La vie des chefs

Pour en avoir côtoyé, engagé un grand nombre, je me pose toujours, à propos des chefs d’orchestre, une question à laquelle j’ai rarement eu une réponse convaincante : pourquoi devient-on chef d’orchestre ? Qu’est-ce qui pousse un musicien à le devenir, sachant que tel Saint-Sébastien il sera plus souvent criblé de flèches que de compliments par ceux qu’il tiendra sous sa baguette ?

Question d’autant plus actuelle à l’heure des réseaux sociaux, des investigations orientées, des procès médiatiques. L’article que je publiais il y a tout juste un an, à propos de ce qu’on a appelé l’affaire Roth (Confidences et confidentialité), n’a rien perdu de son actualité. Notons qu’aucune instance judiciaire, aucune plainte, aucune enquête n’ont été engagées depuis les « révélations » concernant le chef français, mais le résultat est le même : F.X. Roth a été banni de toutes les formations qu’il avait l’habitude de diriger, y compris celle qu’il a fondée, Les Siècles !

Enquêtes ?

France Musique et la presse musicale se font l’écho d’une vaste enquête menée par un media néerlandais sur le comportement du chef d’orchestre Jaap van Zweden, sur lequel, bien avant d’apprendre sa nomination comme directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Radio France, je m’étais exprimé sans fard (lire Bâtons migrateurs) : Jaap Van Zweden accusé de faire régner un climat de peur

J’avais écrit pour Bachtrack les réserves que m’avait inspirées une exécution pour le moins sommaire de la IXe symphonie de Beethoven au tout début de cette année.

J’entends déjà dire, à mots à peine couverts, qu’on va regretter Mikko Franck au Philhar’…

Sur une autre nomination – Chung à la Scala – j’ai dit ce que je peux en dire (lire brèves de blog). Je doute qu’on enquête un jour sérieusement sur ses comportements passés en France – il y a prescription, mais certains n’ont pas la mémoire courte ! Aurait-on oublié ce qui s’est passé en Corée il y a dix ans ? (Le maestro Chung en difficulté en Corée).Mais il faut absolument lire l’article très complet et très informé du Blog du Wanderer : Scala, Le nouveau directeur musical n’est pas celui qu’on attendait.

Daniele Gatti vient d’ailleurs d’annoncer qu’il annule tous ses futurs engagements à la Scala de Milan !

Mais il y a heureusement des nouvelles beaucoup plus réjouissantes dans l’actualité.

Daniel Harding vient de quitter la direction musicale de l’Orchestre symphonique de la radio suédoise, qu’il occupait depuis dix-huit ans.

L’orchestre lui a fait une belle ovation à sa manière :

Pierre Dumoussaud, plusieurs fois invité à Montpellier, est le futur chef de l’Opéra de Rouen. il en est heureux, et nous plus encore !

Il dirigeait le concert final du Concours Eurovision des jeunes musiciens en 2022 :

Enfin ma découverte d’avant-hier au Châtelet, la jeune cheffe coréenne Sora Elisabeth Lee, qui se tire avec tous les honneurs d’un spectacle inégal. Lire ma critique sur Bachtrack : Purges et élixirs du docteur Bizet (et ma brève de blog)

Comment naît-on à la musique ?

Sur ce blog j’ai consacré toute une série d’articles à ma/mes découverte(s) de la musique (La découverte de la musique de I à XVI), aux concerts, aux rencontres, aux disques qui m’ont fait aimer la musique et les musiciens.

Mais la vraie question, qu’on me pose d’ailleurs fréquemment – à moi qui serais devenu (sourire) quelqu’un d’important dans la musique classique (re-sourire !) – est : comment suis-je venu à la musique ? comment et pourquoi ma mémoire a-t-elle emmagasiné autant de sons, autant de notes ?

Naissance à la musique

Dans un article consacré aux chefs d’orchestre (Pères et fils) mais que j’aurais pu étendre aux musiciens en général, je relevais une évidence : quand on naît dans une famille de musiciens, on a mécaniquement plus de chances de développer une appétence pour la musique. Dans la chanson, la musique classique, plus rarement à l’opéra, on connaît des générations de musiciens. Mais il y a quantité de contre-exemples, où le milieu social ou familial n’a eu aucune influence sur le développement du goût voire de la pratique de la musique. On se rappelle cette séquence de l’émission « La France a un incroyable talent » où un adolescent de 15 ans, hébergé dans un foyer, avait surpris et ému tout le jury en répondant d’abord que ses idoles étaient Liszt et Beethoven et en jouant le finale de la sonate « au clair de lune » de Beethoven : Rayane Hechmi.

Je ne sais pas si ce garçon qui s’est depuis inscrit au Conservatoire Paul Dukas à Paris fera ou non une carrière de pianiste concertiste. Mais pour lui et sans doute pour beaucoup de ceux qui l’ont regardé à la télévision ou écouté dans les gares où il jouait, la musique est devenue indispensable, vitale.

Education et intérêt pour la musique

Je suis en revanche beaucoup plus circonspect quant à la relation éducation à la musique => goût pour la musique. Je ne sais pas moi-même si mon goût puis ma passion pour la musique ont pour origine mes années au Conservatoire de Poitiers (solfège, piano, trois ans de violon, ensemble vocal), alors que mes deux soeurs, elles aussi inscrites dans le même établissement, ont choisi d’autres voies, même si elles sont comme on dit « sensibles » à la musique.

Parenthèse, j’ai été ému de retrouver dans les archives numérisées de l’INA les deux émissions de France Musique « Les jeunes Français sont musiciens » qui avaient été enregistrées fin mars et diffusées en avril 1973 à Poitiers. J’aimerais bien récupérer une copie…

Au fil des années et de mes responsabilités dans le domaine musical, je suis allé de surprise en déception en constatant chez nombre de professionnels, en particulier les musiciens d’orchestre, un manque de culture musicale, une absence d’intérêt pour la substance même de leur métier. Comment peut-on étudier dur pendant des années, passer des concours très difficiles pour accéder à des postes de titulaires, et rester indifférent, voire ignorant, aux répertoires joués, à la vie musicale, aux artistes invités ? Il y a heureusement beaucoup d’exceptions, mais c’est resté pour moi une énigme.

Je me rappelle aussi avoir dû, tout au long de ma vie professionnelle, rechercher, recruter des collaborateurs, pour travailler, qui dans une chaîne de radio musicale, qui dans un orchestre, qui dans un festival ou la direction de la Musique de la radio… Quand je posais comme pré-requis au moins une connaissance certaine de la musique classique, je voyais parfois/souvent poindre l’étonnement chez les DRH et lorsque nous en arrivions à l’entretien avec des candidats pré-sélectionnés d’après leur CV, nous n’étions pas toujours au bout de nos surprises… J’ai en revanche un souvenir encore très vivace de l’expérience que j’avais proposée à la direction de la chaîne culturelle de la Radio Suisse romande – Espace 2 – en 1991, pour faire face à la pénurie de producteurs/animateurs : un recrutement complètement ouvert ! En deux temps : après inscription, les candidats étaient soumis à une épreuve écrite destinée à cerner leurs connaissances musicales et leurs goûts. Des questions à choix multiples, presque conçus comme des jeux. Puis, à partir de ces réponses, des entretiens individuels. Il en résulta l’engagement de six producteurs. Quatre d’entre eux ont depuis lors été des voix reconnues et admirées de la radio suisse, jusqu’à leur retraite récente, comme l’ami Charles Sigel, l’une des meilleures plumes de Forumopera.

Encyclopédisme et gourmandise

J’ai longtemps fait un complexe – que certains appellent le syndrome de l’imposteur – du fait que, dans les fonctions qui m’ont été successivement confiées, je ne me sentais pas à ma place, parce que je n’avais pas le savoir musicologique, les diplômes, voire le « niveau » a priori requis pour la fonction, ou parce que je côtoyais des personnages infiniment plus cultivés et/ou expérimentés que moi. Je me rappellerai jusqu’à mon dernier souffle mon premier contact avec l’Orchestre de la Suisse romande, dont j’allais être le producteur à la Radio suisse romande, de 1986 à 1993. Totalement inconnu dans le milieu musical genevois, je succédais à quelqu’un qui était lui-même musicien, sorti d’un conservatoire romand, organisateur de concerts, etc. Je n’étais rien de tout cela (et c’est peut-être pour cela qu’on m’avait choisi comme « outsider »). Je jouai la franchise, en leur disant que j’allais apprendre à leurs côtés et que je m’efforcerais de les servir de mon mieux. J’ai la faiblesse de penser qu’ils n’ont pas gardé un trop mauvais souvenir de mon passage à la RSR…

J’ai beaucoup d’admiration pour les musicologues, les spécialistes qui savent faire partager non seulement leur science mais surtout leur passion, leur gourmandise. Ce sont en général d’excellents pédagogues, des « transmetteurs » recherchés (je me rappelle deux rencontres avec le célèbre musicologue américain H.C. Robbins Landon, dont les travaux sur Haydn et Mozart ont fait date. C’était l’incarnation de l’honnête homme du XVIIIe siècle, infatigable narrateur et pourvoyeur d’histoires, petites et grandes, et surtout bon vivant). J’ai plus de réticences – euphémisme – à l’égard de professeurs – je ne citerai pas de noms – qui sont de bien piètres communicants.

Aujourd’hui heureusement, on est sorti de ces vieux clivages. Nos Conservatoires produisent non seulement d’excellents musiciens, qui pourront être d’excellents enseignants, mais aussi de formidables médiateurs – puisque c’est le terme usité -, je les nommerais plutôt « passeurs ». Pendant quelques années, nous avions noué, avec le Festival Radio France et le Conservatoire supérieur de Lyon, des contrats permettant à quelques étudiants du CNSMDL de participer au festival notamment pour y animer des séances avec le public – présentation d’oeuvres, d’artistes, entretiens, etc. – J’allais moi-même à Lyon animer des échanges avec ces étudiants, pour les inciter à se former, se perfectionner à cet exercice indispensable. Ils sont plusieurs à avoir poursuivi dans cette voie avec succès, le plus connu d’entre eux étant Max Dozolme qui officie sur France Musique.

Enfin, pour grandir dans l’amour de la musique, il y a la critique, les critiques – cf. les articles que j’ai consacrés au sujet -, ceux qui, sans être nécessairement ni spécialistes ni musicologues, ont le don de donner envie, de donner à aimer.

Je l’ai cité une seule fois il y a longtemps (Les arbitres des élégances). J’ai repris ces jours derniers un ouvrage qu’on déguste comme un merveilleux livre de souvenirs : Jacques Lonchampt

Une mine d’or !

Et dans mes brèves de blog à découvrir quelques pépites (Argerich, Barenboim, Maria Tipo, etc.)

Premier Mai berlinois

Le 1er Mai pour les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Berlin c’est toujours un jour travaillé. La preuve en a encore été donnée ce 1er mai 2025 dans le merveilleux théâtre Petruzzelli de Bari (Italie) avec Riccardo Muti (concert diffusé sur Arte Concert)

Depuis 1991, les Berliner Philharmoniker célèbrent le 1er mai, et l’Europe, grâce à un très généreux sponsor, en visitant les plus beaux lieux d’Europe, où les concerts sont captés et télévisés.

Les 25 premières années ont été rassemblées dans un coffret de DVD

En général, le soliste et/ou le chef de ces concerts ont un rapport avec le lieu ou la salle choisis.

C’est ainsi que le 1er mai 2003 Pierre Boulez dirigeait les Berlinois à Lisbonne avec comme invitée, une Lisboète pur jus, Maria-João Pires.

Deux ans avant, les mêmes jouaient à Istanbul, sans qu’il y ait aucun rapport entre les nationalités du soliste, Emmanuel Pahud (français et suisse) et du chef Mariss Jansons (letton).

J’ai un temps caressé l’espoir d’accueillir l’Orchestre philharmonique de Berlin à Liège, dans la merveilleuse Salle Philharmonique. Emmanuel Pahud, qui faisait alors partie du board de l’orchestre, m’avait dit que l’orchestre était toujours en quête de lieux chargés d’histoire pour leur 1er Mai… et qu’il n’avait encore jamais joué à. cette occasion en Belgique. Entre temps j’ai quitté Liège et le projet n’a jamais vu le jour..

Et en 2019 c’était au Musée d’Orsay à Paris d’accueillir les Berlinois avec Daniel Harding et Bryn Terfel

Et toujours mes brèves de blog

Ravel #150 : le Boléro

Mars est le mois des anniversaires : Ravel né le 7 mars 1875 et Boulez né le 26 mars 1925. Comme en témoignent les couvertures des magazines musicaux – la dernière malheureusement pour Classica.

Je profite de quelques jours loin des réseaux et des connexions pour entamer une petite série sur Ravel. Je n’ai aucune prétention musicologique ou historique. Les bons ouvrages et les bons articles pullulent.

Plutôt mon parcours de découverte de l’oeuvre de Ravel et, partant, des souvenirs de concerts et des choix discographiques assumés.

Le Boléro

Le dernier souvenir que j’ai de la plus célèbre oeuvre de Ravel, c’est au cinéma il y a un an avec le film d’Anne Fontaine (lire Le Boléro d’Anne Fontaine)

Au concert, je n’en ai pas tant que cela finalement. Deux me reviennent, en total contraste. Le premier catastrophique, c’est le 18 juin 2000 dans ce qui tient lieu de salle de concert provisoire pour l’Orchestre philharmonique de Liège (l’église Saint-Martin). Louis Langrée que j’ai pressenti pour la fonction de directeur musical a souhaité un programme tout Ravel pour « tester » l’orchestre. Le régisseur de l’époque de l’orchestre a programmé à la caisse claire un charmant garçon qui fait office alternativement de garçon d’orchestre, chauffeur… et percussionniste. Ce qui devait se passer arriva : la caisse claire perdue en rase campagne au milieu du Boléro, heureusement rattrapée par un autre percussionniste, un vrai, un titulaire, de l’orchestre… Pas sûr que dans la touffeur de cette après-midi, le public se soit rendu compte de quelque chose. Mais comme entrée en matière, on était très mal partis…

L’autre souvenir, nettement plus agréable, se situe quinze ans plus tard, pour le concert d’ouverture de la 30e édition du Festival Radio France, la première issue de ma programmation (2015). A la tête de l’orchestre de Montpellier, j’ai invité un jeune chef encore peu connu en France, avec un programme particulièrement festif qui se terminait par le Boléro. Je l’ai dit le soir même à Domingo Hindoyan, et lui ai répété à l’occasion : il a donné ce soir-là l’une des meilleures exécutions que j’aie jamais entendues du Boléro.

Le génie de l’oeuvre tient à la tenue inexorable, imperturbable de la même formule rythmique soutenue par un crescendo orchestral de pure magie. Mais un tempo trop lent (cf. Celibidache par exemple), des variations – non écrites – de tempo (cf. l’épouvantable ralenti avant la modulation finale de Maazel avec le philharmonique de Vienne) ou, ce qui est plus rare, une accélération, compromettent absolument l’oeuvre.

Quelques exemples, pas forcément attendus, de belles versions du Boléro

Leonard Bernstein et l’Orchestre national de France

Günther Herbig avec l’orchestre de Berlin-Est, dans une prise de son admirable

Et Daniel Barenboim, qui fait le show, avec son orchestre de jeunes West-Eastern Divan.

Coda

« A “coda” is a musical element at the end of a composition that brings the whole piece to a conclusion. A coda can vary greatly in length. My life’s coda is generous and rich. Life is precious ». / En musique, la coda est l’élément qui marque la fin d’une composition, la conclusion de la pièce. La longueur d’une coda peut varier considérablement. La « coda » de ma vie est généreuse et riche. La vie est précieuse » (Michael Tilson Thomas, 24 février 2025)

Hier Michael Tilson Thomas postait un message bouleversant sur sa page Facebook, où il annonce que la tumeur qui le touche depuis trois ans a repris de la vigueur et que ses chances de s’en sortir sont incertaines (« the odds are uncertain« ).

Nous sommes tous confrontés, un jour ou l’autre, avec la fin de vie, la fin d »une vie. Nos sociétés contemporaines refusent la mort, ou sans aller si loin, la retraite, le retrait, la mise à l’écart de l’activité sociale, quelles qu’en soient les raisons.

Je disais, dans un précédent billet (Complexité, perplexité), que l’obstination que mettent certains musiciens, les chefs surtout, à durer au-delà du raisonnable, était souvent incompréhensible. Pourquoi, par exemple, publier (ou laisser publier) cet enregistrement récent de la Symphonie de Franck par un Daniel Barenboim qui n’est plus que l’ombre de lui-même (le 6 février dernier il reconnaissait lui-même être atteint de la maladie de Parkinson depuis plus de trois ans), alors qu’il a livré avec l’Orchestre de Paris il y a quarante ans une version qui avait fait date.

Il y a, heureusement, des contre-exemples, des miracles parfois : les pianistes Horszowski, Pressler… ou Rubinstein !

Et comme on le relevait dans un précédent article (Nelson et Martha), la pianiste argentine, 84 ans dans trois mois, semble être atteinte, elle, du syndrome de l’éternelle jeunesse

Témoin ce document étonnant et récent (capté au Japon ?) où Martha Argerich fait d’un mauvais piano droit l’instrument d’une ineffable poésie dans les Jeux d’eau de Ravel…

et ce merveilleux trio de Mendelssohn capté le 20 décembre dernier à Toulouse !

Nelson et Martha

Ces deux-là étaient frère et soeur en musique, plus encore qu’amis et complices. L’un est mort, l’autre toujours vive et active à 83 ans passés. Ils font une part de l’actualité discographique : Nelson Freire (1944-2021) et Martha Argerich.

Du côté de la pianiste argentine, rien de vraiment neuf. Warner a regroupé des coffrets déjà parus (comme les « live » de Lugano) en y ajoutant quelques albums récents, et les quelques disques parus sous étiquette Teldec.

Ce coffret révèle à la fois la curiosité de la pianiste en matière de musique de chambre, et une certaine permanence – on n’a pas dit étroitesse ! – du répertoire solo et concertant : pas mal de doublons, mais comment s’en plaindre, quand on sait qu’en concert Martha Argerich n’est jamais exactement la même d’un soir à l’autre (souvenirs d’une tournée au Japon et en Californie en 1987).

Quelques erreurs d’étiquetage parfois amusantes : dans le seul trio de Haydn, capté à Lugano, on indique Nicholas Angelich au côté des frères Capuçon, alors qu’il s’agit bien de Martha Argerich. En revanche dans un disque Brahms à 2 pianos, le partenaire de Martha est mentionné comme Nicholas Argerich (sic).

Inutile de recenser les merveilles de ce coffret, elles se révèlent tout au long des 46 CD.

Quelques-unes prises au hasard :

Comme on le sait Martha Argerich donne désormais rendez-vous à ses amis à Hambourg. C’est là, en 2020, qu’elle a consenti à redonner aux micros et caméras – mais sans public – une version inoubliable de la 3e sonate de Chopin

L’héritage Nelson

Lorsqu’il est mort, il y a déjà plus de trois ans, j’ai tenté une discographie de Nelson Freire. Tâche difficile, puisque le pianiste brésilien, avant la période Decca – la dernière – a enregistré pour plusieurs labels, au gré des propositions et des engagements, et relativement peu. Heureusement que, depuis une dizaine d’années, les captations de concert ou les enregistrements de radio, ressortent un peu au compte-gouttes, traduisant, mieux que la discographie « officielle », les choix de répertoire de Nelson Freire.

Le coffret de 3 CD qu’édite le Südwestrundfunk (SWR) – la radio publique de l’Allemagne du sud qui regroupe les stations jadis indépendantes de Baden-Baden et Stuttgart – est à chérir à plus d’un titre : il ne comporte pratiquement que des inédits dans la discographie de Nelson Freire.

On se demande si et quand Decca publiera enfin le coffret de l’intégrale des enregistrements réalisés pour le label par Nelson Freire ! Ce ne serait que justice.

Autre suggestion : rassembler tous les témoignages laissés par le duo Martha Argerich-Nelson Freire. Insurpassable !

Et ce bis murmuré ensemble…

Suivez le chef

Débuts parisiens

Devais-je y aller en tant qu’ami ou comme critique ? J’ai hésité un moment avant d’accepter de « couvrir »‘ pour Bachtrack le Rigoletto donné à l’Opéra Bastille ce dimanche. C’était une première pour le chef vénézuélien Domingo Hindoyan. Une première parfaitement réussie pour lui, même si la mise en scène et certains chanteurs laissent à désirer (Bachtrack: « la direction musicale et le rôle-titre sont autant d’atouts qui magnifient le chef-d’oeuvre de Verdi« )

Il y a une bonne quinzaine d’années que je connais l’actuel chef de l’orchestre de Liverpool, que je l’avais invité à plusieurs reprises (à l’instigation d’un impresario – Pedro Kranz – aujourd’hui disparu en qui j’avais grande confiance) à diriger l’Orchestre philharmonique royal de Liège (lire Hindoyan dirige à Liège). Pour ma première édition en 2015 comme directeur du Festival Radio France à Montpellier, c’est tout de suite à lui que j’avais pensé pour le concert d’ouverture avec un programme particulièrement festif avec l’orchestre de Montpellier. Les musiciens comme le public se rappellent encore un fameux Boléro !

Et puis il y eut en 2016 Iris de Mascagni, en 2017 Siberia de Giordano, avec Sonya Yoncheva, et en 2021 une glorieuse soirée de clôture avec ce couple aussi heureux sur la scène que dans la vie.

Ecoutez ce que disait Christian Merlin, mon cher confère du Figaro, à propos du travail du chef et de la chanteuse, alors qu’on prévoyait de donner avec eux, en juillet 2020, Fedora de Giordano. Projet évidemment abandonné pour cause de pandémie…

Ici à Bordeaux, après une superbe représentation du Démon de Rubinstein dirigée par un autre ami cher, Paul Daniel (à droite) et avant un concert que devait diriger Domingo Hindoyan (à gauche) en janvier 2020.

Soirée de clôture du festival Radio France 2021 : la fête retrouvée après la longue parenthèse de la pandémie, avec Sonya Yoncheva et Domingo Hindoyan.

Oui ou non

Je me pose toujours la question de la pertinence pour un chef d’orchestre d’aller au bout de ses limites. Pour un Bernard Haitink qui, à 90 ans, un an avant sa mort, a mis fin à sa carrière, après quelques concerts où il n’était déjà plus que l’ombre de ce qu’il avait été, on a le contre-exemple éloquent de Charles Dutoit, 88 ans depuis le 7 octobre, qui ne ralentit ni ses voyages (on se demande quels pays il lui reste à visiter dans le monde !), ni ses concerts. Dans le nouveau numéro de Classica, Olivier Bellamy livre une interview-fleuve, qui aurait mérité un meilleur découpage et un vrai travail de décryptage d’un entretien où tout se mêle et s’emmêle parfois : Charles Dutoit est bavard et il a tant à dire d’une vie foisonnante. A lire tout de même !

En revanche, quel intérêt y a-t-il pour le public, ses admirateurs, et le grand musicien qu’il a été, de documenter l’inexorable décrépitude de Daniel Barenboim ? Je trouve presque indécent d’assister à cette déchéance. La critique n’ose pas écrire ce qui pourtant saute aux oreilles des derniers disques de Barenboim chef : qu’on ne devrait même pas les publier. Dernier triste exemple en date : la Symphonie de Franck avec l’orchestre philharmonique de Berlin ! Emouvant diront certains, infiniment triste diront tous les autres…

Barenboim avait gravé il y a presque cinquante ans une magnifique version de la dite symphonie avec l’Orchestre de Paris au tout début de son mandat. En rester à ce souvenir lumineux !

Tableaux rares

Mercredi soir, j’assistais à la Philharmonie de Paris à un concert – redonné ce jeudi – de l’Orchestre de Paris. J’en ai rendu compte dans Bachtrack : Les tableaux symphoniques d’Esa-Pekka Salonen.

Esa-Pekka Salonen, Sarah Connolly et l’Orchestre de Paris (Philharmonie, 7 février 2024)

Je veux revenir sur le programme qui nous a été proposé, et qui, à rebours de tous les clichés sur les goûts supposés du « grand public« , a attiré un très nombreux public dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie. Elgar, Hindemith ? Le choix de l’Orchestre de Paris et de son illustre invité était pour le moins audacieux.

La mer qu’on voit danser

On croit rêver quand on lit dans le programme de salle que les Sea Pictures d’Edward Elgar – 1899 ! – font leur entrée au répertoire de l’Orchestre de Paris… On cherche d’ailleurs – en vain – dans sa mémoire pour retrouver trace d’un concert parisien au cours duquel ce cycle magnifique de mélodies « marines » aurait été donné. C’est pourquoi j’avais été particulièrement fier de pouvoir programmer, avec l’Orchestre national de France et son chef Cristian Macelaru (que je remercie encore d’avoir relevé le défi), le 21 juillet 2022 à Montpellier, ces Sea Pictures suivis de la Sea Symphony, la 1ere symphonie de Ralph Vaughan-Williams (lire Tempête en mer).

Pour Marianne Crebassa c’était aussi une première. Elle avait alors raconté avec quel enthousiasme elle s’était saisie de ce cycle, qui convient idéalement à sa voix.

A la discographie dont j’avais déjà fait état ici (voir La mer qu’on voit danser), on peut ajouter quelques nouvelles perles :

On l’aura compris, entre les lignes, je préfère pour ce cycle une voix plus sombre, comme celle de Kathryn Rudge.

Le timbre plus métallique d’Elina Garanca ou plus clair d’Alice Coote – pour ne mentionner que les plus récentes versions – rendent moins justice à la poésie de ces « marines ».

Mathis le peintre

En deuxième partie des concerts de l’Orchestre de Paris, Salonen avait programmé de nouveau une oeuvre extrêmement rare au concert : la symphonie Mathis der Maler de Hindemith.

En juillet 2023, j’avais eu la chance de suivre pour Bachtrack deux concerts du Festival de Colmar, et à cette occasion j’avais pu visiter le musée Unterlinden et y admirer dans toute sa splendeur retrouvée le fameux retable d’Issenheim dû à Matthias Grünewald (lire et surtout voir Mathis le peintre à Colmar), qui est le sujet même de l’opéra de Hindemith et de la « symphonie » en trois mouvements/tableaux qu’il en a tirée en 1934.

Dans ma discographie, très (trop?) sélective, de l’oeuvre, j’ai omis de mentionner la version d’Esa-Pekka Salonen gravée à Los Angeles. Dans mon article de Bachtrack, je précise pourtant que le chef finlandais est l’un des très rares de sa génération à s’intéresser à un compositeur trop peu considéré et pourtant l’un des plus importants du XXe siècle.

Voix de miel et de bronze : Victoria et Jessye

C’est un exercice auquel je refuse de me livrer, même si j’y suis parfois contraint : comment décrire une voix humaine, a fortiori chantante ? On en est réduit à des images, à des adjectifs dont la banalité le dispute souvent à l’inexactitude.

Une centenaire solaire

Victoria de Los Angeles est née, il y a cent ans, le 1er novembre 1923 à Barcelone et morte le 15 janvier 2005 dans sa ville natale. Warner a eu la bonne idée de lui dédier un coffret copieux, qui ne contient à ma connaissance aucun inédit, mais qui résume bien la carrière exceptionnelle de cette voix sensuelle, gorgée de lumière, qui s’était confiée au micro de Jean-Michel Damian sur France Musique à l’occasion de ses 70 ans : Mémoire retrouvée, Victoria de Los Angeles. J’ai pour ma part le souvenir d’un récital donné à Cannes, à l’occasion du MIDEM, à l’automne 1993, récital capté par France Musique : les craintes de l’équipe technique, et la mienne, avaient été levées dès les premiers instants. La cantatrice savait parfaitement ce qu’elle pouvait encore chanter, à un âge où ses consoeurs avaient depuis longtemps renoncé, et ce fut un éblouissement constant.

J’évoquais l’été dernier les circonstances particulières de l’enregistrement de l’un des plus beaux disques de Carmen de Bizet – L’impossible Carmen

Je ne vais pas me livrer au petit jeu des préférences : tout est admirable dans cette boîte. Quelques-uns des trésors qui font mon bonheur depuis des lustres :

Dans ce Ravel, on ne sait qu’admirer le plus : la diction, le timbre, la souplesse de la voix…

Jessye enfin

Bien plus que Victoria de Los Angeles, Jessye Norman (1945-2019) a été, dès mes premiers émois musicaux, la compagne de mon éducation à l’univers de la voix, de la mélodie, de l’opéra même, comme je l’ai raconté ici lorsqu’elle a disparu il y a quatre ans : Les chemins de l’amour .

Ce coffret récapitulatif de ses enregistrements de studio (à l’exception des intégrales d’opéra) avait été annoncé il y a plus de deux ans – lire Disques fantômes, et on avait fini par penser qu’il ne sortirait jamais. Finalement, commandé vendredi (sur un site italien), reçu samedi, je l’ai ouvert et découvert comme un enfant à qui on aurait fait le plus beau cadeau de Noël. Il n’y a là pourtant rien que je ne connaisse déjà, que j’ai précieusement collectionné au fil des ans, à part peut-être The Child of our time de Tippett, dirigé par Colin Davis, qui m’avait échappé. Il y a des doublons, mais on ne fait pas la fine bouche quand la 9e de Beethoven est dirigée par Levine ou Böhm, la 3e de Mahler par Abbado et Ozawa, ou encore quand se présentent deux versions du Chant de la Terre de Mahler (avec une préférence pour celle de James Levine et le trop rare et magnifique Siegfried Jerusalem)

Comme pour le coffret Los Angeles, une somme admirable qui rend justice à l’une des plus extraordinaires musiciennes de la fin du XXe siècle, voix de bronze et d’ambre d’une puissance inégalée.

Détails du coffret :

CD1    Schubert & Mahler Lieder 
CD2    Schumann: Frauenliebe und -leben Op. 42; Liederkreis, Op.39 
CD3    Les Chemins de l’amour – Songs By Duparc, Ravel, Poulenc & Satie 
CD4    Brahms: 12 Lieder 
CD5    Brahms: 29 Lieder 
CD6    Brahms: 23 Lieder 
CD7    Schubert: 12 Lieder 
CD8    Richard Strauss: 20 Lieder 
CD9    Live at Hohenems 
CD10    Live in Europe 
CD11    Salzburg Recital 
CD12    Tippett: A Child Of Our Time 
CD13    Jessye Norman sings Wagner 
CD14    Mahler: Songs from « Das Knaben Wunderhorn »  (dir. Bernard Haitink avec John Shirley-Quirk)
CD15    Schoenberg: Gurrelieder
CD16    Schoenberg: Gurrelieder (dir. Seiji Ozawa)
CD17    Berlioz: Les Nuits d’été; Ravel: Shéhérazade 
CD18    Beethoven: Symphony No.9 in D minor, Op.125 – « Choral »  (dir. Karl Böhm
CD19    Mahler: Das Lied von der Erde (dir. Colin Davis avec Jon Vickers)
CD20    Mahler: Symphony No.3 in D minor 
CD21    Mahler: Symphony No.3 in D minor (dir. Claudio Abbado)
CD22    Richard Strauss: Four Last Songs 
CD23    Beethoven: Symphony No.9 in D minor, Op.125 – « Choral »  (dir. James Levine)
CD24    Wagner: Tristan und Isolde excerpts; Siegfried Idyll; Overture « Tannhäuser » 
CD25    Live at Notre Dame 
CD26    Beethoven: Missa Solemnis, Op.123 
CD27    Beethoven: Missa Solemnis, Op.123 (dir. James Levine)
CD28    Schoenberg: Erwartung; Cabaret Songs 
CD29    Mahler: Symphony No.3 in D minor 
CD30    Mahler: Symphony No.3 (dir. Seiji Ozawa)
CD31    Mahler: Das Lied von der Erde (dir. James Levine avec Siegfried Jerusalem)
CD32    Spirituals 
CD33    Sacred Songs 
CD34    A Great Day in the Morning 
CD35    Spirituals in Concert 
CD36    Christmastide 
CD37    In the Spirit – Sacred Music for Christmas 
CD38    With a Song in My Heart 
CD39    Lucky To Be Me 
CD40    I Was Born in Love with You 
CD41    Mahler: Kindertotenlieder; Lieder eines fahrenden gesellen; Wagner: Wesendonck Lieder 
CD42    Berlioz: La Mort de Cléopatre; Brahms: Alto Rhapsody; Bruckner: Te Deum 

DVD1: Jessye Norman Recital 
DVD2: Jessye Norman at Christmas 
DVD3: Jessye Norman A Portrait

Bâtons migrateurs

Je disais, dans mon dernier billet, à propos d’une Bohème de rêve, que j’avais eu la révélation d’un jeune chef, Lorenzo Passerini. Si j’étais encore en situation de le faire, je m’empresserais de le réengager dans un programme symphonique.

Je veux ici parler des chefs d’orchestre, de la vie musicale actuelle, et de certaines décisions que je ne comprends pas.

C’était mieux avant ?

Ici même j’ai évoqué, le plus souvent pour m’en réjouir, nombre de rééditions discographiques parfois considérables qui restituent des carrières fabuleuses : Ansermet, Klemperer, Gardiner, Muti, Böhm, Abbado, Haitink, pour ne citer que les plus récentes. Tous ces chefs ont laissé une trace indélébile dans l’histoire de l’interprétation et de la direction d’orchestre. On peut les caractériser, les identifier à un ou des répertoires. Pourra-t-on en dire autant d’un certain nombre de baguettes d’aujourd’hui ?

Maazel et Blomstedt

Ces jours-ci on réédite les enregistrements de deux chefs quasi contemporains, Lorin Maazel (1930-2014) et Herbert Blomstedt (né en 1927… et toujours en activité !).

Pour le chef américain né à Neuilly, c’est un ultime recyclage qui réussit même à être incomplet :

Quelques ajouts par rapport à un précédent coffret – dont une miraculeuse Symphonie lyrique de Zemlinsky avec un couple star Julia Varady et Dietrich Fischer-Dieskau -, les concerts de Nouvel an confiés de 1980 à 1983 à Lorin Maazel après le retrait de Willi Boskovsky… mais pas celui de 2005 !

Question qu’on se posait déjà lors de précédentes rééditions d’une discographie pléthorique éclatée entre de multiples éditeurs : quelle trace Maazel laisse-t-il dans l’histoire de la direction d’orchestre ? Qu’a-t-il laissé à Paris (Orchestre national), Cleveland, Pittsburgh, Munich, New York, où il a occupé des fonctions de direction musicale ? En dehors du fait d’avoir été un prodigieux technicien, qui impressionnait les formations qu’il dirigeait par la sûreté de sa baguette, qu’a-t-il laissé de musicalement marquant, décisif ? Tant d’intégrales Beethoven, Brahms, Mahler, Schubert, Bruckner… restées sous les radars.

Je n’oublie pas pour ma part que mes premiers coffrets Sibelius et Tchaikovski, c’était les siens : Maazel était dans sa trentaine, et pas encore blasé !

Il y a cinq ans, j’applaudissais Herbert Blomstedt – 90 ans à l’époque – à la Philharmonie de Paris (lire L’autre Herbert) devenu la star des philharmonies de Berlin et Vienne ! Decca réédite les enregistrements que le chef américain avait réalisés du temps de son mandat à San Francisco et quelques-uns de ceux gravés à Leipzig.

A la différence de Maazel, Blomstedt n’est pas un stakhanoviste du disque. Mais comme pour Maazel, on peine un peu à distinguer ce qui caractérise vraiment un chef qui est toujours intéressant sans jamais bouleverser, au disque tout du moins.

On parle à son propos d’équilibre, de justesse stylistique – qualités infiniment appréciables, comme on l’a écrit par exemple au sujet de ses intégrales des symphonies de Beethoven : Blomstedt, Dresde et Leipzig.

Bâtons voyageurs

Tous les chefs cités plus haut ont marqué de leur personnalité les institutions, orchestres, opéras, qu’ils ont dirigés, parfois fondés (comme Ansermet avec l’Orchestre de la Suisse romande). Parce qu’ils y sont restés de longues, parfois très longues années.

De telles « carrières » ne sont plus possibles aujourd’hui. Les orchestres qui, par parenthèse, ont tous, sans exception, gagné considérablement en qualité technique ces cinquante dernières années, ne veulent plus, ne supportent plus d’avoir en face d’eux le même chef. D’ailleurs les mandats longs, y compris pour les plus illustres, se sont rarement bien terminés. La liste des fâcheries, voire des divorces, est éloquente : Karajan à Berlin, Haitink à Amsterdam, même Barenboim à la Staatskapelle de Berlin…

Est-ce que pour autant l’instabilité permanente qui a gagné la vie musicale depuis une vingtaine d’années est préférable aux situations figées d’antan ?

Pour des Dudamel et Nezet-Seguin, qui ont pris leurs marques à Los Angeles pour l’un, à Montréal et New York pour le second, le « turn over » chez les chefs donne le tournis.

Prenons au hasard deux chefs de même génération, Jaap van Zweeden et Marin Alsop. Cette dernière s’est récemment illustrée dans une polémique ridicule à propos du film Tar, où Cate Blanchett incarne une cheffe d’orchestre à la trajectoire compliquée…

Voilà des parcours, des carrières mêmes incompréhensibles, sauf si la seule motivation de ces chefs est la puissance et… l’argent. Rien de ce que j’ai entendu d’eux, rarement en concert, plus souvent à la radio ou au disque, ne m’a jamais ni convaincu ni même retenu l’attention. Je cherche en vain dans la liste de leurs enregistrements, d’abord de la cohérence, ensuite et surtout l’affirmation d’un propos, d’une personnalité artistique qui ferait d’eux une référence dans tel ou tel répertoire.

On vient d »annoncer la nomination de Marin Alsop… à l’orchestre de la radio polonaise ! Après avoir dirigé les orchestres du Colorado (USA), de Bournemouth (Grande-Bretagne), de Baltimore (USA), Sao Paolo (Brésil), de la radio de Vienne (Autriche).

Peut-on trouver enregistrement plus ennuyeux de la 1ère symphonie de Schumann ?

J’ai eu beau chercher dans une discographie relativement abondante chez Naxos, ou des « live » disponibles sur YouTube, je n’ai vraiment rien trouvé qui me donne envie de sauver le soldat Alsop.

Quant à celui qui fut longtemps le premier violon du Concertgebouw d’Amsterdam (de 1979 à 1995), il s’était distingué il y a quelques années comme étant le chef le mieux rémunéré des Etats-Unis, donc du monde, avec un revenu de plus de 5 millions de dollars pour l’année 2013 ! (source : New York Times). Comme Marin Alsop, rien n’explique la carrière du chef hollandais, et pourtant : successivement chef du symphonique des Pays-Bas (1996-2000), de la Résidence de La Haye (2000-2005), de la radio néerlandaise (2005-2013), entre temps de l’orchestre des Flandres en Belgique et de Dallas (2008-2011), du Hong Kong Philharmonic (2012), et last but non least, du New York Philharmonic (2018-2024)… On notera tout de même que JvZ ne reste jamais longtemps quelque part, peut-être parce que les musiciens (ou les sponsors) de ces orchestres finissent par s’apercevoir de ses limites. De nouveau quelles traces un chef peut-il laisser lorsqu’il passe d’un pays, d’une culture, d’une formation à l’autre tous les cinq à dix ans ?

Jaap van Zweden n’est pas un mauvais chef et, question stylistique, il a été à très bonne école à Amsterdam. Mais cela suffit-il à en faire un grand chef ?

Pour terminer ce billet sur une note plus positive – et en prévision d’une série de portraits que je voudrais égrener tout au long de l’été – il y a heureusement dans la jeune génération des moins de 50 ans, des contre-exemples de très grand talent, pour n’en citer que quelques-uns que j’ai eu la chance d’inviter, des Alain Altinoglu, Domingo Hindoyan, Santu-Mattias Rouvali, Philippe Jordan… je complèterai la liste !

PS. En anglais, « baguette » de chef d’orchestre se dit « baton »… par allusion à ce bâton qui servait à battre la mesure et qui a été fatal à Lully (qui se l’était planté dans le pied et est mort des suites de la gangrène occasionnée par cette blessure)