La découverte de la musique (X): Georges et Christian

Jusqu’au début des années 70, ma bonne ville de Poitiers était un désert musical. Jusqu’à l’arrivée à la direction du Conservatoire d’un fringant jeune premier, Lucien Jean-Baptiste (rien à voir avec l’acteur homonyme). Le détail amusera, mais le premier et durable souvenir qui m’est resté de lui est l’odeur caractéristique qui régnait dans son bureau, mélange de Chanel pour homme et de cigarettes blondes. Comme par hasard, ma première eau de toilette fut Chanel pour homme et je ne fumai pendant vingt ans que des blondes. C’est grave docteur Freud ?

Ce nouveau directeur entreprit d’abord de créer l’Orchestre de chambre de Poitiers, composé de professeurs du Conservatoire bien sûr mais aussi – et surtout – de musiciens de l’opéra de Tours, puis avec l’aide du responsable local de l’agence de communication Bernard Krief (qui n’était pas Jean-Pierre Raffarin, tout poitevin qu’il fût), organisa une véritable saison de concerts, les Rencontres Musicales de Poitiers. Les concerts avaient lieu soit dans le modeste Théâtre Municipal, soit dans la salle des Pas Perdus du Palais de justice, soit, lorsqu’il y avait un orchestre symphonique, dans le hall du Parc des Expositions (comme je l’ai raconté ici).

Ancien-théâtre-municipal-de-Poitiers-décembre-2013(L’ancien théâtre municipal fermé en 2013)

800px-Poitiers_Palais_Justice_Salle_pas_perdus(4)(La monumentale salle des Pas Perdus du Palais de justice de Poitiers).

J’ai beaucoup de souvenirs encore très vifs de ces « Rencontres » poitevines, je les raconterai si j’en trouve le temps. Mais au-dessus du lot, deux artistes qui m’ont marqué pour toujours, parce que – je ne le savais pas à l’époque, ce n’était qu’une intuition – ils étaient hors norme, hors catégorie : György devenu Georges Cziffra et Christian Ferras.

J’ai découvert le piano de Liszt par et grâce à Cziffra. Placé au premier rang du balcon, j’avais une vue plongeante sur ce démiurge, capable de faire oublier toutes les difficultés de partitions redoutables par une virtuosité foudroyante et complètement inexplicable pour l’apprenti pianiste que j’étais alors.

Sa prodigieuse intégrale des Rhapsodies hongroises sera le premier jalon de ma discothèque lisztienne.

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Je ne saurais trop conseiller à ceux qui ont parfois dédaigné un immense musicien, qui n’était pas qu’un batteur d’estrade, de se plonger dans le beau coffret qu’EMI lui a consacré.

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Christian Ferras m’accompagne depuis ce soir de 1972 où il joua les concertos pour violon de Bach (sous la direction de L. Jean-Baptiste).  Cette sonorité unique, ce violon frémissant, immédiatement reconnaissable, cette sensibilité à fleur d’archet qui n’était jamais sensiblerie, cette lumière dans le jeu, je les aimés d’emblée, et toujours maintenant, quand je veux entendre un violon qui résonne avec ma propre sensibilité, j’écoute Christian Ferras (en faisant abstraction de certains accompagnements lourdingues de Karajan dans Brahms ou Tchaikovski…)

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On ne comprend pas pourquoi le coffret Warner (le fonds EMI) édité au Japon n’est toujours pas disponible en Europe…

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La découverte de la musique (III) : l’été 73

Six mois après la mort brutale de mon père (dernière demeure), que faire de mon été 1973 ? J’avais fait le projet d’aller visiter la Hongrie puis la Roumanie où j’avais des « correspondants » qui, après de longs mois d’échanges de lettres, étaient impatients de voir en vrai ce jeune Français venu de l’autre côté du rideau de fer. Je m’étais renseigné sur le parcours en train, ce n’était pas vraiment l’Orient-Express, mais on n’en était pas loin. Des cousins de la famille de mon père, installés à Brie-Comte-Robert en région parisienne, habitués aux longs voyages en voiture (ils avaient fait d’incroyables trajets, jusqu’en Afghanistan !), me déconseillèrent de partir seul en train (je n’avais pas 18 ans), et me proposèrent de faire le voyage prévu en voiture. Avec un cousin de quelques années plus âgé que moi, et mélomane de surcroît.

Nous voici donc partis de Brie-Comte-Robert, le coffre de la Peugeot 204 chargé de boites de conserve et de matériel de camping, les bagages sur la banquette arrière, un lecteur de cassettes audio dernier cri.

11822239_620x465Première halte à Munich un samedi, mon cousin Pierre étant catholique pratiquant, nous repérons une église où suivre la messe le lendemain. Il est indiqué sur la porte que l’orchestre et le choeur de l’église en question joueront pendant l’office la messe dite « des moineaux » de Mozart. 

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Je trouverai vite un disque, qui ne m’a jamais quitté, de cette messe vraiment brève et de la plus imposante messe dite « du couronnement », magnifiquement dirigées par l’abbé Karl Forster chef du choeur de la cathédrale Sainte-Edwige de Berlin.

Etape suivante : Salzbourg. Une visite de la ville natale de Mozart qui ne me laissera pas un grand souvenir, sauf celui de n’être pas à ma place un soir aux abords du palais des festivals où se pressent messieurs en smoking et dames en robe longue, sortant de luxueuses limousines. C’est donc cela le festival de Salzbourg ?

Sur la route, mon cousin conduit, je me charge de l’accompagnement musical. Il est plutôt musique ancienne, cantates de Bach (j’en reparlerai dans un prochain épisode), moi plutôt musique romantique ou « légère ». J’ai enregistré sur une cassette deux disques sortis au printemps 1973 et je ne me lasse pas de les réécouter.

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Je suis complètement fasciné par le traitement que Karajan réserve à la musique de ballet de Manuel Rosenthal sur des thèmes d’Offenbach Gaîté parisienne, élégance, sophistication, pure beauté de l’orchestre, sans une once de vulgarité. Je découvrirai quelques années plus tard une version encore supérieure, celle que Karajan grava avec le Philharmonia à la fin des années 50.

Quant aux Vier letzte Lieder de Richard Strauss, dans l’ultime version Schwarzkopf, que mon cousin appréciait peu, je pouvais difficilement m’en détacher. Encore aujourd’hui, c’est resté, avec Gundula Janowitz/Karajan, ma version de chevet.

Après une étape rapide à Vienne, sans concert ni musique, l’expédition continue cette fois au-delà du rideau de fer. Le passage de la frontière hongroise se fait étonnamment vite, nous avons juste un visa de transit de 48 h, nous passerons une seule nuit dans un camping de Budapest. Nous avons rendez-vous avec mon correspondant hongrois, dans la banlieue de la capitale magyare. Pas de GPS, très peu de panneaux indicateurs, peu de routes et de rues goudronnées. Je ne sais par quel miracle nous parvenons à trouver la modeste maison familiale. Le grand-père parle un peu allemand, la mère juste le hongrois, mon correspondant mal le français. Il est pressé de profiter de notre présence pour sortir dans un parc de loisirs avec bars et discothèques « à l’occidentale » sur l’île Elizabeth. Nous n’y passons qu’une petite heure, la nuit est avancée, il faut le ramener chez lui et retrouver notre camping, nous y mettrons deux heures à tourner en rond, à nous égarer. Nous promettons à S. de repasser le voir à notre retour deux semaines plus tard. Le lendemain matin, avant de mettre le cap sur la Roumanie, nous visitons le centre de Budapest, je trouve un magasin de disques, je voudrais trouver du piano, des concertos. J’ai beau dire piano, Klavier, pianoforte avec tous les accents possibles, le vendeur ne comprend pas ma demande. Au rayon Brahms, je finis par trouver quelque chose qui ressemble à ce que je cherche, mais tout le disque est écrit en hongrois (pas comme sur la pochette « internationale » ci-dessous) . Et concerto pour piano se dit zongoraverseny !

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Je découvrirai donc le 1er concerto de Brahms dans cette version hongroise pur jus.

Cela ne vaut sans doute pas les références Curzon/Szell, Anda/Fricsay ou Arrau/Giulini, mais pour moi c’est l’indissoluble souvenir d’un premier été à Budapest…

Demain suite du voyage : la Roumanie, Bucarest, la Bucovine, Enesco.

 

La découverte de la musique (I): carnet tchèque

Ce blog va prendre un rythme estival, ce mois de juillet risquant d’être très chargé pour le directeur de festival que je suis – et comme je m’interdis d’être juge et partie, ce n’est pas ici qu’on trouvera la moindre critique des concerts à l’organisation desquels j’aurai participé. Je ne m’interdirai certes pas d’exprimer émotions et enthousiasmes, mais on s’arrêtera là.

Au fil de mes connexions, et comme le sujet revient souvent chez ceux, proches ou professionnels, qui m’interrogent, je reviendrai sur les grands moments de découverte de répertoires, de musiciens, d’oeuvres, d’interprètes, qui ont jalonné mon adolescence et… le reste de ma vie. Mon approche de la musique a toujours été d’abord sensible, avant d’être intellectuelle, littéraire ou musicologique. C’est ce que, faute de mieux, j’appelle « l’émotion première ».

J’ai passé les vingt premières années de ma vie à Poitiers. Un bon conservatoire, une excellente organisation des JMF (Jeunesses Musicales de France) qui m’a permis tant de découvertes – j’y reviendrai ici -, mais jusqu’à la création des Rencontres Musicales de Poitiers au début des années 70, très peu de concerts classiques. Souvenirs d’autant plus vifs de ceux auxquels j’ai pu assister.

Ainsi la découverte de la 8ème symphonie de Dvořák, avec un orchestre de Berlin-Est je crois, dirigé par Rolf Reuter, dans l’acoustique improbable du Parc des Expositions de la Couronnerie (il n’y avait aucun autre lieu apte à accueillir un orchestre symphonique !).

Quel choc ! La toute première fois que j’entendais en vrai un grand orchestre qui sonnait large et puissant. Je n’étais pas en mesure de porter un jugement critique sur ce que j’entendais, mais j’ai été suffisamment bouleversé par cette symphonie de Dvořák, pour aussitôt la commander à un club de disques suisse (Ex Libris), qui proposait en « nouveauté » la version de Rafael Kubelik et de l’Orchestre philharmonique de Berlin.

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J’ai depuis lors découvert bien d’autres versions, mais j’ai toujours gardé un attachement particulier à celle-ci, et à l’intégrale des symphonies que le chef tchèque a gravée à Berlin.

Mon trio de tête :

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Dear Jimmy

La nouvelle est presque passée inaperçue, en dehors de la presse musicale. Le chef américain James Levine, qui fêtera son 73ème anniversaire dans quelques jours, a finalement quitté le poste de directeur musical du Metropolitan Opera de New York, le Met comme disent les initiés, qu’il occupait depuis 40 ans ! C’est un autre jeune chef, le Canadien Yannick Nézet-Séguin qui lui succède.

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La discographie de James Levine est impressionnante. Aussi bien dans le lyrique que dans le symphonique. Mais, étrangement, je n’ai pas l’impression que, comme chef symphonique, il ait toujours été pris au sérieux par la critique européenne notamment. Trop doué, trop « américain » ? Or, la plupart des enregistrements qu’il a réalisés notamment avec les orchestres philharmoniques de Berlin ou de Vienne et qui sont plutôt difficiles à trouver, témoignent d’une forte personnalité. Et beaucoup de ses disques méritent d’être réécoutés, voire réévalués.

Travaillant pour un article sur la 2ème symphonie de Sibelius, j’ai ressorti une gravure époustouflante faite à Berlin, d’une poésie et d’une violence, d’une puissance et d’un souffle  uniques. Un disque jamais cité parmi les références de cette oeuvre, à tort !

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Jimmy Levine a gravé deux intégrales des symphonies de Brahms, l’une pas déterminante à Chicago (RCA), l’autre beaucoup plus inspirée à Vienne dans les années 80, quasi introuvable.

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Dans Berlioz Levine se fait conteur et romanesque.

À Dresde, il signe deux références, méconnues, des 8ème et 9ème symphonies de Dvorak.

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Quant à l’intégrale des symphonies de Mozart, la première réalisée par et avec l’orchestre philharmonique de Vienne, elle a toujours été traitée avec un certain dédain par une critique européenne qui devait préférer les raideurs berlinoises de Karl Böhm, à l’époque la seule intégrale concurrente ? Depuis Levine-Vienne, il est vrai que d’autres intégrales plus « philologiques » ont vu le jour comme celle, admirable, d’Adam Fischer avec les Danois (Da Capo), mais quelle énergie, quelle fougue de la part de James Levine !

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On retrouve la plupart des enregistrements remarquables de James Levine dans ce coffret édité par la branche italienne d’Universal :

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Quelques jours avant l’arrivée de l’OSR à Bombay – une première pour l’orchestre – l’occasion est idéale d’envoyer un sonore Happy Birthday à l’un des plus illustres enfants de la mégalopole indienne : Zubin Mehta.

Né le 29 avril 1936, Zubin est le fils de Mehli Mehta, violoniste et fondateur de l’orchestre symphonique de Bombay. 

Bon sang ne sachant mentir, c’est tout logiquement que le jeune adolescent s’oriente vers la direction d’orchestre et fait ses classes à Vienne auprès du célèbre chef et pédagogue Hans Swarowsky.(https://fr.wikipedia.org/wiki/Zubin_Mehta)

C’est à Vienne qu’il réalise pour Decca, à tout juste 30 ans, son premier enregistrement symphonique, et pas n’importe quoi : la 9ème symphonie de Bruckner. Coup d’essai, coup de maître qui installe durablement Zubin Mehta comme un interprète de prédilection du répertoire viennois, et comme un hôte privilégié des Wiener Philharmoniker.

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Impossible de dérouler ici la carrière, la discographie du chef octogénaire. Disons qu’à titre personnel j’aime beaucoup les premières années d’un musicien incroyablement doué, qui s’est ensuite parfois abandonné à la facilité, à une certaine routine. On écoutera donc avec bonheur ce que Decca a regroupé dans un beau coffret hommage, les années Los Angeles, les premières avec l’orchestre philharmonique d’Israel, dont Mehta est le chef à vie depuis plus de 40 ans !

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J’ai beaucoup aimé ses premiers concerts de Nouvel an à partir de 1990, mais nettement moins la version assoupie de 2015…

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Un souvenir personnel pour finir : l’été 1974 je suis ouvreur au Festival de Lucerne, fonction bénévole mais qui me permet d’assister à tous les concerts, à plusieurs répétitions, et exceptionnellement à une mini-croisière sur le lac des Quatre-Cantons, en compagnie de Zubin Mehta et de sa flamboyante épouse. Trop timide pour l’approcher, mais impressionné par sa belle allure. Impression confirmée le soir par le concert du Los Angeles Philharmonic qu’il dirige et un souvenir exceptionnel du 3e concerto pour piano de Beethoven que joue son ami de toujours Daniel Barenboim. 

Dans l’ombre

Dans un billet de novembre dernier (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/11/30/musiques-climatiques/) j’évoquais les figures de deux compositeurs finlandais Leevi Madetoja et Uuno Klami, qui ne sont jamais sortis, sur le plan international, de l’ombre portée de Sibelius.

Ils sont nombreux ces compositeurs (la comparaison vaut pour les autres domaines de la culture) que la postérité a relégués à l’arrière-plan de figures de proue, et singulièrement dans des pays de tradition « nationale » vivace.

Je voudrais évoquer ici la personnalité de Leo Weiner (1885-1960), qui a fait pour la musique et les musiciens hongrois autant sinon plus que ses contemporains Bartok et Kodaly, mais n’a jamais connu leur célébrité, ni même une réelle reconnaissance internationale.

Naxos publie – enfin – une intégrale du grand ballet Le prince Csongor et la Cobolde (Csongor és Tünde), dont je ne connaissais que quelques extraits grâce à Georg Solti

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Qui était Leo Weiner ? D’abord un prodigieux pédagogue : la liste de ses élèves est impressionnante (http://www.musicologie.org/Biographies/w/leo_weiner.htm). Annie Fischer, Fritz Reiner, Antal Dorati, Georg Solti, Bela Siki, Ferenc Fricsay, György Kurtag…le meilleur de ce que la Hongrie a produit au XXème siècle.

Il est vrai qu’à la différence de Bartok et surtout de Kodaly, Weiner s’est peu intéressé aux sources populaires de la musique de son pays natal, il n’a pas non plus suivi le mouvement de la Seconde école de Vienne. Et puis il lui manque sans doute ce qui fait la stature des plus grands, si ce n’est du génie, au moins une originalité avérée dans son discours musical. Ce qui ne signifie en rien qu’il manque d’inspiration, ou d’invention mélodique. Au contraire, Leo Weiner prolonge ce courant romantique si typique de l’Europe centrale, qui nourrissait tous les compositeurs viennois du XIXème siècle, en intégrant les rythmes et modes traditionnels. Comme un autre de ses exacts contemporains, Ernö Dohnanyi (1875-1960), à qui je consacrerai un autre billet.

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Pour l’éternité

J’allais commencer ce billet lorsque j’ai appris la mort de Nikolaus Harnoncourt. Le vieux chef qui avait si tendrement pris congé de son public le 6 décembre dernier

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s’est endormi cette nuit pour toujours.

Je n’ai jamais été un inconditionnel, mais il y a, dans l’histoire de l’interprétation, un avant et un après-Harnoncourt. Je l’avais plusieurs fois évoqué : (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/12/09/aristocrate/) et (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/12/09/retrait-et-retirage/). Son tout dernier disque était un retour à Beethoven, un testament plus encore qu’un témoignage.

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Au numéro de février de Diapason était jointe la version visionnaire des Saisons de Haydn. Pour l’éternité…

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Dernier souvenir : en mai 2014, l’Orchestre philharmonique royal de Liège jouait dans la grande salle dorée du Musikverein de Vienne. Christian Arming, qui retrouvait sa ville natale, et moi étions allés rencontrer Thomas Angyan, le vénérable directeur de cette salle mythique. Dans son bureau, un écran de contrôle des différentes salles de répétition du bâtiment : Harnoncourt et son Concentus musicus Wien, les Wiener Symphoniker dirigés par Simone Young, et les Wiener Philharmoniker répétant avec Christoph Eschenbach et Lang Lang. Jean-Luc Votano, clarinette solo de l’orchestre liégeois, lui, s’est glissé dans la salle où Harnoncourt achève sa répétition, et ose aller l’aborder. Je crois qu’il n’est pas encore revenu de la gentillesse et de l’attention que lui a témoignées l’illustre chef…

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Eloge de la lenteur

Le vent, une bise glacée, a soufflé en tempête ce week-end sur les bords de l’Oise, où je me reposais d’une semaine plutôt chargée. J’ai revisité une partie de ma discothèque, en quête d’artistes, d’interprètes… apaisants. Deux légendes du XXème siècle, si opposées par leurs origines et leur carrière, aux parcours contemporains, Otto Klemperer (1885-1973) et John Barbirolli (1899-1970), se sont imposées à mes oreilles.

Warner a copieusement réédité le legs imposant du vieux chef allemand réalisé en une vingtaine d’années pour EMI à Londres, avec le Philharmonia. On sait que c’est un homme diminué par plusieurs accidents, affaibli par la maladie, qui a gravé cette somme, et du coup la critique s’est souvent contentée de qualifier Klemperer de marmoréen, impressionnant, grandiose, mais insensible au vent de modernité, de recherche d’authenticité qui soufflait déjà fort sur Bach, Haendel, Haydn ou Mozart du fait de plus jeunes collègues, comme Marriner, Colin Davis, et bientôt Leonhardt, Harnoncourt. La comparaison entre les versions Klemperer (1964) et Davis (1966) du Messie de Haendel est sans pitié pour le grand aîné !

Oui, Klemperer est souvent hiératique, parfois complètement à côté du sujet (concertos brandebourgeois de Bach), ou comme statique (dans un Cosi fan tutte privé de substance dramatique). Et puis, souvent, il vous prend à la gorge, vous impose sa lenteur qui n’est pas absence de mouvement, creuse la partition jusqu’à la sève (les symphonies de Beethoven, Schumann, Brahms, même une étonnante symphonie de Franck !). Parfois c’est la surprise, foudroyante

La 25ème symphonie de Mozart, la plus agitée, la plus Sturm und Drang, de toute la discographie !

C’est le même Klemperer qui, dans Beethoven, vide Fidelio de tout élan et insuffle, au contraire, à la Missa solemnis une énergie, un rayonnement spirituel inégalés :

Et puis, en dehors de tous autres critères, existe-t-il plus haute vision de la Passion selon St Matthieu de Bach ?

Dietrich Fischer-Dieskau nous avait confié, lorsque France-Musique était allé célébrer son 70ème anniversaire dans les studios de la RIAS à Berlin, que l’enregistrement de cette Passion avait été un chemin de croix pour tous les interprètes, Klemperer n’étant pas dans ses meilleurs jours à cause de sa santé. C’est Wilhelm Pitz, le chef de choeur attitré de Bayreuth, qui officiait alors à la tête des choeurs anglais, et c’est à lui qu’en réalité se fièrent solistes, choristes et même musiciens pour faire tenir le tout ensemble…Il n’empêche, c’est bien le Bach de Klemperer.

John Barbirolli, c’est autre chose. C’est une manière d’aborder les grandes arches symphoniques (Brahms, Mahler) comme des fleuves au cours changeant, tour à tour tempétueux ou languide. Donc d’assumer des tempos alentis, contrastés, là où la plupart de ses confrères pressent le pas, confondant souvent vitesse et vivacité, mouvement et animation. Le Sibelius du chef italo-britannique est sans doute celui qui évoque au plus près les immensités de la Carélie, forêts et lacs à perpétuité.

 

Warner vient de republier les symphonies et les ouvertures de Brahms que Sir John avait gravées à Vienne au milieu des années 60, et que j’avais réussi à acheter au fil des ans en disques séparés dans d’improbables collections économiques éphémères. Une expérience singulière, un Brahms qui surprend, mais comme c’est celui – la 4ème symphonie – avec lequel j’ai appris cette musique, je suis en terrain familier.

 

La nostalgie a une patrie : Vienne, un héraut : Barbirolli.

Wolfgang le mal aimé

Le père, Julius, avait prénommé son premier fils Robert, en hommage à Schumann, pour le second il n’avait pas osé ajouter Amadeus (ou Amadé) à Wolfgang. Pourtant l’enfant né à Brno le 29 mai 1897, prénommé Erich Wolfgang, sera lui aussi un Wunderkind comme son illustre aîné né le 27 janvier 1756 à Salzbourg, un certain Mozart.

Erich Wolfgang Korngold est un cas (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/01/31/la-mort-en-majeur/). Enfant prodige, mondialement célèbre à 20 ans, rejeté par sa patrie et l’histoire à 50 ans. Méprisé, voire ignoré aussi par une grande partie de la critique et du milieu musical « sérieux »qui n’avaient d’yeux et d’oreilles que pour Berg, Webern ou Schoenberg, Lulu, Moses und Aaron ou Wozzeck pour en rester à l’opéra. Zemlinsky, Krenek, Schreker n’ont pas été mieux traités par la postérité, au moins jusqu’à ce que, dans les années 1990, le formidable projet mené par Decca, Entartete Musik, ne réhabilite ces compositeurs de première importance qui n’avaient pas assez épousé les canons de la modernité radicale…

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Mais pour Korngold, c’est pire. Au tribunal de l’histoire, il est doublement coupable : d’avoir eu tous les succès à l’âge où d’autres balbutient encore – il a 23 ans quand est créée La Ville morte ! et d’avoir perverti son talent dans et pour les studios hollywoodiens ! Le retour à Vienne après la Deuxième guerre mondiale sera catastrophique, on y reviendra.

Richard Strauss, écrivant à Julius Korngold, avait vu juste : « Le premier sentiment qui vous envahit est la peur et la crainte qu’un génie si précoce ne puisse se développer d’une manière aussi normale qu’on le souhaiterait sincèrement pour lui. Cette sûreté du style, cette maîtrise de la forme, cette individualité de l’expression (particulièrement dans sa sonate), ces harmonies – tout cela a de quoi nous étonner… ». 

En 1936, Korngold s’installe à Hollywood avec sa famille, retrouvant le dramaturge Max Reinhardt qui a fui l’Europe dès l’arrivée de Hitler au pouvoir, après une première collaboration sur le film Le Songe d’une nuit d’été (1934).

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Vont suivre des années fécondes.. pour la musique de film. On retrouve dans ces partitions les orchestrations luxuriantes et transparentes à la fois qui ont fait l’originalité de Korngold compositeur d’opéra.

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La création en 1947 par Heifetz de son concerto pour violon (même tonalité – ré majeur – même numéro d’opus – 35 – que celui de Tchaikovski !) ne lui attire pas les bonnes grâces de la critique, c’est le moins qu’on puisse dire : « more corn than gold » (plus de maïs que d’or), le très mauvais jeu de mot d’Irvin Kolodin dans le Sun de New York témoigne de l’aigreur du milieu musical à rebours de l’accueil triomphal du public.

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Mais c’est à Vienne, dans son Europe natale, que Korngold veut revenir à ses premières amours. Il se remet à des compositions symphoniques de grande envergure (sa Sérénade symphonique, sa Symphonie en fa dièse majeur). Le retour prévu en 1947 est reporté en raison d’une crise cardiaque qui l’oblige à un long repos. En 1949 il franchit de nouveau l’Atlantique, avec l’espoir de se réinstaller dans sa chère Mitteleuropa. La création de la Sérénade symphonique en janvier 1950 par Furtwängler lui-même et les Wiener Philharmoniker, puis celle – calamiteuse – de la Symphonie en fa dans les studios de la radio autrichienne en 1954, laissent le monde musical et la critique indifférents, malgré quelques soutiens de poids (Walter, Mitropoulos). Le monde a changé, a oublié le jeune homme prodigieux qui avait mis l’Europe lyrique à ses pieds trente ans plus tôt. En 1955, Erich Wolfgang revient à Hollywood, vite rattrapé par la maladie, une embolie cérébrale, qui l’emportera quelques semaines après son soixantième anniversaire.

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Tout Korngold mérite d’être (re)découvert. Sa personnalité est singulière dans un XXème siècle qui n’a pas été pauvre en grandes figures musicales et qui a vu se confronter, parfois s’affronter des esthétiques, des courants, des écoles qui ont tous droit de cité dans le grand livre de notre Histoire.

C’est peut-être dans ses mélodies et sa musique de chambre que se révèle le mieux le chantre de l’inépuisable nostalgie viennoise

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Enfin ce document rappelle que Korngold était un fabuleux pianiste, mais quels dons n’avait-il pas ?

 

Mozart, le match Paris-Berlin

 

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Mettons cela sur le compte du hasard : 25 janvier 2016 Mozart/Gardiner à Paris, trois ans plus tôt exactement Mozart/Langrée à Berlin !

Et quasiment le même programme : 40ème symphonie en première partie, Messe en do mineur K.427 à Paris, Davide Penitente à Berlin (https://en.wikipedia.org/wiki/Davide_penitente).

Ce n’est pas le seul lien entre les deux concerts : Louis Langrée a d’abord été l’assistant, puis le successeur de John Eliot Gardiner à la direction musicale  de l’opéra de Lyon (Gardiner 1983-1988 / Langrée 1998-2000).

La comparaison entre ces deux concerts, auxquels j’ai eu la chance d’assister, était tentante. Passionnante même. Fournissant la preuve – mais en doutait-on ? – que les chefs-d’oeuvre supportent, exigent même, plusieurs approches, plusieurs visions.

Ceux qui avaient eu la chance d’entendre les Mozart que Louis Langrée avait dirigés à Liège (Messe en ut en 2001, Requiem en 2002, la 40ème symphonie notamment au cours de la semaine Mozart de janvier 2006) savent à quel point le chef français privilégie le côté sombre de la force mozartienne, exacerbe les tensions harmoniques, la dimension tragique d’une musique qui n’a rien de galant ni de poudré, surtout dans la 40ème symphonie. L’extrait ci-dessus de son concert berlinois n’est peut-être pas flagrant, mais je peux attester que les Berliner Philharmoniker n’avaient pas été sollicités de la sorte depuis longtemps.

Gardiner – et ses fabuleux English baroque soloists que j’entendais pour la première fois en concert ! –  c’est pratiquement l’option inverse.  : fluidité, rapidité, virtuosité, élégance, pas d’enjeu dramatique, la pure beauté du jeu d’ensemble. Vraiment pas désagréable à écouter, mais une dimension essentielle de cette musique nous échappe.

En revanche, Gardiner et Langrée semblent se rejoindre dans leur conception des deux avatars de la grande Messe inachevée. Puissance, vivacité, rien ne sent la sacristie. Mais pour ces deux oeuvres personnelles de Mozart – elles ne répondaient à aucune commande – le théâtre, l’opéra, oui.

Avantage à Gardiner pour la qualité – déjà si souvent admirée au disque – incroyable de son Monteverdi Choir – 11 femmes, 15 hommes – peut-on mieux chanter ? et pour ses deux solistes femmes, les toutes jeunes Amanda Forsythe et Hannah Morrison, voix qu’on qualifierait de célestes si on ne craignait pas le cliché…

Bref, match tout sauf nul entre Berlin et Paris ! Deux grandes visions de Mozart, deux grands chefs – on a oublié de dire qu’un autre de leurs points communs était leur amour de la musique française ! – et grâce au disque, le moyen de se ressourcer sans modération à une musique essentielle. Vitale.

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