Erwan Gentric n’est pas très tendre, dans le dernier numéro de Diapason, avec le tout récent coffret Warner consacré à Daniel Barenboïm et à ses années parisiennes
Je n’ai pas les mêmes préventions que mon jeune confrère, pour des raisons très personnelles. A l’occasion du 80e anniversaire du pianiste/chef d’orchestre (Barenboim 80) j’écrivais ceci :
« Je renvoie aux deux articles que j’avais consacrés à Daniel Barenboim… il y a cinq ans : Barenboim 75 ou l’artiste prolifique, Barenboim 75 première salve. Rien à changer dans mes choix de discophile, ni dans mes souvenirs de jeunesse. Les concertos et les sonates de Mozart, les concertos de Beethoven, les symphonies de Franck et Saint-Saëns, la 4ème symphonie de Bruckner, ce sont mes premiers disques… avec Barenboim.«
Et précisément dans l’impressionnante collection de rééditions parues chez Sony, Deutsche Grammophon et chez Warner, il manquait ces disques enregistrés avec l’Orchestre de Paris pour EMI, du temps où Barenboim en était le directeur musical (lire ce que j’avais écrit il y a quelques mois pour ce qui fut à la fois un retour et un adieu : L’apothéose de Daniel Barenboïm).
Un très beau texte de Remy Louis documente remarquablement ces quinze ans passés (1975-1989) à la tête de l’Orchestre de Paris et ne cache rien des succès et des péripéties qui ont marqué ce mandat.
Je retrouve avec une émotion intacte mes premiers 33 tours de Bizet et Fauré…
CD 1 et 3 Bizet / Carmen, l’Arlésienne suites, Jeux d’enfants, La jolie fille de Perth, Symphonie, Patrie
CD 2 Fauré / Requiem
CD 4 Mozart / concertos flûte, hautbois (Michel Debost, Maurice Bourgue)
CD 5 Vieuxtemps / Concertos 4 et 5 (Perlman)
CD 6 Mozart / symphonie 41, petite musique de nuit
CD 7 Mozart / Requiem (Battle, Murray, Rendall, Salminen)
CD 8 Falla / Nuits dans les jardins d’Espagne (Argerich), Albeniz / Iberia
CD 9 Stravinsky / Le sacre du printemps, Scriabine / Poème de l’extase
CD 10 Dutilleux / Symphonies 1 et 2
CD 11 Stravinsky / Symphonie de psaumes, Scriabine / Symphonie n°3
CD 12 Mahler / Kindertotenlieder, Wagner / Wesendonck Lieder, Wolf / 3 Lieder (Waltraud Meier)
CD 13 Wolf / Penthesilea, Sérénade italienne, der Corregidor
CD 14 Denisov / Symphonie n°1
CD 15 Boulez / Rituel, Messagesquisse, Notations I-IV
Je n’oublierai jamais ce direct sur France Musique en juin 1980 au cours duquel j’entendis pour la première fois les Notations de Boulez, celles qui étaient alors orchestrées (lire Un certain Pierre Boulez)
Et toujours humeurs et bonheurs à suivre sur mes brèves de blog
« C’est comme une sorte de petit frère de Leonard Bernstein, génie et notoriété en moins, mais bien des similitudes de parcours et de carrière (le piano, le jazz, la comédie musicale, la direction d’orchestre)
C’est ainsi que je décrivais, quelques mois avant sa mort, André Previn, né Andreas Ludwig Priwin le 6 avril 1929 à Berlin, mort à New York juste avant son 90ème anniversaire le 28 février 2019.
Dans le même billet – Génération Bernstein – paru le 1er décembre 2018 à l’occasion de l’édition par Sony d’un coffret récapitulant les enregistrements du chef américain pour RCA – je décrivais le parcours d’André Previn :
...La famille, les parents Charlotte et Jack et le petit Andreas, fuient le nazisme, émigrent en 1939, s’installent à Los Angeles, où le grand oncle Charles Previncompose pour les studios Universal après avoir travaillé comme arrangeur pour près d’une centaine de productions à Broadway.
Dans cet environnement, le jeune André, naturalisé Américain en 1943, entame un parcours qui va beaucoup ressembler à celui de son aîné. Il écrit et arrange des musiques pour Hollywood, il profite de son service militaire (en 1951-52) à San Francisco pour prendre des leçons privées de direction d’orchestre auprès de Pierre Monteux, le grand chef français (lui aussi naturalisé Américain en 1942), patron de l’Orchestre symphonique de San Francisco depuis 1935.
Comme chef d’orchestre, André Previn prend un premier poste en 1967 à l’orchestre symphonique de Houston (où il succède à John Barbirolli), mais c’est avec l’orchestre symphonique de Londres (1969-1979) qu’il va connaître une fructueuse décennie – avec un nombre impressionnant d’enregistrements (pour EMI ou RCA). Suivront des périodes de moindre envergure à Pittsburgh, à Los Angeles, de nouveau à Londres (avec le Royal Philharmonic)
Comme Bernstein, Previn, pendant ses années londoniennes, se fait pédagogue télévisuel. Comme Bernstein, Previn est multi-cartes, c’est un compositeur prolifique et tous terrains, mais ce n’est pas diminuer ses mérites que de reconnaître qu’aucune de ses oeuvres, que ce soit dans le classique, le jazz ou la comédie musicale, n’a jamais atteint la notoriété, ni l’originalité de celles de son aîné.
Quant au chef d’orchestre Previn, les réussites sont très inégales selon les répertoires. Dans les classiques viennois, Haydn, Beethoven on ne sort jamais d’une honnête neutralité, comme si le chef évitait de prendre un parti interprétatif. C’est plus intéressant dans Richard Strauss, où l’Américain Previn semble prendre plaisir à faire rutiler ses orchestres (notamment les Wiener Philharmoniker). Mais c’est aussi la plus calamiteuse version de La Chauve Souris de Johann Strauss, un beau ratage (la comparaison avec Carlos Kleiber est édifiante !)
Sortir des clichés
Ecrivant cela, j’en rajoutais peut-être, sûrement, dans les clichés qu’on véhiculait sur cet artiste, sans vraiment prêter attention à une discographie sans doute trop abondante, trop dispersée.
Au moment de sa mort, Louis Langrée – qui sait quelque chose des Etats-Unis (directeur du Mostly Mozart festival de New York depuis 2003, directeur musical de l’orchestre de Cincinnati depuis 2013) – avait, à très juste titre, rectifié cette image déformée d’André Previn. Il m’avait rappelé combien les origines berlinoises, européennes, de Previn avaient été importantes, essentielles même, dans son parcours de musicien, l’amour qu’il portait au répertoire classique, qu’ils n’étaient pas si nombreux que cela de cette génération à savoir défendre et promouvoir aux Etats-Unis.
Entre temps j’ai découvert ce documentaire, très émouvant, dont le titre est le parfait résumé de la vie et de l’art d’André Previn
Deux ans après la disparition du chef, Warner édite un coffret de 96 CD, qui rend peut-être mieux justice à son art que le précédent : André Previn, l’intégrale Warner
Dans ce coffret, il y a bien sûr du connu (les ballets de Tchaikovski, de Prokofiev), des collaborations – que j’avais oubliées – avec de grands solistes – Ithzak Perlman, Janet Baker, Kathleen Battle, des Rachmaninov nostalgiques, des Chostakovitch plus lyriques qu’incisifs, quelques incursions réussies dans la musique française – belles ouvertures de Berlioz, quelques Ravel dont L’Enfant et les sortilèges bien connu – des classiques, Haydn, Beethoven, un peu trop respectueux, qui manquent d’arêtes et de fulgurances.
Et beaucoup de perles rares, qui restituent la dimension qu’évoquait Louis Langrée. Le détail des 96 CD est à découvrir ici : Bestofclassic