécu dans mes rêves– paru à l’occasion des 90 ans de l’acteur.
Gilles Jacob et Michel Piccoli ont nourri leur amitié d’une correspondance de quarante ans. Un livre admirable, à lire et à relire.
Piccoli et la musique
Comme ces pages où Piccoli raconte son enfance entre un père violoniste et une mère pianiste :
« Mon père était violoniste et ma mère pianiste. Lui était membre de l’orchestre Colonne, un troisième violon dans cette formation où il a joué pendant cinquante ans. Il travaillait tout le temps. Quand les vacances arrivaient, ce n’était pas pour se reposer. Nous allions à Dieppe où mes parents louaient tous les étés la même maison, car mon père jouait dans l’orchestre du casino, devant un public qui n’écoutait guère…
Ma mère… avait fait des études de piano très sérieuses, très sévères, et elle jouait très bien. Je la revois assise devant son instrument, dans le salon – lequel était d’ailleurs en même temps ma chambre, puisque c’est là que je dormais, sur le divan. Mais ces souvenirs sont rares : elle jouait fort peu pour elle-même, pour le simple plaisir de jouer. Elle aurait souhaité être soliste, une virtuose, mais elle n’y est pas parevnue. Elle est devenue professeure de piano. Son piano lui aura finalement donné une activité qu’elle a exercée sans passion ni enthousiasme. Pour elle, la musique n’était plus un art…. Un métronome qui se n’interrompt jamais.
Ma mère qui avait voulu m’apprendre à jouer (du piano), n’arrivait à rien avec moi. Je ne voulais pas apprendre. Les mains sur le clavier, toutes les sensations m’étaient pénibles. Le plaisir n’était jamais là et je ne progressais décidément pas…. Ma mère a cédé devant mon caprice d’enfant, elle a décidé que je n’apprendrais finalement pas le piano. Et aujourd’hui, je regrette qu’elle n’ait pas insisté.
je n’ai aucun souvenir de mon père et de ma mère faisant de la musique ensemble pour le plaisir. Mes parents n’étaient pas très amoureux de leur activité. Mon père… était une sorte de fonctionnaire de la musique, très organisé, très discipliné. Mais aucune passion ne s’exprimait là.
Je suis le résultat de parents artistes qui n’ont pas su m’initier à l’art.
Comment peut-on vivre en exerçant une discipline artistique comme la musique sans joie ni passion ? »
Plus loin, Michel Piccoli évoque un autre couple, son oncle, le frère de son père, violoniste lui aussi, et sa femme, pianiste elle aussi. Contraste total : « Ils représentaient l’envers positif de mes parents. S’il faut chercher mon influence, mon modèle, c’est sans doute de ce côté…. Avec mon oncle, un monde s’ouvrait. Il voyageait… je le voyais comme un violoniste errant. Je l’aimais. Et tout autant sa femme, ma tante…. Ils m’offraient du temps de vie et des moments privilégiés. Il y avait de la gaieté, de la fantaisie autour d’eux. Ils auraient été très heureux de m’avoir comme enfant. C’étaient eux mes exemples… et non pas mes parents. »
L’avantage des longs voyages en avion c’est de pouvoir voir des films qu’on a manqués à leur sortie, qu’on ne serait peut-être pas allé spontanément voir en salle.. ou qu’on découvre dans la sélection proposée.
Ainsi mon récent périple africain (La beauté du monde) m’a-t-il permis de voir trois films d’inégal intérêt qui ont en commun de constituer des portraits plutôt réussis.
Les biopics sont assez rarement réussis, la comparaison entre l’acteur/actrice incarnant le personnage portraituré et son modèle étant inévitable et souvent au désavantage de la fiction. Ralph Fiennes, lui, réussit son pari, avec le choix d’un jeune acteur, qui est aussi un excellent danseur, Oleg Ivenko, qui, d’emblée, « est » le Noureiev vibrant, insoumis, audacieux, que biographies et autobiographie nous ont décrit.
Le film se concentre sur une période décisive de la vie du danseur russe, le séjour à Paris, en 1961, de la troupe du Kirovde Leningrad, qu’il a intégrée non sans mal en 1958, et son spectaculaire passage à l’Ouest, à l’aéroport d’Orly, le 16 juin 1961.
Noureiev (j’écris à dessein Noureiev, et non Noureev comme le voudrait l’orthographe internationale d’usage pour les noms russes, puisque Нуреев se prononce Nou-ré-i-eff) a lui-même raconté ce tournant capital de sa vie d’homme et de danseur.
Politique fiction ?
À de très rares exceptions près (comme Quai d’Orsayde Bertrand Tavernier) les films ou séries télévisées traitant de la vie politique et/ou de personnages publics, versent dans la caricature ou sonnent faux.
La réussite du dernier film de Nicolas Parisertient à ce que Alice et le Maireévite ces deux écueils, à ce que les acteurs qui incarnent les deux personnages principaux – Fabrice Luchini en maire de Lyon et Anais Demoustier en jeune conseillère – sont, de bout en bout, crédibles, justes (Luchini ne fait pas du Luchini !) et vraisemblables.
Le maire de Lyon, Paul Théraneau, va mal. Il n’a plus une seule idée. Après trente ans de vie politique, il se sent complètement vide. Pour remédier à ce problème, on décide de lui adjoindre une jeune et brillante philosophe, Alice Heimann. Un dialogue se noue, qui rapproche Alice et le maire et ébranle leurs certitudes
Pour qui a vécu ce type de situations – ce qui est mon cas – rien dans ce qui est montré dans ce film, personnages, contexte, entourages, ambitions, n’est invraisemblable, exagéré ou caricatural. Le réalisateur connaît bien son monde, l’a observé de l’intérieur, et le restitue avec une justesse qui force l’admiration.
La vraie Catherine Deneuve ?
« Fabienne, icône du cinéma, est la mère de Lumir, scénariste à New York. La publication des Mémoires de cette grande actrice incite Lumir et sa famille à revenir dans la maison de son enfance. Mais les retrouvailles vont vite tourner à la confrontation : vérités cachées, rancunes inavouées, amours impossibles se révèlent sous le regard médusé des hommes. Fabienne est en plein tournage d’un film de science-fiction où elle incarne la fille âgée d’une mère éternellement jeune. Réalité et fiction se confondent obligeant mère et fille à se retrouver.. »
Comment dire ? Comme Jérôme Garcin dans L’Obs : Ce n’est pas le meilleur film du cinéaste d’« Une affaire de famille », palme d’or au dernier Festival de Cannes, mais c’est (avec « Elle s’en va », d’Emmanuelle Bercot) le meilleur portrait, en biais, de Catherine Deneuve.
Pour reprendre la comparaison de Jérôme Garcin, j’ai, de loin, préféré le film d’Emmanuelle Bercot. Dans La Vérité, tout paraît téléphoné, même l’auto-dérision dont fait preuve Catherine Deneuve, comme si Hirokazu Kore-eda avait été intimidé par son actrice. Le film n’est pas désagréable, et se laisse voir, mais il n’est pas de ceux qui laissent une empreinte durable dans la mémoire.
Inévitablement, la comparaison se fait entre Chailly et Muti. Surtout avec le même orchestre !
Il suffit d’écouter ce célèbre passage de Huit et demi, La passerelle des adieux, cette scène finale qui nous tire des larmes.
Quelque chose me gène chez Chailly, outre une prise de son moins détaillée, plus clinquante que celle de Muti, peut-être un côté un peu racoleur, premier degré (comme à la reprise du thème à 3’33 »)
Chez Muti, la poésie, l’inexorable nostalgie qui parcourt toute cette musique, me paraissent infiniment mieux restituées.
Et puisqu’on évoque les films de Visconti, pour qui Nino Rota a écrit certaines de ses plus belles pages, je voudrais parler d’un livre que j’ai sur ma table de chevet depuis un certain temps.
« Enfant solitaire, il jouait dans une cour de prison, non loin de la cellule où Genet écrivait Le Condamné à mort. Quelque 87 films plus tard, dernière star française, son œuvre d’acteur, les figures, les passions, les époques qu’il porte en lui, son panthéon intérieur, lui confèrent une dimension proustienne. Venu de nulle part, doté du don de plaire et de déplaire, Alain Delon a triomphé, mais aussi payé cher son éclat, sa personnalité, ses convictions, certaines de ses amitiés, sa fidélité à lui-même. La beauté n’est rien sans la liberté qui l’anime. Dans un récit vif-argent, une fresque à rebours des clichés et des fantasmes, Jean-Marc Parisis peint un caractère, une exception, un destin. Delon comme on ne l’avait jamais vu, écrit. »
J’avais rarement vu pareille unanimité dans l’encensement critique du dernier film de Pedro Almodovar : Douleur et gloire
J’ai attendu le creux d’un week-end changeant pour aller me faire ma propre idée. Dans une salle de quartier clairsemée – mais la concurrence est rude, notamment avec la Palme d’or , Parasite.
Comment dire le sentiment très mélangé que j’éprouve ? Oserai-je avouer même une certaine déception ? Alors que j’admire inconditionnellement le cinéaste madrilène.
Tout est bien dans ce film, le scénario – une sorte d’autoportrait sans complaisance du réalisateur bientôt septuagénaire – les acteurs – Antonio Banderas justement récompensé à Cannes – une image léchée, des plans bien construits. Mais service minimum de la part d’Alberto Iglesias, qui nous avait habitué à des partitions plus convaincantes.
Souvenir – puisque la nostalgie baigne ce dernier opus – d’un restaurant en 2006. . Dans l’ancien hôtel particulier de Marie-Laure de Noailles, place des Etats-Unis à Paris, inhabité pendant de longues années après la mort de la célèbre mécène, le Cristal Room Baccarat avait ouvert une galerie et un restaurant, que n’avait pas encore repris Guy Martin. Je ne sais plus pourquoi la conversation roulait sur Penelope Cruz, lorsque mon vis-à-vis m’annonce : « La voici qui arrive !« … L’actrice s’installait en effet à la table voisine de la nôtre, et pas seule : avec Pedro Almodovar et cinq ou six autres convives ! C’était à la veille de l’inauguration de la rétrospective/exposition Almodovar organisée à la Cinémathèque! Je n’osai rien dire au cinéaste et à son actrice fétiche… Timidité quand tu nous tiens, mais je m’en fus à la Cinémathèque dès le lendemain.
Je suis en train de terminer un bouquin, dont la présentation spartiate ne laisse rien deviner de la verve iconoclaste et jouissive de son auteur.
Gérard Lefort, c’était la plume cinéma de Libé(journal qu’il a quitté en 2014), l’une des voix de France Inter (dans Le Masque et la plume notamment). Et c’est un style inimitable !
Extraits de ces souvenirs :
« Pandémonium est un néologisme inventé à la fin du XVIIe siècle par le poète anglais John Milton pour désigner un lieu où règnent chaos, confusion, vacarme et fureur. Autrement dit un enfer. Pour l’avoir fréquenté pendant plus de trente ans ans, je peux du haut de ma modeste légitimité témoigner que le festival de Cannes est un parfait pandémonium où bien des démons s’agitent. Une foire aux vanités qui est aussi un bûcher. Mais d’expérience, il s’avère que cet enfer est aussi un paradis. Le paradis des films bien évidemment mais aussi le paradis d’une vie quotidienne littéralement extraordinaire : celle du festivalier qui, glissé dans une identité très provisoire, Grande Duchesse du cinéma ou Manant de la critique, habite une Principauté d’opérette (Monaco est à un jet de Riviera) où le comique le dispute au tragique, les coups fourrés aux coups de cœur, les bonnes blagues aux crises de nerfs. Etre citoyen du Festival de Cannes, c’est osciller sans cesse entre crise de nerfs, fous rires puissants et joie de vivre –; somme toute des grandes vacances, comme une parenthèse enchantée et maléfique, hors norme, hors de soi et parfois hors la loi. Entre Mission Impossible et Marx Brothers, c’est le récit de ces vacances en Festival, que je voudrais entreprendre. Un » roman » parallèle, marginal et underground. Au hasard des souvenirs, bons ou mauvais, des anecdotes, hilarantes ou à pleurer, mais sans aucune nostalgie. Chaque année on peste d’aller au Festival, chaque année on est ravi d’y être. Jusqu’au jour où, c’est juré ! on n’y mettra plus jamais les pieds. Jusqu’à la prochaine fois.
Anecdote En mai 1988, à l’occasion de la présentation à Cannes de son nouveau film Bird, consacré au jazzman Charlie Parker, ma collègue Marie Colmant et moi-même décrochons pour Libération une interview exclusive de son réalisateur Clint Eastwood. Il aurait sans doute été plus simple de rencontrer le président des Etats-Unis. Rendez-vous top secret avec l’attachée de presse dans le hall de l’hôtel Carlton ; exfiltration par les cuisines ; porte dérobée sur une rue adjacente ; limousine noire à verres fumés ; départ en trombe vers l’hôtel Eden Roc du cap d’Antibes où sont logées les super stars. » Ça manque un peu de gyrophares et de motards « , commente Marie. Arrivés sur place, nous sommes réceptionnés par trois gardes du corps en lunettes noires et oreillettes, qui, après un brin de fouille corporelle, nous accompagnent vers un coin retiré du parc de l’hôtel. Nous pénétrons dans le sanctuaire dit des » cabanas « , paradis pour milliardaires avec crique privée et cabanon de luxe. Eastwood nous y attend, cordial et sympathique comme si on s’était quittés la veille. L’entretien commence. Mais au bout d’un quart d’heure, un gros animal s’interpose entre nous et la vue sur mer, avant de détaler. » Tiens, un lièvre « , dit Marie à voix basse. Euh, non Marie, ce n’était pas un lièvre mais un rat, énorme, dodu à souhait, palace oblige. Nous n’osons pas en parler à Eastwood. Mais, intrigué par notre conciliabule, il nous en demande la raison et nous lâchons le morceau. » Un rat ? commente Clint Eastwood plus cool que jamais. Dommage que vous ne m’ayez rien dit, j’ai toujours un flingue à portée de main. »
Le jeune chef finlandais (33 ans!) se voit ainsi confier les rênes de l’une des plus prestigieuses phalanges européennes et la succession de son illustre compatriote Esa-Pekka Salonen.
Extraits de mon blog :
Vendredi et samedi l’Orchestre Philharmonique de Radio-France sous la houlette tressautante du fantasque et tout jeune Santtu-Matias Rouvali. Du tout Ravel – un peu en déficit de sensualité – aux trop rares Cloches de Rachmaninov, un festival de sonorités, d’explosions orchestrales et chorales. Le Corum trépidant, ovations interminables. (22 juillet 2014)
Alors Le Sacre à la manière Rouvali ? Je manque d’objectivité sans doute, mais j’ai entendu hier soir tout ce que j’aime dans cette partition, les scansions primitives – dommage que les orchestres français n’aient plus (?) de basson français, mais les solides Fagott allemands ! – , les rythmes ancestraux, la fabuleuse organisation des coloris fauves de l’orchestre…. Et la confirmation que le jeune chef finlandais – 32 ans seulement – est déjà l’une des très grandes baguettes de notre temps. On n’attendra pas quatre ans pour le réinviter à Montpellier… (23 juillet 2018)
Hier soir, à Radio France, célébration du talent et de la jeunesse : un violoncelliste de 20 ans devenu star mondiale par la grâce d’un mariage princier, un chef qui le toise du haut de ses…32 ans (!!) qu’on découvre à chaque concert, depuis 2014, plus pertinent, insolemment doué, charismatique – si le mot n’est pas trop galvaudé (9 février 2019)
Il y a quelques mois, j’étais allé rencontrer et entendre Santtu-Matias Rouvali dans son repaire finlandais, avec « ses » musiciens de l’orchestre philharmonique de Tampere(Etoiles du Nord)
Pour concrétiser l’invitation faite l’été dernier : l’orchestre et le chef donnent deux concerts, dont la « last night » – ce seront les seules occasions de voir et d’entendre Santtu-Matias Rouvali en France ces prochains mois ! – au Festival Radio France à Montpellier, les 25 et 26 juillet prochains. Un conseil : réservez vite (lefestival.eu)
Il y a une semaine, j’assistais aux 25èmes VIctoires de la Musique classique (lire Victoires jubilaires). Hier j’ai suivi une partie de la 43ème cérémonie des César. Pas plus dans un cas que dans l’autre, je ne sais comment s’opèrent la sélection des « nommés », puis le vote pour les récompensés, mais j’ai trouvé les deux palmarès également intéressants, et plutôt justes. De belles personnalités ont été distinguées, c’est l’essentiel.
Je ne peux que répéter ce que j’écrivais en septembre 2017 :
« C’est une histoire, celle d’Act Up, que ma génération a vécue en direct, tout ici est juste, sobre, magnifiquement filmé, rien n’est de trop, pas de mélo ni de caricature. Les acteurs sont parfaits. Sortant du cinéma de quartier où j’ai vu le film hier soir, je repensais intensément au printemps 1993 – il y a 25 ans ! – ces allers-retours Haute-Savoie Paris pour rendre visite à B. à l’hôpital Rothschild. Le corps ne suivait plus, mais l’esprit était encore vif, malgré le visage et les yeux creusés par l’inexorable maladie : « Tu leur diras bien que je les embrasse, et que je viendrai vous voir bientôt ». Il savait, comme moi, que jamais il ne viendrait plus embrasser son filleul et son frère, mes enfants. Il n’avait pas 40 ans…Combien sont-ils, connus ou inconnus, artistes, musiciens, danseurs, que j’ai eu la chance de rencontrer, fréquenter, pendant des jours heureux et des soirs de fête, qui ne sont plus qu’un long cortège de souvenirs… »
Je suis retourné au cinéma cet après-midi voir un autre film qui parle d’amour, de l’éveil, de la naissance, des battements de l’amour, Call me by your namedu cinéaste italien Luca Guadagnino.
J’avais beaucoup aimé Amore, sorti en 2010 à Liège. Très forte et durable impression, renforcée par une bande-son due à John Adams, qui avait toujours refusé jusqu’alors que sa musique soit utilisée au cinéma. Déjà une histoire d’amour contrariée, transgressive.
Luca Guadagnino réédite l’exploit d’Amore avec Call me by your name. Certains critiques y ont vu un excès de sophistication, d’esthétisme, là où il n’y a que de superbes plans, captant la douceur d’un regard, l’affolement des sentiments, la beauté de l’été italien.
Les deux acteurs principaux, Timothée Chalamet (Elio)– à qui on promet un Oscar – et Armie Hammer(Oliver) jouent tout en pudeur et en finesse. Un très beau film, inspiré du roman éponyme d’André Aciman, qui évite autant la caricature que le manichéisme. Parmi bien des scènes magnifiques, l’une m’a tout particulièrement touché, lorsque, vers la fin du film, le père d’Elio se confie à son fils et lui donne le plus beau des conseils qu’un père puisse donner à son fils… Je sais pourquoi cette séquence m’a bouleversé, c’est un dialogue que je n’ai jamais pu avoir avec le mien (Dernière demeure)
La bande-son de ce dernier film de Guadagnino est particulièrement soignée, elle est due à Gerry Gershman et Robin Urdang. Avec un emprunt à Ravel et son Jardin féérique (Ma Mère l’oye)dans l’un des derniers plans, le jardin de la propriété familiale sous la neige comme un adieu aux bonheurs fugaces de l’été.
Impossible d’échapper à la tragique actualité de la planète.
Je retrouve quelques photos du printemps 2009 en découvrant ce matin les ravages provoqués par l’ouragan Irma sur l’île de Saint-Martin. Jours heureux au milieu d’une population chaleureuse, solidarité d’autant plus vive aujourd’hui avec ceux qui ont tout perdu.
Inégalité aussi révoltante dans le traitement des catastrophes : combien d’heures d’antenne, de reportages pour l’ouragan Harvey qui a touché le Texas, et combien en comparaison pour les terribles inondations qui ont frappé Bombay ? (lire : Bombay est aussi sous l’eau).
Souvenirs là encore de deux visites à un an d’intervalle dans cette ville-monde (voir Visite à Shiva) , cet univers si riche humainement (voir Film City), si intensément chaleureux et attachant (voir La vie devant soi)
Les jours enfuis, les vies disparues, c’est l’actualité de la rentrée cinématographique, avec le film primé à Cannes de Robin Campillo : 120 battements par minute.
Tout a été écrit et dit sur ce grand film, qu’il faut assurément voir. C’est une histoire, celle d’Act Up, que ma génération a vécue en direct, tout ici est juste, sobre, magnifiquement filmé, rien n’est de trop, pas de mélo ni de caricature. Les acteurs sont parfaits. Sortant du cinéma de quartier où j’ai vu le film hier soir, je repensais intensément au printemps 1993, ces allers-retours Haute-Savoie Paris pour rendre visite à B. à l’hôpital Rothschild. Le corps ne suivait plus, mais l’esprit était encore vif, malgré le visage et les yeux creusés par l’inexorable maladie : « Tu leur diras bien que je les embrasse, et que je viendrai vous voir bientôt ». Il savait, comme moi, que jamais il ne viendrait plus embrasser son filleul et son frère, mes enfants. Il n’avait pas 40 ans…
Combien sont-ils, connus ou inconnus, artistes, musiciens, danseurs, que j’ai eu la chance de rencontrer, fréquenter, pendant des jours heureux et des soirs de fête, qui ne sont plus qu’un long cortège de souvenirs…
Jeanne Moreau est morte, quelques semaines avant son 90ème anniversaire. Comme Michèle Morgan, quelques films seulement ont forgé sa légende.
Une légende qu’elle-même et le milieu culturel ont soigneusement entretenue, jusqu’à la caricature souvent. Mais c’est le propre des stars que de susciter, longtemps après qu’elles ont disparu des plateaux de cinéma ou des scènes de théâtre, engouement, vénération, admiration exclusifs.
Je n’ai rencontré qu’une fois Jeanne Moreau à l’occasion de la sortie d’un CD qui n’a pas laissé un souvenir impérissable de ses talents de conteuse, même si le piano de Jean Marc Luisada est comme toujours passionnant.
J’étais tout prêt à lui dire des gentillesses, à avoir même un brin de conversation avec elle, j’étais alors directeur de France Musique. Elle était en service commandé, on lui avait demandé de paraître à un cocktail organisé par Deutsche Grammophon, elle ne manifesta aucun intérêt pour les personnes présentes (essentiellement des professionnels), se fit tirer le portrait avec son pianiste, et s’en fut dès que la corvée fut achevée.
Quelques années plus tard, l’actrice sur le retour allait faire la cruelle expérience de ce qu’on ne se risque pas impunément à la mise en scène d’opéra. J’ai rarement vu pareil ratage dans cet Attilade 2001 à l’Opéra de Paris, sauvé du naufrage par l’immense Samuel Ramey .
Il ne faudrait pas non plus que les jeunes générations ne gardent de Jeanne Moreau que la savoureuse caricature de Laurent Gerra (à voir ici à 3’33 »)
Pour beaucoup d’entre nous, l’actrice disparue reste une voix, inimitable, inimitée.
Et, dans l’éclat de sa beauté première, nous restent quelques grands films qui la font immortelle.
On est rarement déçu par un film de François Ozon. Même si, comme avec Woody Allen, les réussites sont inégales. Son dernier opus, L’Amant double, laisse un sentiment mitigé.
Dans la colonne points positifs : Ozon sait filmer, magnifiquement, on le savait, mais les plans, les décors, sont idéalement construits au service de l’intrigue. Marine Vacthest parfaite sous l’oeil amoureux de la caméra d’Ozon, ni trop ni pas assez dans le bouleversement sentimental qui la détruit. Jérémie Réniern’a jamais déçu depuis qu’on l’a découvert dans Les Amants criminels. Ozon lui offre ici un rôle en or, puisque il est double, mais je ne peux en dire plus sauf à dévoiler le ressort du film ! Et puis Jacqueline Bisset, Myriam Boyer… François Ozon aime les actrices dans leur belle maturité.
Dans la colonne points contestables : Le film est trop long, le rythme tendu des cinquante premières minutes se relâche étrangement, le suspense s’affadit, le dénouement est trop attendu. Les clins d’oeil à Cronenberg, Brian de Palma ou aux premiers Polanski sont un peu trop appuyés, mais c’est le péché mignon d’un cinéaste qui connaît ses classiques.
Au total, un bon film qui installe un trouble durable dans l’esprit du spectateur.
Au lendemain de cette séance, je visitais de beaux jardins, d’ordinaire fermés, mais exceptionnellement ouverts dans le cadre de l’opération L’art au jardin.
La propriétaire de ce jardin attenant à la célèbre église Notre-Dame d’Auvers sur Oise, outre ses propres toiles, exposait une série de miniatures qui ne pouvait pas ne pas retenir l’attention. Elle me proposa de rencontrer les auteurs de ces paysages colorés, deux frères. Comme si la fiction d’Ozon devenait réalité, je me retrouvai face à deux… jumeaux ! Troublant week-end décidément !