Saint-Saëns #100 : les concertos pour piano

J’ai commencé cette série consacrée à Camille Saint-Saëns – dont on commémore le centenaire de la mort – par ses symphonies : Saint-Saëns #100 Les Symphonies, à l’occasion de la publication d’une formidable intégrale due à Jean-Jacques Kantorow et à l’Orchestre philharmonique royal de Liège.

Le grand violoniste et chef d’orchestre était jeudi soir à l’Auditorium de Radio France pour écouter un pianiste qu’il connaît bien, son propre fils, Alexandre, dans le 5ème concerto pour piano, dit « L’Egyptien », de Saint-Saëns.

L’Orchestre national de France était dirigé par Kazuki Yamada, qui remplaçait Cristian Macelaru empêché.

Je ne dirais pas mieux qu’Alain Lompech, présent quelques rangs derrière moi, qui écrit ceci sur Bachtrack : Et « L’Egyptien » de Saint-Saëns ? Alexandre Kantorow en aura été le patron. Son piano est d’une précision aussi hallucinante qu’elle est au service d’un propos plein d’esprit et pur de toute volonté de paraître. Son jeu est tout de grâce et d’élégance, d’une telle variété d’attaques et de nuances et d’une telle puissance de pensée que l’orchestre et le chef sont à son écoute. La façon virevoltante dont il joue les traits les plus véloces, tout comme sa façon de prendre un tempo un peu rapide dans le fameux thème andalou du deuxième mouvement sont irrésistibles au moins autant que sa virtuosité incandescente et joueuse dans la toccata conclusive. Triomphe. Il revient jouer la Première Ballade de Brahms avec le son transparent et timbré du jeune Horowitz ou mieux encore de Michelangeli en public dont le clavier donnait l’impression de faire 20 centimètres de profondeur, comme celui de Kantorow ce soir ! Triomphe encore. Tiens ? Il revient avec son iPad pour un second bis, ce qui est rare après un concerto. Et là – le traître ! –, joue la Cancion n° 6 de Mompou. Trois accords : les lunettes s’embuent. On est au-delà de l’exprimable, dans des sphères de la conscience de chacun auxquelles seuls quelques rares élus se connectent. Kantorow est l’un d’eux« 

On peut (on doit !) réécouter Alexandre Kantorow sur francemusique.fr (à partir de 18’30 »)

Et bien sûr acquérir la nouvelle référence discographique des trois derniers concertos, enregistrée il ya deux ans, par le père et le fils :

Intégrales

Jadis rares, les intégrales des 5 concertos pour piano de Saint-Saëns se sont multipliées ces dernières années, intégrales inégales, pas toujours bien enregistrées (Ciccolini/Baudo, Entremont/Plasson). Trois me semblent sortir du lot :

Souvent citée la pianiste française Jeanne-Marie Darré (1904-1999) reste une référence avec cette intégrale réalisée avec Louis Fourestier et l’orchestre national entre 1955 et 1957. Ou quand chic et virtuosité font bon ménage !
Autre intégrale sortie vainqueur d’une écoute comparée (dans Disques en lice, la « tribune » de la Radio suisse romande), Jean-Philippe Collard et André Previn dirigeant le Royal Philharmonic de Londres

Moins connue peut-être, mais passionnante, la vision du pianiste anglais Stephen Hough accompagné par Sakari Oramo et l’orchestre de Birmingham (Hyperion)

L’esprit de Saint-Saëns

Je pourrais citer bien d’autres versions intéressantes. Quelques-uns de mes choix de coeur.

Pour le 2ème concerto

Artur Rubinstein avait tout compris de l’esprit du 2ème concerto. Ma version de chevet.

Peut-on trouver plus émouvant que cette ultime captation d’une oeuvre que le pianiste a jouée durant toute sa carrière, ici au soir de sa vie avec André Previn au pupitre de l’orchestre symphonique de Londres ?

Autre version sortie largement en tête d’une Table d’écoute sur Musiq3 (RTBF), le tout premier disque de concertos de Benjamin Grosvenor. Le tout jeune pianiste anglais y fait preuve d’une inventivité, d’un esprit ludique, qui nous fait redécouvrir littéralement une oeuvre qu’on croyait bien connaître.

Pour les 2 et 5

Je n’oublie pas l’excellent Bertrand Chamayou, plusieurs fois entendu au concert – l’Egyptien au Festival Radio France à Montpellier en 2016, en 2017 à Paris avec Emmanuel Krivine…

Rareté

On ne peut pas dire que le Quatrième concerto de Saint-Saëns soit souvent à l’affiche du concert. Je ne l’ai personnellement jamais entendu « live » ! C’est dire si la version qu’en ont laissée Robert Casadesus et Leonard Bernstein est précieuse

Le piano venu de l’Est (I) : Peter Rösel

C’est Alain Lompech, spécialiste ès piano, auteur d’un ouvrage de référence sur Les Grands pianistes du XXème siècle (on attend avec impatience un deuxième tome)

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débatteur infatigable, qui, sur Facebook, braquait avant-hier le projecteur sur lui : Voici ce qu’on appelle un maître ! Peter Rösel (prononcer : Reu-zeul), pianiste allemand formé à Moscou, assurément scandaleusement négligé par le milieu musical. 

Et, à propos d’une autre vidéo, Lompech ajoutait : Où l’on voit que l’on peut jouer vite, clair et articulé sans lever les doigts au plafond ! Peter Rösel, grand, grand artiste et pianiste… Le minimum de gestes pour le maximum de résultat. Et son Mendelssohn avec Masur est splendide.

Voilà bien longtemps que, pour ma part, j’admire ce très grand musicien, sans malheureusement l’avoir jamais entendu en concert. Il fait partie de cette cohorte d’artistes de grande envergure qui, par choix ou par obligation, n’ont jamais pu ou voulu faire carrière en dehors du bloc soviétique. Heureusement pour nous mélomanes, les remarquables micros de la VEB Deutsche Schallplatten Berlin, dans des prises de son remarquables de précision et d’aération, ont capté tous ces musiciens, et le label Berlin Classics, qui a pris le relais d’Eternanous a restitué la majeure partie de cet inestimable legs discographique.

Pour ce qui est de Peter Rösel, deux beaux coffrets ont documenté ses jeunes années. Tout y est admirable, avec des sommets comme ses concertos de Rachmaninov avec Kurt Sanderling, les Weber avec Blomstedt, le 2ème concerto de Prokofiev évoqué par Alain Lompech, son anthologie Brahms, mais aussi des Beethoven, Schumann, Debussy, d’exceptionnels Tableaux d’une exposition, etc.

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Peter Rösel est toujours en activité, sa discographie s’est enrichie ces dernières années d’une intégrale des Sonates de Beethoven notamment.

Pour ce qui est des coffrets ci-dessus, on les trouve facilement sur le site allemand d’Amazon (amazon.de).

 

Berlin à Paris

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Je ne me fais toujours pas à la laideur extérieure de la Philharmonie de Paris, même si cette silhouette nous est devenue familière depuis l’inauguration le 14 janvier 2015.

En revanche, la grande salle, désormais dénommée Pierre Boulez confirme, concert après concert, ses qualités acoustiques exceptionnelles.

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Samedi soir, c’était une rentrée et un adieu. Le début d’une saison encore très riche de la Philharmonie et la dernière fois qu’on voyait ensemble à Paris Simon Rattle et l’orchestre philharmonique de Berlin

Je gardais un souvenir extraordinaire de la dernière fois que je les avais vus et entendus ensemble à Berlin il y a deux ans (Vérifications).

Le programme de samedi était prometteur, bien dans la manière de Sir Simon : en miroir, la première et la dernière symphonies de Chostakovitch

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Comme mes amis Alain Lompech (Bachtrack)  et Remy Louis (Diapason) ont, chacun à leur manière, parfaitement décrit ce que nous avons entendu, je me contenterai de les citer :

« Occasion pour les Parisiens d’entendre cette légendaire formation dans une acoustique qui n’est ni aussi sèche que celle du Théâtre des Champs-Elysées ni trop brillante comme celle de Pleyel. Celle de la Salle Pierre-Boulez est généreuse, trop se dit-on assez rapidement quand Rattle et les Berliner déchaînent toute la puissance dont ils sont capables dans une Première Symphonie qui impressionne plus qu’elle ne convainc. » (A.L.)

« Dès l’Allegretto qui ouvre l’Opus 10, le son est léger, mobile, les notes semblent s’égailler de tous côtés dans un espace très aéré. Sciemment, Simon Rattle organise une discontinuité, frôle l’instabilité. Cette perception est accentuée par plusieurs facteurs : la mise en lumière du moindre détail, groupe ou thème, la rapidité foncière du mouvement, l’échelle parfois explosive des dynamiques et des contrastes, enfin le jeu très physique et la vivacité de réaction des instrumentistes – sous sa baguette, le Philharmonique cumule vraiment les caractères d’un orchestre de grande culture et la spontanéité d’un jeune ensemble. » (R.L.)

J’ajouterai les sublimes solos de flûte (Emmanuel Pahud) et de clarinette (Andreas Ottensamer)

C’est vrai que j’ai dans l’oreille des versions plus incisives, âpres, « modernistes » de cette première symphonie géniale d’un jeune homme de 19 ans. Et pourtant comment résister à la pure beauté de ce son d’orchestre des Berliner !

Dans la dernière symphonie, tous les critiques s’accordent…

La clarté règne sans partage au sein d’une lecture à mon sens passionnante pour au moins deux raisons. La première est que l’on entend cette symphonie avec un quatuor à cordes rond et soyeux, appuyé sur des contrebasses quasi dignes de rivaliser avec un 32 pieds d’orgue, des timbres d’instruments à vent qui n’ont pas la verdeur de ceux des orchestres russes dont les couleurs, pour beaucoup, tiennent quasi lieu d’interprétation, à la façon dont la scénographie d’un opéra peut être prise pour sa mise en scène. Cette « défolklorisation », si l’on peut dire, loin de desservir la musique de Chostakovitch, la déplace vers une universalité, une « modernité » de ton et de propos irréfragable, et vers une perception plus nette de ce qui peut être authentiquement russe ici dans le langage, jusque paradoxalement dans les citations de Rossini, de Bartok ou de Wagner qui reçoivent leur visa de séjour dès qu’elles résonnent… différemment qu’au naturel. (A.L.)

Le choc du rapprochement avec la Symphonie n°15 en est d’autant plus vertigineux, coupant. La vie a passé, avec son cortège de terreurs et d’oppressions. L’adolescent joyeux est désormais un adulte miné par une inquiétude de tous les instants. Il reste, dans la manière dont Rattle aborde l’Allegretto (encore), quelque chose de l’énergie qu’il mettait à la 1ère. La lumière sera là de bout en bout, mais désormais blafarde. La flûte solo est agile, sa respiration serrée, les enchaînements instantanés engendrent un halètement oppressant transcrit avec une terrible intensité par l’orchestre. Il n’y a plus d’air, ou alors vicié. Les lambeaux et juxtapositions de thèmes s’ouvrent sur le néant, en dépit de la complexité formelle.

Si les chorals de cuivres, Berlin oblige, sont d’une profondeur exceptionnelle (Allegro, bien sûr la citation du Crépuscule des Dieux qui ouvre le dernier mouvement), l’accompagnement murmuré des solos de violoncelle, de violon – si la justesse de Daniel Strabawa est enfuie, son intensité demeure – reste saisissant dans une acoustique qui, redisons-le, accueille si bien les nuances piano-pianisimo. Le moindre pizzicato des contrebasses, la couleur des altos, imposent une densité instrumentale réelle, qui n’a pourtant rien de commun avec celle que produirait un orchestre russe. Le cliquetis des percussions est glaçant, comme dans la 4ème symphonie (Lento-Largo).

Le dessin du thème principal du dernier mouvement, aux cordes, est juste esquissé ; Rattle le fait abyssal dans sa légèreté même, la fluidité et la plasticité des violons 1 et 2 éblouissent. Les morsures des cuivres, quand revient le thème principal, sont mates. Le temps se fige, s’arrête, et les longues secondes qui suivent les dernières notes s’égrènent dans un silence absolu. Merci, Maestro ! (R.L.)

Il faut absolument (ré)écouter un live véritablement historique de 1990, une version phénoménale du grand 511nz-MCIbLdirigeant cette même 15ème symphonie avec ces mêmes Philharmoniker…