Les sans-grade (VIII) : Joseph Keilberth

Il est mort il y a cinquante ans, à l’âge de 60 ans : le chef d’orchestre Joseph Keilberth est né en 1908, la même année que Karajan, mort prématurément d’une crise cardiaque le 20 juillet 1968, tandis qu’il dirigeait Tristan et Isolde à l’opéra de Munich.

Je me rappelle une série d’émissions que nous avions commises avec mon complice de Disques en lice, Pierre Gorjat (lire Une naissance), pour la chaîne culturelle de la Radio suisse romande, Espace 2, série intitulée : Les cinq K. Mon ami Pierre trouvait qu’on faisait bien trop de cas (!) du seul qui occupait alors – au mitan des années 80 – le devant de la scène musicale, Herbert von Karajan. Moins violemment critique que lui, je pensais qu’on devait, sinon réhabiliter, du moins remettre en lumière quatre autres illustres baguettes, contemporaines de Karajan, qui ne méritaient aucunement de rester dans l’ombre du patron des  Berliner Philharmoniker : Rudolf Kempe (1910-1976),  Hans Knappertsbusch  (1888-1965), Otto Klemperer (1885-1973)… et Joseph Keilberth (1908-1968).

De ces cinq chefs (inutile de dire qu’il ne reste rien de ces émissions, qui furent effacées à peine diffusées… et qui manquèrent cruellement lorsque survint la mort de Karajan le 16 juillet 1989 !), le seul qui ait été oublié des rééditions discographiques est Keilberth. Même si je me suis laissé dire que Warner pourrait reprendre les enregistrements parus pour l’essentiel sous l’étiquette Telefunken.

J’ai longtemps délaissé les quelques disques de Keilberth que j’ai dans ma discothèque, à l’exception de son légendaire Freischütz. J’ai eu tort.

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Je redécouvre des Beethoven magnifiquement chantants, mobiles, superbement articulés.

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Richard Strauss s’accorde particulièrement à l’art de Keilberth. Comme une lumière et une sensualité méridionales qui éclairent l’écheveau de la trame orchestrale.

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Même lumière dans Brahms (une intégrale des symphonies à rééditer), bien perceptible dans ce « live » avec la radio bavaroise

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En attendant, on l’espère, de retrouver le legs symphonique de Keilberth chez Warner on retrouvera des bribes, vraiment trop chiches, de l’art de celui qui fut l’âme et le directeur musical de l’orchestre symphonique de Bamberg de 1950 à sa mort.

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Mais c’est en chef d’opéra que Joseph Keilberth est resté le mieux documenté au disque, en particulier avec la réédition spectaculaire de la toute première Tétralogie captée en stéréo… en 1955 à Bayreuthque les spécialistes tiennent pour un must.

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Richard Strauss est aussi très bien servi.

 

J’ai une affection particulière pour ces versions d’Arabella (sublime Lisa della Casa) et de la Femme sans ombre.

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Les sans-grade (VII) : les Belges oubliés

Une discothèque n’est pas un lieu ni un objet immobile, où l’on vient empiler disques, et coffrets. La mienne est en perpétuelle évolution, pas tant parce que j’achèterais beaucoup de disques, mais surtout parce que de nouvelles acquisitions – en général des coffrets récapitulatifs – viennent remplacer des CD isolés ou des éditions incomplètes.

Il est vrai aussi qu’il m’arrive de ranger des disques sans les avoir complètement écoutés, en les réservant pour plus tard – c’est surtout vrai pour de gros coffrets comme il en sort beaucoup ces derniers mois. Comme celui qui a été consacré au chef belge André Cluytens (voir Franco-belge)

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Au gré de mes rangements, je redécouvre ainsi des versions, des interprètes, comme ces deux chefs d’orchestre dont on trouve encore les noms sur pas mal de pochettes, qui ont en commun d’être nés Belges comme Cluytens , d’avoir été contemporains, d’être morts jeunes et d’être complètement oubliés en dehors de leur pays natal : Edouard van Remoortel (1926-1977) et André Vandernoot (1927-1991).

 prend ses premières leçons auprès d’un ami de Pierre Fournier, le violoncelliste et  pédagogue belge Jean Charlier qui le prépare idéalement au Conservatoire Royal de Musique de Bruxelles et aux cours de l’illustre Gaspar Cassadó. Mais c’est la direction d’orchestre qui l’emporte sur l’instrument, après que le jeune musicien a suivi les cours d’Antonio Guarnieri, Alceo Galliera et Josef Krips.

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Van Remoortel va diriger entre autres l’Orchestre National de Belgique et l’Orchestre du Mozarteum de Salzbourg dès 1951, l’Orchestre Symphonique de Saint-Louis de 1958 à 1962, l’Orchestre National de l’Opéra de Monte-Carlo de 1964 à 1970, puis comme chef invité l’ à partir de 1974.

Je connaissais son nom grâce aux disques qu’il avait signés comme accompagnateur des violonistes Henryk Szeryng et Ivry Gitlis.

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La discographie d’Edouard van Remoortel est malheureusement à l’image de sa brève carrière et surtout disponible en téléchargement.

Son confrère André Vandernoot n’a guère laissé plus de traces discographiques, et comme Van Remoortel, si son nom apparaît encore sur certains disques, c’est comme accompagnateur. Lire le beau portrait que Le Soir consacra au chef belge au lendemain de sa mort prématurée en novembre 1991 : Il racontait la musique aux enfants.

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Pendant mes années liégeoises, j’avais entendu parler de Vandernoot, de son fichu caractère, et surtout de son combat – perdu – pour sauvegarder l’orchestre symphonique de la RTBF.

Ferras, Cziffra Gilels ont eu la chance d’être servis par le jeune Vandernoot, dans Mozart, Beethoven, Tchaikovski, Liszt…

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On arrive à trouver chez les disquaires d’occasion des témoignages symphoniques :

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Mais surtout – c’est un double CD que j’ai vraiment redécouvert dans ma discothèque – une compilation Manuel de Fallaoù l’on retrouve deux versions exceptionnelles, mais jamais citées comme des références, d’une part de L’amour sorcier – avec André Vandernoot justement, Oralia Dominguez et le Philharmonia des grandes années, d’autre part Le Tricorne dirigé par Artur Rodzinski avec le Royal Philharmonic, dans une superbe stéréo.

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Pour les deux chefs, l’offre de téléchargement est heureusement plus importante : on signale en particulier une très belle captation de Vandernoot avec l’orchestre de la RTBF, de La nuit transfigurée et de Pelléas et Mélisande de Schoenberg.

 

 

Jochum suite et fin

Au moment de commencer ce billet, me revient un souvenir de jeunesse. De mes études au modeste Conservatoire de Poitiers

Je ne sais plus à quelle occasion nos professeurs et le directeur d’alors, Lucien Jean-Baptiste, étaient partis en voyage à Berlin, nous privant de cours pendant une petite semaine. À leur retour, j’avais interrogé ma professeure de piano, curieux de savoir ce qu’ils avaient vu et entendu, le clou de leur voyage étant un concert à la Philharmonie de Berlin

Je sentais un peu de déception dans son récit : ils avaient bien entendu l’orchestre philharmonique de Berlin, mais pas dirigé, comme ils l’espéraient, par Herbert von KarajanÀ la place de la star, ils avaient eu droit à un « vieux chef », un dénommé Eugen Jochumpersonne ne connaissait… À l’époque, cela ne me disait rien non plus, mais ce nom s’était inscrit dans ma mémoire, et quelques mois plus tard j’achèterais ma première intégrale des symphonies de Beethoven, une « souscription » . parue à l’occasion du bicentenaire de la naissance du compositeur.

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Une intégrale que je regrettais de ne pas voir incluse dans le beau boîtier proposé par Deutsche Grammophon à l’automne 2016 : lire Eugen sans gêne

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Pourquoi avoir omis les quelques enregistrements symphoniques (outre cette intégrale Beethoven) parus pour étiquette Philips, notamment avec le Concertgebouw ? Mystère.

Le tir a été corrigé avec le second volume, qui vient de paraître.

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Une aubaine que ce coffret (détails à lire ici : Jochum vol.2)

qui permet de réévaluer, sinon réhabiliter, des versions rarement citées comme des références des opéras de Mozart (Cosi fan tutte, L’enlèvement au sérail), ou de Weber (Der Freischütz), qui restitue des Wagner révérés, eux,  par la critique (Lohengrin de 1952, Les Maîtres Chanteurs). Et les grands oratorios de Bach, contemporains des enregistrements de Klemperer ou Karl Richter, sans doute dépassés pour ceux qui ne jurent que par Herreweghe, Harnoncourt ou même Corboz. et pourtant si attachants, dans leur humilité expressive, tous captés à Amsterdam avec les meilleurs chanteurs du moment. Sans oublier les messes et motets de Bruckner, la grande messe de Sainte-Cécile et une somptueuse Création de Haydn, un requiem de Mozart, une Missa solemnis amstellodamoise de grande allure, et bien entendu tout un ensemble d’oeuvres de Carl Orff, dont Jochum fut l’ami et le meilleur interprète.

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Admirable duo Irmgard SeefriedNan Merriman.

Comme souvent, le prix de ce coffret varie assez considérablement parfois dans la même enseigne (FNAC)

 

Barenboim 75 ou l’artiste prolifique

Daniel Barenboim fête aujourd’hui son 75ème anniversaire ! On ne sait que lui souhaiter qu’il n’ait déjà eu ou vécu. Une carrière incroyable, à nulle autre comparable. Pianiste prodige, il embrasse dès ses jeunes années tout ce que la musique peut lui offrir, l’opéra, la musique de chambre, le répertoire symphonique, la pédagogie, de Bach à Boulez. Impossible de décrire en quelques lignes cette trajectoire unique, alliée à une intelligence exceptionnelle qui le conduit à prendre des positions courageuses dans les conflits qui agitent le siècle.

La boulimie, la prolixité ont leur revers. Dans une production considérable de concerts, de représentations et de disques, il est inévitable que l’exceptionnel côtoie le médiocre ou l’inachevé.

Comme on l’écrivait dans Barenboim 75 première salve, la discographie du pianiste-chef est trop abondante et inégale pour ne pas plonger le discophile dans l’embarras. Que choisir ? que retenir d’un aussi généreux parcours ?

Mon choix vaut ce qu’il vaut, guidé sans doute par mes découvertes de jeunesse, et par l’expérience d’un passé tout récent.

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La meilleure des trois intégrales gravées par Barenboim des concertos de Mozart, dans les années 60 et 70.

A la même époque, c’est l’entente parfaite, juvénile, avec Jacqueline du Pré et Pinchas Zukermandans des sonates et trios de Beethoven qui sont une référence.

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Le pianiste Barenboim a beaucoup enregistré, sans laisser de versions incontestées. Parfois à contre-emploi (lire Le difficile art de la critique). C’est peut-être là où on ne l’attend pas qu’il se révèle à son meilleur.

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Dans le répertoire symphonique, outre les curiosités qui figurent dans le coffret Sony (voir Barenboim 75 première salve), on ne retiendra ni des Beethoven, ni des Brahms lorgnant du côté de Furtwängler sans y atteindre, mais des réussites répétées par exemple dans Schumann (deux intégrales avec Chicago et Berlin) et Bruckner (trois intégrales avec Chicago, le philharmonique de Berlin… et la Staatskapelle de la même ville!)

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Festivals d’orchestre (II) : Paris cinquantenaire

Le 14 novembre 1967, il y a cinquante ans, l’Orchestre de Paris donnait son premier concert au Théâtre des Champs-Elysées sous la direction de Charles Munchavec un programme somptueux, emblématique de la tradition d’une phalange qui a succédé à la vénérable Société des Concerts du Conservatoire et d’un chef qui s’est fait le héraut incontesté de la musique française,  en particulier à Boston de 1949 à 1962 : La Mer de Debussy, les Requiem Canticles de Stravinsky (en création française), et la Symphonie fantastique de Berlioz.

Munch n’aura guère eu le temps de laisser sa marque discographique avec son nouvel orchestre, la mort l’ayant fauché en pleine tournée aux Etats-Unis le 6 novembre 1968.

La succession de Munch ne ressemblera pas à un long fleuve tranquille, comme en témoigne ce passionnant documentaire, accessible désormais dans sa totalité :

Avec le recul, on continue de s’interroger sur les motivations des responsables de l’époque – Marcel Landowski était le tout-puissant directeur de la Musique nommé par Malraux – qui préfèrent inviter à grand prix comme « conseiller musical » le très occupé Herbert von Karajanalors que l’immense Karel Ančerl, légendaire chef de l’Orchestre philharmonique tchèque, est disponible après avoir fui Prague après l’invasion soviétique du printemps 1968.

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Karajan réalise à Paris ses seules gravures de la Symphonie de Franck ou de la Valse de Ravel.

Karajan parti après deux courtes saisons, on refait la même erreur en conviant le patron de l’orchestre de Chicago, Georg Solti. Bilan discographique étique : quelques poèmes symphoniques de Liszt.

Puis vient l’ère Barenboim, une nomination plutôt audacieuse, un pari sur la jeunesse – Daniel Barenboim n’a que 33 ans quand il est nommé en 1975, et il est plus connu comme pianiste que comme chef symphonique. Son mandat de près de quinze ans laissera des souvenirs contrastés tant aux musiciens de l’orchestre qu’au public et aux critiques. La discographie Barenboim/Orchestre de Paris est relativement abondante, répartie sur trois labels (Sony, Erato, DGG) et très inégale. Lire Barenboim 75 première salve

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L’Orchestre de Paris, après le règne mouvementé de Barenboim, lui choisit comme successeur un jeune chef russe, Semyon Bychkov, qu’une rumeur savamment… orchestrée (!) donne alors comme un potentiel postulant à l’orchestre philharmonique de Berlin. Suivront neuf ans d’un mandat en demi-teinte, et une discographie qui mérite d’être réévaluée.

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La phalange parisienne entrera-t-elle dans le XXIème siècle avec une baguette française, plus de trente ans après la disparition de son fondateur ? Reviendra-t-elle à certains de ses répertoires génériques ? Ce n’est pas le choix qui est fait lorsqu’on demande à un contemporain de Barenboim, un autre pianiste devenu chef, Christoph Eschenbachde présider aux destinées musicales de l’Orchestre de Paris (de 2000 à 2010). La prétendue « crise » du disque classique n’explique pas le bilan plutôt maigre d’une discographie marginale et chiche en références.

C’est l’époque – cette première décennie du siècle – où les phalanges parisiennes se livrent à une concurrence aussi absurde qu’incompréhensible dans un répertoire où elles n’ont rien à gagner. Combien d’intégrales des symphonies de Mahler ?

L’Estonien Paavo Järvi (2010-2016) recentre l’orchestre sur son coeur de répertoire, au risque d’être parfois taxé de froideur dans la musique française qu’il sert pourtant avec gourmandise.

Quant à Daniel Harding, on sait depuis longtemps qu’il n’aime pas l’eau tiède. Les programmes qu’il dirige depuis sa prise de fonctions en septembre 2016 attestent de l’audace d’une vision, de la pertinence d’une réflexion sur les missions d’un orchestre et de son chef au coeur de son époque.

Souvenir d’une étrange soirée, trois jours après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher de Vincennes, Daniel Harding n’avait pas encore confirmé son choix de l’Orchestre de Paris

img_1696(De gauche à droite, Pascal Dusapin, Florence Darel, Daniel Harding, Barbara Hannigan, le 10 janvier 2015 chez Chaumette)

Berlin à Paris

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Je ne me fais toujours pas à la laideur extérieure de la Philharmonie de Paris, même si cette silhouette nous est devenue familière depuis l’inauguration le 14 janvier 2015.

En revanche, la grande salle, désormais dénommée Pierre Boulez confirme, concert après concert, ses qualités acoustiques exceptionnelles.

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Samedi soir, c’était une rentrée et un adieu. Le début d’une saison encore très riche de la Philharmonie et la dernière fois qu’on voyait ensemble à Paris Simon Rattle et l’orchestre philharmonique de Berlin

Je gardais un souvenir extraordinaire de la dernière fois que je les avais vus et entendus ensemble à Berlin il y a deux ans (Vérifications).

Le programme de samedi était prometteur, bien dans la manière de Sir Simon : en miroir, la première et la dernière symphonies de Chostakovitch

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Comme mes amis Alain Lompech (Bachtrack)  et Remy Louis (Diapason) ont, chacun à leur manière, parfaitement décrit ce que nous avons entendu, je me contenterai de les citer :

« Occasion pour les Parisiens d’entendre cette légendaire formation dans une acoustique qui n’est ni aussi sèche que celle du Théâtre des Champs-Elysées ni trop brillante comme celle de Pleyel. Celle de la Salle Pierre-Boulez est généreuse, trop se dit-on assez rapidement quand Rattle et les Berliner déchaînent toute la puissance dont ils sont capables dans une Première Symphonie qui impressionne plus qu’elle ne convainc. » (A.L.)

« Dès l’Allegretto qui ouvre l’Opus 10, le son est léger, mobile, les notes semblent s’égailler de tous côtés dans un espace très aéré. Sciemment, Simon Rattle organise une discontinuité, frôle l’instabilité. Cette perception est accentuée par plusieurs facteurs : la mise en lumière du moindre détail, groupe ou thème, la rapidité foncière du mouvement, l’échelle parfois explosive des dynamiques et des contrastes, enfin le jeu très physique et la vivacité de réaction des instrumentistes – sous sa baguette, le Philharmonique cumule vraiment les caractères d’un orchestre de grande culture et la spontanéité d’un jeune ensemble. » (R.L.)

J’ajouterai les sublimes solos de flûte (Emmanuel Pahud) et de clarinette (Andreas Ottensamer)

C’est vrai que j’ai dans l’oreille des versions plus incisives, âpres, « modernistes » de cette première symphonie géniale d’un jeune homme de 19 ans. Et pourtant comment résister à la pure beauté de ce son d’orchestre des Berliner !

Dans la dernière symphonie, tous les critiques s’accordent…

La clarté règne sans partage au sein d’une lecture à mon sens passionnante pour au moins deux raisons. La première est que l’on entend cette symphonie avec un quatuor à cordes rond et soyeux, appuyé sur des contrebasses quasi dignes de rivaliser avec un 32 pieds d’orgue, des timbres d’instruments à vent qui n’ont pas la verdeur de ceux des orchestres russes dont les couleurs, pour beaucoup, tiennent quasi lieu d’interprétation, à la façon dont la scénographie d’un opéra peut être prise pour sa mise en scène. Cette « défolklorisation », si l’on peut dire, loin de desservir la musique de Chostakovitch, la déplace vers une universalité, une « modernité » de ton et de propos irréfragable, et vers une perception plus nette de ce qui peut être authentiquement russe ici dans le langage, jusque paradoxalement dans les citations de Rossini, de Bartok ou de Wagner qui reçoivent leur visa de séjour dès qu’elles résonnent… différemment qu’au naturel. (A.L.)

Le choc du rapprochement avec la Symphonie n°15 en est d’autant plus vertigineux, coupant. La vie a passé, avec son cortège de terreurs et d’oppressions. L’adolescent joyeux est désormais un adulte miné par une inquiétude de tous les instants. Il reste, dans la manière dont Rattle aborde l’Allegretto (encore), quelque chose de l’énergie qu’il mettait à la 1ère. La lumière sera là de bout en bout, mais désormais blafarde. La flûte solo est agile, sa respiration serrée, les enchaînements instantanés engendrent un halètement oppressant transcrit avec une terrible intensité par l’orchestre. Il n’y a plus d’air, ou alors vicié. Les lambeaux et juxtapositions de thèmes s’ouvrent sur le néant, en dépit de la complexité formelle.

Si les chorals de cuivres, Berlin oblige, sont d’une profondeur exceptionnelle (Allegro, bien sûr la citation du Crépuscule des Dieux qui ouvre le dernier mouvement), l’accompagnement murmuré des solos de violoncelle, de violon – si la justesse de Daniel Strabawa est enfuie, son intensité demeure – reste saisissant dans une acoustique qui, redisons-le, accueille si bien les nuances piano-pianisimo. Le moindre pizzicato des contrebasses, la couleur des altos, imposent une densité instrumentale réelle, qui n’a pourtant rien de commun avec celle que produirait un orchestre russe. Le cliquetis des percussions est glaçant, comme dans la 4ème symphonie (Lento-Largo).

Le dessin du thème principal du dernier mouvement, aux cordes, est juste esquissé ; Rattle le fait abyssal dans sa légèreté même, la fluidité et la plasticité des violons 1 et 2 éblouissent. Les morsures des cuivres, quand revient le thème principal, sont mates. Le temps se fige, s’arrête, et les longues secondes qui suivent les dernières notes s’égrènent dans un silence absolu. Merci, Maestro ! (R.L.)

Il faut absolument (ré)écouter un live véritablement historique de 1990, une version phénoménale du grand 511nz-MCIbLdirigeant cette même 15ème symphonie avec ces mêmes Philharmoniker…

 

 

 

 

Franco-Belge

Sur France Musique comme sur toutes les radios françaises, j’ai toujours entendu son nom prononcé ainsi : Klu-i-tin-ce. Ce qui a le don de bien amuser mes amis belges qui l’appelaient : Kl-oeil-tenn-se. Le chef d’orchestre André Cluytensné Belge en 1905 à Anvers, est mort Français à Neuilly, il y a exactement 50 ans, le 3 juin 1967.

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Son éditeur historique, EMI/Pathé devenu Warner/Erato, a fait les choses en grand pour célébrer l’une des plus intéressantes baguettes du XXème siècle, à vrai dire un peu oubliée en dehors du cercle restreint des discophiles avertis.

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Tout est remarquable dans ce coffret de 65 CD et, pour une fois, on veut citer la Note de l’éditeur :

« De l’abondante discographie d’André Cluytens, la postérité a d’abord retenu l’immense interprète de Ravel, dont il a gravé deux vastes anthologies, l’une en mono et l’autre en stéréo. Beaucoup ont appris leur Ravel avec son recueil stéréo longtemps disponible dans la collection Rouge et Noir ou se souviennent du chef qui dirigea l’enregistrement du siècle des Concertos avec Samson François. 

Les rééditions EMI ont également souvent célébré la toute première intégrale des symphonies de Beethoven jamais gravée par l’Orchestre philharmonique de Berlin, achevée trois ans avant celle de Karajan, et qui semblait à jamais indémodable…

….Ce coffret est émaillé de très nombreuses premières en CD : la plupart des 78 tours, dont la symphonie n°94 de Haydn publiée uniquement en Italie, la première Enfance du Christ ou, enfin rendue au public, la version intégrale et à notre connaissance unique du Martyre de Saint-Sébastien.  Mieux encore certains enregistrements voient leur premier jour comme Cydalise et le Chèvre-Pied  de Pierné dont le montage a pu être achevé pour cette édition, ou cette Espana de Chabrier, enregistrée à la suite des concertos de Beethoven avec Solomon : les prises étaient tout simplement restées en bout de bande, et nous les publions ici pour la toute première fois.

La remasterisation intégralement réalisée à partir des bandes originales redonne une vie saisissante à ces gravures et a donné lieu de surcroît à des trouvailles heureuses comme ce disque Richard Strauss/Smetana avec Vienne dont nous avons pu retrouver et publier les bandes stéréo (seule la mono avait été publiée à l’origine)…

Je confirme que ce travail est absolument exceptionnel et m’a redonné envie de réécouter des versions que je croyais bien connaître. Une prodigieuse Symphonie fantastique, un sommet de la discrographie berliozienne, tous les Ravel, Roussel, les symphonies de Beethoven bien sûr, et tant et tant d’autres que je m’apprête à découvrir ou redécouvrir. Aurons-nous droit au même cadeau pour le volet lyrique de l’art d’André Cluytens ?

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L’esprit de fête

Ce mois d’avril annonce l’été, comme un prélude à la fête, aux festivals. En attendant, il faudra voter, ne pas se priver de cette liberté, si rare sur notre planète tourmentée, ne pas laisser le parti de l’abstention l’emporter. J’y reviendrai, notamment à la lumière d’une étude que Le Point publie demain.

La fête on sait la faire chaque début d’été à BerlinDans un lieu magique, dans le quartier de Charlottenburg, la Waldbühnelittéralement la « scène de la forêt », un immense amphithéâtre de plein air construit sur le modèle du théatre d’Epidaure à l’occasion des Jeux olympiques de 1936, de sinistre mémoire.

J’étais impatient d’acquérir – via amazon.de – un boîtier de 20 DVD récapitulant les très  courus Waldbühnen-Konzerte de l’Orchestre philharmonique de Berlinde 1992 à 2016.

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Le coffret est classé par ordre chronologique inverse, du plus récent (2016 avec Yannick Nézet Séguin, à 1992 avec Georges Prêtre)

S’il fallait encore infliger un démenti – mais oui il le faut encore souvent ! – à ceux qui pensent qu’entre le concert classique traditionnel et André Rieu il n’y a pas d’espace pour des concerts populaires et festifs de haut niveau, cette série en serait la preuve éclatante.

Chaque programme est remarquablement constitué autour d’un thème, et combine astucieusement « tubes » et chefs-d’oeuvre moins connus, sans céder aux nécessités (?) du crossover. Et puis quel bonheur d’entendre – idéalement captée – l’une des plus belles phalanges orchestrales du monde, surtout quand elle se débride ! Et d’aussi prestigieux solistes…

Et puis il n’est de Walbdbühne qui ne se termine par la chanson fétiche de tous les Berlinois : Berliner Luft de Paul Lincke

À consommer sans aucune modération !

Des cadeaux intelligents

Nous connaissons tous l’horreur de la question rituelle à l’approche des fêtes de fin d’année : que va-t-on pouvoir offrir à X, quel cadeau original faire à Y ? Et affronter la foule des grands magasins ?

Quelques suggestions personnelles… toutes disponibles sur le Net et sans se ruiner !

D’abord une formidable aubaine : 25 ans d’Europakonzerte de l’Orchestre philharmonique de Berlin25 DVD dans un boîtier format CD (un exemple à suivre, svp Messieurs les distributeurs de DVD !), à moins de 50 €. 51hfw6oqkzl-_sl1200_81adiunl5al-_sl1484_L’idée est née en 1991 de proposer, chaque 1er mai, un concert prestigieux des Berliner dans un lieu ou une salle emblématiques d’Europe. L’affiche de ces concerts – chefs, solistes, programmes – parle d’elle-même. Indispensable !

Autre coffret de DVD, même format, mais plus cher et plus hétéroclite, même s’il restitue l’art multi-facettes du pianiste Daniel Barenboim

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Après une discussion passionnée sur Facebook à propos d’une récente réédition de « live » captés à Dresde sur le chef/compositeur italien Giuseppe Sinopoliprématurément disparu en 2001 à 54 ans, je signale deux coffrets formidables (l’un de 16 CD musique orchestrale et chorale, l’autre de 8 CD concertos) à trouver sur www.amazon.ità des prix inversement proportionnels au talent unique du chef disparu :

71cvmcaiirl-_sl1146_5132aldmcdl(Voir détails des deux coffrets à la fin de cet article)

Une nouveauté qui pourrait passer inaperçue : la 4ème symphonie et le concerto pour violon de Weinberg (1919-1996) dans un boîtier au format livre de poche, et à un prix dérisoire. Un très grand compositeur qu’on commence seulement à redécouvrir et à enregistrer, un magnifique concerto pour violon.

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Dans un registre plus traditionnel en ce temps de Noël, deux jolis disques, qui sortent un peu des sentiers balisés, avec la fine fleur des interprètes français de la jeune génération.

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Trouvé hier chez mon libraire de la rue de Bretagne un excellent ouvrage tout ce qu’il y a de plus sérieux sur une musique qui n’a jamais été très prise au sérieux, l’Easy listening !

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La musique easy listening erre au-dessus de tous les styles musicaux qui existent depuis le XVIIIe siècle jusqu’au début des années 1970. C’est une musique large, sans oeillères, qui va puiser son inspiration à des sources bien dissemblables comme les compositeurs de musique classique, les big bands américains des années 1940, les ensembles gamelan balinais folkloriques, les Beatles, la bossa-nova ou la musique hawaïenne traditionnelle. Elle rassemble des personnages aussi différents que l’illustre Burt Bacharach, l’hypnotique pseudo-Indien Korla Pandit, la diva péruvienne Yma Sumac, le Français Roger Roger, auteur de pastilles musicales pour l’ORTF et de son compère Nino Nardini, ou encore Ennio Morricone, c’est dire la difficulté de recenser tous les représentants de cette famille musicale qui a servi de base de données infinie et de source d’inspiration pour des artistes tels que les Beastie Boys, le Wu-Tang Clan, Stereolab, The Avalanches, Portishead, The Cramps etc. Des ascenseurs et supermarchés au salon des clubs lounge, de l’exotica qui envahit l’Amérique d’après-guerre aux bandes-son des films d’exploitation, cet ouvrage définit les contours d’un genre musical omniprésent et pourtant mal connu. (Présentation de l’éditeur).

Il faut saluer ce travail remarquable, et souhaiter qu’il soit complété par tout un pan de ce qui fait bien partie de l’histoire de l’Easy listening, la profusion de grands orchestres américains, souvent issus de phalanges classiques (Boston Pops, Cincinnati Pops, Hollywood Bowl) ou animés par des musiciens charismatiques (MantovaniXavier Cugat, Frederick Fennell, Morton Gould, etc.).

Et comme, pour la plupart d’entre nous, ce 25 décembre ne sera pas blanc, ce potpourri qui réveille en moi tant de souvenirs d’enfance :

 

  • Coffrets Sinopoli /
  • Orchestral Works (16 CD) Beethoven Symph.9 (Dresde) – Brahms Requiem allemand (Phil.tchèque) – Bruckner Symph.4 & 7 (Dresde) – Tchaikovski Symph.6 & Roméo et Juliette (Philharmonia) – Elgar Variations Enigma & Sérénade cordes & In the South – Maderna Quadrivium & Aura & Biogramma (NDR) – Mahler Symph.5 (Philharmonia) – Mendelssohn Symph.4 (Philharmonia) – Schumann Symph.2 (Vienne) – Moussorgski Tableaux d’une exposition (New York) – Ravel Valses nobles et sentimentales (New York) – Ravel Boléro & Daphnis (Philharmonia) – Debussy La Mer (Philharmonia) – Respighi Pins de Rome, Fontaines de Rome, Fêtes romaines (New York) – Schoenberg La nuit transfigurée & Pelléas et Mélisande – Schubert Symph.8&9 (Dresde) – Sinopoli Lou Salomé (Popp, Carreras, Stuttgart) – R.Strauss Ainsi parlait Zarathoustra (New York) Don Juan (Dresde) Danse des sept voiles (opéra Berlin)
  • Concertos (8 CD) Beethoven Concertos piano 1&2 (Argerich, Philharmonia) – Beethoven Conc.violon & Romances (Mintz, Philharmonia) – Bruch conc.vl.1 + Mendelssohn Conc.vl (Shaham) – Elgar Conc.violoncelle + Tchaikovski Variations Rococo (Maisky) – Manzoni Masse Omaggio a Edgar Varese (Pollini, Berlin) + Schoenberg Symph.de chambre op.9 (Berlin) – Mozart Conc.fl.harpe + Symph.conc.vents (Philharmonia) – Paganini Conc.vl.1 + Saint-Saëns Conc.vl.3 (Shaham, New York) – Sibelius & Tchaikovski Conc.vl (Shaham, Philharmonia)

Dans les cordes

Trump, la primaire à droite, les spéculations à gauche, j’ai mis sur pause. J’ai préféré faire le plein de musique, sans souci de l’actualité. Les gros coffrets s’accumulent, j’en reparlerai, mais voici un sujet que la disparition récente de Neville Marriner m’a suggéré : la littérature musicale pour les orchestres à cordes. Essentiellement celle des XIXème et XXème siècles.

C’est un souvenir précis et flou à la fois, j’étais encore au Conservatoire de Poitiers, était-ce dans le bureau du directeur, sur sa chaîne, que j’ai découvert la Sérénade pour cordes de Tchaikovski, dans la première version de Karajan ? 

Est-ce parce que j’y entends les échos des lointains d’une Russie millénaire (plus fantasmée que réelle) que j’aime si passionnément cette oeuvre ? Particulièrement dans les deux versions (1966 et 1980) qu’en ont gravées Karajan et ses Berlinois.

Un peu plus tard, c’est un disque en solde (les petits budgets des étudiants !) qui me révélait la Sérénade pour cordes de Dvořákun 33 tours Heliodor que j’ai mis des années à retrouver en CD, avec le grand Hans Schmidt-Isserstedt

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Puis suivront les sérénades de Dag WirénElgarSibelius (Rakastava), Nielsen (Petite suite), Grieg (Suite Holberg) presque toutes découvertes grâce à Marriner…

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Je garde le plus rare, mais pas le moins bon, pour la fin.

Franz Tischhauserce nom ne vous dit assurément rien ! Compositeur suisse né en 1921, sa notoriété n’a jamais vraiment franchi les limites de la Confédération. Prolifique, il écrit en 1963 une brève suite pour 12 cordes Omaggi a Maelzel, créée par les Festival Strings de LucerneUn petit bijou vraiment méconnu à tort : 

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L’autre Suisse Othmar Schoeck est évidemment d’une tout autre dimension, mais il est loin d’avoir chez nous la renommée que son oeuvre devrait lui valoir. En particulier cette Sommernacht /  Nuit d’été qu’Armin Jordan défendit, avec raison, comme un chef-d’oeuvre inspiré par La Nuit transfigurée de Schoenberg.

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