Premier avril

Le très honorable Camille de Rijck écrivait hier soir sur sa page Facebook : Je suis déjà épuisé par tous les poissons d’avril qui vont nous tomber dessus et nous faire rire comme des tyroliens en culotte de peau qui se claquent les paumes sur les cuisses en vidant un demi !

Je ne partage pas le sentiment de l’excellent producteur de Table d’écoute (entre autres) sur Musiq3Je trouve que le « poisson d’avril » a tendance à se raréfier sur les antennes de radio et de télévision, au motif sans doute que l’actualité est trop sérieuse ou tragique pour qu’on puisse en plaisanter…

Je me rappelle pourtant de grands moments sur les chaînes où j’ai travaillé ou que j’ai dirigées. Deux me reviennent particulièrement en mémoire, sur France Musique, au début des années 90.

Avec la complicité de la rédaction de France Culture / France Musique, l’équipe des Dépêches Notes, les brèves d’actualité, entend développer une information de première importance : à compter de ce 1er avril, la Sécurité sociale va rembourser la musique classique, les bienfaits de la musicothérapie étant révélés par une étude commandée par le gouvernement ! L’équipe obtient une interview exclusive du Premier ministre de l’époque, Edouard Balladur, et pour faire bonne mesure, enregistre la réaction de l’ancien ministre de la Culture de François Mitterrand, l’indéboulonnable Jack Lang, qui revendique la paternité de cette mesure !

Lors de la réunion de direction qui rassemble les patrons de chaînes et autres directeurs de la Maison ronde autour du PDG de Radio France (à l’époque Jean Maheu), mes collègues me félicitent de ce joli poisson d’avril et me demandent comment nous avons convaincu le Premier ministre et l’ancien ministre de se prêter au jeu !

Personne n’a entendu la supercherie ! Ce n’était ni Balladur ni Lang, mais un jeune et déjà très talentueux imitateur qui fait alors partie de l’équipe de l’émission Rien à cirer animée par Laurent Ruquier sur France Inter: Laurent Gerra

Autre souvenir : L’annonce de la réconciliation de deux figures dominantes de la vie musicale de ces années-là, Pierre Boulez et Marcel Landowski

Celle-ci s’est déroulée lors d’une soirée disco dans une boîte de nuit très en vogue à Paris, comme le confirme l’académicien lui-même au micro de France Musique. Cette fois c’est bien Marcel Landowski qui s’est beaucoup amusé à donner cette vraie-fausse interview ! On a su après coup que Pierre Boulez avait bien ri de ce poisson d’avril !

 

Marcel Landowski, né en 1915, mort il y a vingt ans le 23 décembre 1999, n’a pas laissé, comme compositeur, le souvenir d’une personnalité très originale – euphémisme ! -. En revanche, on lui doit l’organisation de la vie musicale française, les orchestres en région, lorsqu’il fut le premier directeur de la musique du Ministère de la Culture sous Malraux. Une organisation qui aurait le plus grand besoin d’évoluer…

Les années Bosson

J’ai appris ce matin la mort, le 13 mai dernier, des suites de ce qu’on appelle encore, avec une pudeur mal placée, une « longue maladie », de Bernard Bosson.

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Les hommages pleuvent, convenus ou obligés, de la part de ceux qui l’ont connu maire d’Annecy, député, ministre, responsable politique. Je voudrais y ajouter un témoignage personnel, des souvenirs que je livre pour la première fois.

Bernard Bosson, je le rencontre en 1980 à la faveur d’une Université d’été des Jeunes Démocrates Sociaux. Jeune avocat, conseiller municipal d’Annecy depuis 1977, il est encore dans l’ombre de son illustre père Charles Bosson, une haute figure de la démocratie chrétienne et de la Résistance en Haute-Savoie (et pour moi, jusqu’à sa mort, un guide affectueux et attentif). Je vais le revoir, à l’été 1981, je suis en vacances en Haute Savoie en famille, un peu inquiet quant à mon avenir professionnel – le député pour qui je travaillais a été battu aux élections de juin – je lui demande conseil. Il me dit qu’un médecin – qu’il ne connaît pas – vient d’être élu à 60 ans député à Thonon-les-Bains et a peut-être besoin d’un assistant parlementaire, et se propose de me mettre en relation avec lui. Quelques jours plus tard, je rencontre le nouveau député au Conseil général de Haute-Savoie, brève présentation, bref entretien que je pense être de pure courtoisie.

En septembre 1981, je m’installe à Thonon avec ma petite famille pour une aventure qui allait durer 18 ans…

A l’automne 1982, je suis souvent à Annecy. Pour des réunions politiques certes, mais surtout pour de longues conversations avec l’ami Bernard qui affiche son ambition de reprendre le flambeau paternel et de briguer la Mairie d’Annecy au printemps 1983. Pourquoi ce besoin d’échanger avec moi ? Parce que n’étant pas impliqué dans la politique localo-locale, ayant encore un regard extérieur sur le microcosme haut-savoyard, je peux lui parler sans tabou et lui peut se confier, s’interroger, évoquer les uns et les autres, ceux qu’il veut prendre ou au contraire éviter comme colistiers, etc. De tout le temps que j’ai passé dans les arcanes de la politique, auprès d’hommes politiques, j’ai rarement vu quelqu’un de plus organisé, méthodique, préparé que Bernard Bosson, et capable en même temps d’écouter, de changer d’avis, de se laisser convaincre par des arguments qu’il n’avait pas envisagés.

En 1986, Mitterrand a modifié la loi électorale, et les élections législatives ne se font plus par circonscriptions, mais sur des listes départementales à la proportionnelle. La Haute-Savoie qui comptait 3 députés va en avoir 5. De quoi affûter les ambitions. Le Maire d’Annecy, logiquement, veut être député, et tout aussi logiquement être en numéro 1 sur la liste départementale de l’UDF. D’autant que le Parti socialiste qui n’a pas de parlementaire depuis des lustres en Haute-Savoie veut y investir l’une de ses étoiles montantes…Dominique Strauss-Kahn et que le RPR, faiblement implanté, désigne comme chef de file celui qui a remporté, à la surprise générale, la mairie de Saint-Julien-en-Genevois en 1983, l’alpiniste Pierre Mazeaud. Mais les trois députés sortants, tous UDF, s’estiment tout aussi légitimes à être réélus, donc bien placés sur la liste. Pourtant, même dans un contexte très favorable, la proportionnelle ne permet pas d’espérer placer 4 députés UDF sur 5 ! Il y aura forcément un ou deux battus… dont le député avec qui je travaille depuis 1981 et qui est persuadé que je le trahis en soutenant un leader jeune et emblématique d’un renouveau politique dont la Haute-Savoie a le plus grand besoin – Bernard Bosson a alors 38 ans !

Tout juste élu député, Bernard Bosson a à peine le temps d’aller voir ses nouveaux bureaux à l’Assemblée Nationale, qu’il est appelé au téléphone par Pierre Méhaignerie, le patron du CDS, qui négocie la formation du gouvernement avec Jacques Chirac, que François Mitterrand vient de désigner comme Premier ministre. Méhaignerie se rappelle l’Université d’été des JDS en 1984, sur les terres auvergnates de Giscard, et une vibrante prestation du nouveau jeune maire d’Annecy. Bernard Bosson devient Secrétaire d’Etat aux collectivités locales auprès de…. Charles Pasqua, le nouveau Ministre de l’Intérieur. Attelage très improbable, et rude école pour le novice, qui en conservera pourtant un bon souvenir. Il est un moment envisagé que je rejoigne B.B. à son cabinet, d’autres ministres me font des propositions, mais ma petite famille et la qualité de vie en Haute-Savoie d’une part, l’envie surtout de ne plus être un salarié de la politique (je l’ai été de 1978 à 1986 !) me font renoncer…et prendre une autre voie professionnelle.

Mais je n’ai pas renoncé à l’action politique, et je milite fortement pour que l’étoile montante de la Haute-Savoie – qui n’avait plus eu de ministre depuis Maurice Herzog – s’implante plus largement que sa ville d’Annecy. La présidence du Conseil général est bientôt à portée de main, si le nouveau ministre la veut, personne ne lui résistera. Et pourtant, Bosson hésite, freiné par des accords ou des pressions dont je devine la cause mais dont je n’aurai jamais la preuve. Je lui écris alors une longue lettre, où, sans trop d’ambages, je lui prédis un destin à la Joseph Fontanet, grande figure centriste de la Savoie voisine, qui faute d’avoir créé des réseaux, consolidé sa base, a laissé son mouvement disparaître. En 1988, retour au scrutin majoritaire pour les législatives. Le ministre Bernard Bosson, au nom d’accords nationaux (?), est prêt à céder à la concurrence – le RPR – des terres acquises depuis la fin de la guerre au MRP et au centre. Pierre Mazeaud abandonnant sa mairie de St Julien jette son dévolu sur la circonscription du Chablais (Thonon-les-Bains), se présente avec le soutien de B.Bosson et du CDS… contre le Maire centriste de Thonon. Il l’emporte d’une courte tête, et déclare aussitôt qu’il s’emparera de la Mairie de Thonon l’année suivante. Ce soir d’élection, je rentre de Genève – on travaille même le dimanche à la Radio ! – je passe devant la Mairie, j’aperçois le maire et quelques proches, défaits, désemparés. Ils m’invitent à boite un verre avec eux, Je finis par leur remonter le moral et les convaincre que rien n’est perdu et que gagner une élection législative n’a rien à voir avec gagner une mairie.

En 1989, le maire sortant me demande de rejoindre son équipe, et d’organiser sa campagne. Je lui explique qu’un renouvellement, un rajeunissement de sa liste sont indispensables, et que notre campagne doit casser un peu les codes et les slogans traditionnels. Annecy, UDF et RPR sont furieux, Bernard Bosson me menace de toutes sortes de représailles et de conséquences funestes si nous persistons à faire équipe avec le Maire sortant, et donc contre le candidat investi par les partis de la majorité, le député Mazeaud. Ce dernier, avec qui j’aurai toujours un contact franc et direct, me dira, au beau milieu de la campagne municipale, et devant témoins : « De toute façon, vous allez gagner, vous faites une excellente campagne, moi je suis plombé par la bande de branquignols (sic) qu’on m’a imposés« . Au soir du 1er tour, la liste du maire sortant (renouvelée à 50 %) obtient 41% des voix, celle de P.Mazeaud soutenue par les états-majors parisiens et départementaux, fait péniblement 19%. Grand prince – ou dépité – Mazeaud refuse toute idée de fusion de sa liste avec celle du maire. J’aurai la maigre satisfaction de recevoir un message de félicitations de Bernard B. pour notre « brillante réussite ».

Nécessité faisant loi, la famille centriste se ressoude après ces élections – Bernard Bosson a été réélu haut la main maire d’Annecy. Je me consacre quant à moi à mes responsabilités professionnelles et à ma charge d’adjoint au Maire de Thonon, et je prends de la distance avec les instances du mouvement. A l’approche des élections régionales de 1992, des discussions sans fin reprennent, cette fois il faut négocier âprement la composition des listes départementales des candidats. A nouveau, je constate qu’on est prêt à beaucoup concéder à des concurrents rendus plus exigeants par ce qu’ils perçoivent comme de la faiblesse de notre camp. Je suis sollicité par un dissident pour rejoindre sa liste – le dissident ne gagnera pas ces élections, mais se fera un nom et une belle carrière par la suite (Bernard Accoyer, alors médecin, maire d’Annecy-le-Vieux, deviendra député en 1993 puis président de l’Assemblée Nationale en 2007).

Bernard Bosson redevient ministre en 1993 dans le gouvernement Balladur, après avoir fait toute la campagne en expliquant qu’une nouvelle cohabitation était inenvisageable (il avait certes l’expérience de celle de 1986 !). Sa nouvelle charge ministérielle est lourde : l’Equipement, les Transports, le Tourisme. Une voie royale si je puis dire pour faire profiter son département de quelques équipements attendus depuis longtemps, comme le désenclavement du Chablais et la construction d’une liaison rapide au sud du lac Léman. Tous les élus du département, toutes tendances confondues, se sont prononcés à l’unanimité pour ces travaux, ou au moins l’étude d’impact. « Notre » ministre s’en tient aux prudences des techniciens qui trouvent toujours un prétexte à ne pas bouger, à ne pas essayer. La perspective de changer le destin d’une région s’éloigne pour longtemps (25 ans après rien n’a changé !). J’aurai le malheur de dire lors d’un conseil municipal de Thonon le dépit qui était le nôtre face à cette attitude d’un ministre qui semblait renoncer avant même d’avoir livré bataille. Ledit ministre convoquera toute la municipalité à Annecy pour remonter les bretelles à ces Thononais récalcitrants. Retenu à Paris – je suis depuis 1993 directeur de France Musique ! – je ne répondrai pas à cette « convocation », ce qui me vaudra une longue lettre de reproches, assortie d’un communiqué de presse. Entre-temps j’ai abandonné toute responsabilité partisane. Ma vie a pris un autre tour, B. Bosson ne sera plus ministre après 1995, et son étoile pâlira fortement. Après une réélection de justesse comme maire d’Annecy en 2001 il perdra son siège réputé imperdable de député en 2007, l’année de l’élection de Sarkozy.

Mais les divergences et les désaccords ne m’ont jamais fait oublier l’ami et le soutien qu’il fut, l’ardent militant démocrate et européen qu’il n’a jamais cessé d’être, l’écologiste qu’il fut jusqu’à son dernier souffle pour préserver le lac d’Annecy. De lui je ne veux me rappeler que les beaux jours et un destin inachevé au service d’un puissant idéal.

 

Programme ou projet ?

Premier constat : depuis 1974 j’ai suivi toutes les campagnes présidentielles – et participé à certaines d’entre elles – , celle que nous vivons est sans doute unique, si pas vraiment inédite. Moins que jamais on ne peut prédire, prévoir l’issue du scrutin du 23 avril (et par voie de conséquence de celui du 7 mai). « Ce qui est probable devient hautement incertain » (Gilles Boyer, ex-directeur de campagne d’Alain Juppé)

Les favoris perdants

On avait déjà observé que les favoris de la course, six mois avant la date fatidique, n’en étaient jamais les gagnants. En 1974 après la mort de Pompidou, avantage Chaban-Delmas, Mitterrand en embuscade, et finalement Giscard élu de peu. En 1981 – tout le monde l’a oublié – jusqu’en janvier les sondages donnaient VGE réélu, victoire de Mitterrand. En 1988, la logique eût voulu que la droite revenue majoritaire au Parlement en 1986 reprenne la présidence, Mitterrand réélu largement. En 1995, Balladur était élu dans un fauteuil, Delors ayant renoncé et Chirac replié dans son Hôtel de Ville parisien, Jospin en tête du 1er tour, Chirac élu. En 2002, le grand choc que personne n’avait vu venir, Le Pen au second tour.

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En 2007 et 2012, surviennent, à gauche, les « primaires » – en complète contradiction avec la réforme constitutionnelle de 1962 instituant l’élection présidentielle au suffrage universel direct et donc un lien sans intermédiaire entre le peuple et les candidats à la magistrature suprême. Qui prévoyait que Ségolène Royal allait balayer des concurrents aussi capés que Strauss-Kahn et Fabius à la primaire socialiste de 2006 ? Qui prévoyait en 2011 que le même DSK serait écarté d’une primaire qu’il aurait eu toutes les chances de remporter ? Et, ces dernières semaines, qui pouvait imaginer les victoires de François Fillon à droite et de Benoît Hamon à gauche, et même le renoncement de François Hollande ?

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Une situation unique, mais pas inédite

Ce qui caractérise le paysage présidentiel, deux mois et quelque avant le premier tour, c’est que rien n’est joué entre les principaux candidats, comme le note la dernière enquête du CEVIPOFMarine Le Pen est toujours en tête – mais elle est la seule à avoir déjà fixé la majorité de ses électeurs – les autres se tiennent dans un mouchoir, si l’on veut bien prendre en compte la marge d’erreurs de ce type de sondage. Et la volatilité des intentions de vote est une donnée inquiétante pour les candidats.

On répond qu’une fois – mais quand ? – qu’on entrera dans le vif du sujet, programme contre programme, les tendances s’affirmeront… Voire.

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Aucune élection présidentielle n’a jamais été gagnée depuis 40 ans sur un programme, ou plus exactement tout le monde sait, à commencer par les électeurs, que les propositions, engagements, programmes (communs ou non) ne sont pas déterminants dans les raisons de leurs votes.

Un projet, une personnalité

Les Français, tous les cinq ans maintenant, se donnent le sentiment (l’illusion ?) de voter pour le monarque sans couronne, qui sera responsable et comptable, et parfois coupable, de tout, du destin du pays, de leur sort personnel. Ils ont envie de croire qu’un homme – ou une femme – peut tout changer, tout décider…

Mais on ne choisit pas un président comme une majorité parlementaire. On ne demande pas au président de se substituer au gouvernement. Il lui faut tracer une perspective, un objectif, un projet qui entraîne le pays au-delà des difficultés de l’heure.

L’extrême droite l’a compris, qui tient le même discours depuis vingt ans : repli sur soi, sortie de l’Europe. Hamon l’a compris, lors de la primaire de la gauche, avec son idée de revenu universel. Mélenchon c’est déjà plus flou, la France insoumise ce n’est pas un projet, ni même une idée. Fillon – indépendamment de ses ennuis actuels – tenait une posture – la réforme radicale – mais il est devenu inaudible dès que s’est enclenchée la bataille des chiffres (500.000 fonctionnaires de moins ? 100 milliars d’économies ?). Et Macron ? « Il n’a pas de programme », il ne chiffre pas ses propositions (L’absence de programme). Mais, concession à la pression médiatique, il annonce pour le 22 février le « cadrage budgétaire » de son programme/projet. Il a déjà parlé de 60 milliards d’économie.

Je n’ai aucun conseil à donner aux candidats, mais, encore une fois, ce n’est pas un programme, un projet de loi de finances, qu’on leur demande. Mais de nous dire le projet, le rêve même, l’ambition qu’ils ont pour le pays, l’Europe et le monde. En somme l’idée qu’ils ont de la France.

 

Tout change, rien ne change

« Le chômage est devenu un mal français, qui traduit à la fois le manque de compétitivité de notre appareil productif et la faillite de notre système de formation. La maladie est aussi sociale : la pauvreté est revenue en force et nous ne lui avons trouvé d’autre remède qu’une assistance administrative qui l’entretient et même l’aggrave. Elle est surtout politique et morale : les Français n’ont plus confiance en l’Etat ni en ceux qui l’incarnent; ils finissent pas ne plus avoir confiance en eux-mêmes. Le malaise de la justice, la montée de l’insécurité, la peur de perdre une identité nationale que tout semble menacer, voilà autant de signes du dérèglement de notre vie publique et de la crise de l’Etat ».

Plus loin cette citation de Montesquieu : « Le principe de la démocratie se corrompt non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors, le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats et dépouiller tous les juges »

« Peut-on mieux exprimer le rejet de la politique qui sévit de nos jours »?

Comment gouverner demain un peuple à la fois surinformé et désinformé, conservateur et réformateur, casanier et aventurier, réaliste et impatient ? »

Constat terriblement actuel, d’une implacable lucidité. La préface d’un ouvrage récent ? D’un retraité de la politique ? ou d’un des nombreux candidats aux primaires présidentielles de l’automne ?

Date de publication du livre, dont ces lignes sont extraites : 3 février 1993 !!

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A l’époque, le favori des sondages actuels, Alain Juppé, est secrétaire général du RPR, le parti gaulliste dont Jacques Chirac est le président. Il n’a pas encore été Premier ministre, il n’est pas encore maire de Bordeaux. Et comme il l’écrit (voir ci-dessus) plus d’une fois il est tenté d’abandonner les jeux stériles d’une certaine politique… pour s’établir à Venise.

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Je ne connais pas bien ce prétendant sérieux à l’élection présidentielle française, et je me suis dit que j’en découvrirais un peu plus sur le personnage dans ce bouquin vieux de 23 ans où il se livre et se délivre de son côté raide et distant. D’admirables pages sur sa famille, ses études – oui c’est une grosse tête bien faite ! -, son amour de la Grèce et de la Méditerranée, et surtout une très grande honnêteté (qui ne se prive pas de quelques vacheries bien senties à l’endroit de ceux qu’il appelle – déjà – les « mammouths » du parti gaulliste, les Pasqua, Balladur, Séguin) dans l’analyse de la situation du pays.

C’est peu dire – et c’est aussi décourageant qu’affligeant – qu’à peu près sur tous les sujets abordés, comme l’Europe et le référendum sur le traité de Maastricht (1992), l’immigration, la politique éducative et culturelle, rien ne semble avoir changé, progressé, évolué depuis vingt ans. On ne pourra pas retirer à Juppé le mérite de la constance dans l’analyse et la prospective. Le quadragénaire qui piaffait d’impatience devant les lenteurs des circuits de décision saura-t-il, devenu septuagénaire, bousculer l’inertie, les pesanteurs d’un pays tenté par le repli et l’abstention ?

Réhabilitation

On sait que je m’intéresse depuis toujours à la chose publique, à la politique en un mot. Je lis beaucoup d’ouvrages plus ou moins intéressants ou documentés sur le sujet. Trait commun à beaucoup d’entre eux, la critique d’un système de « l’entre-soi » qui serait à l’origine de tous les maux dont souffre la France.

Sur un point au moins, je ne peux souscrire aux arguments des journalistes, politologues et autres commentateurs. Ils citent nombre d’hommes politiques qui n’ayant pas connu la vraie vie des vraies gens, parce qu’ils ont toujours évolué dans les appareils des partis, des groupes politiques, travaillé comme assistants parlementaires ou membres de cabinets, seraient incapables de comprendre le monde « normal », celui du travail, du chômage, de la précarité, bref les difficultés de millions de citoyens.

J’ai été au presque début de ma vie professionnelle, assistant ou attaché parlementaire d’un sénateur, puis de deux députés. Non seulement je n’en éprouve aucune honte, mais j’ai beaucoup plus appris de la vraie vie des vraies gens pendant ces huit années en exerçant ces fonctions aussi bien à Paris qu’en province, que par n’importe quel autre métier plus classique. Et j’ai connu aussi les affres du chômage, les angoisses du lendemain…Je n’ai jamais eu de statut protégé, au contraire !

Je me rappelle, notamment pendant mes années thononaises, où j’étais « sur le terrain » comme on dit, avoir souvent expliqué aux amis ou à ceux qui m’interrogeaient sur mon étrange métier, que c’était probablement le seul où dans une même journée on devait être capable, avec la même qualité d’attention,  d’aider et de répondre  à un chômeur en fin de droits, à une mère célibataire qui ne pouvait plus payer son loyer, et à un ministre qui sollicitait le député pour qui je travaillais. Le seul métier où, dans une même journée, il fallait pouvoir traiter un dossier de voirie dans une petite commune de montagne, un projet de loi sur les appellations d’origine d’un vin ou d’un fromage (l’abondance !), une campagne électorale qui se dessinait, un coup de main à un maire un peu paumé, un amendement à un texte en discussion au Parlement. Bref être ouvert à toutes les situations, et surtout répondre vite et bien à des urgences humaines.

Bien sûr, j’en ai rencontré, côtoyé, de ces types qui ne vivaient que pour et par les petites intrigues de pouvoir (souvent au détriment d’une vie privée inexistante ou catastrophique), j’ai même été voisin de bureau dans l’annexe du Palais Bourbon d’ex ou futurs candidats à l’élection présidentielle (question de génération !)

Mais d’avoir parfois tutoyé les puissants, d’avoir même été sollicité pour entrer  dans un cabinet ministériel, ou embrasser une carrière de maire ou de député; ne m’a jamais fait perdre le sens des réalités, de la vie tout court. Et ne m’a jamais fait désespérer ni de la condition ni de la nature humaines.

Je n’ai jamais regretté d’avoir bifurqué, il y a trente ans, vers la radio et la musique, mais je n’ai jamais perdu le goût de l’action publique. Je pense que je continue, là où je suis, où je travaille, à faire de la politique, dans la seule acception qui convienne : le service des autres, le service d’un idéal.

Un jour, à mon tour, je raconterai ceux qui m’ont inspiré, que j’ai admirés (souvent) ou détestés (rarement).

 

 

Le problème des électeurs

« François Mitterrand disait que les économistes sont surtout excellents pour expliquer après coup pourquoi les choses ne se sont pas passées comme ils l’avaient prédit » (in Jean-Louis Bianco, Mes années avec Mitterrand – Fayard 2015).

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Ajoutons « analystes » ou « commentateurs » à « économistes » et la phrase reste d’une pertinente actualité. Cela vaut non seulement pour les professionnels de la profession, mais pour tous les adeptes des réseaux sociaux.

Il n’est plus une élection, en France ou dans les pays proches (les seuls auxquels on s’intéresse), dont les résultats ne contredisent prévisions, prédictions et sondages. C’est énervant ces électeurs qui ne votent pas comme ils devraient voter !

Cela devrait nous inciter (je me mets dans le lot des « analystes » et « commentateurs ») à un peu de modestie, à un peu de retenue. Et à chaque fois, à une remise en perspective.

La Turquie dimanche dernier ? L’affreux Monsieur Erdogan et son parti l’AKP gardent la majorité au Parlement au terme d’élections démocratiques. Horreur et stupeur ! Oui mais le vote a été truqué, les électeurs trompés par une campagne orientée par des médias dans la main du pouvoir. Sans doute – et je serai bien le dernier à défendre un parti et un régime qui a condamné mon ami Fazil Say pour délit d’opinion ! – mais les électeurs ont exprimé leur choix. À moins de considérer que les électeurs turcs ne sont pas de même catégorie que les électeurs français ou allemands. Comme l’aurait dit Desproges, ces électeurs votent mal, supprimons les électeurs !

La Grèce ? Que n’a-t-on lu et entendu sur ce pauvre peuple grec, étranglé par une chancelière allemande sûre et dominatrice (tiens ça nous rappelle quelque chose !), par les technocrates de Bruxelles,  heureusement défendu par ces chevaliers blancs qui ont nom Tsipras ou Varoufakis. Qui, dans la cohorte de ceux qui proclamaient leur soutien indéfectible à la Grèce opprimée, avait eu juste un peu de curiosité, qui, parmi les grandes consciences d’une certaine gauche qui n’était pas la dernière à crier, avait relevé le niveau de corruption, de laisser-aller budgétaire atteint par un pays gouverné pendant des décennies par le PASOK (le parti socialiste grec !). Personne n’a plus rien à redire à l’alliance pour le moins hétérogène qu’a constituée et reconstituée Tsipras après deux consultations électorales, personne ne prône plus le Grexit… et personne ne semble surpris que M. Varoufakis se fasse rémunérer ses prestations médiatiques…

Et la France ? Je lis en ce moment beaucoup de mémoires, de livres de souvenirs d’acteurs ou de témoins des vingt dernières années (comme le bouquin de Bianco cité plus haut, comme le dernier opus d’Eric Roussel, biographe de haute volée de Pompidou, De Gaulle, et maintenant Mitterrand)

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Depuis une bonne vingtaine d’années, l’élection présidentielle de 1995, il n’est pas une consultation électorale qui n’ait démenti ou corrigé sérieusement les pronostics établis par les spécialistes, journalistes, sondeurs, politologues.

Bref rappel : 1995 je le donnais en tête du 1er tour, tout le monde se riait de moi, résultat : Lionel Jospin arrive devant Chirac et Balladur (sans parler de la campagne qui a précédé où tous les médias annonçaient Balladur élu même dès le premier tour !); 2002 personne n’avait imaginé Jospin éliminé et un duel Chirac-Le Pen au second tour; 2007 Ségolène Royal écrasant ses rivaux – Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn quand même ! – à la primaire socialiste, Bayrou dépassant 18% des voix; 2012 Monsieur 3%, c’était Hollande en 2008, battant Aubry, Montebourg, Valls, Royal, à la primaire et l’emportant – c’était plus prévisible – sur Sarkozy. Mais il y a aussi 2005, le référendum sur le nouveau traité constitutionnel européen, perdu et bien perdu. Et quasiment toutes les élections européennes, la plus récente – 2014 – étant la plus spectaculaire à la fois par le taux record d’abstentions et la première place du Front National.

Pour tous ces rendez-vous électoraux, sans exception, il suffit de relire la presse de l’époque, avant et après, c’est tout juste si on n’engueule pas les électeurs. Parce que les éditorialistes ont toujours raison, forcément raison !

Churchill, qui eut pourtant à pâtir de l’ingratitude des électeurs, n’en tenait pas moins fermement pour la démocratie : Democracy is the worst form of government – except for all those other forms, that have been tried from time to time.

Pour ne pas se décourager complètement, croire encore dans les vertus de la démocratie, il faut absolument lire l’un des essais les plus intelligents, cultivés, courageux de ces dernières années : Le bon gouvernement, de Pierre Rosanvallon. Salutaire, et bienfaisant !

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