Les quinquas du piano : Vogt, Andsnes etc.

J’ignore comment on (et qui) programme les sorties chez Warner Classics, mais comme je l’écrivais ici « l’avalanche d’automne n’est pas terminée« , puisque coup sur coup sortent deux coffrets consacrés à deux magnifiques musiciens, nés à cinq mois d’écart en 1970, le Norvégien Leif Ove Andsnes et l’Allemand Lars Vogt tragiquement disparu le 5 septembre 2022 vaincu par le cancer.

On attendait cet hommage au pianiste allemand, on est plus surpris par celui du Norvégien qui est toujours, heureusement pour lui et nous, en pleine activité (mais qui a changé d’éditeur depuis quelques années !).

Lars Vogt ou la musique en famille

Avant qu’il ne devienne l’éphémère directeur musical de l’Orchestre de chambre de Paris, le pianiste Lars Vogt n’avait pas en France la notoriété qu’il avait tôt acquise dans la sphère germanique et au Royaume-Uni. Toujours les mystères des programmations….

Etrangement – à moins que ce ne soit délibéré – ce coffret récapitulatif comporte assez peu de pièces pour piano solo, un seul disque Beethoven, un seul Schumann, Brahms est mieux servi, comme Haydn et Mozart, quasiment pas de concertos, en dehors de ceux que le jeune Allemand grava avec Simon Rattle à Birmingham (Grieg, Schumann, Beethoven 1 et 2, dont 2 versions du n°1, l’une avec les cadences de Glenn Gould). En revanche, l’évidence apparaît, aveuglante : Lars Vogt faisait, aimait la musique en famille. Ses partenaires s’appellent Christian et Tanja Tetzlaff, Boris Pergamenchikov – et après la mort de ce dernier – Gustav Rivinius.

Pour moi, les noms de Lars Vogt, Christian et Tanja Tetzlaff sont à jamais liés dans ma mémoire à une date tragique – le 9 janvier 2015 : lire Le silence des larmes

On l’a compris, tout cet admirable coffret – disponible à petit prix – est absolument indispensable. Et on ne peut évidemment pas faire abstraction de ce que Lars Vogt nous a laissé à Paris, faisant jusqu’au bout triompher la musique…

Leif Ove Andsnes ou le clavier impérial

Ce qui frappe d’emblée à l’écoute des disques du coffret Warner – beaucoup d’entre eux m’étaient inconnus, à moins que je n’y aie pas porté intérêt à leur sortie – c’est la qualité de la prise de son, de la captation d’un piano somptueux, ce qui est loin d’avoir toujours été le cas chez cet éditeur.

Grieg bien sûr, ses Rachmaninov avec Pappano, les quelques sonates et concertos de Haydn, mais ses Schubert si simplement éloquents – et un partenaire qui en dérange plus d’un, Ian Bostridge – , la redécouverte d’un Chopin – les trois sonates pour piano – si poétique.

Encore un indispensable de toute discothèque d’honnête homme !

Être et avoir été

Puisque j’évoque des pianistes quinquagénaires, je rappelle l’hommage rendu il y a quelques semaines à un autre musicien trop tôt disparu, Nicholas Angelich (lire Hommage incomplet)

Mais je m’interroge aussi sur le devenir de pianistes qui ont connu très jeunes la célébrité, qui nous ont éblouis par leurs dons précoces, leur talent hors norme, et qui aujourd’hui, la cinquantaine passée, semblent assumer difficilement les avancées de l’âge. Leur jeu s’est crispé, la technique est de plus en plus souvent prise en défaut, comme en témoignent leurs derniers concerts ou enregistrements.

A propos d’Evgueni Kissin, je n’avais rien dit de sa prestation au Festival Radio France 2019, malgré l’intense déception que j’en éprouvai alors. Alain Lompech a parlé tout récemment dans Bachtrack de ses « errements« . J’écrivais moi-même à l’occasion de la publication de ce DVD : « Pour fêter ses 50 ans, l’enfant prodige du piano russe, Evgueni Kissin, donnait au festival de Salzbourg le 14 août 2021 un bien curieux récital : aucune grande pièce du répertoire, aucune grande sonate, une juxtaposition bien disparate de pièces courtes, censées évoquer ses propres souvenirs. Après la sonate de Berg bien pauvre en couleurs, que venaient faire ici quatre pièces totalement insipides d’un compositeur que le jeune Kissin se trouvait naguère obligé de jouer notamment lors de tournées à l’étranger, le tout puissant secrétaire de l’union des compositeurs de l’Union soviétique de 1948 à 1998 ( !) Tikhon Khrennikov. Totalement inutiles et inaudibles. Les préludes de Gershwin sont mieux venus, même s’ils sont bien peu idiomatiques. Les six pièces de Chopin qui suivent, dont la Polonaise « héroïques » rappellent le fabuleux interprète qu’en fut Kissin dans sa jeunesse, mais elles sonnent ici plus dur que virtuose. Les bis qui terminent cet étrange récital agissent comme une libération sur le pianiste qui ne s’est jusqu’alors jamais départi d’une réserve qu’on ne lui connaissait pas, notamment un amusant « tango dodécaphonique » de son cru » (Clicmusique).

L’autre célèbre quinquagénaire est Hélène Grimaud, qui fait la promotion de son nouveau livre. Je viens de visionner un nouveau DVD enregistré à Hambourg.

J’aurais tellement aimé louer la poésie de son jeu dans les concertos de Mozart (n°20) et Schumann, je n’en ai malheureusement retenu qu’une crispation, une dureté, parfois une précipitation, qui témoignent d’une fragilité, d’une incertitude, qui ne sont pas en soi répréhensibles dans le cas d’une artiste comme elle.

Est-ce à dire – je ne suis pas loin de le penser – qu’avoir été un musicien précoce, très tôt exposé à la célébrité, peut poser problème à certains de ces artistes, à qui on n’excuse aucune faiblesse, aucune difficulté ? Il y aurait tout un sujet à développer, avec exemples (des prodiges qui ont abandonné la carrière) et contre-exemples (comme une Martha Argerich, qui à 80 ans passés, continue d’être ce qu’elle était à 20 ans !)

Deux concerts, une demi-réussite

On se dit a priori qu’on est chanceux d’avoir été missionné pour faire la critique de deux concerts-phare de la rentrée musicale parisienne : la Scala et les Wiener Philharmoniker au théâtre des Champs-Elysées à deux soirs d’intervalle. Et puis, critique ou pas, l’auditeur que je suis d’abord et toujours, sort aux trois quarts déçu de ces deux concerts.

J’espère avoir réussi à expliciter cette déception dans mes deux papiers pour Bachtrack.

Verdi sans le théâtre

Mardi soir, la Scala de Milan se présentait en grand apparat hors ses murs avec son orchestre et son choeur au grand complet, sous la baguette de l’actuel patron, Riccardo Chailly, septuagénaire depuis six mois. L’affiche avait de quoi attirer : les extraits les plus connus des opéras de Verdi, ceux qu’on trouve par exemple sur ce disque paru au printemps :

Comme je l’écris sur Bachtrack, on a certes entendu deux formations en très grande forme. De ce point de vue la démonstration a atteint son but. Lire : Le Verdi embourgeoisé de Riccardo Chailly.

Mais où était le théâtre, le drame, la vie ? tout cela semblait si plan-plan, le chef s’attardant sur des détails sans importance, retardant les fins de phrases. Il y avait peut-être aussi de la fatigue, par exemple dans la Sinfonia de Nabucco qui ouvrait le concert. Pesante et sans ressort.

Je me suis amusé à comparer quatre enregistrements : Chailly en 2012, Karajan en 1974, Muti en 1978 et 2013 (live). On est toujours dans les mêmes minutages, mais l’important c’est ce qui se passe dans cette « sinfonia », le drame qu’on pressent, le relief que prennent les thèmes et les personnages. Chailly calme plat…

Riccardo Muti, à l’Opéra de Rome en 2013, a 72 ans…

Igor Levit, Jakub Hrůša et Vienne

La vie d’un mélomane réserve parfois d’amusantes surprises. Voici un chef – Jakub Hrůša – que je n’avais longtemps connu que par le disque, et que je viens d’entendre et d’applaudir trois fois en moins de six mois, dont deux fois à la tête du même orchestre – le Philharmonique de Vienne – et dans la même salle – le théâtre des Champs-Elysées. Bachtrack m’a permis de suivre les trois concerts et j’en suis reconnaissant à « mon » rédacteur en chef.

En mai un programme Janacek/Chostakovitch, lire : Une Cinquième très politique

Début juin, Janacek et Lutoslawski à la maison de la radio, lire : Jakub Hrůša et le Philhar’ jubilatoires à Radio France.

Hier soir, programme tout confort, deux monuments de la littérature romantique : le 2e concerto pour piano de Brahms et la 8e symphonie de Dvořák. Avec, pour moi, une première, la découverte en concert d’un pianiste déjà auréolé, à 35 ans, d’une légende construite par l’intéressé lui-même et quelques critiques toujours en quête d’artistes hors norme, Igor Levit.

Le moins qu’on puisse dire est que le jeune pianiste ne m’a pas convaincu dans ce Brahms, comme je l’écris sur Bachtrack

« Ici, on doit tendre l’oreille pour capter l’entrée d’Igor Levit, qui semble défier la tradition de monumentalité qui s’attache à l’interprétation de cette partition. Le déséquilibre avec l’orchestre brahmsien ira grandissant, surtout dans un premier mouvement où la timidité, voire la préciosité d’un clavier bien pauvre en couleurs est vite submergée malgré l’attention du chef pour son soliste. Le deuxième mouvement est de la même eau : Igor Levit a-t-il si peu de son qu’il ne parvienne jamais à dépasser la nuance mezzo piano ?

L’élégiaque troisième mouvement convient mieux au parti pris d’Igor Levit, encore qu’il souffre d’un séquençage, d’un morcellement du discours qui semblent bien artificiels. Il faut attendre l’Allegretto grazioso du finale et ses contretemps tziganes pour voir le soliste sortir de sa torpeur et faire sonner son clavier, non sans quelques menus accrocs techniques et de mémoire. » (Bachtrack, 15 septembre 2023)

A Lucerne, on a capté juste la fin du concerto.. qui confirme ce que j’ai entendu hier au théâtre des Champs-Elysées :

Je ne peux m’empêcher de repenser à notre cher Nicholas Angelich, qui lui jouait possédait comme nul autre cet art de jouer au fond du piano : je ne peux revoir sans une extrême émotion cet extrait de l’enregistrement qu’il avait fait avec Paavo Järvi des deux concertos de Brahms

Alain Lompech, dans une critique d’un récital d’Igor Levit (Les voyages immobiles et raffinés d’Igor Levit), écrivait : « La sonorité du pianiste est très belle, lumineuse, sans dureté, mais elle manque de densité, d’incrustation dans la profondeur du clavier, sauf en de rares moments.« 

Heureusement, la seconde partie du concert m’a permis de titrer mon article sur Bachtrack : Jakub Hrůša fait rayonner les Wiener Philharmoniker.

Ici le chef tchèque dirige « son » orchestre de Bamberg, à qui ce n’est pas faire injure que de constater qu’ils n’égalent pas tout à fait l’or et la soie des Viennois, particulièrement inspirés hier soir dans une 8e symphonie de Dvořák d’anthologie.

On a pu capter quelques secondes de la « viennoiserie » que chef et orchestre, longuement applaudis, ont offerte au public.

Une Cinquième très politique

J’assistais dimanche dernier au concert de l’Orchestre philharmonique de Vienne, dirigé par Jakub Hrůša au théâtre des Champs-Elysées. J’en ai rendu compte pour Bachtrack : Des Wiener Philharmoniker double crème.

En seconde partie de ce concert, la Cinquième symphonie de Chostakovitch.

Texte et contexte

Sujet inépuisable de thèses et d’analyses, la musique de Chostakovitch est-elle ou non séparable du contexte qui l’a vue naître ? Autrement dit, peut-on interpréter par exemple cette 5ème symphonie, créée en 1937, sans tenir compte des circonstances de sa création, sachant qu’en 1936, au plus fort des purges staliniennes, la 4ème symphonie n’a pas pu être créée et l’opéra Lady Macbeth de Mzensk a été interdit de représentations sur toutes les scènes russes ?

Alain Lompech qui a eu, lui, la chance d’assister il y a une semaine au concert de l’Orchestre de Paris dirigé par Klaus Mäkelä, qui comportait une autre symphonie de Chostakovitch, la Septième, elle aussi très marquée par le contexte, le siège de Leningrad en 1941, intitulait son papier pour Bachtrack : La Symphonie Leningrad désoviétisée par Mäkelä.

L’impression que j’ai ressentie dimanche dernier en écoutant Hrůša et les Viennois, c’était un peu du même ordre : le jeune chef tchèque semblait se tenir à distance des versions « soviétiques », comme celle du créateur de l’oeuvre, Evgueni Mravinski avec l’orchestre philharmonique de Leningrad. Tempi beaucoup plus lents, au point de dénaturer quelque peu le substrat de cette symphonie.

Chostakovitch la présente comme une « réponse d’un artiste soviétique à une juste critique », faisant mine de complaire au régime, utilisant d’un arsenal souvent trivial – cette immense accord majeur final tenu jusqu’à l’insoutenable, pourtant parcouru de cris déchirants des cuivres – de thèmes banals, simplistes pour évoquer la joie populaire. Alors que tout n’est que révolte, lamentation, douleur, tension.

La comparaison entre quelques-unes des grandes versions de cette symphonie est éloquente :

Nous avons heureusement, au disque et en vidéo, plusieurs témoignages d’Evgueni Mravinski (1903-1988). Le tout début chez lui annonce toute la suite, une tension qui ne cessera jamais, et la manière dont il amène la péroraison finale est terrifiante, glaçante, insoutenable.

A Vienne en 1978 toujours avec le philharmonique de Leningrad, il achève la symphonie en 42 minutes, là où Jakub Hrůša prenait dix minutes de plus dimanche soir !

Kirill Kondrachine, quant à lui, adopte des tempi à peu près similaires, mais il dévoile dès le premier mouvement un paysage désolé, comme sans issue.

Les enregistrements de l’Orchestre philharmonique de Vienne de Chostakovitch sont rares. J’ai voulu réécouter leur gravure de la 5ème sous la direction de Mariss Jansons. A l’époque déjà, je me rappelle certaines critiques qui reprochaient au chef de s’être laissé « avoir » par les sonorités capiteuses des Viennois, évidemment à l’exact opposé des orchestres soviétiques.

Mais quand on écoute les autres versions de Mariss Jansons, pourtant formé à l’école de Mravinski, à Oslo, Amsterdam ou Munich, on a peu ou prou les mêmes partis pris.

Autre témoignage phénoménal d’un contemporain de Mravinski, dont il a plus d’une fois partagé le pupitre à Leningrad, le grand Kurt Sanderling (1912-2011) qui creuse la partition sans surligner le texte de Chostakovitch et en accentue ainsi la grandeur tragique.

Toutes ces versions sont de chefs qui ont sinon vécu, du moins connu le contexte de la composition et de la création de l’oeuvre.
Il est peut-être après tout normal qu’à partir de chefs comme Haitink, la musique de Chostakovitch se dépouille des circonstances de sa naissance, trouve une forme d’approche plus pure, moins connectée à l’histoire du temps.

Je persiste à penser que Chostakovitch est indissociable de l’histoire dans laquelle il s’insère, et que la puissance émotionnelle de son oeuvre, sa valeur musicale, n’en sont que plus considérables lorsqu’on n’essaie pas d’objectiver cette musique.

J’ai une grande admiration pour l’intégrale des symphonies que le jeune Vassily Petrenko a gravée avec l’orchestre de Liverpool dont il fut quinze ans le directeur musical (2006-2021), et en particulier sa version de la 5ème symphonie :

Les deux Serge

Le numéro de février de CLASSICA consacre sa une et une grande partie de son contenu à deux compositeurs, qu’on n’a pas forcément l’idée d’associer… et pourtant ! Excellente initiative d’évoquer les deux Russes les plus connus du tournant du XXème siècle, les deux Serge, l’aîné Rachmaninov – ou Rachmaninoff comme on l’orthographiait jusqu’à ce que la transcription internationale du russe prenne le dessus – (1873-1943) et le cadet Prokofiev/Prokofieff (1891-1953).

Sans doute parce qu’il y a quelques anniversaires à célébrer : le sesquicentenaire de la naissance et les 80 ans de la mort de Rachmaninov, pour Prokofiev les 70 ans de sa mort (le même jour que Staline !). Qu’à cela ne tienne, tout prétexte est bon pour parler de musique.

Quasi contemporains, ils ont quitté leur Russie natale pour les mêmes raisons – la Grande Guerre, la prise de pouvoir par les bolcheviks – Rachmaninov en 1917, Prokofiev en 1918. Le premier ne reverra jamais le pays, le second y reviendra, dans la pire période stalinienne, s’installant définitivement à Moscou en 1936.

L’un et l’autre étaient de formidables pianistes (s’il en était besoin, Alain Lompech et les pianistes russes Nikolai Luganski et Alexandre Melnikov nous le rappelleraient).

Les dossiers et interviews sont passionnants, en particulier ceux de Laetitia Le Guay – jadis connue comme jeune productrice à France Musique – auteur d’un excellent Serge Prokofiev chez Actes Sud.

Il faut lire ce numéro, même et surtout si on croit bien connaître l’un et l’autre compositeurs. Il y a toujours à apprendre. Notamment dans les interviews de Nikolai Lugansky et Melnikov. Qui vont à l’encontre de pas mal d’idées reçues. On y reviendra !

Classica fait des recommandations discographiques. On ne les évoquera pas toutes ici, puisqu’on « feuilletonnera » au fil de l’année une sorte de discothèque idéale pour l’un et l’autre compositeurs.

Pour ce qui de l’intégrale des symphonies de Prokofiev, j’aimerais vraiment mettre en valeur une version ignorée d’à peu près tous les guides, et jamais citée en « référence », alors qu’elle est, à mes oreilles, l’une des plus idiomatiques, celle de Jean Martinon réalisée en 1970 avec l’Orchestre national de l’ORTF pour le label américain Vox. Dans une prise de son admirable, le chef et l’orchestre français font éclater toute la modernité du symphonisme de Prokofiev.

Quand je déplorais la lenteur et la lourdeur de Riccardo Chailly et de son orchestre scaligère dans la 1ère symphonie dite « classique » (lire Bachtrack) – il semble que ce travers soit contagieux, à en croire mon confrère qui a assisté au concert de Pappano avec la même oeuvre – La tiédeur de Pappano – j’avais en tête la malice, l’ironie, le rebond de Martinon :

Qui aime bien châtie bien

Trois raisons ce matin d’illustrer le proverbe médiéval Qui bene amat, bene castigat. À propos de trois pianistes.

Fazil Say l’intranquille

Ici même j’écrivais ce billet : Mes préférés : Fazil Say quelques semaines avant d’entendre, en juillet 2017, le récital du pianiste turc à Montpellier. Je lui avais demandé un programme tout Mozart, ce qui l’avait d’abord surpris (parce qu’on ne remplit pas une salle avec des sonates de Mozart ?), pour changer aussi les habitudes d’un public – celui du Festival Radio France – acquis d’avance depuis les débuts du pianiste vingt ans plus tôt.

J’assistais mercredi dernier à son récital au théâtre des Champs-Elysées. J’en ai fait le compte-rendu dans et pour Bachtrack : Au Théâtre des Champs-Elysées, Fazil Say l’intranquille.

La déception que j’ai éprouvée est à la mesure de l’admiration que je porte à l’artiste.

Remarque à l’attention des responsables du Théâtre des Champs-Elysées (mais cela vaut pour quasiment toutes les salles de concert que je fréquente !) : les minutages indiqués sont toujours faux pour le public. Si l’on en croit le panneau électronique dans le hall du théâtre mercredi dernier, la première partie se terminait au bout de 35 minutes. Or ces 35 minutes ne sont que l’addition – approximative d’ailleurs – des durées des trois oeuvres, et ne tiennent évidemment pas compte de ce qui se passe sur scène, des allers-retours du pianiste, des applaudissements, etc… Mieux encore, le minutage de la seconde partie fait l’impasse sur les bis. Résultat, un récital qui devait s’achever selon cette annonce à 21h35, s’est achevé à 21h55 !

J’avais coutume de demander, à Liège ou à Montpellier, où le public voulait surtout savoir vers quelle heure s’achèverait le concert, qu’on rajoute 20 minutes au minutage strict du programme. Et ça tombait toujours juste !

Les petits marteaux de Gavrilov

Je me réjouissais de retrouver la totalité des enregistrements réalisés par le pianiste suisse d’origine russe Andrei Gavrilov, mon quasi contemporain, pour Deutsche Grammophon, republiés dans la collection Eloquence (petit conseil en passant : le site anglais Prestomusic propose le coffret de 10 CD à 25 € de moins que la FNAC !)

CD 1

JOHANN SEBASTIAN BACH (1685–1750)
Goldberg Variations, BWV 988                                                                                                                                         

CDs 2–3
JOHANN SEBASTIAN BACH (1685–1750)
French Suites Nos. 1–6                                                                                                                                                        

CD 4
FRANZ SCHUBERT (1797–1828)
Impromptus, D.899 & 935                                                                                                                                                  

CD 5
FRÉDÉRIC CHOPIN (1810–1849)
Piano Sonata No. 2 in B flat minor, Op. 35
Four Ballades 

CD 6
EDVARD GRIEG (1843–1907)
Lyric Pieces (selection)

CD 7
SERGEI PROKOFIEV (1891–1953)
Piano Sonata No. 3 in A minor, Op. 28
Piano Sonata No. 7 in B flat major, Op. 83
Piano Sonata No. 8 in B flat major, Op. 84

CD 8
SERGEI PROKOFIEV (1891–1953)
Ten Pieces for Piano from Romeo and Juliet, Op. 75                                                                                              
Suggestion diabolique, Op. 4 No. 4                                                                                                                                
Prelude in C major, Op. 12 No. 7                                                                                                                                     

MAURICE RAVEL (1875–1937)
Gaspard de la nuit                                                                                                                                                                           
Pavane pour une infante défunte                                                                                                                                   

CD 9
BENJAMIN BRITTEN (1913–1976)
Friday Afternoons, Op. 7
Sailing, Op. 5 No. 2 (Holiday Diary)
The Ballad of Little Musgrave and Lady Barnard                                                                                                      
Night, Op. 5 No. 4 (Holiday Diary)
The Golden Vanity, Op. 78                                                                                                                                                 
Gernot Fuhrmann, Mark Bittermann, Michael Matzner, trebles
Thomas Weinhappel, Wolfgang Wieringer, boy altos
Wiener Sängerknaben · Jaume Miranda, chorus master
Chorus Viennensis · Peter Marschik, chorus master

CD 10
IGOR STRAVINSKY 
(1882–1971)
Scherzo à la Russe                                                                                                                                                                 
Concerto for Two Pianos                                                                                                                                                     
Sonata for Two Pianos
Le Sacre du printemps
Vladimir Ashkenazy, piano (II)

La quasi totalité de ces gravures date du tournant des années 90, à une époque où le jeune virtuose flamboyait, impressionnait par sa technique d’acier.

C’est peu dire qu’on est surpris par des Bach qui semblent singer Glenn Gould, des petits marteaux sans âme. Mais le même phénomène se retrouve dans une oeuvre où, a priori, le pianiste moscovite devrait être plus à son aise, le Roméo et Juliette de Prokofiev. C’est mieux, beaucoup mieux même, dans Chopin, Grieg, les sonates de Prokofiev, le duo avec Ashkenazy dans Stravinsky et cette étrangeté Britten.

J’ai retrouvé sur YouTube un récital donné par Gavrilov à la même époque, dans une rue d’Amsterdam (!) : Chopin et Prokofiev au programme :

J’avais évoqué ici l’étrange bouquin – autobiographie ? mémoires ? – publié à compte d’auteur (Tchaikovski, Fira et moi, Scènes de la vie d’un artiste) où Gavrilov raconte sa jeunesse moscovite et l’amitié particulière qui le lia à Sviastolav Richter.

Je n’ai personnellement jamais entendu Gavrilov en concert, je pensais même qu’il avait renoncé à jouer en public. Et puis j’ai trouvé ce récital récent, il y a deux ans au Japon. Le jeune chien fou des débuts est devenu poète, malgré des moyens affaiblis mais encore impressionnants.

Le piano d’un dandy

Piano Classics ressort en 4 CD l’intégrale de l’oeuvre pour piano de Reynaldo Hahn (1874-1947) gravée il y a une dizaine d’années par un jeune pianiste italien, 35 ans, Alessandro Deljavan, demi-finaliste du concours Van Cliburn en 2013.

Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais vu son nom à l’affiche des salles de concert françaises.. malgré nombre de critiques favorables à propos de ses disques, notamment des Chopin très intéressants.

J’ai chroniqué pour un site de vente en ligne cette réédition Reynaldo Hahn, une somme de petites pièces d’un goût toujours sûr, même si elles ne sont pas essentielles. Lire ici

Pépites suisses

Alain Lompech postait il y a quelques jours sur Facebook une vidéo qu’il trouve à juste titre extra-ordinaire : Nelson Freire jouant le 2ème concerto de Saint-Saëns avec l’orchestre de la Suisse italienne.

Cela m’a rappelé que j’ai dans ma DVDthèque un coffret de 10 DVD (avec des suppléments audio sur chacun), sans doute acheté un jour en Allemagne pour un prix dérisoire, et que j’avais sans doute négligé de regarder plus avant.

Ce ne sont que des pépites, de véritables trésors, des captations faites par la télévision suisse italienne dans son grand studio de Lugano dans les années 70 et 80.

Je viens de vérifier sur les sites de la FNAC et d’Amazon, le dit coffret plat est disponible chez des revendeurs chevronnés à des prix dérisoires.

Le contenu est incroyablement alléchant. A chaque fois c’est l’Orchestra della Svizzera italiana (Orchestre de la Suisse italienne) qui joue. La plupart des solistes invités sont dans leurs jeunes années. Qu’on en juge :

DVD 1 Beethoven concerto n°5 (Homero Francesch, piano), Brahms symphonie n°3 / Dir. Serge Baudo

DVD 2 Chopin concerto n°1 (Tzimon Barto, piano), Beethoven symph.n°3 / Dir. Roderick Brydon

DVD 3 Fauré Masques et bergamasques, Franck Variations symphoniques (Nelson Freire), Bizet Jeux d’enfants, Saint-Saëns Concerto n°2 (Nelson Freire, piano) / Dir. David Shallon. David Shallon était un chef israélien, incroyablement doué, qui avait dirigé notamment l’orchestre de Jérusalem et le philharmonique du Luxembourg, mort à 50 ans, en l’an 2000, dans des conditions atroces d’une crise d’asthme foudroyante sous les yeux impuissants de son épouse d’alors, l’altiste Tabea Zimmermann.

DVD 4 Haydn Symphonie n°103, Mozart concerto n°20 (Maria Tipo, piano) / Dir. Peter Maag

DVD 5 Lebrun concerto hautbois n°1 (Omar Zoboli), Mozart Symphonie 35 / Dir. Frans Brüggen

DVD 6 Mozart La Clemenza di Tito ouv., Concerto n°21 (Mikhail Rudy, piano), Schubert Symph.n°3 / Dir. Christof Escher

DVD 7 R.Strauss Der Rosenkavalier suite valses, Burlesque (Bernd Glemser, piano), Brahms Symph n°2 / Dir. Nicolas Carthy

DVD 8 Récital Zoltan Kocsis (Mozart, Beethoven sonate 32, Schubert sonate D 960

DVD 9 Roland de Lassus Les larmes de Saint-Pierre, Ockeghem Missa pro defunctis / Hilliard Ensemble, Consort of Musicke

DVD 101 Récital Marilyn Horne (Gluck, Meyerbeer, Saint-Saëns, Rossini, Bizet) / Dir. Martin Katz

Hauts et bas

Indifférence

L’écrivain Christian Bobin est mort, et je ne sais qu’en penser. Si ses livres ont fait du bien, ils auront rempli leur office. Comme ceux de Paolo Coelho… Et puis j’ai lu sur Facebook ce portrait qu’en fait Augustin Trapenard, le ci-devant animateur de Boomerang sur France Inter, aujourd’hui aux manettes de La Grande Librairie sur France 5 : « Je me souviens de ses éclats de rire qui faisaient trembler le studio tellement ils étaient forts. Ce rire si contagieux, si communicatif, qui semblait surgir de nulle part et qui prenait tout le monde de court, jusqu’à ma réalisatrice de l’autre côté de la vitre du studio. Je me souviens que dans ce rire, il y avait de la bonté, de la générosité, mais aussi une bonne dose d’autodérision. Il s’amusait surtout de lui : d’une repartie, d’un bon mot ou de son incapacité à répondre dans le temps imparti. Ce rire était si sonore qu’il rendait plus intenses, étrangement, les moments d’émotion. Il y en avait eu à foison. Quand sa voix s’était brisée en parlant de ces tableaux qui nous regardent autant qu’on les observe. Quand elle s’était mise à trembler en évoquant la ville de son enfance qu’il n’a jamais vraiment quittée et qui a changée plus vite que lui. Quand elle avait carrément trébuché en commentant une variation de Bach interprétée par Glenn Gould. Je me souviens qu’il disait que notre mission sur terre était peut-être de devenir des anges. J’avais trouvé ça d’autant plus beau qu’on avait commencé et terminé en parlant de résistance.« 

Je vais peut-être réessayer Bobin.

Dérives

J’avais, il y a un an ou deux, écrit ici même un article, que j’ai finalement supprimé, parce qu’il avait été surabondamment relayé par des gens qui ne l’avaient pas lu, et que j’étais alors « en responsabilité ». J’y défendais plutôt deux frères savoyards, Renaud et Gautier Capuçon, que j’ai connus et invités l’un et l’autre à leurs débuts. Aujourd’hui, ils ne jouent plus ensemble, ils font carrière chacun de leur côté, mais en usant et abusant de toutes les armes du marketing, quitte à dévier de l’idéal artistique qu’ils ont toujours brandi comme étendard.

Gautier sort un nouveau CD – à grand renfort de passages télé et d’articles de complaisance (une page entière dans Le Monde : Violoncelliste populaire), enfonçant toujours les mêmes portes ouvertes : lui rend la musique accessible au plus grand nombre. Blabla habituel. On se demande si, avec les titres de ses « albums » – Emotions, Sensations, bientôt Vertiges ?, il ne se place pas dans la filiation d’un André Rieu plutôt que d’un Rostropovitch ?

Renaud, quant à lui, semble saisi du syndrome de Karajan, qu’on appelait dans les années 60 le Generalmusikdirektor de l’Europe, tant il cumulait de fonctions et d’honneurs (Vienne, Berlin, la Scala, Salzbourg). Musicien quasi-officiel – il est de toutes les cérémonies, hommages, réceptions à l’Elysée – créateur/animateur du festival de Pâques d’Aix-en-Provence, professeur à Lausanne et depuis peu chef de l’Orchestre de chambre de Lausanne, il s’occupe aussi du festival de Gstaad, et annonce maintenant s’occuper des Rencontres Musicales d’Evian. Le violoniste français, dans ce langage bienséant et formaté qui fait son charme, déclare à Sylvie Bonier, dans le journal Le Temps : «Plus j’en fais, moins je suis stressé, déclare le violoniste entrepreneur. C’est le grand paradoxe de ma vie. Je suis de plus en plus zen au fil des nouvelles aventures. La scène et l’organisation figurent dans mon ADN depuis toujours. Cela me donne un plaisir fou et je pense avoir acquis une certaine expérience, en plus de 25 ans de pratique. Pourquoi, alors, me priver d’élargir encore les partages avec les immenses musiciens qui jalonnent ma vie professionnelle et amicale, les jeunes qui vont faire la leur, dans ce métier exigeant, et le public qui les suit tous?»

Sauf que non, cher Renaud, on ne la fait pas à ceux qui ont connu les Rencontres d’Evian à leurs débuts, puis sous la houlette de Rostropovitch. Les découvertes, l’audace étaient de tous les programmes. Je n’aurai pas la cruauté de rappeler ceux des concerts auxquels j’ai assisté dans les années 80 et 90. Quand je vois ce qui est proposé l’été prochain et qui est présenté comme une « mutation », j’hallucine : Mozart et Beethoven pour les soirées les plus audacieuses ! Le Philharmonique de Berlin annoncé avec ce pauvre Zubin Mehta, 87 ans, qui ne tient plus debout, certes avec le soutien d’une mécène d’autant plus généreuse qu’elle dépense l’héritage de son mari mort l’an dernier. Et toujours les mêmes invités… Les petits jeunes ont droit aux concerts de 11h du matin.

S’ił fallait en rajouter, que penser d’un artiste qui, depuis le début de sa carrière, a été soutenu, supporté – dans tous les sens du terme – par Warner et son patron Alain Lanceron, et qui, en pleine « promo » d’un nouveau CD des Quatre saisons de Vivaldi, passe avec armes et bagages chez Deutsche Grammophon, sans même un mot à son mentor ?

Il ne faut pas oublier de lire le papier très argumenté d’Alain Lompech dans le numéro de décembre de CLASSICA

L’avenir du côté d’Alexandre

On oublie vite ces combines pas très glorieuses, quand on écoute, comme ce fut le cas jeudi soir à la Philharmonie de Paris, des musiciens à qui la – récente – célébrité n’a pas encore fait perdre le sens des réalités : le pianiste Alexandre Kantorow, le violoncelliste Aurélien Pascal – entendu trois fois dans trois formations différentes lors du Festival Radio France 2021 – et la violoniste Liya Petrova. Aujourd’hui musicienne reconnue et confirmée, la jeune Bulgare avait participé à l’un des derniers projets discographiques que j’avais conduits à Liège ; l’intégrale des oeuvres concertantes pour violon et violoncelle de Saint-Saëns

C’était dans le triple concerto de Beethoven, avec l’Orchestre de Paris, dirigé par Stanislav Kochanovsky. Et c’était magnifique !

Le piano qu’on aime

Crise du disque ? crise du classique ? pas pour le piano semble-t-il.

Quelques pépites repérées dans les dernières sorties, des pianistes, des amis que j’admire depuis longtemps.

Benjamin et Chopin

Faut-il que je redise ici tout le bien que j’entends, pense et écris de Benjamin Grosvenor ? Le pianiste anglais, qui fête ses 30 ans le 8 juillet, revient à Montpellier les 28 et 29 juillet, dans le cadre du #FestivalRF22, jouer les 3ème et 4ème concertos de Beethoven (il est recommandé de réserver au plus vite : lefestival.eu) avec ses complices du Scottish Chamber Orchestra.

J’ai profité du week-end dernier pour écouter un disque remarqué évidemment dès sa sortie il y a un an, dont je remettais l’écoute à des moments plus favorables. Et, comme toujours, avec ce diable d’artiste, le choc. Ces deux concertos de Chopin qu’on croit connaître par coeur, sous les doigts de Rubinstein, Clara Haskil (pour le second), Martha Argerich, et tant d’autres illustres, je les ai redécouverts avec Benjamin Grosvenor.

Foin d’un romantisme de jeune fille phtisique, du piano puissant, charnel, éloquent, virtuose mais une liberté souveraine dans le choix des tempi, des phrasés, un nuancier sans limite, une jeunesse enivrante.

Et puis la découverte, pour moi, d’une jeune cheffe d’orchestre chinoise, Elim Chan, qui ne se contente pas du service minimum, loin de là, pour accompagner son génial soliste.

Cédric et Ravel

Gramophone en a fait son « disque du mois » de juin. Alain Lompech ne tarit pas d’éloges sur les réseaux sociaux. C’est le dernier disque de Cédric Tiberghien et de François-Xavier Roth (je n’oublie pas la présence de Stéphane Degout, j’y reviendrai plus loin) :

« Ecouté, réécouté avec une attention soutenue, chaque fois plus soutenue devrais-je dire, ce disque est une merveille à laquelle je ne fais qu’un reproche : le choix d’un grand patron Pleyel de 1892 en lieu et place du Erard qui s’imposait ici : c’était l’instrument de Ravel, celui dont son imaginaire sonore s’est nourri, et le grand Erard cordes parallèles 90 notes en cadre serrurerie ou le rarissime cordes parallèles avec cadre en fonte s’imposaient ici d’un point de vue historique et musical.
Ceci dit, le Pleyel joué par Cédric Tiberghien est une merveille et joué par lui une splendeur dont bénéficient les mélodies qu’il accompagne de façon magistrale, et je pèse mes mots, à Stéphane Degout qui chante d’une façon directe, sans apprêt, d’une façon qui vise juste en chaque mot, chaque accent…
Les deux concertos se hissent tout en haut de mon panthéon en raison de la façon si précise, si fulgurante parfois dont Thibergien les joue, en raison aussi de la sensibilité sans la moindre sollicitation dont il fait preuve: le deuxième mouvement du concerto en sol est à couper le souffle tant il sait le tenir en apesanteur, comme sa joie conquérante dans le finale et son allant si swinguant dans le premier mouvement. Le même pianiste réussit le Concerto de la main gauche au-delà de toute espérance, car il n’est pas si fréquent que le même pianiste réussisse les deux de façon également convaincante. Tiberghien joue dents serrées, taille dans le vif du clavier et chante sa cadence finale admirablement sur un piano qui tient le choc et rend les textures plus transparentes… François Xavier Roth et les Siècles sont vraiment exemplaires : la saveur des couleurs des instruments d’hier et le caractère précis, analytique et inspiré de la direction apportent vraiment beaucoup à ces deux oeuvres…
(Alain Lompech sur Facebook, 27 juin 2022).

L’une des merveilles de ce disque est la présence de plusieurs mélodies de Ravel, où l’on retrouve Stéphane Degout et Cédric Tiberghien.

J’en profite pour rappeler que Stéphane Degout est l’un des invités de choix du prochain Festival Radio France (lefestival.eu), d’abord parce qu’il donne le 25 juillet le cycle La Belle Maguelone de Brahms, quasiment sur les lieux mêmes de la légende (lire La légende de la belle Maguelone) mais aussi parce qu’il anime une Masterclass les 26,27 et 28 juillet.

Eric et Mozart

L’ami et compagnon de tant d’aventures Eric Le Sage se lance au disque dans Mozart.

Une surprise ? Pas pour ceux qui suivent le pianiste français depuis longtemps (souvenir personnel d’un concerto de Mozart avec Armin Jordan à Liège !) Celui qui a été unanimement reconnu, et souvent récompensé, pour ses Schumann, Poulenc en solo, ses Fauré et Brahms en musique de chambre, trouve pour ces deux concertos un partenaire de choix en la personne de François Leleux et de son orchestre suédois.

Je n’ai pas encore pu entendre tout le disque – le mouvement lent du 24ème sur Idagio – et ce matin une partie du 17ème concerto sur France Musique (à réécouter ici). J’aime l’allégresse, le mouvement allant, voire très allant, qu’adoptent Eric Le Sage et François Leleux. Et la grande et belle allure de ce Mozart franco-suédois.

Ardeurs et pudeurs de la critique

Sujet récurrent sur ce blog : la critique (cf. Le difficile art de la critique, L’art de la critique, etc.).

J’en reparle à propos de deux articles récents : la chronique d’Alain Lompech (Le coup de gueule de Tonton Piano !) dans le Classica de juin, et un billet de Philippe Cassard dans L’Obs du 2 juin dernier.

L’aveu d’Alain

Alain Lompech relate La Tribune des critiques de disques de France Musique à laquelle il a participé, à propos de la 3ème sonate pour piano de Brahms (lire : Ils aiment Brahms) : « J’adore quand elle (La Tribune) m’inflige des leçons de modestie, comme lors de cette émission d’avril…où j’ai éliminé deux de mes versions préférées. Je n’ai même pas eu de mots assez durs en réserve pour parler de celle de Jonathan Fournel que j’avais pourtant placée très haut quand elle est sortie et n’ai pas été accroché par celle d’Alexandre Kantorow« . Lompech raconte s’être refait La Tribune chez lui et en déduit : « Fournel comme Kantorow dont les interprétations exigent des écoutes au long cours pour être comprises… Voici ce qui explique aussi pourquoi Claudio Arrau ou Alfred Brendel se sortent souvent assez mal des confrontations d’extraits ».

Ayant été, de sa fondation fin 1987 à 1993, l’un des trois « permanents » de l’équivalent suisse de La Tribune, la défunte émission « Disques en Lice » (lire Une naissance) alors animée par François Hudry, j’aurais bien des exemples à donner à l’appui des dires d’Alain Lompech. Il faut rappeler que ces émissions fonctionnent avec des écoutes « à l’aveugle » ! Ainsi dans Disques en Lice, Clara Haskil, lorsqu’elle était.. en lice, ne franchissait, elle non plus, jamais le cap de la première écoute. Et des versions multi-référencées de parfois s’incliner devant des inconnus (comme pour Rhapsody in Blue la victoire haut la main de Siegfried Stöckigt, Kurt Masur et le Gewandhaus de Leipzig !!)

La critique impossible ?

Philippe Cassard a eu le courage, selon certains, le malheur selon d’autres, de publier ce billet dans L’Obs de la semaine dernière :

Que n’a-t-on lu, depuis, sur Facebook essentiellement, de « commentaires » sur cette prise de position émanant d’un pianiste et producteur de radio (éternel débat : peut-on être juge et partie ?).

Moi-même j’avais écrit à propos de ce coffret consacré à la pianiste française Cécile Ousset, retirée depuis bien des années : « Je suis pour le moins perplexe, après avoir écouté les enregistrements que je ne connaissais pas (Debussy, Chopin, Rachmaninov). Du piano solide, au fond du clavier, mais qui me semble bien court d’inspiration et de feu« .

Le plus cocasse, dans l’histoire, c’est que ceux qui ont reproché à Cassard la virulence de son propos ne semblent pas non plus toujours convaincus par le jeu et les interprétations de la pianiste. Diapason (Laurent Muraro) et Classica (Jean-Charles Hoffelé) mettent chacun 5 diapasons ou 5 étoiles à ce coffret – la note la plus haute avant le Diapason d’Or ou le Choc de Classica ». Et pourtant :

J.C.H : Dans Ravel « Son piano ample et un brin distant n’y charge rien mais éclaire le texte avec cette pudeur qui signe l’essence et aussi la limite de son art. Cécile Ousset ne se déboutonne jamais/…./ Des Chopin « impeccables » / « Debussy d’une évidence qui se passe de mystère mais aussi, hélas, de magie »

J’aime bien Jean-Charles Hoffelé (il faut lire son site Artamag), je suis souvent d’accord avec ce qu’il écrit, dans son style inimitable, mais ici je ne comprends pas les prudences qu’il a à l’égard de disques – on ne parle pas de la personne de Cécile Ousset, mais de ce qu’on entend ! – qui sont bien ennuyeux.

Laurent Muraro : « Côté concerto, on pourra rester sur sa faim devant quelques lectures sans folie et un peu empesées du 1er de Tchaikovski ou du Schumann (avec Masur) ainsi que par des Rachmaninov également un peu sages (2ème et Rhapsodie avec Rattle, 3ème avec Herbig)/…./ Pâles Tableaux d’une exposition/…./Pas d’esbroufe et quand Cécile Ousset prend son temps c’est pour mieux nuancer sa palette ».

De nouveau, l’enthousiasme du critique de Diapason est plutôt parcimonieux !

Puisque l’un et l’autre trouvent de l’intérêt à une version du concerto de Poulenc – que je ne connaissais pas – écoutons-la. La concurrence discographique est moins forte, il est vrai, et Poulenc s’accommode plutôt bien de cette vision charnue. Même si ma (p)référence reste un CD qui m’est cher, pour beaucoup de raisons (Eric Le Sage / Orchestre philharmonique de Liège / Stéphane Denève /Sony RCA)

Saint-Saëns #100 : les concertos pour piano

J’ai commencé cette série consacrée à Camille Saint-Saëns – dont on commémore le centenaire de la mort – par ses symphonies : Saint-Saëns #100 Les Symphonies, à l’occasion de la publication d’une formidable intégrale due à Jean-Jacques Kantorow et à l’Orchestre philharmonique royal de Liège.

Le grand violoniste et chef d’orchestre était jeudi soir à l’Auditorium de Radio France pour écouter un pianiste qu’il connaît bien, son propre fils, Alexandre, dans le 5ème concerto pour piano, dit « L’Egyptien », de Saint-Saëns.

L’Orchestre national de France était dirigé par Kazuki Yamada, qui remplaçait Cristian Macelaru empêché.

Je ne dirais pas mieux qu’Alain Lompech, présent quelques rangs derrière moi, qui écrit ceci sur Bachtrack : Et « L’Egyptien » de Saint-Saëns ? Alexandre Kantorow en aura été le patron. Son piano est d’une précision aussi hallucinante qu’elle est au service d’un propos plein d’esprit et pur de toute volonté de paraître. Son jeu est tout de grâce et d’élégance, d’une telle variété d’attaques et de nuances et d’une telle puissance de pensée que l’orchestre et le chef sont à son écoute. La façon virevoltante dont il joue les traits les plus véloces, tout comme sa façon de prendre un tempo un peu rapide dans le fameux thème andalou du deuxième mouvement sont irrésistibles au moins autant que sa virtuosité incandescente et joueuse dans la toccata conclusive. Triomphe. Il revient jouer la Première Ballade de Brahms avec le son transparent et timbré du jeune Horowitz ou mieux encore de Michelangeli en public dont le clavier donnait l’impression de faire 20 centimètres de profondeur, comme celui de Kantorow ce soir ! Triomphe encore. Tiens ? Il revient avec son iPad pour un second bis, ce qui est rare après un concerto. Et là – le traître ! –, joue la Cancion n° 6 de Mompou. Trois accords : les lunettes s’embuent. On est au-delà de l’exprimable, dans des sphères de la conscience de chacun auxquelles seuls quelques rares élus se connectent. Kantorow est l’un d’eux« 

On peut (on doit !) réécouter Alexandre Kantorow sur francemusique.fr (à partir de 18’30 »)

Et bien sûr acquérir la nouvelle référence discographique des trois derniers concertos, enregistrée il ya deux ans, par le père et le fils :

Intégrales

Jadis rares, les intégrales des 5 concertos pour piano de Saint-Saëns se sont multipliées ces dernières années, intégrales inégales, pas toujours bien enregistrées (Ciccolini/Baudo, Entremont/Plasson). Trois me semblent sortir du lot :

Souvent citée la pianiste française Jeanne-Marie Darré (1904-1999) reste une référence avec cette intégrale réalisée avec Louis Fourestier et l’orchestre national entre 1955 et 1957. Ou quand chic et virtuosité font bon ménage !
Autre intégrale sortie vainqueur d’une écoute comparée (dans Disques en lice, la « tribune » de la Radio suisse romande), Jean-Philippe Collard et André Previn dirigeant le Royal Philharmonic de Londres

Moins connue peut-être, mais passionnante, la vision du pianiste anglais Stephen Hough accompagné par Sakari Oramo et l’orchestre de Birmingham (Hyperion)

L’esprit de Saint-Saëns

Je pourrais citer bien d’autres versions intéressantes. Quelques-uns de mes choix de coeur.

Pour le 2ème concerto

Artur Rubinstein avait tout compris de l’esprit du 2ème concerto. Ma version de chevet.

Peut-on trouver plus émouvant que cette ultime captation d’une oeuvre que le pianiste a jouée durant toute sa carrière, ici au soir de sa vie avec André Previn au pupitre de l’orchestre symphonique de Londres ?

Autre version sortie largement en tête d’une Table d’écoute sur Musiq3 (RTBF), le tout premier disque de concertos de Benjamin Grosvenor. Le tout jeune pianiste anglais y fait preuve d’une inventivité, d’un esprit ludique, qui nous fait redécouvrir littéralement une oeuvre qu’on croyait bien connaître.

Pour les 2 et 5

Je n’oublie pas l’excellent Bertrand Chamayou, plusieurs fois entendu au concert – l’Egyptien au Festival Radio France à Montpellier en 2016, en 2017 à Paris avec Emmanuel Krivine…

Rareté

On ne peut pas dire que le Quatrième concerto de Saint-Saëns soit souvent à l’affiche du concert. Je ne l’ai personnellement jamais entendu « live » ! C’est dire si la version qu’en ont laissée Robert Casadesus et Leonard Bernstein est précieuse