Copieuses ouvertures

Si je devais décrire d’un mot ma semaine musicale, je dirais « plantureuse ». Ou comme si les menus s’étaient révélés trop copieux. Mais on ne va pas se plaindre que les mariées aient été trop belles, tant à Paris qu’à Strasbourg, pour l’ouverture de saison des deux phalanges éponymes.

La marque Mäkelä

Je l’écrivais déjà il y a un an (Ouverture de saison) exactement – nous venions d’apprendre le décès d’Elizabeth II – Klaus Mäkelä ne s’était privé d’aucune audace dans la confection de son programme de rentrée avec l’Orchestre de Paris. Ce 6 septembre (concert redonné le 7), notre chef finlandais préféré a récidivé avec un programme construit autour des années 1910. Il fallait y penser, mais on n’a pas le souvenir d’avoir jamais entendu dans la même soirée trois Russes, dans des oeuvres toutes contemporaines : Petrouchka de Stravinsky (1911), le 1er concerto pour piano de Prokofiev (1911/12) et Les Cloches de Rachmaninov (1912/13). On n’imagine pas esthétiques plus contrastées, et le seul fait d’unir ces trois oeuvres dans un même programme est à mettre au crédit de l’Orchestre de Paris et de son chef.

Je me demande si j’ai les mêmes oreilles que certains critiques. Pour tout dire autant le titre que le contenu du papier de DiapasonLa Russie tonitruante de Klaus Mäkelä – me paraissent hors de propos, sauf à se méprendre sur le sens du mot « tonitruant » ni sur les oeuvres elles-mêmes (en effet, Petrouchka c’est un « univers résolument percutant d’où jaillissent quelques touches colorées » (sic)).

Certains auraient pu trouver la lecture du ballet de Stravinsky très classique, alors que Mäkelä ne fait que respecter une partition dont il est facile d’exagérer les aspects anecdotiques. Et on aime ce « classicisme » là. L’Orchestre de Paris a un pianiste de marque au milieu de lui : Bertrand Chamayou, qui va donner ensuite un époustouflant 1er concerto de Prokofiev. Je ne me rappelle pas avoir entendu pareille aisance souveraine dans ce condensé de virtuosité fanatique et d’audaces techniques – le pianiste toulousain m’avouera à l’issue du concert qu’il n’avait plus joué l’oeuvre depuis 25 ans et un concert à Kharkiv ! Bluffant… comme ses bis (un arrangement de Balakirev de l’Alouette de Glinka, et « A la manière de Borodine » de Ravel). Je cherche en vain la « tonitruance » de cette première partie…

Quant aux Cloches de Rachmaninov, le programme de salle rappelait que l’oeuvre était entrée au répertoire de l’Orchestre de Paris… en 2018 ! On y était – Le tonnerre et les cloches – et c’était alors Gianandrea Noseda qui dirigeait et Lionel Sow qui avait préparé le choeur. C’est une oeuvre que j’aime – lire Les cloches de Pâques -, dont Klaus Mäkelä a donné une vision peut-être trop univoque, en en gommant les aspects les plus sombres. Mais on saura toujours gré au jeune chef de nous avoir offert un programme aussi copieux et original. Preuve – on y reviendra bientôt – qu’il faut toujours privilégier l’audace pour plaire au grand public !

Wagner sans paroles à Strasbourg

Jeudi soir j’étais à Strasbourg pour un autre concert d’ouverture, celui de l’orchestre philharmonique de Strasbourg et de son chef ouzbek Aziz Shokhakimov. Lire ma critique sur Bachtrack: L’audacieux pari d’Aziz Shokhakimov..Un programme là encore très copieux (trop ?) avec en plat de résistance la compilation symphonique du Ring de Wagner réalisée par Lorin Maazel en 1987 et enregistrée avec l’Orchestre philharmonique de Berlin.

Une fête de la jeunesse

Retour sur un festival (voir Pépites portugaises) qui a véritablement célébré la jeunesse : Au Festival international de Marvão, le triomphe de la jeunesse.

C’était d’ailleurs assez amusant d’être au Portugal, et même dans les lieux les plus reculés de l’Alentejo, et d’y voir des centaines, des milliers de jeunes déjà présents sur place pour les Journées mondiales de la jeunesse. C’est ainsi que visitant la cathédrale de Portalegre dimanche dernier, on y a surpris un groupe de jeunes Français répétant pour la messe qui allait suivre…

La jeunesse, elle irriguait tout le festival de Marvão, comme on a pu le constater durant tout le week-end dernier.

J’aimerais m’arrêter sur trois des artistes qui m’ont particulièrement intéressé, et qui méritent vraiment d’être mieux connus, en particulier en France où ils semblent ignorés.

L’Orquestra XXI et Dinis Sousa

Créé en 2013, Orquestra XXI est un projet qui rassemble de jeunes musiciens portugais vivant à l’étranger – souvent membres de grandes phalanges – avec le double objectif de maintenir un lien fort entre ces jeunes et leur pays d’origine.

Ce que j’ai entendu samedi dernier je l’ai écrit ici : Un grand Mahler. Mon seul regret est de n’avoir pas connu plus tôt cet excellent orchestre et de n’avoir donc pu l’inviter au Festival Radio France, où pendant huit ans, j’avais instauré la tradition d’inviter à Montpellier chaque été un orchestre de jeunes .

J’ espère que les grandes salles européennes, en dehors du Portugal, inviteront ces musiciens dans leurs saisons Ils le valent bien !

L’archet de Leia

C’était la plus jeune soliste du concert de clôture du festival de Marvao. A 16 ans, la jeune Britannique Leia Zhu (prononcer « joue ») – ses parents, tous deux d’origine chinoise se sont rencontrés en Angleterre où ils se sont établis – a déjà tout d’une grande, reconnue comme telle au Royaume-Uni – débuts à 12 ans aux Prom’s -, et rien d’un phénomène de foire. Elle-même comme sa mère, avec qui j’ai pu converser à l’issue du concert, sont extrêmement sereines et réalistes quant aux perspectives de carrière, aux risques d’une célébrité trop vite acquise. Leia continue ses études en pension à Oxford. Mais elle comme sa mère sont surprises que la France ne lui ait encore rien proposé (sauf m’ont-elles dit une invitation à… Reims pendant les Jeux olympiques de 2024 !);

Simon Rattle n’avait pas hésité, lui, à l’inviter avec le London Symphony il y a deux ans !

Tout comme Paavo Järvi en avril dernier à la Tonhalle de Zurich :

Ceux qui me suivent savent que je me laisse difficilement séduire par les sirènes de la pub (ou de la com c’est pareil) lorsqu’il s’agit de « vendre » un nouveau talent. Mais je crois savoir reconnaître quelqu’un d’authentiquement musicien. Cette jeune violoniste ne se la joue pas, son attitude sur et hors scène, son sourire disent la tête bien faite, la belle personnalité.

Gabriel Pidoux le hautbois chantant

Même si ce ne fut pas dans les meilleures conditions acoustiques – le plein air peut parfois s’avérer impitoyable – j’ai été heureux d’entendre le hautboïste français Gabriel Pidoux (26 ans) jouer le concerto de Richard Strauss (lire Le triomphe de la jeunesse). Tiens encore un artiste qu’on avait invité au Festival Radio France il y a deux ans après qu’il eut été désigné « Révélation soliste instrumental » par les Victoires de la musique classique en 2020. Le jeune homme a de la branche : père Raphaël (le trio Wanderer) et grand-père Roland violoncellistes renommés.

Pépites portugaises

J’ignore l’origine de l’expression bien peu distinguée « avoir les portugaises ensablées » ! En l’occurrence, c’est tout le contraire qui s’est produit le week-end dernier pour quelques milliers d’auditeurs/spectateurs du Festival international de Marvão. Les oreilles grandes ouvertes pour apprécier toutes les pépites musicales qui nous étaient offertes par une manifestation encore jeune (c’en était la 9ème édition) mais qui honore véritablement le concept même de festival !

Les lieux sont spectaculaires : à 2h30 de route à l’est de Lisbonne, un promontoire rocheux culminant à 900 mètres et dominant toute la plaine de l’Alentejo, à quelques kilomètres de l’Espagne.

La citadelle de Marvão

Parmi les concerts « couverts » pour Bachtrack, le week-end dernier, j’ai particulièrement apprécié la Cinquième symphonie de Mahler qu’a osé proposer l’Orquestra XXI – un orchestre de jeunes musiciens portugais, tous en poste dans de grandes phalanges étrangères, qui se retrouve trois fois l’an pour travailler sous la houlette de leur fondateur, ‘un chef extrêmement prometteur Dinis Sousa. Lire mon compte-rendu enthousiaste sur Bachtrack.fr : Un grand Mahler au festival de Marvão.`

Deux brefs extraits captés par mon téléphone portable…

Auparavant on aura assisté à une vraie Schubertiade, d’inégal intérêt mais avec un quatuor vocal qui restituait bien l’atmosphère de ces soirées amicales qu’affectionnait tant Schubert.

Le dimanche, dans la même petite église Saint-Jacques, où la température était à peine inférieure aux plus de 30° qui régnaient sur le village, c’était au tour d’un sextuor de jeunes Portugais de nous régaler d’un programme vraiment original (compte-rendu à lire ici : Le triomphe de la jeunesse à Marvão )

(de gauche à droite : Diogo Coelho, Gonçalo Lelis, Ricardo Caspar).

Le soir concert final comme on les aime, un joli patchwork de pièces connues.

Au premier rang, sans protocole, le président de la République portugaise Marcelo Rebelo de Sousa (un petit air d’Yves Montand !) soutien de toujours du Festival.

(de gauche à droite, la soprano Juliane Banse, la jeune violoniste (16 ans!) Leia Zhu, le flûtiste Michael Faust, Christoph Poppen, le clarinettiste Horacio Ferreira, la mezzo Caterina Sereno, le baryton Nikolai Borchev)

Lorsque la nuit est tombée, la citadelle de Marvao s’éclaire aux couleurs du Portugal

Retour à Colmar

Ce fut un beau, un très beau week-end ! Je n’avais plus que de vagues souvenirs du chef-lieu du Haut-Rhin, mais déjà sous une chaleur étouffante : ce devait être il y a trente ans Evgueni Svetlanov et son orchestre russe dans la Sixième de Mahler. Et la découverte du polyptyque de Mathias Grünewald au musée Unterlinden (lire Mathis le peintre).

Le Koifhus, l’ancienne Douane

La fameuse Maison des Têtes

Inutile de dire que dans une aussi jolie ville, la gastronomie est reine. Tradition germanique, bien pratique quand on va au concert, les restaurants servent dès 19 h. On veut citer ici deux établissements où la chaleur de l’accueil, la diligence du service ont précédé et prolongé le bonheur de l’assiette :

La Maison Rouge et un sublime pâté en croute

et – un dimanche soir – À l’échevin, le restaurant de l’hôtel Le Maréchal, un petit menu qui porte bien son nom « Ballade en Alsace » avec un « consommé de choucroute en montgolfière, kassler, foie gras et truffes »… à tomber ! Le tout à des prix plus que raisonnables !

Un nouveau festival

Quand j’ai vu le programme que l’ami Alain Altinoglu, qui en est le nouveau directeur artistique, avait concocté pour le vénérable Festival de Colmar, en particulier ce qui se passait samedi et dimanche, je me suis dit que l’occasion était toute trouvée pour un retour en Alsace, surtout si Bachtrack m’y envoyait en mission ! Deux concerts de l’orchestre du Capitole de Toulouse sous la baguette du nouveau prodige de la direction, Tarmo Peltokoski, tout fraichement désigné par le maire de Toulouse pour prendre la direction musicale de l’ensemble au 1er septembre 2014. Et pas n’importe quels programmes !

« Ces deux concerts marquent, en tout cas, le début d’une belle relation entre un déjà très grand chef et un orchestre prêt à le suivre sur les sommets de l’excellence. » C’est la conclusion de mon article sur Bachtrack : A Colmar le début d’une belle histoire entre Tarmo Peltokoski et l’ONCT

Preuve en quelques images de ce que j’ai écrit à propos d’une mémorable Quatrième symphonie de Bruckner, c’était samedi soir :

Il y a des soirs où l’on est heureux de s’attarder après le concert, de saluer et de féliciter les musiciens..

Pour le plaisir

C’est vraiment maintenant, à l’orée de l’été, que je mesure la liberté qui est la mienne de ne plus être « en responsabilité ». De ne plus devoir me préoccuper d’un festival. Et de me retrouver dans la situation la plus confortable, celle de l’auditeur/spectateur, que je n’ai plus connue depuis… très longtemps.

Je retournerai dans quelques jours à Montpellier assister à quelques concerts du Festival Radio France, avec un sentiment de gratitude pour les efforts, le travail d’une équipe valeureuse.

J’ai déjà « profité » de cette position pour assister au festival le plus proche de chez moi, l’un des plus anciens de France aussi, celui d’Auvers-sur-Oise, certes avec ma nouvelle étiquette de critique musical. Il n’empêche – on ne se refait pas ! – que je reste attentif au moindre détail de bonne… ou de moins bonne organisation.

Les soeurs terribles

Mercredi dernier c’était dans l’église d’Auvers-sur-Oise, une nouvelle rencontre avec les soeurs Labèque (lire Les soeurs aimées).

« Juchées sur leurs stilettos, chevelure bouclée, noire de jais, chasuble blanche sur jeans slim fit, Katia et Marielle Labèque arborent un air d’éternelles adolescentes quand elles remontent la nef de l’église Notre-Dame de l’Assomption d’Auvers-sur-Oise pour accéder au podium installé dans le transept. Qui dirait que les sœurs septuagénaires célèbrent le cinquantenaire de leur duo de pianos ?« 

La suite à lire sur Bachtrack.com : Les soeurs terribles du piano à Auvers-sur-Oise

On peut aimer moyennement cette dernière « création » de Philip Glass, mais on ne peut qu’être admiratif devant l’insatiable curiosité des deux soeurs et le nombre considérable d’oeuvres qu’elles ont commandées ou créées.

A Marciac fin juillet 2017, avec Katia et Marielle Labèque et Mathieu Gallet, alors PDG de Radio France

On n’a pas fini d’aimer ces deux soeurs…

Lambert saisi par l’émotion

Jeudi dernier, c’était au tour de Lambert Wilson et de Bruno Rigutto d’enchanter le public du festival d’Auvers. Comme je l’ai écrit dans Bachtrack : Lambert Wilson fait revivre Van Gogh.

Excellent conteur, on sait le comédien très bon chanteur… de chansons (lire Performance) mais je l’ai vraiment découvert ce soir-là en interprète bouleversant de Fauré et surtout de Duparc (une Chanson triste qui me donne encore des frissons). J’avais accompagné Lambert au dernier récital de Mathias Goerne au Théâtre des Champs-Elysées en mars 2022 et surpris une conversation très technique, professionnelle, entre eux à l’issue du concert. Il paraît qu’il existe un disque de mélodies enregistré il y a longtemps par Lambert Wilson et Jean-Philippe Collard. On va le rechercher…

Souvenir encore très vif évidemment – puisque j’évoquais Montpellier – du concert d’ouverture du Festival Radio France 2016, une soirée que j’avais voulue autour de la figure de Shéhérazade.

(Bien entouré par Karine Deshayes et Lambert Wilson)

Ce dimanche 10 juillet 2016, c’était aussi la finale de l’Euro 2016 de football, qui opposait la France au Portugal. Après le concert qu’on avait fait débuter plus tôt que d’habitude, j’avais prévu d’emmener les artistes dîner sur une terrasse, l’une des seules ouvertes à Montpellier un dimanche soir d’été. Empruntant la rue Montpelliéret pour nous rendre à ce restaurant, nous passons devant un bar noir de monde où était diffusé le match de finale, l’un puis l’autre clients reconnaissent Lambert Wilson, l’interpellent, s’approchent de lui. Et Lambert de répondre « je suis là incognito, s’il vous plaît soyez discrets », les types interloqués s’en retournent à leur match. « Je dis toujours cela quand je ne veux pas être importuné, ça gêne beaucoup les gens » ajoute-t-il pour notre petit groupe dans un grand éclat de rire. Nous dinons et n’entendons plus aucun bruit, sauf peut-être quelques cris… de supporters portugais ! A la fin du dîner nous reprenons le même chemin qu’à l’aller, les clients du bar se consolent de l’échec des Bleus, ils ne sont plus devant leur écran et reconnaissent immédiatement l’acteur qui va rester un bon moment à discuter avec eux, leur expliquer sa passion pour la musique, le festival Radio France etc… Il signe un joli paquet d’autographes et ces gamins oublient illico la tristesse de leur soirée de foot !

Une Bohème de rêve

Il y a à peine deux mois, on avait peu apprécié, pour ne pas dire plus – mais le critique doit parfois retenir son propos : On a marché sur la lune à l’Opéra Bastille (Bachtrack) – la reprise de La Bohème version Claus Guth à l’Opéra Bastille.

Quel contraste avec celle qu’on a vue hier soir au théâtre des Champs-Elysées ! Je ne partage aucune des réserves émises ici et là sur la mise en scène d’Eric Ruf* (trop « traditionnelle » aux yeux de certains ?). Parce que, musicalement, c’est le bonheur complet.

Dans la fosse d’abord, on doit à un jeune chef – 32 ans – Lorenzo Passerini, que je ne connaissais pas jusqu’à hier soir, l’une des plus belles directions d’orchestre que j’aie jamais entendues de cet ouvrage, en dehors du disque. J’ai déjà écrit l’admiration que j’éprouve pour le génie de l’orchestre de Puccini, d’une modernité, d’une sensualité que le chef italien exalte comme rarement à la tête d’un Orchestre national de France pourtant peu familier de la fosse d’opéra, qui brille ce soir de tous ses feux. J’entendais à l’entracte des musiciens de l’ONF dire leur bonheur de travailler avec ce chef… bonheur très largement partagé par le public.

Ensuite les chanteurs : non seulement il n’y a aucune faiblesse dans la distribution, mais Michel Franck, le directeur du Théâtre des Champs-Elysées, a choisi les meilleurs du moment, surtout chez les hommes. Marc Labonette excelle dans le double emploi de Benoît et Alcindoro tout comme Francesco Salvadori en Schaunard et Guilhem Worms en Colline. Alexandre Duhamel donne une épaisseur, une chaleur formidables au personnage de Marcello. Quant à Pene Pati, il confirme sur scène, en Rodolfo, tout le bien qu’on avait pensé et écrit de lui à la sortie de son premier disque (voir sur Forumopera : Pene Pati ou le soleil du Pacifique). Comme l’écrit Emmanuel Dupuy sur Diapasonmag « timbre tout en gourmandise, émission sans effort, cantabile inépuisable, sentiment toujours juste, générosité du chanteur autant que du comédien » !

On n’a pas honte d’avouer que ses airs et ses duos tant avec Mimi qu’avec Marcello nous ont ému aux larmes.

J’ai lu sur Selene Zanetti qui incarne Mimi des commentaires pas toujours bienveillants. Elle compose vocalement et dramatiquement une Mimi d’abord bien chantante, surtout crédible, émouvante – Eric Ruf ayant toujours cette magnifique aptitude à creuser les caractères et les personnages. La Musette d’Amina Edris est toute de sensualité et de sensibilité.

Heureusement cette Bohème a été captée par les micros de Radio France et les caméras de France Télévisions.

*Eric Ruf était l’invité de l’émission de Nagui « La bande originale » aujourd’hui sur France Inter. Evidemment on ne perd jamais son temps à écouter l’administrateur général de la Comédie-Française, même quand il doit répondre aux questions-clichés de l’animateur sur « l’élitisme » de l’opéra – heureusement que Mehdi Mahdavi, rédacteur en chef d’Opéra Magazine, a remis les pendules à l’heure ! – un animateur qui manifestement ne lit pas ses fiches, puisqu’on l’a entendu annoncer Lorenzo Viotti dans la fosse… alors que son remplacement par un autre Lorenzo…Passerini a été annoncé il y a plusieurs semaines !

La guitare et la grâce

Un récital de guitare ce n’est pas, a priori, la perspective la plus emballante pour qui est habitué aux grands concerts d’orchestre ou aux récitals de piano. Mais dès qu’on a vu Thibaut Garcia programmé dans le cadre du festival d’Auvers-sur-Oise, à côté de chez moi, on n’a pas hésité une seconde.

Des musiciens j’en ai rencontré des centaines, des milliers peut-être, des artistes talentueux aussi, et je me suis toujours efforcé – ce n’était d’ailleurs pas un effort ! – de les inviter à jouer, dans les différentes responsabilités qui ont été les miennes, mais de cette espèce très rare de musiciens qui ont la grâce, je peux les compter sur les doigts des deux mains.

Ceux-là, qui sont souvent devenus mes amis, je ne veux pas tous les citer ici – il suffit de lire ce blog – ils ont ce quelque chose qu’on peine à définir et qui ne tient ni à leur technique, ni à leur look, qui est l’essence profonde de leur être, que faute de mieux on appelle la grâce. Ils arrivent sur la scène, ils captent instantanément l’attention de l’auditoire, ils le captivent, le mènent au bout d’une émotion indescriptible par des mots.

Thibaut Garcia, 29 ans déjà (!), en fait partie. C’est ce que j’ai écrit pour Bachtrack : Thibaut Garcia ou la grâce. C’est aussi pourquoi je l’avais invité à plusieurs reprises au Festival Radio France, en 2017, 2018 et 2021.

Un papier de critique est toujours frustrant, en ce qu’il ne permet pas d’appuyer une démonstration autrement que par des mots.

La grâce et la besogne

Je ne suis pas un spécialiste de la guitare, mais je sais faire la part entre le talent et la besogne, la musique et le scolaire.

Je n’ai longtemps eu que des « best of » de récitals de guitare d’artistes alors considérés comme des références.

Ainsi, j’ignore pourquoi, les célèbres Recuerdos de la Albambra de Francisco Tarrega me bouleversent, depuis que j’ai découvert un disque de Narciso Yepes.

Et puis apparaît Thibaut Garcia, et soudain cette jolie mélodie débitée plus ou moins rapidement par ces grands noms de la guitare d’autrefois, Yepes, John Williams, devient un chef-d’oeuvre. Garcia chante, respire, ose des transitions de toute beauté, et on est ému aux larmes

Veut-on un autre exemple de « tube » de la guitare ? Asturias d’Albeniz, que Thibaut Garcia jouait.samedi soir. On n’a pas voulu/pu filmer plus que quelques secondes, mais celles-ci disent dejà l’enthousiasme qui nous saisit quand on écoute le jeune Toulousain.

Samedi soir, Thibaut Garcia nous faisait découvrir l’oeuvre d’un compositeur qu’il chérit particulièrement Agustin Barrios, et il ouvrait son récital avec cette Mazurka appassionata.

On avait vraiment la tête dans les étoiles…

Kremer l’insatiable

C’était lundi dernier, le concert du trio Kremer à la salle Gaveau. J’en ai rendu compte pour Bachtrack : L’insatiable curiosité de Gidon Kremer.

Extrait : « L’homme qui pénètre, seul avec son violon, sur la scène de la Salle Gaveau a aujourd’hui 76 ans. N’était le grisonnant de la chevelure, on a l’impression de retrouver le Gidon Kremer qu’on a pu longuement écouter et fréquenter en 1987 au cours d’une tournée au Japon. Et son air d’éternel adolescent, toujours un peu gauche, presque timide quand il salue le public. Déjà à l’époque – sept ans après avoir fui l’Union Soviétique et son pays natal, la Lettonie, qui en faisait partie – le violoniste jouait systématiquement ses contemporains aux noms imprononçables, en bis des concertos ou sonates du répertoire inscrits à ses programmes. »


Le Japon en 1987

Avant la tournée au Japon et en Californie, à l’automne 1987, de l’Orchestre de la Suisse Romande, que j’avais été invité à suivre comme jeune producteur de la Radio suisse romande, je ne connaissais Gidon Kremer que par le disque (je me rappelle des pochettes Eurodisc !). Le violoniste letton était l’un des solistes, l’autre étant Martha Argerich, embarqués par Armin Jordan dans cette tournée de plus de 5 semaines ! Et ce fut pour moi, cela reste encore aujourd’hui, une somme inoubliable de souvenirs.

J’ai retrouvé sur YouTube l’un des deux concerts que l’OSR avait donnés à Tokyo : je me rappelle avoir préparé la captation avec les équipes de la NHK, la télé publique japonaise, qui n’avaient eu besoin de rien d’autre qu’une minutieuse préparation sur plans, pas de répétition générale, et dont je pense tous les cameramen étaient eux-mêmes musiciens. La preuve ? dans la bande mère que j’avais récupérée, il y avait des plans du public, et une caméra s’était attardée sur… Gidon Kremer présent dans la salle pour écouter sa camarade Martha Argerich ! Ce plan n’a évidemment pas été conservé mais le témoignage de ce concert tokyoite garde toute sa force :

Je n’ai malheureusement pas retrouvé de trace filmée des concerts où Gidon Kremer jouait le concerto de Sibelius. Je me rappelle très bien, comme je l’ai raconté dans mon article pour Bachtrack, que Kremer prenait un malin plaisir à jouer des bis complètement inconnus comme ce finale de la partita pour violon du Lituanien Vitautas Barkauskas (1931-2020)

Montpellier 2019

Du temps où le Festival Radio France Occitanie Montpellier faisait confiance à la curiosité du public et répondait en cela à sa vocation première, j’avais convié, le 15 juillet 2019, Gidon Kremer et sa Kremerata Baltica pour un concert à tous égards exceptionnel : Grâce à France Musique, on peut le réécouter intégralement ici.

Il y avait notamment ce soir-là, un véritable événement, puisque les deux créateurs du chef-d’oeuvre d’Arvo Pärt en 1977, Tabula Rasa, Gidon Kremer et sa partenaire d’alors Tatiana Grindenko, redonnaient ce double concerto devant le public de Montpellier et pour les auditeurs de la radio.

Tous ceux que je croisai ce soir-là à l’entr’acte – et il y avait pas mal d’officiels locaux – me dirent, le souffle encore court, l’intense émotion qui les avait saisis, alors même que, le plus souvent, ils ne connaissaient ni l’oeuvre ni le compositeur ni même les interprètes.

Tout Kremer sans réserve

J’ai déjà consacré pas mal d’articles à Gidon Kremer. J’y renvoie pour plus de détails. Plus je cherche, moins je trouve d’enregistrements, de disques qui seraient négligeables ou moins réussis.

On l’aura compris, moi qui n’aime pas les classements ni les superlatifs, je tiens Gidon Kremer pour le plus grand violoniste de notre temps. D’abord par la qualité exceptionnelle de son jeu, mais surtout par le charisme inépuisable d’une personnalité qui n’a cessé d’inspirer chacun(e) de ses partenaires. Il est, dans tout ce qu’il joue, comme la vibration de l’âme humaine.

Et comme il est d’une infatigable curiosité, il continue de jouer et d’enregistrer de nouveaux répertoires, comme le compositeur Mieczyslaw Weinberg

De bonne compagnie

Il me faut ajouter deux noms à ma liste de Disparus de mai : Tina Turner et Jean-Louis Murat. Mais on me pardonnera, j’espère, de n’en avoir rien à dire de mieux ou de plus que toutes les louanges qui ont été déversées par les médias et les réseaux sociaux.

En moins de 48 heures, je suis passé par toute une palette d’impressions, de sentiments, plutôt agréables, même s’ils ont été parfois troublés par les alarmes que le grand âge de ma mère (qui a fêté ses 96 ans il y a trois jours) peut engendrer.

Le bon Compagnon

Je l’avais aperçu en 2018 au festival Radio France, membre du quatuor de saxophones Zahir. Sandro Compagnon m’a invité hier à une soirée « privée », en réalité très courue, dans une galerie du centre de Paris, pour présenter son nouvel enregistrement. Prouvant avec brio que le répertoire du saxophone ne se limite pas au jazz, à quelques concertos du XXème siècle ou à quelques brillantes interventions dans Ravel, Bizet ou Berg. Je n’ai pas pu rester jusqu’à la fin, mais j’ai eu le bonheur d’entendre plusieurs pièces de l’autre héros de la soirée, le compositeur Bruno Mantovani (à gauche sur la photo).

Pourquoi le cacher ? j’ai été heureux de retrouver bien sûr Bruno Mantovani, à qui me lient tant de souvenirs – lui-même se montrait nostalgique d’une époque, sa jeunesse, Liège, où tout semblait permis. Il reste, on en a encore eu la preuve hier, l’un des compositeurs les plus originaux de notre temps. On comprend que Sandro Compagnon en ait bavé pour dire la force et la poésie de « Rondes de printemps ». Belle réussite ! Mais, en plus de Bruno Mantovani, on a aperçu, salué, Philippe Hersant, Eric Montalbetti, Marc Monnet, Marc Coppey, Michel Dalberto, Laurence Equilbey, Arnaud Merlin, j’en oublie sûrement… J’ai beau avoir quitté la « vie active » comme on dit, les amitiés, les aventures d’antan demeurent.

La reconstruction Pogorelich

La rumeur, des collègues, les réseaux sociaux m’avaient mis en garde. Un récital d’Ivo Pogorelich, la star du piano des années 80, c’était un risque, une probable déception. Comme je l’ai écrit pour Bachtrack – lire Le piano hypnotique d’Ivo Pogorelich -, je ne vais jamais à un concert chargé de préjugés. Je me mets toujours dans un état d’écoute et de disponibilité, et puis j’attends d’être entraîné, intrigué, séduit.. ou irrité par l’interprète.

Photo surprenante, prise cinq minutes avant le début du concert : Ivo Pogorelich fait les derniers réglages…

Pas vraiment orthodoxe le pianiste croate, mais tant mieux…

Il y avait déjà tout cela dans les enregistrements des jeunes années.

Dudamel s’en va

Gustavo Duhamel démissionne de son poste de directeur musical de l’Opéra de Paris, qu’il devait occuper jusqu’en 2027.

Je n’ai envie d’aucun commentaire. Et surtout pas des airs entendus – « c’était à prévoir », « on le savait d’avance » -.

J’ai juste une question, de bon sens et de principe : dès lors qu’un vaisseau amiral comme l’Opéra de Paris est très largement dépendant de la subvention publique, de l’argent de l’Etat, du nôtre donc, comment tolérer que le traitement, salaire, cachets du directeur musical soient classés « secret défense »‘. Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, la rémunération des chefs est publique, alors qu’elle dépend de subsides privés. En France, on est incapable de jouer la transparence, alors qu’il s’agit de deniers publics…Il faudra que j’y consacre bientôt un billet !

Une Cinquième très politique

J’assistais dimanche dernier au concert de l’Orchestre philharmonique de Vienne, dirigé par Jakub Hrůša au théâtre des Champs-Elysées. J’en ai rendu compte pour Bachtrack : Des Wiener Philharmoniker double crème.

En seconde partie de ce concert, la Cinquième symphonie de Chostakovitch.

Texte et contexte

Sujet inépuisable de thèses et d’analyses, la musique de Chostakovitch est-elle ou non séparable du contexte qui l’a vue naître ? Autrement dit, peut-on interpréter par exemple cette 5ème symphonie, créée en 1937, sans tenir compte des circonstances de sa création, sachant qu’en 1936, au plus fort des purges staliniennes, la 4ème symphonie n’a pas pu être créée et l’opéra Lady Macbeth de Mzensk a été interdit de représentations sur toutes les scènes russes ?

Alain Lompech qui a eu, lui, la chance d’assister il y a une semaine au concert de l’Orchestre de Paris dirigé par Klaus Mäkelä, qui comportait une autre symphonie de Chostakovitch, la Septième, elle aussi très marquée par le contexte, le siège de Leningrad en 1941, intitulait son papier pour Bachtrack : La Symphonie Leningrad désoviétisée par Mäkelä.

L’impression que j’ai ressentie dimanche dernier en écoutant Hrůša et les Viennois, c’était un peu du même ordre : le jeune chef tchèque semblait se tenir à distance des versions « soviétiques », comme celle du créateur de l’oeuvre, Evgueni Mravinski avec l’orchestre philharmonique de Leningrad. Tempi beaucoup plus lents, au point de dénaturer quelque peu le substrat de cette symphonie.

Chostakovitch la présente comme une « réponse d’un artiste soviétique à une juste critique », faisant mine de complaire au régime, utilisant d’un arsenal souvent trivial – cette immense accord majeur final tenu jusqu’à l’insoutenable, pourtant parcouru de cris déchirants des cuivres – de thèmes banals, simplistes pour évoquer la joie populaire. Alors que tout n’est que révolte, lamentation, douleur, tension.

La comparaison entre quelques-unes des grandes versions de cette symphonie est éloquente :

Nous avons heureusement, au disque et en vidéo, plusieurs témoignages d’Evgueni Mravinski (1903-1988). Le tout début chez lui annonce toute la suite, une tension qui ne cessera jamais, et la manière dont il amène la péroraison finale est terrifiante, glaçante, insoutenable.

A Vienne en 1978 toujours avec le philharmonique de Leningrad, il achève la symphonie en 42 minutes, là où Jakub Hrůša prenait dix minutes de plus dimanche soir !

Kirill Kondrachine, quant à lui, adopte des tempi à peu près similaires, mais il dévoile dès le premier mouvement un paysage désolé, comme sans issue.

Les enregistrements de l’Orchestre philharmonique de Vienne de Chostakovitch sont rares. J’ai voulu réécouter leur gravure de la 5ème sous la direction de Mariss Jansons. A l’époque déjà, je me rappelle certaines critiques qui reprochaient au chef de s’être laissé « avoir » par les sonorités capiteuses des Viennois, évidemment à l’exact opposé des orchestres soviétiques.

Mais quand on écoute les autres versions de Mariss Jansons, pourtant formé à l’école de Mravinski, à Oslo, Amsterdam ou Munich, on a peu ou prou les mêmes partis pris.

Autre témoignage phénoménal d’un contemporain de Mravinski, dont il a plus d’une fois partagé le pupitre à Leningrad, le grand Kurt Sanderling (1912-2011) qui creuse la partition sans surligner le texte de Chostakovitch et en accentue ainsi la grandeur tragique.

Toutes ces versions sont de chefs qui ont sinon vécu, du moins connu le contexte de la composition et de la création de l’oeuvre.
Il est peut-être après tout normal qu’à partir de chefs comme Haitink, la musique de Chostakovitch se dépouille des circonstances de sa naissance, trouve une forme d’approche plus pure, moins connectée à l’histoire du temps.

Je persiste à penser que Chostakovitch est indissociable de l’histoire dans laquelle il s’insère, et que la puissance émotionnelle de son oeuvre, sa valeur musicale, n’en sont que plus considérables lorsqu’on n’essaie pas d’objectiver cette musique.

J’ai une grande admiration pour l’intégrale des symphonies que le jeune Vassily Petrenko a gravée avec l’orchestre de Liverpool dont il fut quinze ans le directeur musical (2006-2021), et en particulier sa version de la 5ème symphonie :