J’assume le titre un peu provocateur de mon article, mais je le justifie sans peine en évoquant deux grandes figures de la littérature et de la musique, et plus encore de l’histoire culturelle du XXe siècle, qui partagent ce prénom : ElsaTriolet et Elsa Barraine et qui toutes deux ont adhéré à l’idéal communiste à défaut d’en avoir été des militantes partisanes.
Les sons d’Elsa
Pour une fois, voilà un disque qui ne fait pas dans la redite d’un répertoire surexploité, et qui est donc particulièrement bienvenu. J’avais pour ma part découvert la 2e symphonie de cette compositrice française et j’écrivais pour Bachtrack ceci :
« Mais attardons-nous sur cette singulière symphonie d’Elsa Barraine (1910-1999), une compositrice très largement passée sous les radars du XXe siècle. Son parcours est étonnant, comme sa musique. Cette œuvre en trois brefs mouvements date de 1938. Elle s’inscrit dans un programme de commandes d’État et est créée par Désiré-Émile Inghelbrecht et l’Orchestre National. L’engagement résolu de la jeune femme, 28 ans à l’époque, en faveur du Parti communiste et de l’URSS lui fait sous-titrer sa création « Voïna » (« La guerre », en russe), et illustrer dans chaque mouvement les tourments de la guerre (Allegro vivace), la mort et le deuil (« Marche funèbre ») et l’espoir du retour à la vie (Finale »). L’ensemble fait beaucoup penser à nombre d’œuvres soviétiques de la même époque, une musique facile d’approche, très illustrative de sentiments positifs. Il y a du Prokofiev, du Kabalevski, mais aussi des couleurs françaises à la Roussel ou Dukas. Les idées sont parfois un peu courtes, mais la jeune compositrice sait manier le grand orchestre et témoigne d’une authentique personnalité. On attend avec impatience le disque que Cristian Măcelaru et l’Orchestre viennent d’enregistrer de ses œuvres » (Bachtrack, 13 septembre 2024)
Les yeux d’Elsa
Mes souvenirs de mes études de russe s’éloignent à mesure que je prends de l’âge, mais la passion qui m’animait alors pour l’extraordinaire période des années 20 d’une effervescence artistique véritablement révolutionnaire qui prendra tragiquement fin avec le suicide de Maiakovski, ne m’a jamais quitté. Et les destins des deux soeurs Lili et Ella, nées Kagan, la première devenue Lili Brik, la seconde devenue Elsa Triolet, du nom de son second mari, puis la muse et l’épouse d’Aragon, sont tout aussi extraordinaires.
D’Aragon je n’ai de loin pas tout aimé, notamment l’apparatchik qui n’a jamais renié les crimes commis sous Staline. Mais l’écrivain et surtout le poète ne peuvent être négligés. Et comme beaucoup le premier poème que j’ai appris d’Aragon est Les Yeux d’Elsa (comme les autres que Jean Ferrat a mis en musique dans un disque dont je connais par coeur toutes les chansons)
Les Yeux d’Elsa
Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire J’ai vu tous les soleils y venir se mirer S’y jeter à mourir tous les désespérés Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire
À l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent L’été taille la nue au tablier des anges Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés
Les vents chassent en vain les chagrins de l’azur Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure
Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée Sept glaives ont percé le prisme des couleurs Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs L’iris troué de noir plus bleu d’être endeuillé
Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche Par où se reproduit le miracle des Rois Lorsque le cœur battant ils virent tous les trois Le manteau de Marie accroché dans la crèche
Une bouche suffit au mois de Mai des mots Pour toutes les chansons et pour tous les hélas Trop peu d’un firmament pour des millions d’astres Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux
L’enfant accaparé par les belles images Écarquille les siens moins démesurément Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages
Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où Des insectes défont leurs amours violentes Je suis pris au filet des étoiles filantes Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août
J’ai retiré ce radium de la pechblende Et j’ai brûlé mes doigts à ce feu défendu Ô paradis cent fois retrouvé reperdu Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes
Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent Moi je voyais briller au-dessus de la mer Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa
Humeurs et réactions toujours à suivre dans mes brèves de blog !