Indépendance

La création par des musiciens de l’Opéra de Paris d’un nouvel orchestre – Philopera – et son concert inaugural dimanche soir au Palais Garnier – compte-rendu à lire sur Bachtrack – ont suscité, comme c’est normal, commentaires et interrogations. Je ne partage ni le titre ni toutes les analyses d’Yves Riesel (voir son article et l’interview du président de Philopera sur le site couacs-info) mais son interpellation a le double mérite d’éclairer le mélomane sur le mode de fonctionnement de nombre d’orchestres et d’interroger sur la place que peut occuper cette nouvelle phalange dans un paysage musical parisien qu’on peut juger saturé.

Daniel Harding et le nouvel orchestre Philopera à l’issue du concert inaugural le dimanche 6 septembre 2026.

Autogestion ?

Je ne sais pas s’il faut trop s’attarder sur les modes d’organisation des orchestres symphoniques, en France notamment. Parce que les situations varient d’une ville à l’autre : certains sont des régies municipales, d’autres sont chapeautés par une structure publique, comme une Métropole, certains sont constitués en EPIC ou associations subventionnés par les collectivités locales, et bien sûr dans le cas de l’Orchestre national de France et de l’Orchestre philharmonique de Radio France gérés par Radio France. Ces orchestres font figure de structures « lourdes » – et c’est bien ce qui nourrit le débat depuis des lustres (relire ce qu’en dit Lionel Esparza dans mon dernier billet) – avec leurs musiciens titulaires, leur encadrement technique, administratif, artistique.

Mais Philopera, constitué en une association de musiciens, n’est ni une nouveauté ni une exception. Même si elles ont peu à peu perdu de leur importance, les associations symphoniques parisiennes portent bien leur nom. Lamoureux, Colonne, Pasdeloup, n’ont toujours existé que sous forme de libre association des musiciens, avec une organisation minimaliste.

L’exemple le plus frappant est celui de tous les ensembles dits « baroques ». Ce sont des structures légères, faiblement subventionnées, dont les effectifs ne sont jamais figés – pas de musiciens titulaires ! -. Il n’est pas rare de voir dans les rangs du Concert spirituel un musicien qu’on reverra quelques semaines plus tard dans ceux des Siècles.

Indépendance

Mais pour justifier leur création, les musiciens « associés » de Philopera ont pris leurs exemples à l’étranger. Ainsi, historiquement, l’orchestre philharmonique de Vienne quand il se produit en concert en tant que Wiener Philharmoniker est l’émanation de l’orchestre de l’opéra d’Etat de Vienne (Wiener Staatsoper). Une émanation autonome et autogérée : le directeur de l’opéra de Vienne n’a pas droit de regard sur la programmation des concerts des Philharmoniker. Ainsi le choix du chef qui dirige les concerts de Nouvel an relève-t-il exclusivement des représentants élus des musiciens.

On a pris aussi l’exemple de la Scala de Milan et de la Filarmonica della Scala créée en 1982 à l’instigation de Claudio Abbado. Je trouve l’analogie avec le Bayerisches Staatsorchester – l’orchestre de l’opéra d’Etat de Munich – moins pertinent mais il y a peut-être des détails qui m’échappent.

J’avais pu trouver à Bologne, dans un magasin d’occasion, des disques jamais diffusés en France de Riccardo Muti dirigeant les symphonies de Beethoven à la tête de la Filarmonica della Scala.

Quel est le degré d’indépendance, d’autonomie, y compris financière et administrative, de ces formations ? je n’ai pas la réponse.

Apparences et réalité

Quels que soient la structure et l’organigramme de l’orchestre, la vraie question – à laquelle je ne répondrai pas ici en quelques lignes – est : qui a le pouvoir ? Le chef d’orchestre, le collectif des musiciens, l’administration… ou les sponsors ?

Dans le cas des Berliner ou des Wiener Philharmoniker, c’est net : c’est le board élu des musiciens qui tient dans ses mains la programmation, le choix des chefs. La période des chefs tout-puissants est à jamais révolue. Dans tous les autres cas, et singulièrement dans les pays anglo-saxons où les ressources des orchestres sont quasi exclusivement dépendantes du privé, la personnalité, la réputation… et l’engagement personnel du directeur musical sont décisifs. Je l’avais encore vérifié en me rendant à Cincinnati en octobre 2023 (Lire Sur les ailes de la musique et mon entretien avec Louis Langrée paru en novembre 2023 dans Bachtrack : « Le chef providentiel n’existe pas »).

Dans beaucoup d’autres cas, les responsabilités sont plus diluées ou masquées. Ayant eu quinze ans la responsabilité d’un grand orchestre – l’Orchestre philharmonique de Liège – puis pendant une courte mais intense année celle de la direction de la Musique de Radio France – j’ai pu mesurer ce qui sépare les apparences des réalités.

J’ai toujours privilégié la clarté dans la chaîne de responsabilités : il ne peut pas y avoir de dyarchie ou de dilution des rôles. Le directeur général dirige selon une vision artistique et avec des objectifs définis en accord avec les partenaires subsistants (mais pas sous leurs ordres !), le directeur musical s’inscrit et enrichit cette vision et devant les musiciens c’est le seul patron. Et c’est assez logiquement lui qui prend la lumière quand tout va bien, et le DG qui assume les soucis quand ça va moins bien. Mais quand les responsables sont faibles, la structure a vite fait de s’auto-gérer, de s’auto-planifier, et de fait d’imposer ses vues et ses méthodes à ceux qui sont censés les diriger. Pierre Boulez était féroce contre ceux qui n’étaient pas professionnels… et il avait raison. Je me rappelle un moment très particulier de mon mandat à Radio France. C’était juste après l’inauguration de l’Auditorium et du studio 104 rénové. Il était prévu évidemment que les deux orchestres – le National et le Philhar’ – répètent leurs programmes dans chacun de ces lieux. Le problème était qu’on avait promis au National d’être à l’Auditorium et le Philhar au 104. Or d’évidence les programmes de l’un et de l’autre (notamment pour le Philharmonique le très grand effectif des Notations de Boulez) ne permettaient pas qu’on respecte cette « promesse ». Or les représentants de l’une et l’autre formation, les techniciens et toutes sortes de gens impliqués dans ces productions exigeaient que je respecte cette « promesse » jusqu’au moment où je fis la démonstration que c’était littéralement impossible compte-tenu de ces partitions. Je leur donnai une heure pour se mettre d’accord, moyennant quoi le National joua au 104 et le Philharmonique à l’Auditorium sans qu’aucun ne déchoie, pour le plus grand service de la Musique. Et j’y gagnai accessoirement le respect des musiciens.

Cadeau

Après la 1e symphonie de Mahler de dimanche soir, cet extrait de l’une de mes versions de référence, captée dans une excellente stéréo en 1961, malheureusement introuvable : Paul Kletzki avec l’orchestre philharmonique de Vienne

Dans mes brèves de blog, des rencontres inattendues, de la musique bien sûr et d’autres humeurs du moment.

Les fraîcheurs du chef (V) : Karajan en Écosse

À l’été 1829, le jeune Félix Mendelssohn, tout juste âgé de 20 ans, fasciné par les romans de Walter Scott, visite l’Écosse. Il découvre en particulier l’île de Staffa, qui fait partie de l’archipel des Hébrides intérieures, et sa fameuse grotte marine de Fingal

Il en tire une ouverture symphonique intitulée Les Hébrides (Die Hebriden) ou la Grotte de Fingal.

Herbert von Karajan en donne, avec l’orchestre philharmonique de Berlin, deux versions assez différentes, à dix ans de distance, plus vive, plus agitée en 1960, plus calme, plus ouvragée en 1970.

Karajan n’a gravé qu’une fois la 3e symphonie dite Ecossaise de Mendelssohn, dans le cadre d’une intégrale des symphonies qu’il aurait enregistrée, paraît-il, à reculons, et qui est pourtant l’une des plus réussies de la discographie. Une 3e symphonie commencée en 1829 à la suite de la visite par le compositeur d’Edimbourg, mais achevée seulement en 1842 en Italie…

Enfin à propos de Mendelssohn, ce délicieux petit ouvrage à lire cet été si ce n’est déjà fait.

Et toujours humeurs et bonheurs du moment dans mes brèves de blog (avec un grand bain de fraîcheur nordique dans la brève du 22.07.2026)

Désuétude

Je n’ai pas été le dernier, naguère, à regretter que le concert classique d’orchestre soit toujours aligné sur le même modèle : ouverture – concerto – symphonie (cf. nombre d’articles sur ce blog). J’ai finalement été entendu au-delà de mes voeux : il n’y a pratiquement plus aucun concert d’orchestre qui pratique ce schéma, L’ouverture, sauf si c’est une pièce contemporaine un peu obligée, a disparu des programmes depuis une bonne dizaine d’années.

Privés d’entrée

J’ai souvent comparé le programme d’un concert à un menu. Comme il y a, chez les bons chefs, un art de composer un menu entre entrée, plat(s) et dessert, il y a, pour les programmateurs et les musiciens un art de composer un programme de concert. C’était le cas, par exemple, pour un récital de Nelson Goerner dont j’ai rendu compte pour Bachtrack : le programme était très séduisant sur le papier, moins convaincant dans sa réalisation.

Mais en matière d’orchestre c’est ceinture. Plus la moindre petite ouverture, Rossini, Weber, Mozart, au placard ! Alors que, de l’aveu même de tous les chefs d’autrefois, c’était le meilleur exercice qui soit pour un chef de prendre le pouls de l’orchestre, et pour celui-ci de démontrer sa cohésion, son image sonore. Il y a parfois quelques exceptions qui maintiennent cette tradition, comme ici le grand Riccardo Muti lors de l’Europakonzert du 1er mai 2025 de l’orchestre philharmonique de Berlin !

Passés de mode

En matière de disques, c’est plus flagrant encore. Lorsque les plus grands chefs mettaient un point d’honneur à montrer leur orchestre sous leur jour le plus virtuose et le plus brillant, avec des disques d’ouvertures de Mozart, Rossini, Verdi, Weber, voire Beethoven, c’est la disette totale depuis une bonne trentaine d’années.

Ne reste plus qu’à rechercher dans sa discothèque ces concentrés de musique, qui ne préludent pas nécessairement à un ouvrage lyrique, qui sont de petits poèmes symphoniques en soi.

Igor Markevitch a gravé quelques ouvertures avec un orchestre Lamoureux gorgé de couleurs françaises au tournant des années 60

Leopold Stokowski nonagénaire donne une formidable dimension épique à l’Ouverture tragique de Brahms trop souvent immobile sous d’autres baguettes

Quant à Carlo Maria Giulini il a signé le plus beau disque d’ouvertures de Rossini de toute la discographie. Incontournable, incomparable !

Tout aussi indispensables les gravures de Georg Solti des ouvertures de Wagner !

Dans mes brèves de blog, ce ne sont pas les bonnes nouvelles qui dominent, mais on retiendra cette exhortation de Felicity Lott : « Ne soyez pas tristes ! »

Premier Mai berlinois

Le 1er Mai pour les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Berlin c’est toujours un jour travaillé. La preuve en a encore été donnée ce 1er mai 2025 dans le merveilleux théâtre Petruzzelli de Bari (Italie) avec Riccardo Muti (concert diffusé sur Arte Concert)

Depuis 1991, les Berliner Philharmoniker célèbrent le 1er mai, et l’Europe, grâce à un très généreux sponsor, en visitant les plus beaux lieux d’Europe, où les concerts sont captés et télévisés.

Les 25 premières années ont été rassemblées dans un coffret de DVD

En général, le soliste et/ou le chef de ces concerts ont un rapport avec le lieu ou la salle choisis.

C’est ainsi que le 1er mai 2003 Pierre Boulez dirigeait les Berlinois à Lisbonne avec comme invitée, une Lisboète pur jus, Maria-João Pires.

Deux ans avant, les mêmes jouaient à Istanbul, sans qu’il y ait aucun rapport entre les nationalités du soliste, Emmanuel Pahud (français et suisse) et du chef Mariss Jansons (letton).

J’ai un temps caressé l’espoir d’accueillir l’Orchestre philharmonique de Berlin à Liège, dans la merveilleuse Salle Philharmonique. Emmanuel Pahud, qui faisait alors partie du board de l’orchestre, m’avait dit que l’orchestre était toujours en quête de lieux chargés d’histoire pour leur 1er Mai… et qu’il n’avait encore jamais joué à. cette occasion en Belgique. Entre temps j’ai quitté Liège et le projet n’a jamais vu le jour..

Et en 2019 c’était au Musée d’Orsay à Paris d’accueillir les Berlinois avec Daniel Harding et Bryn Terfel

Et toujours mes brèves de blog

Un dimanche avec Seiji

Je ne parlerai pas…

… du nouveau Premier ministre, François Bayrou, ni de quand et comment je le connais. Réussira-t-il ? Impossible de le dire.

… de la séquence lunaire qui a précédé sa nomination. Ce que j’avais écrit sur le président réélu, en 2022 (Gagnants et perdants), s’est malheureusement confirmé : comment E.Macron a-t-il pu imaginer une seconde nommer premier ministre un jeune homme d’un insondable manque d’épaisseur et d’une absence cruelle du plus élémentaire charisme ?

….de la visite du Pape en Corse, même si j’ai souvent frissonné à écouter les polyphonies si bouleversantes de l’île de Beauté.

….encore moins de toutes les célébrations qui entourent le 80e anniversaire d’un personnage très contesté, très contestable, que je m’abstiens de fréquenter et donc d’applaudir depuis longtemps. Pour être admiré, il faut être respectable.

Je n’évoque pas non plus la catastrophe qui s’est abattue sur Mayotte. Notre compassion est de bien peu de secours pour ces milliers de malheureux !

Seiji à Berlin

L’orchestre philharmonique de Berlin a commencé il y a quelque temps à élaborer sa propre collection d’enregistrements (CD et DVD) de ses archives de concerts. (aller sur Berliner Philharmoniker Recordings)

J’y ai commandé récemment deux coffrets, l’un opportunément proposé pour le bicentenaire de Bruckner

Seiji Ozawa

Symphony No. 1

Paavo Järvi

Symphony No. 2

Herbert Blomstedt

Symphony No. 3

Bernard Haitink

Symphony No. 4

Bernard Haitink

Symphony No. 5

Mariss Jansons

Symphony No. 6

Christian Thielemann

Symphony No. 7

Zubin Mehta

Symphony No. 8

Sir Simon Rattle

Symphony No. 9

Recorded between 2009 and 2019 at the Philharmonie Berlin

Déjà dans ce coffret Bruckner, on repère une rareté : Seiji Ozawa dirigeant la 1e symphonie !

On connaît bien toute la discographie du chef japonais décédé en février dernier (lire La voix des justes)

Un beau coffret d’hommage – c’est aussi un bel objet – nous restitue de vraies pépites. J’ignorais pour tout dire qu’Ozawa fût un invité aussi régulier et aimé des Berlinois, sans doute en raison de sa relation spéciale avec Karajan.

Ludwig van Beethoven
Leonore Overture No. 2 in C major, Op. 72

Max Bruch
Concerto for Violin and Orchestra No. 1 in G minor, Op. 26
Pierre Amoyal, violin

Maurice Ravel
Concerto for Piano and Orchestra in G major
Martha Argerich, piano

Béla Bartók
Concerto for Viola and Orchestra, Sz 120
Wolfram Christ, viola

Joseph Haydn
Symphony No. 60 in C major “Il distratto”

Pyotr Ilyich Tchaikovsky
Symphony No. 1 in G minor, Op. 13 “Winter Dreams”

Anton Bruckner
Symphony No. 7 in E major

Gustav Mahler
Symphony No. 1

Paul Hindemith
Symphonia Serena

Hector Berlioz
Symphonie fantastique, Op. 14

Richard Strauss
Eine Alpensinfonie, Op. 64

Richard Wagner
Tristan und Isolde:
Prelude and Liebestod

Blu-ray (video)

Ludwig van Beethoven
Egmont, op. 84: Overture

Ludwig van Beethoven
Fantasy for Piano, Chorus and Orchestra in C minor, Op. 80 »Choral Fantasy«
Peter Serkin, piano
Rundfunkchor Berlin

Felix Mendelssohn
Elijah, oratorio, Op. 70
Annette Dasch, Gal James, soprano
Nathalie Stutzmann, Nadine Weissmann, contralto
Paul O’Neill, Anthony Dean Griffey, tenor
Matthias Goerne, baritone
Fernando Javier Radó, bass
Rundfunkchor Berlin

Anton Bruckner
Symphony No. 1 in C minor (Linz version)

Bonus
Seiji Ozawa named honorary member of the Berliner Philharmoniker

Documents réellement exceptionnels, souvent émouvants, et pour plusieurs d’entre eux uniques dans la discographie du chef.

Souvenirs (III) : Le Grand Echiquier de Karajan

C’est sans doute de tous les documents que j’ai enregistrés sur cassettes vidéo (Souvenirs), ceux que je suis le plus fier d’avoir retrouvés et fait numériser : le Grand Echiquier, légendaire émission de Jacques Chancel (lire La culture joyeuse) qui avait accueilli durant plus de trois heures en direct l’Orchestre philharmonique de Berlin et Herbert von Karajan ! C’était le 24 juin 1978. Jamais je n’oublierai la joie, l’enthousiasme qui furent les miens. Malheureusement, pour des raisons de droits (Jacques Chancel n’étant pas le seul « auteur » légal de cette émission), ce numéro du Grand Echiquier, pas plus que les autres, n’a jamais été rediffusé, ni a fortiori édité.

Je laisse chacun découvrir d’abord le grand chef s’exprimant dans un français parfait, dans une tenue décontractée qui a dû surprendre ceux qui ne voient les chefs qu’en queue-de-pie, et surtout bien sûr les solistes qui participent à cette émission…

L’été 23 (I): Karajan et Mozart

Petite série estivale pendant que ce blog prendra quelques distances avec l’actualité, quelques disques enregistrés en été, tirés de ma discothèque.

Herbert von Karajan (lire Les disparus de juillet) avait l’habitude, dans les années 60, de convoquer ses musiciens berlinois dans l’église de St. Moritz, la station chic et haut perchée des Alpes suisses (dans les Grisons précisément, où l’on pratique la quatrième des langues officielles de la Suisse, le romanche !) pour des enregistrements d’oeuvres qui ne nécessitaient pas le grand effectif d’orchestre. En particulier, les divertimenti de Mozart, d’ordinaire réservés à des formations de chambre, mais que le chef salzbourgeois affectionnait particulièrement au point de les jouer en concert, et pour certains de les enregistrer à deux reprises.

La virtuosité collective, le fini instrumental, la ligne de chant, sont simplement admirables. Pourquoi s’en priver ?

Inspirations

Rien ne m’irrite plus que l’usage de certains mots, certaines expressions, décalqués de l’anglo-américain, comme « inspirant ». D’un personnage décédé ou à qui on rend hommage, on dit qu’il a été « inspirant »… Il faudra que je trouve le temps de compléter mon Petit dictionnaire incorrect de mots actuels.

En revanche, ce week-end pascal m’a permis de puiser à plusieurs sources d’inspiration, spirituelle, intellectuelle, musicale.

Le Bec-Hellouin

Aussi étonnant que cela puisse paraître, lorsqu’il m’était arrivé dans le passé de me rendre sur les côtes normandes, par exemple au Festival de Pâques de Deauville, je ne m’étais jamais arrêté dans un. charmant village de l’Eure, persuadé que j’étais qu’il se trouvait… en Bretagne ! Pourtant quelque part dans les tréfonds de ma mémoire, l’Abbaye du Bec-Hellouin m’était familière.

Souvenirs peut-être d’une visite lointaine à Canterbury, siège, depuis le XVIème siècle, de l’église anglicane. Parce que le lien entre les deux cités, les deux abbayes, est historique, et se rappelle avec évidence au visiteur fâché avec l’histoire de France d’avant la Guerre de Cent ans. Plusieurs abbés du Bec (qui deviendra Bec-Hellouin en référence à son fondateur le bienheureux Herluin) – Lanfranc de Pavie et Anselme d’Aoste – seront aussi archevêques de Cantorbéry, comme on l’orthographiait jadis.

Des livres forts

J’ai acheté/téléchargé deux livres forts, tout sauf consensuels ou « médiatiquement corrects ».

Ce n’est pas la première fois que j’apprécie et soutiens le combat de Raphael Glucksmann, qui me semble bien seul à gauche à dire des vérités que les plus gueulards des prétendument « Insoumis » taisent soigneusement quand ils ne les nient pas purement et simplement.

Raphael Glucksmann : « C’est l’histoire de la guerre secrète menée contre nos démocraties. C’est l’histoire d’élites corrompues qui se sont vendues à des puissances étrangères hostiles à nos principes et à nos intérêts. C’est l’histoire de la grande confrontation avec la Russie de Vladimir Poutine que nos dirigeants n’ont pas voulu voir venir mais à laquelle nous ne pouvons plus échapper. Je n’invoquerai pas dans ces pages la morale ou les grands principes, mais la sécurité et la souveraineté. Je n’appellerai pas à l’idéalisme, mais au réalisme. Oui, au réalisme. 
La guerre qui ébranle l’Europe n’a pas commencé le 24 février 2022 et ne se limite pas aux frontières de l’Ukraine. Elle dure depuis des années et, dans sa forme hybride, touche le cœur même de nos cités. 
Cette guerre nous vise, nous n’avons pas le droit de la perdre. Il est temps de le comprendre et de l’assumer.
« 

A lire les tombereaux d’insultes qui pleuvent sur le journaliste François Krug, on se dit qu’il a peut-être touché juste, en remettant au jour le passé peu glorieux, voire hideux, de certaines gloires littéraires actuelles.

Présentation de l’éditeur : Ils sont trois visages et trois têtes de gondole de la littérature française : Michel Houellebecq, Sylvain Tesson, ou encore Yann Moix. Des parcours différents, mais un point commun, ignoré de leurs lecteurs.
Dans l’ombre, tous ont été, et sont restés, des « compagnons de route » de l’extrême droite. Cette enquête sur l’itinéraire de ces trois « stars », révèle comment s’est constitué une coterie littéraire très réactionnaire où se côtoient, depuis les années 1990, de petits et de grands écrivains, des éditeurs, des journalistes, des animateurs TV et des idéologues peu fréquentables. 
C’est l’histoire d’une génération qui, par goût de la provocation, mépris de son époque ou pure conviction, a franchi la ligne rouge – ou plutôt, brune.
Sait-on que Michel Houellebecq n’a jamais cessé de prendre sous son aile des royalistes de l’Action française puis des blogueurs stars de la « fachosphère » jusqu’aux dirigeants de Valeurs actuelles ? Sait-on que Sylvain Tesson, l’écrivain-voyageur, a fait ses débuts sur Radio Courtoisie, la station d’extrême droite ? Que son premier voyage, un tour du monde à vélo, se fit sous l’égide d’une association d’anciens de l’Algérie française et du FN ? Qu’il entretient des liens étroits avec la Nouvelle Droite ? Sait-on que les liens de Yann Moix avec des antisémites et même des négationnistes ont été plus étroits qu’il ne veut le dire ? Que ses douteux amis ont joué un rôle dans ses plus grands succès ? 
Une enquête implacable sur les dessous d’une histoire méconnue.

Une très bonne affaire

Il faut se précipiter sur jpc.de pour acquérir une édition limitée d’un coffret de 34 DVD, pour moins de 70 € (!) :

Tous ces DVD étaient déjà disponibles à prix fort, ou regroupés par chef d’orchestre, à l’exception de deux témoignages tout récents : le concert d’adieu de Zubin Mehta à l’Orchestre philharmonique d’Israel en 2019, et le documentaire réalisé sur Bernard Haitink après sa mort en 2019.

Revoir ces formidables figures, pour trois d’entre elles au crépuscule de leur vie – Barenboim, Ozawa, Mehta -, pour les trois autres toujours si vivantes dans notre mémoire, c’est éprouver une immense gratitude à leur égard sans nostalgie mais avec des bonheurs toujours renouvelés.

Des femmes à la première chaise

L’actualité me donne l’occasion d’évoquer un sujet que je n’ai jamais abordé jusqu’à présent. Non pas le rôle ni la place des femmes dans un orchestre, quoique… mais le fait que l’Orchestre philharmonique de Berlin se félicite de nommer, pour la première fois de son histoire, une femme, une violoniste, à ce qu’on appelle dans le jargon des musiciens, la « première chaise ». C’est-à-dire à la place du premier violon, du Concertmaster (en anglais), du Konzertmeister (en allemand), celui qui est assis juste au bord de la scène à gauche et à proximité immédiate du chef d’orchestre.

En l’occurrence, c’est une musicienne que j’ai bien connue du temps de mes années belges, Vineta Sareika-Völkner, 36 ans, d’origine lituanienne.

Elle avait participé à l’aventure que j’avais initiée avec la Chapelle musicale Reine Elisabeth consistant à faire enregistrer les sept concertos pour violon de Vieuxtemps par sept violonistes passés par la Chapelle et/ou le Concours Reine Elisabeth, avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège sous la direction du très regretté Patrick Davin. Entreprise dont le succès ne s’est jamais démenti depuis la publication de ce coffret en 2010.

Vineta y joue le 1er concerto :

Au moment où Berlin annonçait la confirmation de Vineta Sareika à ce poste, l’orchestre publiait des photos du départ en retraite de deux de ses membres, et notamment de celle qui fut la première femme à être engagée dans les rangs des Berliner, la violoniste suisse Madeleine Carruzzo. C’était en… 1982 !

Si la féminisation des orchestres n’est heureusement plus une rareté – certaines phalanges ont plus de musiciennes que de musiciens et je me souviens que c’était le cas lorsque j’ai quitté la direction de l’Orchestre philharmonique de Liège en 2014 ! – la présence d’une violoniste à la » première chaise » reste encore un événement.

J’ai le souvenir qu’à Liège, après le retrait des deux « concertmeister » historiques, il nous fallut « essayer » plusieurs personnes pour un poste extrêmement exposé, où doit s’imposer un musicien qui conjugue des qualités multiples – technique, virtuosité, musicalité évidemment, mais surtout leadership, diplomatie, autorité !- Je m’étais mis en quête de l’oiseau rare, conseillé par quelques amis avisés, membres eux-mêmes de grands orchestres.

Et j’éprouvai alors ce que beaucoup d’orchestres vivent encore, malgré toutes les dispositions anti-discrimination, les législations assurant l’égalité hommes-femmes, qu’il était plus difficile pour une musicienne que pour un musicien de s’imposer à un poste clé de l’orchestre, cela valait aussi pour les autres postes.

Ainsi lorsque coup sur coup les deux flûtes solo que j’avais recrutés fin 1999 quittèrent l’OPRL pour des raisons très différentes (je salue Herman van Kogelenberg aujourd’hui flûte solo des Münchner Philharmoniker) les résultats du concours de recrutement qui suivit furent sans appel. Deux jeunes femmes. Mêmes résultats lorsqu’il fallut recruter second soliste et piccolo. Aujourd’hui le pupitre de flûtes liégeois est exclusivement féminin! Mais je me rappelle encore certaines réflexions des jurys où siégeait une majorité d’hommes… je ne citerai personne, il y a prescription.

Revenons à la place de Premier violon. Fidèle à une position que j’ai toujours défendue comme directeur général, la question du sexe ne s’est jamais posée. J’ai d’ailleurs fait appel, pendant une période « probatoire » de deux ans, à autant de femmes que d’hommes. Mais je voyais bien que, même dans les pupitres de premiers et seconds violons majoritairement féminins, les hommes étaient mieux acceptés que les femmes, sans que ce soit formulé explicitement. Une exception notable : Tatiana Samouil, alors en poste à La Monnaie, m’avait fait l’amitié et l’honneur d’accepter quelques sessions avec l’OPRL. J’entends encore les commentaires… des musiciens comme du public d’ailleurs : quand elle est à la première chaise, c’est elle la « patronne », unanimement et immédiatement respectée. Tatiana qui avait le projet de lâcher sa fonction très prenante à Bruxelles m’avait prévenu qu’elle n’accepterait pas de prendre Liège. Toutes les ambassades de ses collègues n’y firent rien.

À Paris, l’Orchestre de chambre de Paris et l’Orchestre national de France ont la chance d’avoir deux formidables musiciennes, deux soeurs, Deborah et Sarah Nemtanu. On peut espérer que l’Orchestre de Paris qui doit pourvoir à deux postes de premier violon solo suivra la même voie.

Les inattendus (IX) : Abbado et Moussorgski

Ce fut un disque vraiment surprenant, l’un des premiers que mon tropisme russe me fit acheter même à prix fort: le grand Claudio Abbado dirigeant à Londres tout un programme Moussorgski avec beaucoup de raretés voire d’inédits.

C’est par ce disque paru en 1980 que j’ai découvert autre chose que la version Rimski-Korsakov d’une Nuit sur le mont chauve, la version non remaniée, brute, sauvage, de Moussorgski.

Avec le recul, et les comparaisons ultérieures avec, par exemple, les versions de Svetlanov, on peut trouver ces visions londoniennes d’Abbado trop « civilisées » comme s’il fallait nécessairement réfuter l’universalité de la musique russe…

Un disque précieux réédité il y a quelques années dans un coffret RCA/Sony indispensable (en ce qu’il montre Abbado dans des répertoires moins courus que ceux qu’il a gravés pour Deutsche Grammophon)

Quinze ans plus tard, Claudio Abbado, devenu directeur musical des Berliner Philharmoniker, reprendra quasiment le même programme pour Deutsche Grammophon. Il y manque un peu de la fougue, de l’élan, de la verdeur, qu’il mettait à Londres dans cette musique.

Ne pas oublier non plus que le chef italien a laissé l’une des grandes versions de l’opéra La Khovanchtchina`que je ne suis pas loin de préférer à son Boris Godounov berlinois.