Dans un billet de… 2015, je regrettais que le centenaire de la naissance d’Igor Markevitch (1912-1983) fût passé inaperçu et je remerciais Warner d’avoir – un peu – rattrapé le coup avec un coffret intéressant. Mais je notais : Mais rien du côté de chez Universal ! Pourtant le catalogue Markevitch chez Philipset Deutsche Grammophon est très loin d’être négligeable. N’y a-t-il plus personne dans les équipes de cette major qui connaisse la richesse et la variété des catalogues de ces marques prestigieuses ?
Six ans après, j’ai été entendu, puisque l’infatigable Cyrus Meher-Homji (lire La fête de Meher), responsable de la branche classique d’Universal Australie, et à ce titre de la magnifique collection Eloquence, propose dans les semaines à venir de nous restituer la totalité des enregistrements d’Igor Markevitch pour Philips et Deutsche Grammophon.
Dans le coffret Philips il y aura de vraies raretés, que j’avais pu acheter en Espagne, mais jamais revues ailleurs depuis, notamment un disque d’extraits de zarzuelas – le coffret à venir en annonce deux !.
Les chanteurs, les choeurs, et même l’orchestre de la radio-TV espagnole sont parfois fâchés avec la justesse, mais inutile de dire que Markevitch donne l’impression d’être né dans cet univers si particulier de l’opérette espagnole (et même madrilène si on veut être historiquement plus précis).
En apprenant le décès, à 91 ans, de la grande soprano polonaise Teresa Zylis-Gara, je me suis rappelé que mon cher Armin Jordan (1932-2006) avait réalisé avec elle deux enregistrements sortant, pour le moins, des sentiers battus.
D’abord Le roi Arthus de Chausson,
admirable version, datant de 1987, restée sans concurrence, où le chef suisse, à la tête d’une distribution presque exclusivement francophone – à l’exception des deux rôles principaux magnifiquement tenus par Teresa Zylis-Gara justement et Gösta Winbergh – donne un élan et une transparence toute française à une partition touffue qui ne peut renier son « wagnérisme ».
Moins attendu dans la discographie d’Armin Jordan, le Requiem de Dvořák, enregistré à peu près à la même époque avec les mêmes forces orchestrales et chorales, et de nouveau la présence lumineuse de Teresa Zylis-Gara :
Une très belle vision de l’oeuvre, plusieurs fois rééditée en CD, et tout récemment dans le coffret anthologie de Warner :
Dans cet extrait, Teresa Zylis Gara domine un quatuor de solistes par ailleurs excellent.
Pour rester dans l’hommage à Teresa Zylis-Gara, je ne peux omettre de mentionner une perle rare de ma discothèque, le plus beau disque des mélodies de Chopin :
Riccardo Muti a fêté ses 80 ans le 28 juillet dernier… par une chute spectaculaire, heureusement sans conséquence pour le chef napolitain.
On a déjà évoqué ici l’imposant coffret que Warner lui a consacré : Riccardo Muti l’intégrale symphonique. On veut revenir aujourd’hui sur un autre coffret, plus modeste (et moins coûteux) qui contient nombre de raretés de musique italienne enregistrées avec la formation symphonique de la Scala de Milan.
En particulier, les deux disques dédiés à Nino Rota (1911-1979) constituent des références que de plus récentes versions, comme celle du meilleur ennemi de Muti, Riccardo Chailly, avec le même orchestre de la Scala, sont loin d’égaler. Toute l’insondable nostalgie de ces musiques de film, en même temps que la classe, le chic, qui sont la marque de Riccardo Muti, s’y retrouvent.
Ici « live » à Chicago
Très beau disque aussi – curieusement oublié dans le coffret Warner ! – avec les deux concertos pour piano de Nino Rota sous les doigts de l’excellente pianiste italienne Giorgia Tomassi, trop peu connue de ce côté-ci des Alpes
On le sait avant d’arriver dans la capitale équatorienne. Il y a deux églises à visiter absolument à Quito. Notamment pour leur poids… en or !
San Francisco
L’église et le monastère de San Francisco ont la particularité d’être le plus grand ensemble architectural parmi les structures historiques de l’Amérique latine coloniale et pour cette raison sont parfois connues sous le nom de « El Escorial du Nouveau Monde ». Le style a évolué au cours de près de 143 ans de construction (1537-1680) à travers des tremblements de terre et des changements de styles architecturaux. L’église est la seule de Quito à posséder deux tours.
Et quand on pénètre à l’intérieur, on est saisi évidemment par l’extrême richesse de la décoration, et l’usage apparemment sans limite de la dorure. L’argent n’est pas rare non plus !
On note dans ce détail d’un plafond l’habileté des artistes indigènes qui, pour respecter les canons esthétiques imposés par l’église catholique espagnole, n’en ont pas moins représenté des figures d’anges sur des soleils – le culte solaire étant dominant dans toutes les civilisations pré-colombiennes.
(La vierge est couverte de vrais cheveux !)
Le couvent et l’église des Jésuites / La Compania
L’église de La Compania est un des monuments les plus célèbres de l’Équateur, du fait qu’elle constitue un exemple remarquable de style baroque adapté à la culture latino-américaine. La grande nef centrale abondamment décorée de feuilles d’or – trois tonnes paraît-il ! -et de bois sculptés. Elle est conçue à l’image des églises baroques du Gesù et de Saint-Ignace de Rome..
Sa façade extérieure a de belles proportions symétriques. Sa nefdénote quelque influence mauresque tandis que l’art décoratif intérieur est entièrement l’œuvre d’artistes de l’école d’art de Quito. Le clocher qui durant toute l’époque coloniale domina la ville de son impressionnante hauteur s’est effondré lors des tremblements de terre de 1859 et 1868. L’ensemble bénéficie d’une restauration encore en cours.
Pour on ne sait quelle raison – alors que c’est le seul monument à entrée payante – il est interdit de prendre des photos. Celles-ci ont donc échappé à la vigilance des gardiens.
Le légendaire fondateur de l’Orchestre de la Suisse romande, Ernest Ansermet (1883-1969) a laissé un prodigieux legs discographique, pour l’essentiel gravé pour et par Decca avec l’orchestre suisse dont il fut le directeur musical durant 50 ans !
La musique française bien sûr, les Russes tout autant, comme son ami Stravinsky, et tout un répertoire considérable.
Haydn n’est pas le compositeur qu’on associerait spontanément à Ansermet. Et pourtant on lui doit l’une des très belles versions des Symphonies parisiennes :
Pour la symphonie n°85, un document que je ne connaissais pas : Ernest Ansermet dirige l’orchestre symphonique de la BBC en studio le 2 février 1964 !
Etonnamment, Ansermet n’a pas enregistré au disque, la symphonie n°88 qui était un « tube » pour à peu près tous ses contemporains (Furtwängler, Walter, Klemperer, Reiner…) mais on dispose d’un « live » enregistré par la Radio suisse romande lors du festival de Montreux, le 31 août 1960 :
Plus rare au disque, la symphonie n°90 avec sa fausse fin (ça fonctionne toujours en concert !):
ou la symphonie n°22 dite « Le Philosophe »
Le titre « le Philosophe » ne figure pas sur le manuscrit original et il est peu probable qu’il vienne de Haydn lui-même. On le trouve en revanche sur une copie manuscrite de la symphonie trouvée à Modène et datée de 1790 ; ainsi le surnom date de la vie même du compositeur. Ce titre proviendrait de la mélodie et du contrepoint du premier mouvement (entre les cors et le cor anglais), qui font musicalement allusion à une question suivie d’une réponse et qui constituent l’essence de la disputatio. L’effet de tic-tac en sourdine évoque également l’image d’un philosophe plongé dans ses pensées
Les témoignages d’Ernest Ansermet dans les symphonies « londoniennes » de Haydn sont plus rares. En concert avec l’orchestre de la Radio bavaroise, la n°95 nous semble étrangement poussive.
En revanche, sa gravure de studio, réalisée en 1949 à Genève, de la symphonie n°101, est une démonstration d’allégresse, de virtuosité collective !
Kirill Kondrachine, à mes yeux le plus grand chef russe du XXème siècle avec Mravinski et Svetlanov, né en 1914, mort il y a quarante ans à Amsterdam (le 7 mars 1981) est évidemment très justement reconnu pour ses interprétations admirables des Russes, Tchaikovski, Chostakovitch – magistrale intégrale de ses symphonies -.
On l’associe moins fréquemment à Beethoven dont il a pourtant laissé de splendides enregistrements, le plus souvent « live ».
Seul enregistrement symphonique de studio, une Quatrième symphonie captée en 1967 avec l’orchestre philharmonique de Moscou, dont Kondrachine fut le directeur musical de 1960 jusqu’à son émigration à l’Ouest en 1978.
A Cologne en 1972, il enregistre pour la WDR la Deuxième symphonie :
Une immense Héroïque captée dans le son glorieux du Concertgebouw d’Amsterdam
Dommage que personne n’ait songé à faire enregistrer d’autres symphonies à Kondrachine, à moins que les archives des radios n’aient pas encore livré tous leurs secrets
En tant qu’accompagnateur, Kirill Kondrachine a été souvent requis auprès des plus grands : David Oistrakh plusieurs fois pour le concerto pour violon, mais aussi Leonid Kogan.
mais aussi pour Decca à Vienne avec Kyung-Wha Chung
Pour ce qui est des concertos pour piano, hasard ou nécessités de l’enregistrement, Kondrachine a souvent dirigé le 3ème concerto – mon préféré ! – avec à peu près tous les grands pianistes russes de son temps, Richter, Guilels, Grinberg…
Avec Sviatoslav RIchter à Moscou en 1962 :
Avec Emil Guilels en 1947
Et un deuxième concerto avec la grande Maria Grinberg
Triple concerto
Pour le bicentenaire de la naissance de Beethoven, en 1970, Kondrachine réunit à Moscou les trois solistes stars – Sviatoslav Richter, David Oistrakh, Mstislav Rostropovitch – qui ont enregistré le Triple concerto avec Karajan à Berlin quelques semaines auparavant. L’écoute attentive des deux versions donne l’avantage à l’équipe russe, le trio et le chef évitent la grandiloquence compassée de la version berlinoise.
Première d’une série limitée à ce mois d’août, des versions inattendues, des rencontres parfois surprenantes entre un chef et une oeuvre/un compositeur, peut-être même des « références » oubliées ou négligées.
Igor Stravinsky est mort il y a cinquante ans. On cite rarement Herbert von Karajan (1908-1989) comme l’un de ses interprètes de prédilection. Et pourtant ! Deux versions de studio et plusieurs « live »du Sacre du printemps, mais ni Petrouchka ni L’Oiseau de Feu.
Mais de sublimes interprétations d’Apollon musagète, du Concerto en ré, de la Symphonie de psaumes, de la Symphonie en ut et même de Circus polka, et un rare Jeu de cartes capté avec le Philharmonia.
On n’échappe pas à l’exercice obligé du bilan quand approche la fin d’un festival : La fête malgré tout c’est le titre que j’ai donné à celui de l’édition 2021 du Festival Radio France Occitanie Montpellier qui s’est achevé vendredi soir par le triomphe de Sonya Yoncheva dans un opéra Berlioz comble qui ne voulait plus la laisser partir.
On va laisser décanter les beaux souvenirs (et oublier les quelques mauvais) de ce festival pas comme les autres.
Comme cet époustouflant récital de Benjamin Grosvenor le 28 juillet. Et ce dîner avec un musicien heureux, simple, bon vivant, à l’éternelle tête d’enfant.
Ici avec François-Xavier Szymczak qui a présenté pour France Musique les derniers concerts du Festival.
NarboVia à Narbonne
Le dernier-né des grands musées de la région Occitanie, NarboVia, à Narbonne, accueillait mercredi le quatuor de saxophones Ellipsos devant un public familial ravi.
J’ai eu le privilège de voir grandir et s’installer ce musée magnifique, dessiné et conçu par Norman Foster. Où soudain on a l’impression d’être dans une villa pompéienne…
Ici avec Jakub Jozef Orlinski, Ted Huffman et Philip Venables
La réussite de ce festival, de cette fête, c’est celle d’une équipe formidable, qui a franchi tous les obstacles, et fait de chaque concert… une fête !
Je n’ai pas évoqué les concerts Saint-Saëns des 19 et 20 juillet derniers au Festival Radio France (La fête continue) avec notamment Les Siècles et François-Xavier Roth. Ce n’est pas un oubli, ce sera l’objet d’une série sur le compositeur français mort il y a cent ans.
Un festival, le festival, c’est une succession de rencontres, d’émotions, de vertiges, qui pourraient virer à la confusion, à une sorte de trop-plein. Il faudra laisser décanter. Mais quel bonheur pour tous, public, interprètes, programmateurs ! Seule immense frustration pour moi : ne pouvoir assister qu’à une petite partie du festival, ne quasiment pas sortir de Montpellier – où certes la majorité des concerts sont concentrés -.
De la Terre aux étoiles
Le violoncelliste Christian-Pierre La Marca avait conçu un projet « Wonderful world » mêlant musique – avec son comparse Nathanaël Gouin – et poésie – avec Julie Depardieu, sur des images souvent spectaculaires de Yann Arthus-Bertrand, destinées à faire comprendre les enjeux du dérèglement climatique. Salle Pasteur comble.
Sur le parvis du château d’O, la Maîtrise de Radio France sous la conduite de sa cheffe Sofi Jeannin.
Les Percussions de l’Orchestre National de France concluaient un week-end intitulé « De la Terre aux étoiles » avec le chef-d’oeuvre de Xenakis, Pléaides.
Le piano toujours
Ce qui est saisissant au festival, c’est que les interprètes semblent ne se donner aucune limite – programme dantesque pour Yoav Levanon – et un peu la même chose pour Selim Mazari et Tanguy de Williencourt le 26 – la sonate 448 de Mozart pour 2 pianos, la transcription d’André Caplet pour deux pianos de La Mer de Debussy, et une friandise pour finir (!), la suite n°2 pour deux pianos de Rachmaninov !
D’une difficulté – l’impossibilité de maintenir Bacchus de Massenet initialement prévu le 26 juillet, à cause des restrictions sanitaires – on a fait une chance, la création européenne, en français, de l’opéra de Philip Venables et Ted Huffmann. Première ce lundi soir, deux autres représentations ce soir et demain. À voir vraiment.
Le bonheur de Jakub
Je l’avais applaudi il y a deux ans à Auvers-sur-Oise et j’avais écrit ceci : « On souhaite à Jakub Jozef Orlinskide ne pas succomber aux griseries de la célébrité, aux tentations du marketing, et d’approfondir son art. Il en a le talent.«
Hier soir il avait élaboré spécialement pour le festival un programme d’airs baroques, en grande partie composé de « world premieres » comme il l’a annoncé fièrement au public.
Le dîner qui a suivi m’a, en tous points, confirmé que Jakub Jozef Orlinski est d’abord un jeune homme qui porte son bonheur de vivre en bandoulière, d’une inlassable curiosité pour des partitions inconnues, la tête parfaitement froide par rapport à la célébrité. Et cette voix si ronde et belle sur toute l’étendue de la tessiture.
Le rythme des jours, des soirs et parfois des nuits d’un directeur de festival – Que la fête commence ! – serait intenable si je ne prenais pas le temps de m’extraire d’un maelström incessant.
La mer
Premier bain de mer dimanche matin. À Villeneuve-lès-Maguelone avant l’invasion. Sensation d’une eau glacée, à 20° pourtant.
Une salade fraîche au Carré Mer, la paillote la plus courue de l’endroit, pas de réservation, mais un accueil comme toujours parfait – c’est une constante des établissements des frères Pourcel – et l’on se retrouve parfaitement placé avec vue sur la mer. Recharge complète des batteries pour retrouver la belle programmation d’une Fiesta Latina dans le fabuleux parc départemental du Château d’O, et le soir le concert de l’Orchestre philharmonique de Radio France (on en reparlera !)
Le cinéma
Suivi de loin en loin le Festival de Cannes, la remise de la palme d’Or à Julia Ducournau pour Titane. Irai-je voir le film ? Rien n’est moins sûr.
En revanche, première séance de cinéma depuis le déconfinement, en milieu d’une journée de 14 juillet très venteuse et nuageuse, au Diagonal à Montpellier. Un film qui se laisse regarder, à la condition d’oublier les modèles, de ne pas chercher la vraisemblance ni a fortiori le rapport à la réalité : Présidents d’Anne Fontaine
Impeccables Jean Dujardin, Grégory Gadebois, et peut-être plus encore leurs conjointes dans le film, Doria Tillier et Pascale Arbillot.
Des livres
Tout arrive, même qu’on se prenne de sympathie pour le Français qui fait la course en tête des bestsellers – Marc Lévy – et qu’on trouve non seulement du plaisir mais de l’intérêt à la lecture de son dernier roman… qui fait froid dans le dos tant il semble inspiré d’une inquiétante réalité
Fini un autre livre, dont le titre est inutilement grandiloquent. Giesbert ou son éditeur n’ont pas trouvé mieux sans doute. Je ne sais pas, à l’heure où j’écris ces lignes, dans quel état se trouve Bernard Tapie. Quoi qu’on pense de lui, on peut au moins admirer son courage à affronter le cancer qui le mine. Mais ce que ce bouquin révèle et nous apprend – car Frantz-Olivier Giesbert rétablit bien des vérités – ce sont toutes les facettes, ombres et lumières, franchise et ambiguïté, moine-soldat et voyou, d’un personnage qu’il est impossible d’aimer ou de détester absolument.
J’ai quelques autres romans sous le coude, ce sera pour plus tard.
Et comme je ne suis jamais loin de la musique, je viens de commencer un essai, dont quelque chose me dit que je ne devrais pas trouver trop de points de désaccord avec l’auteur. Lionel Esparza fait partie des voix et des têtes pensantes de France Musique (je n’ai jamais regretté, bien au contraire, de l’avoir « recruté » jadis sur la chaîne).
« Le génie des Modernes est une réflexion de fond sur le devenir de la musique classique dans les sociétés occidentales, notamment européenne. Partant du constat du dépérissement de cet univers (public vieillissant mal renouvelé, image élitiste persistante malgré les efforts des acteurs concernés, éducation à la pratique amateur ou professionnalisante de plus en plus ténue, survie sous perfusion – subventions -), il tente d’en établir les causes en questionnant notamment le rapport de l’homme au sacré (l’art fut-il et est-il encore sacré ? et l’artiste ?), à la culture savante et populaire. Ne se posant jamais en censeur ou en défaitiste, mais en prenant un recul pour observer la crise actuelle du monde musical classique (y compris celle due au Covid-19) à l’aune des siècles et de l’Histoire.«