Régime de fête (VI) : aimer, boire et chanter

Un bouquet de voeux ? le titre français de la valse de StraussWein, Weib und Gesang (1869) me va mieux que l’original allemand, il n’impose ni le choix de l’être aimé, ni celui de la boisson !

Cette valse est un marqueur de l’interprétation de ce répertoire, d’abord parce qu’elle comporte une très longue introduction – près de la moitié de la durée de l’oeuvre ! – dont beaucoup de chefs ne savent pas quoi faire, et qu’ils raccourcissent ou suppriment carrément, le plus souvent, ensuite parce que la tendance de nombre de baguettes est à wagnériser, noyer le flot orchestral.

Le seul qui évite tous les pièges de la partition et qui en donne un modèle interprétatif est Willi Boskovsky. Ecoutez comme il avance, accélère même insensiblement, et fait tournoyer les valseurs, à partir de 5′

Le parfait contre-exemple est cet enregistrement de Karajan, tout le début tronqué, et des valses engluées, sans ressort ni rebond. La comparaison est cruelle…

Barenboim 2022

J’ai regardé hier le concert de Nouvel an de Vienne, j’étais plutôt réticent, après l’expérience plutôt désastreuse de l’an passé, et surtout le souvenir très mitigé des précédentes éditions dirigées par le même Daniel Barenboim

J’ai trouvé le chef, pas encore octogénaire, dans une forme physique fragile et – conséquence de cela ? – moins impérieux, moins dans le contrôle permanent. Autre élément surprenant pour les habitués du. chef : la présence des partitions au pupitre, alors qu’il les connaît et dirige toujours par coeur. Comme s’il faisait confiance à ses musiciens, leur lâchait la bride. Et ce fut finalement un concert de Nouvel an beaucoup plus intéressant, vivant, « viennois » que ce que à quoi Barenboim nous avait habitués.

Le contraste est saisissant avec le concert de 2014 – et cette ouverture de Waldmeister maniérée, empesée.

Le concert idéal

J’ai une marotte, je crois l’avoir maintes fois décrite ici (Capitale de la nostalgie), je collectionne les Concerts de Nouvel an, j’ai parfois du mérite ! Aucun, même Carlos Kleiber en 1989 et 1992, n’est parfait de bout en bout.

Je me suis donc amusé, en guise d’étrennes et de voeux de bonne année, à dresser une sorte de concert idéal de Nouvel an, en reprenant le programme d’hier

Journaux du matin (Morgenblätter)

Zubin Mehta en 1995 donne de l’allure et de l’allant à cette valse, où, en 2001 Harnoncourt et plus encore Georges Prêtre en 2010, minaudent, « rubatisent », à en être insupportables.

La Chauve-souris (Die Fledermaus) ouverture

L’ouverture de La Chauve-souris, aussi populaire soit-elle, n’est pas à la portée de toutes les baguettes, et les ratages, même de la part de très grands, sont plus nombreux que les réussites. J’ai été plutôt séduit par ce qu’en a fait Daniel Barenboim hier. Mais de tous les titulaires du podium du Nouvel an viennois, c’est définitivement Carlos Kleiber qui, en 1989, tient la référence.

Ziehrer : Les noctambules / Nachtschwärmer

Pour beaucoup, cette valse chantée… et sifflée de Carl-Michael Ziehrer aura été une découverte. J’ai éprouvé en voyant et en entendant les Wiener Philharmoniker, et surtout en regardant Barenboim comme lointain, hagard, parfois absent, un intense sentiment de nostalgie.

Peu de versions au disque, mais celle-ci qui me permet de signaler ce formidable coffret de l’un des plus grands maîtres de la musique viennoise, Robert Stolz (1880-1975).

Mille et une nuits

Une valse assez souvent programmée le 1er janvier. Evidemment Carlos Kleiber reste le maître, Gustavo Duhamel, en 2017, a encore un peu de chemin à faire pour épouser les sortilèges de cette valse. Mais dans ma discothèque, je reviens finalement assez souvent à un chef, Eugene Ormandy (1899-1985), né Blau-Ormándy Jenő à Budapest.

Musique des sphères

Benoît Duteurtre l’a redit hier, je l’ai souvent écrit ici, Johann Strauss considérait son cadet Josef né en 1827 et mort à 42 ans en 1870, comme « le plus doué » de la famille. La production de Josef Strauß est, par la force des choses, moins abondante que celle de son frère aîné, mais plus riche d’authentiques chefs-d’oeuvre notamment ses valses.

La Musique des sphères, entendue hier, en est un, et particulièrement difficile pour un chef qui voudrait tout contrôler (le meilleur contre-exemple est Christian Thielemann en 2019 !).

Ici, c’est un Karajan malade, au même âge que Barenboim hier (79 ans), qui, un peu à l’instar de son cadet, avait décidé, lors de l’unique concert de Nouvel an qu’il dirigea le 1er janvier 1987, de se laisser porter, d’aimer tout simplement des musiciens qu’il dirigeait depuis si longtemps, et cela donne, comme hier avec Barenboim, la quintessence de la valse viennoise.

Le Danube d’Abbado

Faire un choix dans les centaines de versions du Beau Danube bleu relève de l’impossible. On s’en tiendra donc à une version maintes fois célébrée hier, puisque sortie largement en tête d’un Disques en lice (la défunte tribune de critique de disques de la Radio suisse romande). Sans doute la plus attendue : Claudio Abbado lors du concert du Nouvel an 1988, l’un des deux qu’il dirigea dans les années 80. On ne s’en lasse pas !

Quant à la marche de Radetzky, qu’on finit par ne plus supporter… certains ont critiqué la lenteur du tempo de Barenboim. En l’occurrence, c’est lui qui a raison. Ce n’est pas « cavalerie légère », c’est une marche militaire qu’il faut imaginer à cheval (lire La marche de Radetzky). Harnoncourt en 2001 proposait une « version originale » et marquait les auditeurs justement par la modération de son tempo :

Le Russe oublié

Les politiques d’édition et de réédition des grands labels classiques (les majors) répondent à des critères pour le moins mystérieux : un anniversaire rond constitue en général un bon prétexte, mais c’est loin d’être suffisant.

Le centenaire de la naissance du chef Igor Markevitch en 2012 n’avait suscité aucune réaction. EMI/Warner s’est réveillé un peu tard en publiant cet automne un pavé bienvenu :

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Mais rien du côté de chez Universal ! Pourtant le catalogue Markevitch chez Philips et Deutsche Grammophon est très loin d’être négligeable. N’y a-t-il plus personne dans les équipes de cette major qui connaisse la richesse et la variété des catalogues de ces marques prestigieuses ?

Il faut croire que non, quand on voit le traitement réservé au plus grand chef russe du XXème siècle (oui je sais il y a Mravinski, Svetlanov, Rojdestvenski et d’autres encore) : Kirill Kondrachine (ou Kondrashin pour épouser l’orthographe internationale, c’est-à-dire anglo-saxonne, imposée au monde entier). Le plus grand selon moi, ce qui n’ôte aucun mérite à ceux que j’ai cités plus haut et que j’admire infiniment, parce qu’il a embrassé presque tous les répertoires et a marqué chacune de ses interprétations d’une personnalité hors norme.

Le centenaire de sa naissance en 2014 a été complètement occulté (https://fr.wikipedia.org/wiki/Kirill_Kondrachine)

L’éditeur russe historique Melodia ressort les enregistrements de Kondrachine au compte-gouttes et sans logique apparente. Il faut naturellement se précipiter dessus dès qu’ils paraissent.

Decca a fait le service minimum avec cette piteuse réédition : deux disques symphoniques multi-réédités et un disque d’accompagnement de concertos.

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Personne pour signaler cette collection de « live » captés au Concertgebouw d’AmsterdamBernard Haitink avait généreusement accueilli le grand chef qui avait fui l’Union soviétique en décembre 1978 (et où Kondrachine avait régulièrement dirigé depuis 1968) ? Je viens de tout réécouter de cette dizaine de CD, portés par la grâce, le geste impérieux, un élan irrésistible, dans Ravel comme dans Brahms, dans Gershwin comme dans Chostakovitch…. Pourquoi laisse-t-on dormir de tels trésors ?

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Il n’est peut-être pas trop tard pour un vrai coffret d’hommage ?

Au moins Kondrachine est resté présent dans les catalogues comme l’accompagnateur de luxe de pianistes comme Van Cliburn, Byron Janis ou Sviatoslav Richter.

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Je découvre sur Youtube un document doublement rare, le duo Richter-Kondrachine en concert à Moscou et dans un concerto, le 18ème de Mozart, que ni l’un ni l’autre n’ont officiellement enregistré.

Deux recommandations encore, en espérant que cet appel à Monsieur Decca/Universal sera entendu : le tout dernier enregistrement de Kondrachine, dans la salle du Concertgebouw, mais avec l’orchestre du Norddeutscher Rundfunk (NDR) de Hambourg le 7 mars 1981. Dans la nuit qui suivra Kondrachine sera foudroyé par une attaque cérébrale, alors qu’il allait prendre la direction musicale de l’orchestre symphonique de la Radio Bavaroise.

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On le répète, tout ce qu’on peut trouver de disques avec Kondrachine est indispensable ! Comme cette inusable référence, « la » version de Shéhérazade de Rimski-Korsakov, couplée à une fabuleuse 2e symphonie « live » de Borodine

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Disques d’été (VI) : les jeunes années

Le 13 juillet 2014 disparaissait l’un des plus célèbres chefs d’orchestre : Lorin Maazel. Le lendemain, l’Orchestre National de France dont il avait été, de 1977 à 1991, le premier chef invité puis le directeur musical, dédiait à sa mémoire son spectaculaire concert du 14 Juillet sous la Tour Eiffel. Nul doute qu’en d’autres temps, le chef américain né à Neuilly en 1930, eût lui-même aimé diriger pareil événement.

Je me suis toujours demandé ce qui avait pu motiver un artiste aussi doué que Maazel à accumuler presque jusqu’à son dernier souffle concerts, disques, positions et cachets mirobolants (il faudra un jour se demander pourquoi et comment on peut payer de telles fortunes, en général sur les deniers publics, à des chefs d’orchestre !), la gloire ultime ? l’appât du toujours plus ?

D’autant qu’à de rares exceptions près Lorin Maazel n’a jamais retrouvé ou cultivé ce qui avait fait l’exceptionnelle originalité de ses jeunes années. Tout ce qu’il a gravé jusqu’à la fin des années 60 peut, encore aujourd’hui, être considéré et écouté comme des références. Tous ses remakes ultérieurs sont le plus souvent plombés par la routine, parfois par le mauvais goût (le pire de tout étant un Boléro de Ravel avec l’orchestre philharmonique de VienneMaazel se permet un ralentissement d’une vulgarité confondante avant la modulation finale).

Dans le beau coffret Deutsche Grammophon récemment réédité, il y a quelques perles inattendues en plus de références incontestées :

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Les références sont par exemple L’Enfant et les sortilèges de Ravel, un petit miracle jamais détrôné depuis 50 ans, la poésie des timbres de l’Orchestre National, une distribution parfaite, une sorte d’état de grâce permanent. Mais, bien moins cités, une 3e symphonie de Brahms emportée, vive, presque violente, la plus rapide de toute la discographie, comme une Ouverture tragique de la même eau. Toutes les « espagnolades » d’une puissance, d’une acuité rythmique, en même temps d’un raffinement, d’une transparence, inouïs : Capriccio espagnol de Rimski-Korsakov, Tricorne et Amour sorcier de Falla, époustoulfants. Une 5eme et une 6ème symphonies de Beethoven (1960) parmi les plus belles et les mieux captées de toute la discographie. De moindres réussites avec les symphonies de Schubert, mais le mérite à l’époque d’avoir été la première intégrale, et quand même une ardeur juvénile, qui s’est transformée en course de vitesse et en vaine virtuosité dans la dernière intégrale « live » réalisée avec la Radio bavaroise. Et puis d’étonnantes symphonies de Mozart (1, 28 et 41) hyper virtuoses réalisées en 1958 avec un Orchestre National nettement plus à la peine que dans Ravel.

Autre réalisation majeure des années de jeunesse de Lorin Maazel, il est tout juste dans la trentaine, les premières intégrales des symphonies de Sibelius et de Tchaikovski réalisées avec l’orchestre philharmonique de Vienne, dans des prises de son Decca des grandes années. C’est, à mes oreilles, le meilleur de ce que Maazel a légué au disque.  Jamais il n’a retrouvé, même à Cleveland – où il a laissé un Roméo et Juliette de Prokofiev formidable – avec une discographie surabondante et en très grande partie inutile et redondante, le concentré d’énergie et de poésie qui était sa marque première. Et pourtant il a tout enregistré, parfois plusieurs fois, sans jamais laisser une trace durable dans la mémoire des discophiles.

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A l’opéra, ne restent pour moi que de très beaux Puccini, sensuels et coloristes, naguère parus chez RCA, puis quasiment tous réédités par Brilliant Classics dans un gros coffret à petit prix