C’est une situation étrange et rare dans une vie de mélomane, a fortiori de critique, que de pouvoir assister à un mois d’intervalle à deux représentations du même opéra, qui n’est pas le plus couru du répertoire lyrique, Adriana Lecouvreur de Cilea.
Je n’ai malheureusement pas trouvé d’extrait vidéo de ce concert, ni de Tamara Wilson dans cet ouvrage.
La soprano américaine impressionne, non seulement par sa stature, mais surtout par l’ampleur, l’homogénéité d’une voix qui garde son velours sur toute sa tessiture. Elle était Turandot dans la récente reprise de Bastille.
Anna Netrebko
J’écrivais à la fin de mon billet du 8 décembre dernier : « J’irai voir et entendre ce qu’Anna Netrebko en fera en janvier prochain« . Promesse tenue, j’assistais mardi dernier à l’Opéra Bastille pour le compte de Bachtrack, à la première de la reprise de l’Adriana Lecouvreur mise en scène par David McVicar en 2015.
La star de la soirée c’est elle, et c’est pour elle que la foule se pressait jusqu’au dernier strapontin de Bastille. Comme on le lira sur Bachtrack, j’ai été plus réservé sur son partenaire à la scène comme à la ville.
Au disque, je n’ai jamais été pleinement satisfait par les propositions qui nous sont faites, souvent parce que le ténor en fait trop (Mario del Monaco avec Renata Tebaldi) ou que la mezzo sonne bien peu italien (Elena Obraztsova dans la seule version qui figure dans ma discothèque, mais Renata Scotto, disparue l’été dernier est une belle Adriana !)
On trouvera plus de bonheur dans ces deux DVD, le premier parce qu’il reprend le formidable casting du spectacle qu’on avait vu à Bastille en 1993 avec Mirella Freni dans le rôle titre, le second parce que c’est l’écho de la production de David McVicar, reprise actuellement à Paris, inaugurée en 2010 à Covent Garden avec un couple brûlant d’intensité !
L’intérêt d’une telle étude est évidemment de sortir du cadre hexagonal et de permettre la comparaison avec les grands pays « producteurs » de musique classique, ceux qui sont couverts par les équipes de Bachtrack.
Ainsi ce tableau éloquent des répertoires joués, et cette évidence très réjouissante de la place croissante faite aux compositeurs vivants :
L’étude de Bachtrack donne des indications intéressantes sur la place des femmes – compositrices, cheffes d’orchestre – et confirme les évolutions que j’avais moi-même observées il y a trois ans (Atout cheffes). Relire ma critique du dernier concert de Nathalie Stutzmann à la tête de l’Orchestre de Paris (La jeunesse triomphante)
Rachmaninov la star de 2023
La liste des oeuvres et des compositeurs les plus joués en 2023 – dans les 31309 concerts recensés par Bachtrack – ne manquera pas de surprendre : il faut la consulter sur le site. Mais on n’est en revanche pas étonné que Rachmaninov (lire Les deux Serge) figure à trois reprises dans le Top 10 : le 150e anniversaire de sa naissance et le 80e anniversaire de sa mort en 2023 n’y sont pas étrangers. La surprise vient tout de même de la nouvelle popularité d’une oeuvre qui n’était jadis pas si fréquente au concert : les Danses symphoniques.
On aurait aimé être dans le public du Teatro Colon de Buenos Aires pour cette rencontre de géants :
L’occasion pour moi de rappeler la mémoire d’un autre Nelson, Nelson Freire qui en 2008 donnait avec son amie Martha Argerich, ces mêmes Danses symphoniques.
J’évoquais hier la figure du Padre Martini, personnalité centrale de la vie musicale à Bologne au XVIIIe siècle, prodigieux animateur de l’Accademia Filarmonica di Bologna, fondée en 1666 et toujours bien vivante aujourd’hui.
Parmi les élèves de l’Accademia et du Padre Martini, le plus célèbre est sans doute un certain Wolfgang Amadeus Mozart.
On n’entrera pas ici dans un débat historique ni musicologique sur le point de savoir si le jeune Wolfgang, – il a tout juste 14 ans lors de son premier voyage en Italie avec son père – a été marqué par son séjour plutôt bref, trois mois, à Bologne. Auprès du Padre Martini, il travaille l’harmonie et surtout le contrepoint. Pour être admis à l’Accademia, il devra rendre deux « exercices », deux manuscrits précieusement conservés dans la bibliothèque du musée.
En même temps, on se demande si Mozart avait encore beaucoup à apprendre, quand on entend son opéra Mitridate re di Ponto, créé à Milan le 26 décembre 1770 (lire Ceci n’est pas un opéra)
Quand Vienne vient à Bologne
Comme si je n’avais pas eu assez de l’excellente version de concert de La Chauve-Souris dirigée par Marc Minkowski au théâtre des Champs-Elysées (voir sur Bachtrack : Une Chauve-Souris authentiquement viennoise), j’ai repris une dose de Fledermaus, en italien cette fois – Il Pipistrello – dans l’affreux palais des congrès de Bologne où se tiennent les représentations du Teatro Comunale, qui fait l’objet d’une complète restructuration/rénovation.
Comme je ne m’attendais à rien de particulier, je ne pouvais être qu’agréablement surpris. D’abord par le tout jeune chef ukrainien Sasha Yankevych, 32 ans, qui sans être ni Carlos Kleiber, ni Marc Minkowski, fait mieux qu’infuser à ses très belles troupes bolognaises l’esprit viennois. J’ai moins aimé le casting réuni ici que celui de Paris. La star de la soirée, c’était Désirée Rancatore, en Rosalinde un peu fatiguée, bien à la peine dans les graves. Bonne soirée pour terminer l’année !
Le 25 décembre on a envie de croire que toutes les douleurs du monde s’effacent, que le sourire d’un enfant dans une crèche peut sauver le monde, qu’un message d’amour universel peut vaincre la haine ordinaire.
C’est le souvenir que j’ai des Noëls de mon enfance, des fêtes toujours marquées par de la musique et des chants. En remontant le cours de cette année 2023, j’ai l’embarras du choix pour ce qui est des musiciens qui ont joué, chanté Noël, en particulier aux Etats-Unis où c’était une étape obligée pour toutes les grandes formations et leurs chefs.
Comme à Boston, et d’autres villes américaines, le Cincinnati Symphony devient, l’été venu, Cincinnati Pops Orchestra. Son chef fut pendant 32 ans Erich Kunzel (1935-2009)
Mais personne ne détrônera jamais dans ma discothèque les Boston Pops et leur légendaire chef Arthur Fiedler (1894-1979)
On l’avait tellement attendu, depuis 2019 et le cinquantenaire de sa disparition, qu’on avait cru ne jamais le voir paraître :Ernest Ansermet (1883-1969) a enfin été honoré d’abord par un coffret de ses enregistrements stéréo (un autre avec les disques mono est annoncé pour le début 2024 !) – Ansermet enfin -.
Dans ce coffret, deux indispensables, une rareté, la Nuit de Noël (1895) de Rimski-Korsakov
et une version de référence de Casse-Noisette de Tchaikovski
Je ne compte plus les billets que j’ai consacrés à Leonard Bernstein (1918-1990), notamment une série d’été à l’occasion du centenaire de sa naissance en 2018 (Un été Bernstein).
J’ai eu deux occasions toutes récentes de réaffirmer mon admiration pour ce personnage hors norme : le film Maestro sorti avant-hier sur Netflix, et le magnifique concert donné par l’Orchestre philharmonique de Radio France ces jeudi et vendredi d’avant Noël, sous la direction de Robert Trevino.
Je veux souligner à nouveau l’originalité d’un programme qui, à part sa proximité temporelle, n’a que peu à voir avec Noël. C’était la première fois que j’entendais en concert l’un des sommets de l’oeuvre de Bernstein, les trop peu joués Chichester Psalms (1965), découverts par ce « live » de 1979
Je trouve sur YouTube une vidéo dont je n’arrive pas à identifier ni le lieu ni la date. C’est bien Leonard Bernstein qui dirige lui-même, apparemment en Pologne.
Bradley Bernstein
Je me méfie toujours des films de fiction sur de grands musiciens, de ce qu’on appelle des « biopics ». Il y a en général toujours des détails qui clochent, même quand le propos est réussi (comme dans le film Tar avec Cate Blanchett que j’ai beaucoup aimé : Mesures démesure).
Ici, Bradley Cooper est tout simplement bluffant, comme réalisateur et interprète de Bernstein. On a même un goût de trop peu, d’inachevé, quand s’achèvent les 2h9 de ce film et son très long générique – qui fait justement entendre le deuxième des Chichester Psalms. Le génie de Bernstein était tellement polymorphe, sa personnalité si multiple, qu’on est forcément frustré par la brièveté des scènes. Le film est centré sur des aspects moins connus, plus privés, du personnage, sa rencontre, son mariage, son amour pour Felicia Montalegre, disparue à 56 ans des suites d’un cancer, douze ans avant celui qui emportera Bernstein lui-même en 1990 (La cigarette est de quasiment tous les plans…), et les amitiés/amours masculines que le chef/compositeur vivait sans vraiment s’en cacher.
On redit ce qu’on a déjà écrit ici, la meilleure manière de découvrir, d’aimer et de faire aimer Léonard Bernstein à tous ceux qui comme moi n’ont jamais eu la chance de le voir sur scène, ce sont ses Young People Concerts, aujourd’hui heureusement facilement accessibles.
Et on retrouve avec un immense bonheur sur YouTube ce film réalisé trois ans après la mort de Bernstein :
Ce documentaire s’ouvre sur une déclaration, une proclamation même, de Bernstein qui n’avait plus que quelques mois à vivre : « J’aime deux choses : la musique et les gens. Je ne sais pas ce que je préfère mais je fais de la musique car j’aime les gens, travailler avec eux »
Ainsi l’ultime ballet de Tchaikovski – Casse-Noisette -créé à Saint-Pétersbourg quelques mois avant la mort du compositeur est-il programmé partout en cette période de Noël (la liste publiée par Bachtrack est éloquente !). En France et à Paris, on n’y échappe pas.
Je me réjouissais d’assister jeudi au concert de l’Orchestre national de France, qui annonçait l’intégrale de la musique du ballet (alors que l’Orchestre de Paris et son chef Klaus Mäkelä n’avaient programmé que le 1er acte, à la grande satisfaction certes d’Alain Lompech sur Bachtrack). J’attendais aussi le jeune chef tchèque Petr Popelka, pour des raisons qu’on n’a pas pris la peine de nous expliquer il a été remplacé par Fabien Gabel (une ressemblance capillaire ?)
Petr PopelkaFabien Gabel
Mais je m’attendais surtout – puisqu’on était à la Maison de la radio et de la musique – à la présence des voix de la Maîtrise de Radio France dans la merveilleuse valse des flocons de neige qui clôt le deuxième tableau du 1er acte. C’était l’occasion ou jamais de présenter une intégrale… vraiment intégrale. La présence au premier rang de la présidente de Radio France et de sa famille n’aura pas suffi. Dommage !
Sachant la redoutable difficulté d’une partition qu’on connaît par coeur, je veux rester indulgent à l’égard d’un chef et d’un orchestre qui d’évidence auraient eu besoin de plus de répétitions ne serait-ce que pour mieux caractériser chaque scène, chaque épisode, où Tchaikovski fait preuve d’une invention mélodique, d’un traitement de la matière orchestrale, absolument extraordinaires (c’est dans Casse Noisette qu’on entend pour la première fois le célesta comme instrument soliste dans la fameuse Danse de la fée Dragée). Jeudi j’avais encore le souvenir très vif d’une soirée inoubliable du festival d’Aix-en-Provence 2009, où Simon Rattle et l’orchestre philharmonique de Berlin avaient donné (comme Mäkelä et l’Orchestre de Paris !), l’ouverture et le 1er acte de Casse-Noisette avant Le Sacre du printemps de Stravinsky. C’est avec émotion que je retrouve la critique qu’en avait faite dans Télérama le regretté Gilles Macassar, disparu en 2015 (lire son beau portrait de Fabienne Pascaud).
La Valse des flocons de neige… avec les voix d’enfants !
La Chauve-Souris
Autre « marronnier » des fins d’année, Die Fledermaus / La Chauve-Souris, l’opérette la plus populaire de Johann Strauss, qu’on programme à cette époque parce qu’elle s’inspire d’une pièce française de Meilhac et Halévy… le Réveillon ! (lire Revue de Chauves-Souris)
Je n’avais pas vu la vidéo de présentation de ce concert, je partage non seulement tout ce que Marc Minkowski dit de l’oeuvre et de cette musique, mais je constate avec plaisir que le chef français a très exactement fait ce qu’il a dit. J’espère que cette production est ou sera enregistrée dans le cadre de sa tournée européenne.
Quant à mes versions favorites au disque ou en DVD, j’invite à relire Revue de Chauves-Souris.
J’avais commencé un billet d’agaceries, pour ne pas dire du bien de ce que les quelques FNAC disposant encore de rayons classiques sont obligées de mettre en avant. Comme en témoigne une visite hier rue de Rennes.
Non, on ne rêve pas Bruno Mantovani est au même rayon que Riopy, ou inversement !
Mais aucun des deux n’a sorti le sixième ou septième volume de la série Emotions/Inspirations…d’un violoncelliste qui ne rate jamais une occasion de faire son auto-promotion, et qu’on a connu jadis bon musicien, devenu aujourd’hui tête de gondole.
L’agacement pourrait venir aussi de ce pianiste venu du froid, qui, parce qu’il est sous étiquette jaune, et qu’il enregistre les variations Goldberg, fait se pâmer les mânes de Glenn Gould devenus durs d’oreille.
La jeunesse de Cleveland
C’est du passé que vient le bonheur, dans cette réédition – cette fois à tout petit prix ! – par Sony, des gravures du Cleveland Quartet (1969-1995) qui n’a pas eu la longévité de ses compatriotes comme Juilliard ou Emerson, mais qui a laissé de jolies perles discographiques, dont une intégrale des quatuors de Beethoven;
Je ne m’essaierai pas au jeu de la critique comparée, jeu au demeurant bien vain, s’agissant de formations comme un quatuor, qui, par essence même, n’est comparable à aucun autre.
J’ai toujours eu une tendresse pour cette version du sublime Quintette à deux violoncelles de Schubert.
Ceux de la grande mezzo-soprano anglaise, qui a fêté ses 90 ans le 21 août dernier, pour d’autres labels, avec d’autres partenaires et chefs, ont été rassemblés dans ce coffret qui annonce bien la couleur : A Celebration. Qu’on trouve à prix réduit sur jpc.de
Bien sûr les deux versions admirables de Didon de Purcell, des Haendel, des Glück, Berlioz, Britten idiomatiques et des raretés :
Adrienne Lecouvreur idéale
Comme je l’ai écrit pour Bachtrack, j’ai entendu mardi soir au théâtre des Champs-Elysées une Adrienne Lecouvreur – l’opéra de Cilea – absolument idéale en version de concert. Il faut absolument l’écouter ou la réécouter sur France Musique le 10 janvier 2024.
La dernière fois que j’avais vu cet opéra en scène, c’était il y a trente ans, Mirella Freni à l’Opéra Bastille !
J’irai voir et entendre ce qu’Anna Netrebko en fera en janvier prochain…
On peut heureusement réécouter le concert du 29 novembre sur francemusique.fr.
Comme on peut le lire sur Bachtrack, autant j’ai été emporté littéralement par une ‘Inachevée idéale, autant je ne me suis pas complètement retrouvé dans une Neuvième de Bruckner certes creusée, admirablement conduite, mais trop statique pour quelqu’un qui, comme moi, s’est nourri aux ardeurs d’un Jochum.
Mais Philippe Jordan fait partie de ces interprètes qui ne se livrent pas sur un coup d’éclat, à la séduction immédiate. Ni même à la première écoute. J’ai assisté à bien des concerts dirigés par lui, j’ai dans ma discothèque la quasi-totalité de ses enregistrements, et quand j’ai parfois eu des réserves au premier abord, j’ai remis l’ouvrage sur le métier, j’ai réécouté, et toujours découvert de nouvelles richesses.
J’invite, en particulier, à lire ce que Louis Langrée dit de la vie musicale américaine et du poids de la cancel culture qui a conduit, par exemple, les responsables du Lincoln Center de New York à supprimer Mozart de leur vocabulaire, parce que le nom même est jugé élitiste !! Heureusement la contamination reste limitée en Europe, et le travail exemplaire que font les équipes de l’Opéra Comique est de nature à nous rassurer !
(Louis Langrée dans son bureau de directeur général à l’Opéra Comique devant une affiche-programme de 1950)
L’actualité du chef est aussi ce nouveau disque dont le soliste est Alexandre Tharaud. Pour ne blesser personne, je me contenterai de remarquer que Louis Langrée trouve, dans Ravel et plus encore dans Falla, des couleurs admirables grâce à un Orchestre national en grande forme. Bravo pour le couplage inédit au disque !
Solti suite et fin
Il y a deux ans, j’avais reçu juste avant un séjour involontaire à l’hôpital, le deuxième des coffrets que Decca a consacrés à son chef star, Georg Solti (1912-1997) : Solti à Londres. Après un premier fort volume regroupant les enregistrements faits à Chicago durant un quart de siècle. Cette fois la boucle est bouclée avec un troisième coffret regroupant tout ce que le chef britannique a enregistré ailleurs qu’à Londres ou Chicago, pour la plupart à Vienne. Et ce sont, pour moi, de loin les meilleurs disques de Solti.
Les chauvins y retrouvent le seul disque enregistré avec l’Orchestre de Paris – dont Solti fut brièvement le « conseiller musical », des poèmes symphoniques de Liszt… et les 2e et 5e symphonies de Tchaikovski avec l’ancêtre de l’Orchestre de Paris, la société des Concerts du Conservatoire.
Je ne résiste pas au plaisir de citer encore la version la plus hallucinée des célèbres ouvertures de Suppé, captées en 1957 avec des Wiener Philharmoniker complètement survoltés : ici une Cavalerie légère au triple galop !
Braderie russe
Sur le site allemand jpc.de, je trouve régulièrement, à tout petit prix soldé, des disques dont j’ignorais même l’existence, parce qu’ils n’ont jamais ou très inégalement été distribués en Europe occidentale, publiés par le label Melodia, jadis le seul et unique éditeur officiel de l’URSS. Je viens de recevoir – et d’écouter – quatre albums assez incroyables.
D’abord Evgueni Svetlanov (1928-2002) dont on sait qu’il ne limitait pas son horizon à la seule musique russe, dont il a pourtant enregistré une quasi-intégrale symphonique. Ici c’est Ravel, et beaucoup moins attendu, le grand oratorio d’Elgar, The Dream of Gerontius. Grandiose vraiment !
Autres surprises, un double album consacré à Wagner (édité en 2013 à l’occasion du bicentenaire de sa naissance) et un époustouflant « live » de 1965 où Charles Munch dirige l’orchestre de Svetlanov (le symphonique d’URSS) dans une Mer de Debussy absolument déchaînée (au même programme: la 2e symphonie d’Honegger, la suite de Dardanus de Rameau et la 2e suite de Bacchus et Ariane de Roussel)
(Debussy, la Mer extrait, Charles Munch, Orchestre symphonique de l’URSS, Moscou 1965)
Le bonheur de Mahler
Passant avant-hier chez le libraire de la rue de Bretagne à Paris, je tombe sur un livre de poche au rayon « Musique ». Jamais entendu parler du bouquin à sa sortie en 2021, encore moins de son auteur, Évelyne Bloch-Dano.
« »On ne connaît pas Natalie Bauer-Lechner. Et pour cause : le nom de cette talentueuse altiste a été effacé par l’entourage de Mahler. Avant-gardiste, membre d’un quatuor de femmes réputé, c’est aussi elle qui, la première, a cru en Gustav Mahler. Jusqu’au mariage du compositeur, elle fut sa confidente, la première lectrice de ses compositions… son âme sœur, dans une Vienne aux codes étouffants, ivre d’art et de musique. Évelyne Bloch-Dano nous emmène à la rencontre de trois personnages, un génie, une artiste et une ville, dans une époque euphorique et impitoyable que balaya la Première Guerre mondiale. Le récit d’une intimité hors normes qui a le souffle d’un roman ». (Présentation de l’éditeur)
Un feuilletage rapide donne l’impression d’un ouvrage sérieux, même si écrit comme une biographie romancée. En tout cas, l’idée n’est pas mauvaise de raconter Mahler par le biais de cette amitié particulière avec une authentique féministe, la musicienne Natalie Bauer-Lechner
J’ignore comment on (et qui) programme les sorties chez Warner Classics, mais comme je l’écrivais ici « l’avalanche d’automne n’est pas terminée« , puisque coup sur coup sortent deux coffrets consacrés à deux magnifiques musiciens, nés à cinq mois d’écart en 1970, le Norvégien Leif Ove Andsnes et l’Allemand Lars Vogt tragiquement disparu le 5 septembre 2022 vaincu par le cancer.
On attendait cet hommage au pianiste allemand, on est plus surpris par celui du Norvégien qui est toujours, heureusement pour lui et nous, en pleine activité (mais qui a changé d’éditeur depuis quelques années !).
Lars Vogt ou la musique en famille
Avant qu’il ne devienne l’éphémère directeur musical de l’Orchestre de chambre de Paris, le pianiste Lars Vogt n’avait pas en France la notoriété qu’il avait tôt acquise dans la sphère germanique et au Royaume-Uni. Toujours les mystères des programmations….
Etrangement – à moins que ce ne soit délibéré – ce coffret récapitulatif comporte assez peu de pièces pour piano solo, un seul disque Beethoven, un seul Schumann, Brahms est mieux servi, comme Haydn et Mozart, quasiment pas de concertos, en dehors de ceux que le jeune Allemand grava avec Simon Rattle à Birmingham (Grieg, Schumann, Beethoven 1 et 2, dont 2 versions du n°1, l’une avec les cadences de Glenn Gould). En revanche, l’évidence apparaît, aveuglante : Lars Vogt faisait, aimait la musique en famille. Ses partenaires s’appellent Christian et Tanja Tetzlaff, Boris Pergamenchikov – et après la mort de ce dernier – Gustav Rivinius.
Pour moi, les noms de Lars Vogt, Christian et Tanja Tetzlaff sont à jamais liés dans ma mémoire à une date tragique – le 9 janvier 2015 : lire Le silence des larmes
On l’a compris, tout cet admirable coffret – disponible à petit prix – est absolument indispensable. Et on ne peut évidemment pas faire abstraction de ce que Lars Vogt nous a laissé à Paris, faisant jusqu’au bout triompher la musique…
Leif Ove Andsnes ou le clavier impérial
Ce qui frappe d’emblée à l’écoute des disques du coffret Warner – beaucoup d’entre eux m’étaient inconnus, à moins que je n’y aie pas porté intérêt à leur sortie – c’est la qualité de la prise de son, de la captation d’un piano somptueux, ce qui est loin d’avoir toujours été le cas chez cet éditeur.
Grieg bien sûr, ses Rachmaninov avec Pappano, les quelques sonates et concertos de Haydn, mais ses Schubert si simplement éloquents – et un partenaire qui en dérange plus d’un, Ian Bostridge – , la redécouverte d’un Chopin – les trois sonates pour piano – si poétique.
Encore un indispensable de toute discothèque d’honnête homme !
Être et avoir été
Puisque j’évoque des pianistes quinquagénaires, je rappelle l’hommage rendu il y a quelques semaines à un autre musicien trop tôt disparu, Nicholas Angelich (lire Hommage incomplet)
Mais je m’interroge aussi sur le devenir de pianistes qui ont connu très jeunes la célébrité, qui nous ont éblouis par leurs dons précoces, leur talent hors norme, et qui aujourd’hui, la cinquantaine passée, semblent assumer difficilement les avancées de l’âge. Leur jeu s’est crispé, la technique est de plus en plus souvent prise en défaut, comme en témoignent leurs derniers concerts ou enregistrements.
A propos d’Evgueni Kissin, je n’avais rien dit de sa prestation au Festival Radio France 2019, malgré l’intense déception que j’en éprouvai alors. Alain Lompech a parlé tout récemment dans Bachtrack de ses « errements« . J’écrivais moi-même à l’occasion de la publication de ce DVD : « Pour fêter ses 50 ans, l’enfant prodige du piano russe, Evgueni Kissin, donnait au festival de Salzbourg le 14 août 2021 un bien curieux récital : aucune grande pièce du répertoire, aucune grande sonate, une juxtaposition bien disparate de pièces courtes, censées évoquer ses propres souvenirs. Après la sonate de Berg bien pauvre en couleurs, que venaient faire ici quatre pièces totalement insipides d’un compositeur que le jeune Kissin se trouvait naguère obligé de jouer notamment lors de tournées à l’étranger, le tout puissant secrétaire de l’union des compositeurs de l’Union soviétique de 1948 à 1998 ( !) Tikhon Khrennikov. Totalement inutiles et inaudibles. Les préludes de Gershwin sont mieux venus, même s’ils sont bien peu idiomatiques. Les six pièces de Chopin qui suivent, dont la Polonaise « héroïques » rappellent le fabuleux interprète qu’en fut Kissin dans sa jeunesse, mais elles sonnent ici plus dur que virtuose. Les bis qui terminent cet étrange récital agissent comme une libération sur le pianiste qui ne s’est jusqu’alors jamais départi d’une réserve qu’on ne lui connaissait pas, notamment un amusant « tango dodécaphonique » de son cru » (Clicmusique).
L’autre célèbre quinquagénaire est Hélène Grimaud, qui fait la promotion de son nouveau livre. Je viens de visionner un nouveau DVD enregistré à Hambourg.
J’aurais tellement aimé louer la poésie de son jeu dans les concertos de Mozart (n°20) et Schumann, je n’en ai malheureusement retenu qu’une crispation, une dureté, parfois une précipitation, qui témoignent d’une fragilité, d’une incertitude, qui ne sont pas en soi répréhensibles dans le cas d’une artiste comme elle.
Est-ce à dire – je ne suis pas loin de le penser – qu’avoir été un musicien précoce, très tôt exposé à la célébrité, peut poser problème à certains de ces artistes, à qui on n’excuse aucune faiblesse, aucune difficulté ? Il y aurait tout un sujet à développer, avec exemples (des prodiges qui ont abandonné la carrière) et contre-exemples (comme une Martha Argerich, qui à 80 ans passés, continue d’être ce qu’elle était à 20 ans !)