La soirée qu’on lui devait

Comme pour toutes les soirées de ce genre, on pouvait s’attendre au pire… ou au meilleur. On ne pouvait faire mieux ni plus juste que cet hommage rendu à Pierre Boulez (1925-2016) hier soir à la Philharmonie de Paris. 

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Enormément de figures connues, compositeurs, musiciens, artistes, « institutionnels », mais aussi beaucoup d’anonymes qui, vu leur âge, découvraient la musique et l’homme. Pas de discours officiel, mais des images d’archives, réjouissantes, qui nous donnaient à voir l’homme joyeux, pétillant, d’une intelligence exceptionnellement vive (qui avait de quoi impressionner ses pairs), rien d’inédit (pour la plupart des documents présentés dans l’exposition que lui avait consacrée la Philharmonie). Des lectures de textes sobrement faites par Catherine Tasca, Laurent Bayle, Bruno Hamard (Orchestre de Paris), Frank Madlener (IRCAM), Hervé Boutry (Ensemble InterContemporain) et beaucoup de musique surtout.

Dans le hall d’entrée puis dans la salle Initiale (1987) pour 7 cuivres (Solistes de l’EIC), des extraits spectaculaires du Dialogue de l’ombre double (1985) avec les clarinettes virtuoses d’Alain Damiens et Jérôme Comte, puis les Improvisations I et II (1957) sur Mallarmé dans la voix de Yeree Suh insérée dans l’ensemble conduit par Mathias Pintscher. Venait ensuite cette extraordinaire pièce pour ensemble de violoncelles Messagesquisse (1977),  une commande de Rostropovitch pour les 70 ans  du mécène Paul Sacher :

Le violoncelliste Marc Coppey m’expliquait que son célèbre aîné, pourtant si ardent promoteur de la création (ils sont si nombreux ceux qui ont écrit pour et à la demande de Rostropovitch, Dutilleux, Chostakovitch, Prokofiev, Schnittke, etc. !), avait été plutôt embarrassé par la complexité de la pièce de Boulez et ne l’avait plus rejouée après sa création.

Bruno Mantovani dirigeait Dérives I (1984) pour six instruments, avec quelques excellents élèves de « son » Conservatoire voisin. Puis prenait place le très grand orchestre requis par l’oeuvre symphonique sans doute la plus célèbre de Boulez, d’abord les Notations I à IV (1980) puis Notation VII (1997-2004). Très logiquement, c’est à l’Orchestre de Paris que revenait l’honneur de clore cette soirée. C’est en effet la phalange parisienne qui fit la création des quatre premières Notations en juin 1980 sous la direction de son chef d’alors – et ami de toujours de Boulez – Daniel Barenboim. Je me rappelle comme si c’était hier du choc, de la fascination que j’avais éprouvés à l’écoute de France Musique qui diffusait le concert en direct – c’était ma première « rencontre » avec l’oeuvre de Boulez. Hier soir c’était Mathias Pintscher, aussi bon chef qu’inventif compositeur (aujourd’hui directeur musical de l’Ensemble InterContemporain), qui s’attelait à une partition d’une redoutable difficulté d’exécution et d’une tout aussi exceptionnelle séduction sonore. Paavo Järvi le relayait pour une Notation VII  contemplative, presque ravélienne, d’une magnifique transparence.

D’ailleurs toute cette soirée démontrait, et révélait au nouveau public, combien la musique de Pierre Boulez s’inscrit dans une tradition française de raffinement, d’évocation plus que d’affirmation, de richesse sonore, de sensualité.

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L’après-concert était l’occasion d’échanger avec nombre de figures amies, comme Pascal Dusapin à qui je rappelais que très exactement un an plus tôt, le 26 janvier 2015 (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/01/29/personnalites/) ici même, Renaud Capuçon avait créé, avec un succès considérable, son concerto pour violon Aufgang.

Ou de faire des projets avec Lionel Bringuier ou Paavo Järvi, qui a titillé ma curiosité de directeur de festival. Mais c’est une autre histoire… à suivre !

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( à l’arrière plan à gauche, Mathias Pintscher)

La mort et la tristesse

Il n’est presque pas de jour, depuis le début de cette année, sans l’annonce d’une mort célèbre. Au point que, sur les réseaux sociaux, des groupes se forment pour conjurer le mauvais sort qui semble s’acharner sur notre pauvre humanité meurtrie.

On ne parle pas ici des meurtres de masse à Istamboul, Ouagadougou, Djakarta, en Syrie. Après les attentats de Paris, on est comme insensibilisé, anesthésié par la monstrueuse routine de la terreur.

On est ici dans le registre people. Entre le mari de Céline Dion, l’auteur du Roi des Aulnes, Michel Tournier, Ettore Scola, la grande faucheuse ratisse large…

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Les nombreuses réactions que j’ai lues après mon billet (La dictature de l’émotion) qui ne concernaient qu’incidemment David Bowie, m’ont interpellé : pour d’aucuns, je passais pour un sans coeur, incapable de comprendre et de partager l’émotion, sans aucun doute sincère, profonde, de ceux que la disparition de la star affectait.

4850150_6_fb55_le-cineaste-italien-ettore-scola-sur-un_d0ca4574efc5d0b7c48a32fc246a99c5(Ettore Scola)

Mais en quoi une mort doit-elle nécessairement être triste (ah la formule convenue : « apprend avec tristesse la disparition de… ») ? en quoi et pourquoi devrait-elle nous attrister, nous affecter ?

La perte d’un proche, la mort d’un père, d’une mère, d’un enfant,  d’un être aimé, la tragique réalité de sa disparition de notre existence, de l’obligation qui nous est faite de continuer à vivre sans lui, en son absence, c’est une tristesse infinie, beaucoup plus, une douleur, un chagrin inépuisables. Que vos amis, vos relations, ceux qui vous sont connectés sur les réseaux sociaux, partagent votre peine, vous réconfortent, vous soutiennent, peut sinon atténuer votre douleur, du moins alléger le poids de cette mort. J’aime ce mot  de condoléances qui en rejoint un autre, tout aussi fort, la compassion.

Mais lorsqu’il s’agit de la disparition d’une célébrité de la politique, de la littérature, de la chanson, de la musique, de la scène, il n’y a pas de séparation, d’absence. Notre vie ne s’en trouve pas bouleversée. D’autant moins que, pour tous les récents disparus, en dehors de David Bowie qui a livré une sorte de testament avec son dernier disque, ils n’étaient plus dans la plénitude de leur activité et ils n’ont pas cessé et ne cesseront de vivre à travers leur oeuvre, leur production, leurs enregistrements.

J’en reviens à cette sorte de dictature de l’émotion, en l’occurrence de la tristesse, à ces expressions toutes faites et galvaudées, à ces R.I.P. ridicules accolés à la va-vite à la photo du disparu.

Oui j’ai bien lu aussi ce que certains écrivent, quand le chanteur des Eagles disparaît, quand David Bowie meurt, quand Michel Delpech succombe à un cancer, c’est une « part de nous-même », « toute notre jeunesse », « toute une époque » qui disparaissent. Autrement dit on pleurerait sur notre propre sort… Absurde ! Qui nous empêche de réécouter en boucle Hotel California, Blackstar, de voir et revoir les grands films de Scola, sans parler des disques de Pierre Boulez chef et/ou compositeur ? C’est bien le propre des artistes, des créateurs, que d’être immortels ! Leur mort physique n’a aucune raison de nous attrister puisqu’elle ne nous prive pas de leur présence sprirituelle, morale ou artistique…

Rendre hommage, oui, faire redécouvrir l’oeuvre, la carrière d’un créateur, d’un artiste, oui, et encore oui. Mais dans la gratitude et le bonheur. Pas dans les larmes formatées.

Le cadeau de la vie

Ma mère n’a jamais manqué une occasion de me le rappeler : c’est à 12h15 un 26 décembre que j’ai poussé mon premier cri. Aujourd’hui cela fait tout juste soixante ans.

On sait mon peu de goût pour les anniversaires, ce nouveau tournant ne me marque pas plus que les précédents. J’ai la chance de ne jamais avoir senti le poids des ans, ni dans ma tête, ni dans ma condition physique. Les malheurs, les épreuves j’en ai eu ma part, mais plutôt moins que d’autres, les bonheurs je les ai goûtés, assumés, vécus comme ils venaient, librement, généreusement. D’autres m’attendent, à partager avec ceux que j’aime et qui sont le vrai cadeau de la vie.

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Merci à Alain S. qui était de la fête (et qui lui aussi passera bientôt le cap) de m’avoir rappelé mes… 20 ans :

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PS. Ces pages vont prendre comme moi quelques vacances loin de France.

Sibelius m’était conté

« Le plus mauvais compositeur du monde » – dixit René Leibowitz* – est né le 8 décembre 1865. On célèbre donc aujourd’hui le sesquicentenaire de Jean Sibelius, souvent évoqué ici :(https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/11/20/le-bonheur-sibelius/).

On ne devient pas sibélien par hasard. À part peut-être la Valse triste, Sibelius n’est pas abonné aux tubes de la musique classique. En ce qui me concerne, c’est un coffret acheté par souscription, donc à un prix que mes très modestes moyens d’étudiant me permettaient, qui m’a mis sur la route du compositeur finlandais. C’était un coffret de quatre 33 tours Deutsche Grammophon, je m’en souviens comme si c’était hier, tous dirigés par Karajan : la 2e symphonie de Brahms, les Tableaux d’une exposition de Moussorgski/Ravel, des intermezzi d’opéras… et le Concerto pour violon de Sibelius avec Christian Ferras en soliste ! Il y a pire comme initiateurs…

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Mais autant l’avouer, je n’accroche pas immédiatement à ce concerto, ce n’est ni Mendelssohn ni Tchaikovski. Il faudra que j’écoute passionnément La Tribune des critiques de disques de France Musique – le trio Panigel-Bourgeois-Goléa – pour que je découvre les mille beautés de l’oeuvre et ce qui allait définitivement m’arrimer à la musique de Sibelius : la rudesse et l’infinité des espaces imaginaires qu’elle ouvre. Et comme Goléa détestait ce concerto, je n’en ai été que plus convaincu de l’aimer.

Quelques années plus tard, mon premier achat dans une véritable caverne d’Ali Baba du disque classique au marché aux puces de Saint-Ouen sera l’intégrale des symphonies dans une version dont j’ignorais alors qu’elle serait louée par les meilleurs critiques et constamment rééditée : Lorin Maazel et les Wiener Philharmoniker.

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On l’aura compris, ce n’est pas d’hier que date mon histoire d’amour pour Sibelius.

Il y a dix ans, exactement à la même période, j’avais eu la chance d’assister aux épreuves du Concours Sibelius à Helsinki (la lauréate d’alors, la merveilleuse Alina Pogostkina, nous a laissé quelques beaux concerts à Liège). Souvenirs lumineux d’une semaine pourtant plongée dans la nuit (le soleil se levait timidement vers 11h du matin, pour disparaître à nouveau vers 14 h), le froid, le gel. J’étais retourné, en juillet 2006, pour visiter bien sûr Ainola, la maison de Sibelius, et la Carélie de lacs et de forêts qui a nourri toute son oeuvre.

Un conseil en cette période qui n’incite pas à l’espoir : écoutez, gavez-vous de Sibelius, d’une musique généreuse, qui respire loin et large.

*http://www.resmusica.com/2013/01/06/rene-leibowitz-l’assassin-assassine/

Passés de mode

La mode existe aussi dans la musique classique. Ou plus exactement les comportements moutonniers, suivistes, dans la programmation des concerts comme dans les disques.

Le phénomène est aisé à observer, avec l’abondance des rééditions en gros coffrets, pour tous les artistes, solistes, chefs, qui ont compté ces cinquante dernières années. Il y a des oeuvres que tout le monde enregistrait dans les années 60-70, qui semblent ne plus intéresser personne depuis dix ans, ou à l’inverse des compositeurs, des répertoires naguère délaissés, qui font l’objet de multiples intégrales.

Beethoven, Brahms, Bruckner, Mahler n’ont jamais quitté les premières places, mais cherchez une intégrale récente des musiques de scène de Rosamunde de Schubert ou du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn. Vous trouvez pour la première Abbado… en 1991, pour la seconde Harnoncourt.. en 1992 ou Herreweghe en 1994 !

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Les intégrales des symphonies de Chostakovitch se comptent par dizaines, quand au début des années 80, on pouvait les dénombrer sur les doigts d’une main ! Mais à quand remonte la dernière intégrale des symphonies d’Honegger ? Dutoit au milieu des années 80, à peu près en même temps, Plasson à Toulouse et une décennie auparavant une splendide version de Serge Baudo avec la Philharmonie tchèque. Le formidable Stéphane Denève va-t-il relever le gant, en donnant une suite à ce tout récent disque des 2ème et 3ème symphonies ? ou, comme jadis Karajan, s’arrêtera-t-il en chemin ?

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Même phénomène pour Olivier Messiaen (1908-1992). On a célébré son centenaire en 2008 avec moult rééditions, coffrets d’hommage, mais, sauf erreur, le dernier enregistrement de studio de son oeuvre phare, la Turangalîlâ-Symphonie, remonte à 1996 (Yan Pascal Tortelier chez Chandos). Il en est paraît-il ainsi de tous les compositeurs qui connaissent une période de purgatoire après leur mort. Voire.

Tout chef qui se respectait enregistrait au moins un disque d’ouvertures ou de pièces spectaculaires, ils y sont tous passés, de Toscanini à Karajan, de Furtwängler à Solti, Mehta, Maazel, Muti, Böhm, etc. La jeune génération ? Privée de sucreries !

Les plus grands ne dédaignaient pas les ballets romantiques, les Tchaikovski, Delibes, Adam. Il faut plonger dans les rééditions (Karajan/Decca, Martinon, Ansermet, Dorati) pour trouver les Coppélia, Sylvia, Giselle, autrefois si prisés, même privés de la scène. Les dernières intégrales des trois ballets de Tchaikovski remontaient aux années 70/80 avant que, à la surprise générale de la critique (!), Simon Rattle ne grave une vision très (trop) symphonique de Casse Noisette, et que Valery Gergiev – inégal, mais nettement plus chorégraphique que le pesant Mikhail Pletnev – n’assure la succession de Svetlanov ou Rojdestvenski.

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Encore plus anachronique, les valses viennoises. S’il n’y avait pas le concert du Nouvel an viennois – et son immuable défilé de tubes et de quelques surprises – il n’y aurait plus un seul disque signé d’un grand chef dans ce répertoire. Il est vrai qu’après Karajan, Böhm et Boskovsky, Carlos Kleiber a « tué le job ».

On retrouve heureusement – et enfin ! – une belle compilation des grandes heures de ces concerts viennois dans le coffret de 23 CD édité par Sony (mais reprenant les prises DGG, Decca, EMI, Philips). Critique à lire dans le numéro de décembre de Diapason !

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Le chancelier musicien

Il était déjà un monument historique avant de mourir. Sa disparition hier, quarante cinq ans après celle du général de Gaulle, m’a touché.

Helmut Schmidt, né quelques jours après la fin de la Première Guerre mondiale – le 23 décembre 1918 – aura été l’une des plus hautes figures de l’Europe contemporaine, une Europe qu’il a ardemment, et jusqu’au bout, aimée, inlassablement construite.

Mais comme toujours c’est l’homme, la personnalité qui m’intéresse. Schmidt n’avait que faire des experts en communication, des prudences de langage, du politiquement correct. Désolé pour les non-germanophones, ils ne comprendront peut-être pas grand chose aux extraits vidéo qui suivent, mais simplement à le regarder et à l’entendre répondre à son intervieweuse, ils percevront à la fois la bonté qui se dégage des traits toujours vifs du vieil homme, la netteté et l’humour de ses réparties. On notera évidemment que l’ex-chancelier se moque comme d’une guigne de l’interdiction de fumer, et quand la journaliste lui propose une cigarette électronique, il la retoque gentiment, en rappelant toutefois qu’il a arrêté une seule fois de fumer après la guerre pour pouvoir acheter à manger (« la faim était plus forte »).

Tout ce long entretien, le dernier qu’il ait accordé, témoigne non seulement d’une acuité intellectuelle, d’une lucidité intactes, mais d’une envergure, d’une hauteur et d’une précision de vues qui embrasse tout le XXème siècle. L’Histoire comme déroulée sous nos yeux, par un témoin, un acteur essentiel. Passionnant, inspirant.

Autre témoignage émouvant, la série réalisée par la télévision allemande en plusieurs épisodes sur Helmut Schmidt, et ici particulièrement sur son rapport à la musique. Schmidt était non seulement mélomane averti, mais un très bon musicien à ses heures (« Bach disait que la musique est une récréation de l’âme, je partage absolument »).

Il a parfois participé à des concerts (dans le concerto pour 4 claviers de Bach, dans celui pour 3 pianos de Mozart), il a même, sous la pression de ses amis les pianistes Christoph Eschenbach et Justus Frantz, laissé un témoignage discographique de cette prestation

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La reine et le géant

L’affiche a tenu toutes ses promesses, beaucoup plus que ses promesses. Encore un 3ème concerto de Prokofiev, encore une 5ème symphonie de Mahler ? Oui mais quand Martha Argerich, Andris Nelsons et l’orchestre du Festival de Lucerne (pardon, mais je ne me sens pas tenu d’écrire comme dans le programme Lucerne Festival Orchestra !) sont réunis comme ils l’étaient hier soir à la Philharmonie de Paris, ça devait produire des étincelles. À l’heure où j’écris ces lignes, les échos de la fête résonnent encore dans ma tête.

Je n’avais plus entendu Martha Argerich en concert depuis quatre ans, une bien médiocre création d’un double concerto de Rodion Chtchedrine* au théâtre des Champs-Elysées, et je ne l’avais jamais entendue dans ce cheval de bataille de Prokofiev.

Un de ses tout premiers disques avec Claudio Abbado, à qui le concert d’hier rendait hommage (et en 1969 le premier concert à Paris du chef italien avec l’orchestre national à l’époque de l’ORTF au théâtre des Champs-Elysées)

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Transcendant, miraculeux, magique, les adjectifs manquent toujours pour décrire l’art de Martha Argerich, la « reine Martha ».

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Pour avoir partagé avec elles deux tournées (en 1987 et 1989) je sais qu’il peut y avoir des soirs moins fulgurants, moins engagés. Mais hier soir « son » 3e concerto de Prokofiev n’était que musique pure, poésie infinie, osmose avec un discours orchestral d’une subtilité rare. Tout ce qui est effort, démonstration, muscle, chez tous les autres, même les plus grands, est tellement maîtrisé, dominé, que c’en est désarmant. En bis, Martha Argerich confère une incroyable variété de couleurs à la sonate Kk 141 de Scarlatti – c’est « son » bis à elle – et nous met au bord des larmes. Comme un rêve éveillé.

Quel contraste avec un autre géant du piano, enregistré ici un an avant sa mort en 1985, Emil Gilels !

Un agenda trop chargé (ou mal organisé !) m’avait jusqu’alors privé du bonheur d’entendre Andris Nelsons « live ». La séance de rattrapage n’en fut que plus époustouflante.

Je n’ai pas le souvenir de ma vie de mélomane d’avoir écouté aussi passionnément, intensément, d’un bout à l’autre sans désemparer, la Cinquième symphonie de Mahler comme je l’ai fait hier soir grâce au chef letton. On comprend d’abord pourquoi deux phalanges aussi prestigieuses que le Boston Symphony et le Gewandhaus de Leipzig se sont attachées à lui, jusqu’à se le partager à partir de 2017. Ce géant à tête d’enfant émerveillé, les mains grandes ouvertes pour inviter, évoquer, suggérer la musique, le corps penché amoureusement vers ses musiciens, rien chez ce chef n’est posture, esbroufe, épate, tout est exclusivement service de l’oeuvre et fabrique en continu de la musique.

Et puis il y a des signes qui ne trompent pas : quand pendant près de 80 minutes, une Philharmonie certes pas comble, mais très bien garnie, retient littéralement son souffle, pas une toux, un râclement de gorge, c’est que tous ont le sentiment de vivre un événement, une soirée unique.

En l’occurrence, on avait abandonné tout sens critique. Certains tempi de Bernstein, une analyse au scalpel des passages les plus complexes (comme le finale) à la Boulez, trêve de références. Il faut désormais compter avec « la » Cinquième mahlérienne de Nelsons, fabuleux conteur, magnifique architecte de la grande forme en même temps qu’éclaireur du détail le plus ténu. Simplement prodigieux !

Et quel orchestre ! Cette réunion temporaire de solistes des meilleures phalanges européennes qu’avait voulue Abbado, recréant le projet initial de Toscanini et Ansermet en 1938, c’est tout sauf une berline de luxe. Un Klangkörper prodigieux de cohésion, d’enthousiasme collectif. Friedrich Reinhold à la trompette (ah ces premières notes si redoutées !), Alessio Allegrini au cor, et des affaires de famille, les membres du quatuor Hagen, le vétéran Wolfram Christ, légendaire alto solo des Berliner Philharmoniker, son fils Raphael, chef d’attaque des seconds violons, et Tanja chez les altos.

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*Chtchédrine : https://fr.wikipedia.org/wiki/Rodion_Chtchedrine

Une certaine radicalité

Il y a des mots piégés, le monde culturel en est friand. Exemple : radical, une lecture, une oeuvre, une interprétation radicale. Çà ne veut pas, plus, dire grand chose, mais ça fait bien dans la conversation et ça évite, dans un article, de préciser  la teneur, le contenu de cette radicalité. Parlons de démarche originale, extrême, dérangeante, la langue française est riche !

Je viens de trouver, chez un éditeur anglais, regroupés en un coffret de 13 CD, tous les enregistrements réalisés entre 1959 et 1962, dans une superbe stéréo, par un personnage oublié, et vraiment radical, de la musique du XXème siècle, René Leibowitz. 

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René Leibowitz (https://fr.wikipedia.org/wiki/René_Leibowitz) a dit, écrit des horreurs (plus que Boulez à qui on en prête pourtant beaucoup) : « Sibelius, le plus mauvais compositeur du monde ». Lire à ce sujet l’excellent papier de Jean-Luc Caron (http://www.resmusica.com/2013/01/06/rene-leibowitz-l’assassin-assassine/).

J’ai assez vite abandonné, je l’avoue, la lecture des ouvrages théoriques de Leibowitz, mais je suis resté fasciné, depuis que je les ai découvertes, par les interprétations vraiment… radicales de Leibowitz chef d’orchestre.

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Je dénonçais récemment (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/10/24/arnaques/) les rééditions erratiques des symphonies de Beethoven que René Leibowitz a gravées à Londres. Ce n’est évidemment pas le cas du coffret très soigné qu’on peut se procurer directement auprès de l’éditeur britannique (http://www.scribendumrecordings.com/our-shop/4583959841/sc510-13cd—the-art-of-leibowitz/10114478).

Je ne vais pas redire ici combien la vision de Leibowitz de l’univers symphonique de Beethoven était à l’époque, et est restée cinquante ans après, radicale, neuve, passionnante. 30 ans avant Norrington, Harnoncourt ou Gardiner, il dégraisse, dépoussière, adopte les tempi indiqués par Beethoven. Il n’est pas loin d’un Pierre Monteux qui à la même époque, grave à Londres et Vienne une intégrale inégale, mais d’une vigueur rythmique et d’une jubilation mélodique admirables (Monteux avait 85 ans !).

Mais, à la différence de son élève Pierre Boulez, Leibowitz n’a jamais été un grand chef d’orchestre, les oreilles attentives auront vite fait de le constater par exemple en écoutant le (Mas)Sacre du printemps, ou le finale de la IXème symphonie de Beethoven.

En revanche, on aura de quoi être surpris par l’association Leibowitz/ Offenbach ou Gounod ou Auber ou Puccini. Sans doute des commandes d’un éditeur de l’époque (le Reader’s Digest ?) avec les inévitables showpieces, ouvertures, suites etc. Tout ça ne cadre pas très bien avec le théoricien, le chantre du dodécaphonisme… Mais peut-être Leibowitz n’était-il pas aussi sérieux qu’on l’imagine ? C’est bien lui qui a écrit ceci :

Un drôle de paroissien ou les saisons de Jean-Pierre M.

Je suis un piètre cinéphile, Jean-Pierre Mocky je n’en connaissais que quelques titres (Le Miraculé, Les Saisons du plaisir, Un drôle de paroissien, L’Ibis rouge…) et la réputation de vieil anar qu’il a soigneusement cultivée.

Je me suis dit qu’un dimanche de Toussaint n’était pas le jour le plus mal choisi pour lui rendre l’hommage tardif que je lui dois après avoir lu d’une traite ce qui s’apparente à une autobiographie : Je vais encore me faire des amis

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À 82 ans, le père du directeur du Théâtre national de Strasbourg, Stanislas Nordey, ne manque pas une occasion de nous rassurer sur sa forme mentale et physique. Vieux con sans doute, mais un sacré parcours tout de même, comme le rappelle la 4ème de couverture du bouquin, sans excès de modestie :

Jean-Pierre Mocky n’est pas seulement une légende du cinéma français : inclassable et rebelle, il ressemble aux personnages de ses films. Aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, il troque sa caméra contre une plume bien affûtée… et tout le monde y passe ! Famille, amours, réalisateurs, acteurs : la mémoire vive et le verbe haut, il nous livre une savoureuse galerie de portraits, riche en coups de cœur, coups de gueule et coups de sang. Amateurs de révélations, réjouissez-vous. Adeptes du politiquement correct, s’abstenir. Enfant, Mocky est figurant chez Marcel Carné, puis Jean Cocteau. À 20 ans, Michelangelo Antonioni fait de lui une vedette. Pourtant, l’emploi d’acteur sied mal à sa soif de liberté : passé derrière la caméra, ce disciple de Fritz Lang et de Luis Buñuel saura toujours attirer les plus grandes stars, leur réservant d’audacieux contre-emplois dans des films insolites et satiriques. « Langue de bois, connais pas ! », telle est la devise de Mocky l’indomptable, dont la longue filmographie illustre ses nombreuses révoltes et indignations : scandales politiques et religieux, crimes sexuels, abus de faiblesse… Ennemi juré de la bien-pensance, il a souvent payé cher son indépendance et son franc-parler. S’il a su nouer des amitiés durables dans le métier, sa route est semée de fâcheries d’un soir et de brouilles définitives. Bourvil, de Funès, Delon, Deneuve, Visconti, Chaplin, Serrault, Godard, Eastwood et bien d’autres jalonnent son parcours atypique, pour le meilleur et pour le pire. Qu’importe ! Son amour du cinéma prévaut sur le reste : après quelque soixante ans de carrière, il tourne plus que jamais et fourmille de projets. Mais au fond, qu’est-ce qui fait courir Mocky ? On le découvre au fil d’un récit truculent, sulfureux, drôle et nostalgique, où l’auteur, évoquant sans fard ses blessures de jeunesse, nous dévoile une part de sensibilité inattendue.

Comme souvent, Mocky vaut mieux que sa caricature, et le personnage qui se découvre dans ces pages est plus qu’attachant. En témoignent les portraits quasi amoureux qu’il dresse des cinéastes, des acteurs qui l’ont marqué, forgé, soutenu, et qu’il a aimés sans réserve, au prix parfois de longues brouilles, et lui l’iconoclaste, l’anticlérical, avouant une forme de foi en un au-delà qui nous échappe…

Du coup, j’ai acheté tout Mocky, pour me refaire une éducation cinéphilique. Bien sûr la critique n’est pas très tendre pour les films les plus récents, comme le dernier de ce gros coffret, Le Renard jaune (2013).

Je viens de le regarder quelques heures après Un drôle de paroissien (1963).

Cinquante ans séparent ces deux films, et pourtant j’y ai reconnu immédiatement la patte du cinéaste, un savoir filmer ses personnages, un sens de la mise en scène, même avec des bouts de ficelle, un amour de ses acteurs, et puis une attention rare portée à la musique de ses films. Des tics et des trucs évidemment, comme Woody Allen avec qui il partage cette régularité boulimique de la production de longs-métrages.

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